IF
U MLU BORIiHlSt.
Cette yilla fut construite , d'après les dessins de Jean Vansanzio , par . le cardinal Scipion Borghèse^^ ne^veu du pape Paul V ; elle a beaucoup souffert pendant les jours orageux du règne des triumvirs* Sous le. spécieux prétexte dé la défense , les plus beaux arbres du parc et plusieurs charmantes cassines ont été impitoyableinent abattus. Heureusement le bâtiment principal n'a pas été détruit, et c'est celui qui renferme cette foule d'objets d'art qu'on voit encore avec admiration après avoir contemplé toutes tes merveilles des musées publics. 1
Je fus éblouie par cette quantité de dorures , de vases d'albâtre, de colonnes de marbre et de porphyre qui ornent toutes les salles. On nous fit remârcpier, entre autres objets de prix, ime statué de Gérés /un groupe d'Apollon, poursuivant Daphné qui se change en laurier, un torse de Gahymède et un autre xle Meireure. Mais ce qui me fit lé plus de plaisir parmi cette quantité pro< digieuse de belles choses , fut la statue en marbre blanc de Pauline Bonaparte , devenue, princesse Borghèsë. après la mort de son premier mari.Elle est représentéè.à demi étendue sur un ht de repos;; sa coiffure à la grecque sied à merveille à ses traits d'une admirable pureté; sa pose > à la fois gracieuse et naturelle , laisse à découvert des formes dont la perfection ne le cédé en rien à celle de son joU AÔsage; et cependant cette statue, l'un des plus charmants ouvrages de Ganova , diffère essentielle-
ment des belles statues antiques. Cette taille si élégante n'est pas celle de la Vénus de Médicis, encore moins celle de la Vénus Gapitoline; on voit que le corset moderne a comprimé le développement de ce corps délicat ; les souliers ou les brodequins ont certainement serré de bonne heure ces pieds si mignons qu'ils paraissent appartenir à un enfant. Cette physionomie gracieuse et coquette n'a pas non plus le calme imposant des divinités de l'Olympe , ni la majesté sévère des matrones romaines. Je ne discute point quel genre de beauté doit paraître préférable, je constate seulement la différence.
A peine la chute de cet homme , dont le seul nom faisait trembler les rois sur leurs trônes ébranlés, eutelle retenti dans l'univers, que le prince Camille Borghèse , qui n'avait épousé la sœur de Napoléon que par obéissance et par crainte, se crut dégagé de tous égards envers elle, même de ceux qu'on accorde à la faiblesse et au malheur. Sa conduite fut telle qu'il fallut que le saint-père intervint pour assurer à la princesse , non une position digne de son rang et de son titre d'épouse, mais un logement dans le palais de son mari et une pension suffisante.
Alors, pendant ces longs jours de tristesse et de deuil, où toutes les gloires de ce monde lui faisaient défaut, même celle de la beauté , dont elle avait été si fière , la princesse revint à Dieu, dont les bras ne sont jamais
fermés à ceux qui souffrent ; elle lui offrit , en expiation de son luxe et de ses fautes passées, ce délaissement cruel , cette humiliation profonde qui la tuait. Un jour elle se fit apporter de nouveau les bijoux et les parures qu'elle avait tant aimés jadis , et choisissant l'un après l'autre les objets qu'elle préférait, elle les remit à ses femmes de service en leur disant : a Voici ma toilette mortuaire ; conservez-la avec soin jusqu'à ce qu'il plaise au Seigneur que sa pauvre servante en soit revêtue! »
Elle expira quelques mois après , dans les sentiments d'une résignation chrétienne.
Depuis lors, une autre princesse Borghèse a payé aussi à la mort le fatal tribut ; celle-ci était jeune , belle et pure comme un séraphin ; toute sa courte vie fut un enchaînement de vertus et de bonnes œuvres; conune son divin maître, elle a passé en faisant le bien, et les pauvres de Rome bénissent encore sa mémoire (76). Le parc de la délicieuse villa Borghèse , où nous nous sommes promenés plus de deux heures , renferme tout ce qui peut charmer les regards. On y trouve des eaux , des bois , des prés , des parterres fleuris , des pelouses verdoyantes, de charmantes cassines, un cirque d'une étendue assez considérable , et le plus joU troupeau de biches que j'aie jamais vu de ma vie.
:m ROME.
La Propagande. —Les sœurs de Saint- Vincent -de- Paul à Rome. Le temple de Vesta. — Les vestales et les religieuses chrétiennes.
Rome, le 24 janvier.
C'était fête aujourd'hui au collège de la Propagande , cette pépinière de martyrs où des députés de toutes les nations viennent puiser à la source conunune une connaissance approfondie des vérités évangéliques pour les lîommuniquer ensuite à leurs compatriotes ; où de nombreux missionnaires viennent apprendre tant de langues diverses afin de répandre parmi tous les peuples de l'imivers les bienfaits de la morale chrétienne.
