ROUE
armes! la carrière est ouveirte... aux armes 1 là victoire nous attend..: aux armes! Romains , en avant! Dieu le veut! » »
Après cette imitation de Pierre l'Ermite , un nouvel orateur monta à la tribunç. Celui-ci portait le pittoresque costume des montagnards romains : une culotte courte, des guêtres rotiges et noires , la veste de velours bleu serrée à la taille par la ceinture tricolore, un chapeau surniônté d'une plume et un petit manteau doublé de peau de mouton , gr)Acieûsement jeté sur ses épaules. Il avait nom Rosi , et devait à son éloquençie , et peut-être aussi à sa belle figure , le surnom de berger-poëte.
— ' (c Je ne suis qu'un pauvre paysan , dit-il , qui ne connaît Thistoiré de son pays que par les ruines dont il est couvert. Mais chacune de ces ruines porte un souvenir, et leur ensemble merveilleux forme im monument étemel élevé à la gloire de l'Italie. L'Italie, frères! ce nom, trois fois cher, provoque les larmes, et votre main se porte instinctivement à vos côtés pour y trouver le glaive de la résurrection. L'Italie vous attend sur son lit de douleur. Vous qUi êtes ses enfants, serez-vous insensibles à son appel? fermerez -vous les yeux à ses larmes et Foreille à sa voix? Répondez! »
Et la masse, électrisée, s'écriait :
— « Non! non! Vive l'Italie! »
Je ne vous répéterai pas les paroles de tous ceux qui jouèrent un rôle dans cette comédie habilement organi-
sai
sée. Après Rosi , un autre poëte prit la parole ; puis ce furent des généraux , des moines , des prêtres , dont les voix plus ou moins éloquentes appelaient le peuple à une guerre improuvée par le souverain pontife. Ensuite le père Gavazzi , les cheveux au vent , la main sur le cœur, vint résumer tous ces discours en ces mots : a Romains,
« Voyez -vous ces tables de pierre, ces fûts de coloimes brisées , ces ruines antiques , ces chapiteaux épars ? Ce sont autant de pupitres que la patrie élève devant nous pour recevoir les noms des forts et des vaillants. Ces noms, inscrits dans le cœur des Italiens 4 seront plus durables que sHls étaient gravés sur des pages de marbre, de bronze ou d'airain. Maintenant, ô Romains, debout! Sous le dôme du ciel, qui nous prête les plus beaux rayons de son soleil , en préseoee de Dieu qui nous voit et qui lit dans nos cattars , en présence des hommes qui nous entendent, devant cette croix symbolique , emblème de la liberté , sur ce sol sanctifié par le sang des saints et des martyrs , jurons tous de ne rentrer dans Rome qu'après avoir égorgé jusqu'au dernier des barbares (75). »
Alors le drapeau et les bannières se balancèrent dans les airs, et le peuple, la main droite étendue sur la croix du Colysée , répéta avec l'orateur :
<c Nous jurons de ne rentrer dans Rome qu'après avoir égorgé jusqu'au dernier des barbares. »
Puis cette foule marcha droit au Quirinal pour obliger le saiut-père à bénir un drapeau qu elle était incapable de défendre avec honneur. Les troupes romaine^ partirent ensuite pour les frontières , et les prompts revers de cette armée , la fuite honteuse d'un grand nombre de ces soldats, que le père Gavazzi accompagnait le pistolet à la main, prouvèrent encore ime fois qu'il est plus facile de rêver les honneurs du Gapitole que de les mériter en effet. »
L'abbé en était là de son récit lorsque Penceinte du Colysée fut envahie tout à coup par une foule d'hommes, de fenmies et d'enfants qui se pressaient autour d'une loge servant de tribune , dans laquelle un vieux moine, tenant un crucifix à la main, se mit à prêcher la Passion en plein air avec une véhémence de gestes et des éclats de voix auxquels ne nous ont point habitués nos prédicateurs de France. Bientôt les larmes coulèrent des yeux des assistants, dont la plupart se tenaient debout et recueillis au pied de la tribune, tandis que quelques-uns étaient accroupis sur leurs genoux ou assis sur les blocs de pierre dispersés çà et là.
Quand le moine eut fini de parler, il vint s'agenouiller dévotement au pied de la grande croix plantée au milieu de l'arène, et tous ses auditeurs l'imitèrent en silence; puis le chant VeocUla Régis retentit dans les airs, et tout ce peuple s'achemina processionnellement
vers la première station du chemin de la croix , établi autour de l'enceinte.
« Vous voyez , me dit Pabbé , la destination actuelle du plus grand des monuments païens. Aux combats sanglants, aux menaces de mort, aux cris de rage et de douleur ont succédé des paroles de consolation et de paix ; aux chante dissolus et profanes , de chastes et pieux cantiques. »
Sainte-Marie-des-Ânged. — Le cercueil de Rose. — La fontaine de Trévi. — La villa Borghèse. — La princesse Pauline Bonaparte.
Rome, le 12 janvier.
Je m'étais levée de bonne heure dans l'intention d'entendre la messe à Sainte-^Marie-des^Anges , grande et belle église, bâtie en forme de croix grecque, sur les dessins de Michel -Ange, près des Thermes de Dioclétien; cet édifice est soutenu par d'immenses colonnes d'im seul bloc de granit et orné de tableaux en mosaïque, ainsi que d'une belle statue de saint Bruno, par Houdon,
Comme je traversais la place du Quirinal pour prendre la via PiOy une pluie mêlée de grêle, fouettée par un
vent froid, commença à inonder la terre, et me fit presque renoncer à mon projet. Je balançai quelqpies secondes; mais j'empruntai un parapluie, et je continuai ma route.
