‹ RomeChapitre 12 sur 19 · ROME. J9I · texte numérisé non relu

ROME. J9I

passer en revue. Les jeunes officiers français, les gardes-nobles dans leur charmant uniforme , les cadets de famille se précipitaient vers les danseuses pour solliciter la faveur d'une valse ou d'une polka. La chaleur allait croissant, et développait de plus en plus les émanations balsamiques des fleurs resplendissant dans les jardinières ; une musique délicieuse retentissait sous les voûtes sonores des beaux plafonds peints à fresque ; les quadrilles se formaient de toutes parts.

« Prenez mon bras et faisons le tour des salons, me dit mon cavalier ; allons voir de plus près la belle princesse Torlonia, que j'aperçois près de la cheminée, et dont réclatante parure attire les regards presque autant que ses traits réguliers , quoique fortement prononcés , et sa taille majestueuse. Elle n'est cependant aujour* d'hui qu'en demi-toilette; quand son mari, le plus riche banquier de Rome, exige qu'elle mette à la fois tous ses diamants, il lui est impossible de rester plus de deux heures au bal, tant le poids en est écrasant.

« La princesse Torlonia est née à Naples d'une branche de la noble et antique famille des Colonna, qui a joué un rôle important dans les guerres du moyen âge. Cette famille a donné à l'Église , au v* siècle , le pape Martin V, pontife belliqueux, qui reconquit pied à pied sur les Napolitains les forteresses des États de l'ÉgUse, et qui fit fleurir les lettres et les beaux-arts.

« Voilà les trois filles du marquis Potenziani.

— Je connais cette famille honorable, dis-je. I^ marquise, qui a habité longtemps Paris, est née en Corse, et elle a des liens de parenté avec le duc de Padoue; mais d'où vient qu'elle n'a pas accompagné ses filles?

— La marquise ne va plus dans le monde depuis qu'elle a eu le malheur de perdre son fils unique, jeune homme de grande espérance. »

Conune j'étais tout près de l'ahiée de ces dames, la spirituelle et aimable duchesse de Monte - Vecchio , j'échangeai en passant quelques paroles amicales avec elle, et nous continuâmes notre promenade.

« Cette grande et belle personne , aux traits calmes et purs, aux manières distinguées, qui porte je ne sais plus quelle décoration, est lady Talbot, femme du prince Doria Pamfili. Innocent X, élu souverain pontife vers le milieu du xvn* siècle , descendait de cette noble famille, et vous avez sans doute vu, dans une des salles de la villa Pamfili, le buste en marbre de la trop fameuse OUmpia Maidalchini, belle-sœur d'Innocent, dont l'ambition insatiable et l'ascendant trop absolu sur l'esprit du vieux pontife projettent une ombre fâcheuse sur l'éclat de ce règne.

« La jeune et jolie personne assise à coté de la princesse Doria est Dona Teresa, sa nièce, fille aînée du prince Chigi.

— Je la reconnais bien, dis-je, et je la trouve

charmante avec cette robe rose d'une fraîcheur digne de celle qui la porte. Dona Teresa ne descend -elle pas du riche banquier Augustin Chigi, qui, sous le règne de Jules II, faisait servir des langues de perroquet à ses convives, et jeter dans le Tibre après le repas l'argenterie employée au festin ?

— Précisément, me répondit-il; mais les temps sont bien changés , et les Chigi , qui depuis lors comptèrent dans leur famille un pape remarquable par sa grande piété et son érudition (79) , ne possèdent guère plus maintenant que deux cent mille livres de rente.

— C'est déjà quelque chose, répondis-je en riant. Mais voici la princesse de Montholon, notre douce et charitable compatriote, qui s'occupe si activement de secourir et de consoler les pauvres prisonniers. Dites -moi seulement d'où lui vient ce titre de princesse qu'elle porte ici.

— M. de Montholon a acheté la terre qui Im confère le droit de porter ce titre, du duc de Monte- Vecchio , qui en avait plusieurs. A cette occasion , la marquise Potenziani, belle -mère du duc, demanda une audience au souverain pontife , afin d'obtenir pour son gendre l'autorisation de vendre celte terre.

« — Votre gendre n'est pas dégoûté, lui dit Pie IX en riant ; il veut échanger la fumée contre le rôti ; mais , puisqu'il trouve un acheteur aussi honorable que M. de Montholon , je donne volontiers mon consentement. »

:m ROME.

« Voilà comment la bomie M""® de MoniJiolon est bien véritablement devenue princesse romaine.