Cette admirable institution, qui n'a pas de rivale dans le monde entier, fut fondée au xvii* siècle sous le pontificat de Grégoire XV. Très-peu d'années après son établissement, elle possédait déjà dans son imprimerie les caractères de vingt-trois langues différentes , et ce nombre s'est beaucoup accru depuis lors.
L'entrée de ce collège est interdite aux femmes ; mais elles pouvaient aujourd'hui monter dans les tribunes et voir réunis dans l'église des échantillons des différents peuples de la terre. Je me suis donc hâtée d'aller y
prendre place. Nous avons entendu d'abord un petit discours latin, auquel ont succédé des vers italiens; puis un jeune nègre, aux yeux vifis et perçants, à la peau d'ébène, aux cheveux crépus, est venu nous chanter en langue du Congo une chanson dont l'air un peu monotone ne manquait pas de charme. Deux Chinois ont ensuite débité un petit dialogue que Ton dit fort gracieux.
J'ai entendu ainsi successivemeiit , saiis y comprendre un seul mot , réciter, chanter ou déclamer cinquante-six morceaux de littérature j chacun dàiis \m idiome différent ; et , ce qui vous paraîtra pteut-être extraordinaire , c'est que je ne me suis pas ennuyée, tant je prenais plaisir à examiner toutes ces physionomies diverses d'hommes blancs , noirs , mulâtres , jaunâtres , cuivrés ^ presque aussi différents de figure que de langage , et unis cependant par les doux nœuds d'une fraternelle charité; et puis j'avais pour voisine une dame étrangère dont l'admiration et les remarques judicieuses m'inté^ ressaient infiniment. Je vous répète une de ses èitations , tirée dé je ne sais quel auteur, et que j'ai trouvée fort belle :
c< L'orgueil , principe de haine et de division , éleva la tour de Babel et fit naître la confusion des langues. I^ charité, source de paix et d'union ; fonda la Propagande pour répandre par l'étude de ces mèines laïigues la vérité et la vertu dans une admirable unité. »
Ma savante voisine m'a dit que le cardinal Mezzofanti était Fauteur de la plupart des discours prononcés aujourd'hui. Ce cardinal était doué d'une telle aptitude pour apprendre les langues , qu'il lui suffisait de causer deux ou trois fois avec un étranger pour le comprendre et se faire entendre de lui. On montre au Caire un papier sur lequel , jeune encore , il avait écrit le nom de Dieu en cinquante idiomes différents.
C'était en soignant dans les ambulances les soldats des armées européennes que cette faculté extraordinaire s'était révélée à l'abbé Mezzofanti. Il enseigna ensuite les langues étrangères dans l'université de Bologne , sa patrie , aux applaudissements et à l'admiration des polyglottes les plus célèbres. Appelé à Rome par le pape Grégoire XVI , il fut nommé conservateur de la bibliothèque du Vatican et ensuite cardinal du titre de Saint-Onuphre. Sa douceur, son affabiUté et sa modestie égalaient, dit-on, sa science, et ces vertus ne se démentirent jamais au miUeu des hommages dont il était entouré.
Un jour le pape le présentait à un prince étranger en disant :
« Voici la Pentecôte vivante.
— Non , très-saint Père, répondit-il, je ne suis qu'un vieux dictionnaire assez mal relié. »
Cet illustre cardinal est mort l'année dernière au palais Valentini, des suites d'une maladie longue et
ROMK. 383
craelle, qu'il a supportée avec une grande résignation.
En sortant de la Propagande, nous sommes allés faire un tour de promenade , mon frère et moi ; et le hasard nous a conduits au temple de Vesta ( aujourd'hui Téglise Sainte-Théodore), que nous avons trouvé ouvert, contre Tordinaire. Comme je mettais pied à terre pour pénétrer dans l'intérieur, je me suis trouvée en présence de quatre religieuses françaises de Saint-Vincent-de- Paul, arrivées ces jours derniers, avec Tautorisation an saint -père, pour soigner les malades et étabUr à Rome une maison de leur ordre. La vue de leurs cornettes hlanches m'a réjoui le cœur, comme un doux souvenir de la patrie ; je me suis approchée , elles m'ont accueillie avec cette politesse vraie , cette gaieté simple et bienveillante, qui caractérisent ces saintes filles; nous avons causé quelque temps ensemble 9 et je suis entrée ensuite dans le petit édifice de forme ronde, érigé au viir siècle par le pape Adrien I" sur les ruines et sur le modèle du fameux temple où les vestales gardaient le palladium (77) et le feu sacré.
