‹ Rome et ses papesChapitre 54 sur 197 · LIVRE I, CHAPITBE IX. Il · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITBE IX. Il

tence ordinaire , qui est pour lui l'image de la liberté , puisqu'elle est la dispense des vertus et la tolérance des vices.

En vain Luce apella l'empereur Conrad III à son secours; ce prince timide avait devant les yeux l'infortune de Henri IV ; il ne vint pas , et Luce fut tué dans une émeuté. — Eugène III lui succéda [i i45].

Il y avait en ce temps-là dans l'Europe un moine nommé Bernard , beau , éloquent et plein d'un zèle ardent qu'on croyait le génie. Eugène était son disciple. Déjà cet adroit enthousiaste avait fait condamner la doctrine d'Abailard.

Simple abbé de Clairvaux , du fond de sa cellule , il était devenu l'arbitre de la politique chrétienne , il dictait des traités de paix , écrasait des schismes , et. écrivait aux rois comme à des vassaux. Soudain à la voix d'Eugène, il imagine une deuxième croisade, et la France le voit déchirant ses habits de bure pour armer des fanatiques du signe de la rédemption. « Les villes et les châteaux sont déserts , écrit-il au saint-père , et l'on ne voit que veuves dont les maris sont vivants. » C'est là de l'ironie ; mais bien de l'ironie de calcul et non d'exaltation.. Louis VII fut ému , car le moine envoyait une quenouille aux princes que sa parole n'enflam-

Il4 ROBfE ET SES PAIES.

raait pas. Il partit de France avec sa jour et l'oriflamme , maigr ies avis de Suger qui res"ta bon ministre pendant que son maîtrçV fit mauvais roi. Bernard passa ensuite en Allemagne, entraîna Conrad III , et Fe'lite de la jeunesse européenne alla périr sur un sol étranger, de débauches et de maladie.

Cet homme extraordinaire dirigea son siècle.

Sa parole avait un ascendant invincible : elle passait pour la parole de Dieu. Toute sa science pourtant était politique , et il avait son but en provoquant ces émigrations lointaines, qui libéraient l'Eglise de ce que les États chrétiens offraient de plus apte à résister aux vues théocratiques. Plus prudent que Pierre l'Hermite, il refusa le commandement de la croisade qu'il avait prêchée ; il en~prédit seulement le succès. Quand Louis VII fut battu , il tonna contre les péchés des croisés , attribua leur mauvaise fortune à des désordres xju'il n'avait pas prévus et l'on crut toujours que prédire conditionnellement était bien prédire. Cette expédition entre autres résultats , enrichit le pape , Bernard et sa communauté.

Cependant Eugène III, tout-puissant hors de Rome , s'était vu chassé de son siège pour avoir tenté d'abolir les décrets d'un sénat qui

Page 1