En approchant de la place des Quatre -Fontaines, je vis sortir du palais Albani un enfant avec une croix , quatre hommes portant un cercueil, puis un prêtre récitant des prières, et ce fut tout; le contraste de ce palais superbe et de ce mort si délaissé me serra le cœur.
Quelle est donc , me disais-je , la malheureuse créature que pas un parent , pas un ami n'accompagne à son dernier gite ? Et je me rappelai aussitôt cette charmante gravure du convoi du pauvre, que vous connaissez comme moi. Lia, au moins, un ami de cœur, im chien fidèle suit tristement le cercueil ; ici , la religion , cette fille céleste , qui n'abandonne jamais le chrétien , de quelque rang qu'il soit, personnifiée dans cette simple croix et dans cet humble prêtre , accompagne seule ce pauvre mort.
Comme je faisais ces réflexions, un Français, portant l'uniforme d'oi&cier général , sortit à la hâte du palais Albani, se découvrit respectueusement, et marcha grave et recueilli à côté du ministre de Jésus-Christ. Je n'en pouvais croire mes yeux. Quel rapport existait-il entre ce général français, que je reconnaissais parfaitement, et la pauvre créature reposant dans cette bière ?
Il ne fallut rien moins que la sainteté du lieu dans lequel j'arrivai bientôt pour faire trêve à mes conjectures; mais au moment où, sortant de Téglise, je rencontrai de nouveau le général Mollière, seul alors et regagnant tranquillement sa demeure , ma curiosité se réveilla; je m'approchai de lui, et tandis qu'il s'excusait de ne m'avoir point aperçue le premier :
Cl II n'est pas étonnant que vous soyez distrait, lui dis-je, en revenant d'une triste cérémonie.
— Quoi! Madame, vous savez....? me dit-il.
— Mon Dieu! non, général; mais je voudrais bien savoir. ... je vous ai vu tout à l'heure suivre un cercueil délaissé.
— C'était celui de la vieille Rose, me répondit-il simplement, une pauvre Italienne qui habitait les combles. Elle avait plus de quatre-vingts ans , je crois ; je la rencontrais presque tous les jours sur l'escalier, descendant d'un pas encore ferme , pour aller à l'église et pour faire les provisions de son petit ménage ; elle ne manquait jamais alors de me faire une belle révérence, souhaitant toutes sortes de prospérités au signor francese.
« Avant-hier encore j'avais reçu avec reconnaissance son souhait quotidien. C'est seulement en croisant sou cercueil ce matin que j'ai appris qu'elle était morte subitement; et comme je n*ai vu personne suivre son convoi, j'ai voulu lui rendre moi-même ce dernier devoir.
— Adieu , » lui dis-je en serrant la main qu'il me tendait, et en m'éloignant rapidement pour lui cacher l'émotion que son récit venait de me faire éprouver.
Oh! quels honunes que nos officiers français, ma chère Céline! que de vertus, de douceur et d'humanité rehaussent encore l'éclat de leur courage héroïque ! En voilà \m , des plus brillants de notre armée , qui a hasardé sa vie dans vingt combats et affronté la mort sous tous les aspects ; le voila qui s'attendrit sur celle d'une pauvre femme étrangère, et qui, sans en être sollicité , accompagne , malgré le vent et la pluie , les restes mortels de cette pauvre vieille, comme l'aurait fait un fils pieux et tendre.
J'étais plongée dans ces réflexions, mesurant de nouveau les pas de géant que le christianisme a fait faire à l'humanité depuis le tamps où le pauvre et l'esclave étaient à peine coûsidérés comme des honunes par leurs frères plus favorisés de la fortune, lorsque j'arrivai sur la place de Trévi. Le soleil, se dégageant des nuages, répandait des flots de lumière sur les ondes écumantes de la fontaine , qui sortent en masses transparentes du milieu des rochers.
Je ne comprends pas comment je ne vous ai point encore parlé de la fontaine de Trévi ; c'est une de celles que j'ai vues les premières, et qu'on est toujours charmé de revoir; mais il y a tant de merveilles à Rome!
L'eau vergine, réputée la plus saine de toutes, y fut amenée par Agrippa, gendre d'Auguste, pour Tusage de ses thermes; elle alimente cette magnifique fontaine, omée de quatre colonnes de marbre et de la statue colossale de l'Océan debout sur son char, tiré par des chevaux marins que guident deux tritons. On y voit
aussi, dans deux niches latérales, les statues de la
Salubrité et de P Abondance, et des bas-reliefs, dont l'un représente Marc -Agrippa, et l'autre la jeune fille qui la première montra la source de ces eaux à des soldats altérés.
Quelques critiques trouvent de grandes imperfections dans ce bel ouvrage de Pierre Bracci ; on lui reproche , je crois , la pose un peu prétentieuse de l'Océan et je ne sais plus quel autre défaut. Quant à moi, je ne puis passer sur la place de Trévi sans admirer ces eaux fraîches et limpides qui se brisent en écumant sur les rochers , pour retomber en nappes argentées dans un immense bassin de granit.
Je veux maintenant, ma chère GéUne, vous raconter l'agréable promenade que nous avons faite hier après midi à la villa Borghèse , la plus grande, la plus magnifique et la plus agréable des environs de Rome, par sa position près de la porte du Peuple , par ses beaux ombrages et par la riche collection de tableaux et de statues rassemblés à grands frais dans un musée superbe.