Un feu à entretenir chacune à leur tour, me suis-je dit, une virginité qui devait durer trente ans, dont dix pour s'instruire de leurs devoirs, dix pour exercer leurs fonctions sacerdotales , et dix autres encore pour former les novices ; après quoi les vestales étaient libres de se marier: voilà tout ce que Rome antique pos-
sédait de plus pur et de plus parfait parmi les femmes , et ce qui valait à ces vierges païennes les respects du peuple entier et Thonneur d'avoir leurs places marquées au théâtre et dans les cérémonies publiques (78). Que feront donc nos sociétés modernes pour honorer dignement ces milliers de vierges chrétiennes , semblables à celles que je viens de rencontrer, dont le vœu d'une chasteté perpétuelle est le moindre mérite ; ces vierges, sœurs des pauvres et mères des orphelins, qui soigneni avec la même tendresse l'enfant dans son berceau et le vieillard sur son lit dé mort ; que les lèpres de l'âme , pas plus que celles du corps, ne sauraient rebuter quand il s'agit d'adoucir une souffrance, et que lés voleurs et les meurtriers eux-mêmes trouvent dans le bagne au chevet de leur triste grabat? Ces vierges; dont la vie entière est une suite continuelle de sacrifices et de dévouement , que pourrons-nous faire pour les récompenser? Rien, car les honneurs et les richesses d'ici-bas ne sauraient toucher ces âmes d'élite; rien, car. leur héritage n'est pas de ce inonde , et Dieu seul peut couronner dignement de si complètes vertus !
Un bal chez le général Baraguey-d^Hilliers. — La société romaine.
Rome, le 8 février.
Le climat de Rome va se perdre de réputation; depuis la fin de décembre ce n'est plus la tiède haleine des zéphyrs qui se glisse à travers les portes et les fenêtres mal jointes , mais la bise glaciale , sifflant avec force dans les longs corridors. Un froid tapis de neige, tombée pendant la nuit, couvre dans ce moment la terre et le toit des maisons , et les girandoles de glace , entourant les fontaines, scintillent comme des pierres précieuses aux rayons du soleil levant. Sans ces bienheureux rayons et la Umpidité transparente d'un ciel sans nuage, il ne tiendrait qu'à nous de nous croire transportés en Sibérie, tant nous avons de peine à nous réchauffer dans ces vastes pièces ouvertes à tous les vents. Ici toutes les ressources de l'art sont employées pour se garantir de la chaleur; le froid est un ennemi dont les attaques sont si rares qu'on n'a rien préparé pour le combattre; et lorsqu'il arrive,
386 ROMK.
comme dans ce moment, que l'hiver déploie des rigueurs inaccoutumées, on en sou&e à Rome plus qu'à Paris ou à Saint-Pétersbourg.
Point de petits appartements bien clos, point de bouches de chaleur, point de cheminée même dans un grand nombre de pièces. Lorsqu'il fait froid, les Romains s'enveloppent de leurs manteaux; quelquesuns se servent de braseros en tôle , que l'élévation des plafonds rend moins dangereux; plusieurs se réchauffent alternativement les pieds et les mains sur de petits braseros portatifs, remplis de cendres brûlantes. Quant à moi, j'emploie tour à tour tous ces moyens, et je me donne encore la satisfaction de me plaindre d'une température à laquelle j'étais si loin de m'attendre. Mais les neiges de l'hiver ne refroidissent point l'ardeur du plaisir ; on danse à Rome avec plus d'entrain peutêtre que dans aucune autre ville, et le général Raraguey-d'Hilliers, qui remplit ici les doubles fonctions de commandant en chef et d'ambassadeur, et qui représente très-honorablement la France, a déjà réuni plusieurs fois , dans les beaux salons du palais Colonna qu'il habite, l'élite de la société.
Sa première invitation de bal a vivement préoccupé toutes les têtes féminines ; les taQleuses et les modistes , forcément oisives depuis deux ans, en ont tressailli de joie; les marchandes de nouveautés, dont les boutiques étaient presque vides, ont battu des entrechats d'allé-
gresse, et se sont hâtées de faire des commandes; et, si nous étions encore au temps du paganisme, les dames romaines lui auraient dressé des autels. Quelques personnes cependant persistaient à croire que la noblesse du pays^ intimidée par je ne sais quelle crainte absurde, ne viendrait point prendre part à ces fêtes; mais, dès la première réunion, les brillants équipages 7 qui se succédaient continuellement sur la place des Saints-Apôtres et dans l'immense cour du palais Colonna, rassurèrent tous les esprits.
J'avais mis tant d'empressement à me rendre à l'invitation du commandant en chef, que j'arrivai dans ses salons presque aussitôt que M"* Sauvan, qui en fait les honneurs avec beaucoup de grâce. Il est impossible du reste de se montrer de meilleure compagnie , de recevoir avec plus de politesse , de distinction et d^amabilité que le général Baraguey-d'Hilliers ; et personne ne trouve mieux que lui ces paroles délicatement flatteuses, si agréables aux femmes, même les plus modestes.