« En voici une autre d'origine royale ; c'est la princesse de Canino , fille de Joseph Bonaparte , roi de Naples y puis roi d'Espagne. Les jolies personnes qui Tentourent sont toutes ses filles , et plusieurs sont déjà mariées. La princesse de Canino est estimée à Rome pour sa bonté et sa conduite irréprochable. )>

Le baron me fit remarquer encore un membre de cette antique et puissante famille des Orsini, célèbre par ses querelles avec les Colonna et par la part qu'elle prit à la plupart des événements du moyen âge ; il me dit qu'elle avait donné deux papes à TËglise , Nicolas III et Benoit XIII 9 cet humble et saint religieux qui, bien différent de ses ancêtres , ne se plaisait que dans l'obsciuité du cloître , et qui n'accepta le trône pontifical que malgré lui et par obéissance envers le supérieur de son ordre;

La princesse Odescalchi, jeune et riche Polonaise, dont la fortune a permis à son mari de racheter le duché de Bracciano, cédé conditionnellement à don Marino Torlonia. Cette maison doit sa plus grande illustration à Benoit Odescalchi, élu pape en 1676 sous le nom d'Innocent XI;

Le prince de Piombino, qui vit en simple particulier avec les 250,000 livres de rente , prix de la vente de la petite principauté de Piombino, dont cette famille fut

adis souveraine. Elle habite maintenant la villa et les beaux jardins Ludoviâ, où l'on ne pénètre qu'avec peine, à cause de la fierté inhospitalière des propriétaires.

Les honunes qui attiraient le plus l'attention étaient le général de l'armée espagnole , don Fernand de Cordova* descendant du grand capitaine Gonzalve de Cordoue , et le vieux prince Corsini , arrière-petit-neveu de Clément XÏI, qui a conservé encore beaucoup de vivacité ; je le vis qui causait avec la jolie duchesse de Zagarola, fille d'un Français , M. de Champagny, et belle-fille du prince Rospigliosi , de la famille du pape Clément IX.

Je fis observer au baron que la plupart des princesses ou grandes dames qu'il m'avait nommées n'étaient point du pays, et que cet amour pour les étrangères devait blesser les dames romaines.

« Que voulez-vous, me dit- il, les propriétaires de ces beaux palais, de ces magnifiques villas, dont l'entretien est si coûteux , ne voudraient pour rien au monde congédier la moindre partie de ce peuple de valets inoccupés qui se meut autour d'eux; ils ont quelquefois besoin de remonter leurs finances, et ils offrent volontiers le titre séduisant de princesse à de riches étrangères; d'où il résulte que les filles des grandes familles de Rome , dont la dot est souvent fort modique, se marient le plus ordinairement à des genlilshonunes dé province. »

Pendant que le baron me donnait cette explication , je fus un peu scandalisée de voir un ecclésiastique causer d'un air sentimental avec une jeune Anglaise, et j'en fis la remarque.

« Que cela ne vous étonne point, Madame, me dit le baron; cet ecclésiastique, comme vous l'appelez, n'est nullement engagé dans les ordres; je crois qu'il échangera bientôt son titre de Monsignor pour celui de l'heureux époux de miss Lincoln , et sa soutane violette pour le frac à la française. Cet usage de Rome, ignoré par beaucoup d'étrangers , de conférer quelquefois à des laïques certaines dignités ecclésiastiques, a donné lieu à un grand nombre de calomnies contre les mœurs du clergé romain. Autrefois , avant l'ordonnance de Léon X , le cardinalat même n'entraînait pas nécessairement l'obligation d'être engagé dans les ordres sacrés; seulement les cardinaux laïques ne pouvaient pas prendre part au conclave. Maintenant il faut être au moins diacre pour être élevé à la haute dignité de cardinal , et peut-être en sera-t-il bientôt de même pour les Monsignori. »

Nous continuâmes notre tournée , et nous remarquâmes encore une foule de jolies danseuses françaises, romaines , anglaises , russes ou polonaises ; puis , comme la chaleur devenait de plus en plus intense, je témoignai le désir de me retirer, et le baron voulut bien me reconduire jusqu'à ma voiture. En traversant le dernier

salon, nous aperçûmes un homme, vêtu d'un habit fenné jusqu'au cou j dont chaque boutonnière donnait passage à une croix de commandeur.

« Quel est donc ce personnage , qui porte sur sa poitrine des récompenses honorifiques de tous les souverains de l'Europe? me dit le baron.