« J'espère que vous allez me faire l'honneur de danser avec moi, me dit une de mes anciennes connaissances, le commandant Dieu, aide de camp du général en chef, jeune homme pétillant d'esprit, de gaieté et d'une malice toute française.
— Je ne danse point, lui répondis -je.
— Oh! que j'en suis content! me dit un aimable
Aâeillard y qui habite Rome depuis longues aimées ; nous causerons ensemble â vous le voulez bien ; vous, me nommerez toutes les dames françaises, et moi je vous ferai connaître les Romaines.
— C'est convenu, lui dis-je; je suis très -satisfaite de cet arrangement.
— Alors, commençons tout de suite. Dites -moi le nom de cette jeune personne vêtue de blanc qu'on prendrait pour une rose dans un vase d'albâtre.
— C'est M'" Sauvan, lui dis-je. Sa mère, qui Ta élevée elle-même, doit être fière de son ouvrage ; car sa fille a de l'instruction et un caractère doux et bienveillant. Mais attention, voici quatre dames qui entrent à la fois : à votre tour. Monsieur le baron ; vous devez connaître ces Romaines.
— Goddem! Son Seigneurie il se trompe un peu bien fort, dit le baron en serrant les dents et sifflant comme un oiseau; il devrait voir comme môa à ce chevelure si bien doré que ce sont là de jeimes miss à la recherche d'un position social.
— Ah ! que vous êtes méchant ce soir . . . Mais voici M"* Paris de RoUardière.
— Quelle charmante taille! s'écria le baron, quelle tournure distinguée ! quelle toilette de bon goût! me voilà réconcilié avec les robes jaunes que je n'aimais point. Ne m'avez-vous pas dit l'autre jour que M"' Paris donnait des soirées fort agréables?
— C'est la vérité, je veux vous présenter à elle mer^ credi prochain; vous y trouverez l'élite de la société française , la gaieté la plus aimable et Taccueil le plils gracieux. N'est-ce point la princesse Massimo que le général Baraguey-d'Hilliers conduit sur ce sofa?
— Précisément , Madame ; vous la connaissez donc ?
— Nous avons échangé une visite, et elle m'a paru aussi douce que jolie. Le prince, son mari, pai4e
français comme un Parisien.
— C'est de plus un excellent homme , Madame , et l'héritier direct d'une très -antique et très -illustre famille. On raconte que Napoléon, ayant demandé au prince Massimo père s'il descendait en effet du grand Fabius le Temporiseur.
« — Je n'en sais rien, répondit le prince; mais ce qu'il y a de certain , c'est cpi'on le dit à Rome depuis douze cents ans. »
« Voici la princéss^î Borghèse et sa belle-fille, l'une et l'autre sont vos compatriotes, de la noble famille de La Rochefoucauld. Vous voyez près d'elles la princesse Aldobrandini , femme du frère puîné du prince Borghèse. Cette famille , qui doit son élévation à Camille Borghèse , élu pape en 1 ô04 sous le nom de Paul V, est avantageusement connue à Rome par sa bienfaisance, sa gracieuse hospitalité , et son amour écldré pour les beaux-arts ; je pourrais vous raconter plusieurs traits.... »
Le baron s'interrompit à ces mots, et fit quelques
pas en avant pour admirer plus à son aise une jeune femme qui s'avançait d'un air calme et grave, conduite par un officier général.
M"* Niel était richement et élégamment vêtue d'une robe de satin blanc , recouverte de volants de dentelle .
a Sa figure, dit le baron, est d'une beauté parfaite , et ses traits réguliers pourraient servir de modèle aux statuaires; je la proclame la reine du bal.
— Prenez garde. Monsieur, nous sonunes dans un siècle où il y a beaucoup de prétendants aux couronnes, quelque fragiles qu'elles soient; celle de la beauté n'excite pas moins d'envie que les autres.
« Voici la fenune du colonel de Vaudrimey , aimable personne , arrivée à Rome depuis peu de jours ;
« M"* Pages, bonne et gracieuse jeune femme, toujours affable et prévenante.
« Mais quelle est cette dame si fort entourée, dont le costume singulier et les manières originales provoquent l'attention?
— C'est la veuve d'un comte russe. On dit que l'empereur Nicolas, qui s'est occupé lui-même du mariage de la belle comtesse, n'a pas eu la main heureuse; le mari s'est noyé par accident, il y a environ sept à huit mois , et la protégée de Sa Majesté Impériale ne parait pas éprouver de bien vi& regrets. »
Dans ce moment les invités arrivèrent en si grand nombre , qu'il nous fut impossible de continuer à les