— C'est Horace Vemet, lui répondis-je, notre célèbre peintre ; il est venu à Rome pour se mettre à même , en voyant les lieux et les personnages qui y ont figuré , de retracer fidèlement pour le musée de Versailles les faits d'armes les plus remarquables de cette campagne. »

Nous gagnâmes enfin l'escaUer, et je respirai avec plaisir l'air extérieur , emportant néanmoins un souvenir fort agréable de cette brillante soirée.

Depuis ce temps les bals se succèdent , toujours aussi magnifiques, chez le général Baraguey-^'HilUers, et sa sœur, M"* la comtesse Danremont, arrivée de France, fait maintenant les honneurs des salons du palais Colonna avec la grâce exquise qu'on pouvait attendre d'une fenmie éminecMnent spirituelle.

Quant aux princesses romaines , un sentiment que je respecte les empêche de donner de grandes fêtes avant le retour du saint-père; mais plusieurs reçoivent chez elles en petit comité. Les cadets ont organisé des bals de souscription auxquels ils ont eu la maladresse de n'inviter qu'un très-petit nombre d'ofiiciers français, choisis pour la plupart dans les grades élevés. Nos jeunes sous-

lieutenantg se plaisent à croire qu'ils n'ont été exclus qu'à cause de la jalousie que leurs succès auprès des Romaines inspirent , disent-ils , aux cadets et aux gardesnobles, la jeunesse dorée de Rome.

lie carnaval à Rome. ^ Menaces des républicains. — Bonbons, bouquets et confetti. — Guerre acharnée et non sanglante. — Course de chevaux. — Spectacle édifiant ~ Événement tragique. ~ Le salut au Gesù. — Les moccolelti.

Rome, le 15 février.

Je suis seule dans ma chambre, où je viens de rentrer après une journée de fatigue et de plaisir, si Ton peut appeler ainsi les folies auxquelles je viens de prendre part. Minuit sonne à toutes les horloges; c'est Fheure fatale du carnaval de 1 850 , son glas de mort qui retentit dans les airs; demain tout ce peuple, que je viens de voir si ardent au plaisir, se pressera dans les églises pour recevoir sur le front les cendres de la pénitence , souvenir de nos fins dernières. Déjà tout bruit mondain a cessé dans la ville , et Ton n'entend plus sur la place déserte que le pas monotone des sentinelles qui veillent à la porte du palais Colonna.

Ce Carnaval , si gai , si animé , avait cependant commencé d'une manière bien triste; car les démocrates, qui veulent à toute force faire porter le deuil de la république à des gens qui ne la regrettent nullement, avaient fait de si terribles menaces à tous ceux qui prendraient part aux amusements ordinaires en pareille circonstance, que la population n'osait point s'y livrer; les courses des chevaux libres n'eurent donc le mercredi que des Français pour spectateurs; mais, dès le jeudi gras, les Romains, entraînés par l'exemple et rassurés par la présence de leurs libérateurs, accoururent de toutes parts au Corso. Nous nous mêlâmes gaiement à cette foule joyeuse pour atteindre une petite chambre à balcon que nous avions louée la veille , afin de jouir plus à notre aise , et en agréable compagnie , de ce spectacle tout nouveau pour nous.

A peine notre voiture découverte eui-elle pris la file sur le Corso, qu'une pluie de bonbons, de bouquets et de canfelti (80) conunença à nous assaillir. Je ne trouvai d'autre ressource contre cette avalanche de fleurs et de plâtre sucré que de me blottir sous mon parapluie ; ce qui excita au plus haut point l'hilarité d'Alexandre , très-occupé cependant à épousseter de son mieux l'habit bourgeois qu'il portait pour la première fois ce jour-là. 11 l'avait fait faire tout exprès pour ne point compromettre son uniforme au milieu des pierrots, des arlequins et des polichinelles que nous rencontrions à tout

moment; car, quoique par mesure de précaution le masque eût été défendu, beaucoup de costumes de caractère, de déguisements fantastiques ou terribles avaient été adoptés par un grand nombre de personnes. « Riez tant que vous voudrez , dis-je à mon frère ; j'aime mieux vous en fournir l'occasion que de risquer d'arriver couverte de poudre.

— Vous oubliez , ma chère , que nous sonunes en carnaval, me dit-il.

— Aussi vous voilà déguisé en meunier , lui répondis-je en riant à mon toiu*; car un paquet de papier de soie, rempli de farine, venait d'éclater sur ses épaules et de blanchir du haut en bas le bel habit neuf tout fraîchement arrivé de Marseille ; il ne vous manque plus qu'un bonnet de coton pour compléter le costume.

— Et à vous une robe à la Pompadour pour compléter le vôtre ; car, malgré votre prudence, vous voilà poudrée à blanc, comme les marquises du xvni« siècle.»

Le fait est que, pendant mon accès de gaieté, le parapluie , ayant glissé de mes mains , avait laissé mon visage à découvert, et une poignée de confetti venait d'atteindre mon front et mes cheveux.

« Nous laisserons -nous ainsi saupoudrer sans résistance? m'écriai-je d'un ton belliqueux en regardant la corbeille de projectiles dont nous avions eu soin de faire ample provision pour les porter au lieu du rendez-vous.

— Vous m'y faites penser, répondit Alexandre en saisissant une poignée de confetti; je vais venger sur le premier venu votre chevelure outragée.

— Et moi votre bel habit neuf, » repris-je en plongeant la main dans la corbeille et en la vidant à l'instant même sur un superbe pierrot, qu'il me semblait avoir vu quelque part.

La guerre une fois commencée, nous la soutînmes bravement envers et contre tous, gens à pied ou en voiture, belles dames aux fenêtres ou jeunes filles assises devant les boutiques. En vain la pluie, qui n'avait fait que nous menacer jusque alors , commençât-elle à tomber sur nous en perles fines et liquides, nous étions si insensibles à ses injures que je ne pensai même pas à faire usage de ce fameux parapluie , qui m'avait d'abord servi de bouclier : tant mon courage s'était rapidement élevé à la hauteur des circonstances ; amis ou inconnus , Français ou Romains , nymphes ou satyres, recevaient et rendaient des nuées de légers projectiles ; l'air en était obscurci , et nous parvînmes à les lancer avec une dextérité merveilleuse, une adresse digne du plus exercé des gardes -nobles ou du plus espiègle des cadets, et dans moins d'un quart d'heure nous eûmes expédié de la sorte plus de cinquante bouquets et autant de livres de confetti. Aussi étions-nous fiers d'un si beau succès, et nous arrivâmes la tête haute, le regard vainqueur, au lieu où nous étions

attendus ; mais à peine avion^nous franchi la porte de la chambre , louée en commun avec plusieurs personnes de connaissance , que des éclats de rire homériques accueillirent notre entrée triomphante.

La pluie avait délayé le plâtre des confetti dont nous étions couverte, et elle ruisselait en raies blanchâtres de notre visage et de nos vêtements.

(c Voilà un habit neuf qui a bonne chance, dit Alexandre en regardant alors d'un air piteux les ravages de la mitraille du carnaval sur son Elbeuf , naguère d'un si beau noir.

— Et une coiffure de triton poudré qui vous sied à ravir, » dit une jolie rieuse en mettant sous les yeux de mon frère une petite glace trouvée dans un coin de la chambre.

Dans le même moment un gros bouquet de buis et d'inoLmorlelles vint tomber sur la tète de la jeune femme , et aplatir la calotte de son charmant chapeau rose; cette diversion inespérée nous sauva bien à propos des quolibets qui conunençaient à pleuvoir sur nous.

« C'est une horreur, s'écria la jeune femme en se mirant à son tour.

— Au diable le maladroit ! vociféra un colonel qui venait d'avoir Tœil atteint par un semblable projectile.

— Vengeance ! » criâmes-nous tous à la fois en courant au balcon, armés de toutes pièces.

Une véritable bataille, avec ses ruses de guerre, s'engagea alors entre nous et nos voisins de droite, et surtout avec ceux de vis-à-vis, accusés d'avoir lancé les malencontreux bouquets ; et tandis que la jeune femme, un peu consolée de la déconfiture de son chapeau, proposait au colonel de bander son œil malade , afin de lui donner quelque ressemblance avec l'Amour, nous écrasions de nos coups nos hardis agresseurs.

Les éclats de rire , les plaisanteries burlesques dont nous étions auteurs, ou témoins, ou victimes, se succédèrent ainsi jusqu'à quatre heures du soir. Alors la cloche du Gapitole retentit dans les airs; le sénateiu*, suivi de ses pages , tous revêtus des coâtumes antiques , descendit en grande pompe du Gapitole à la place de Venise , et monta sur une estrade pour juger les courses et distribuer les prix , qui sont de trente , de cinquante et quelquefois de cent écus romains. Le signal fut donné, et les chevaux , sans cavaliers, retenus jusque alors sur la place du Peuple , partirent comme l'éclair, dévorant l'espace , l'œil en feu , la crinière flottante , excités par les cris d'une haie de spectateurs en délire, qui applaudit les rapides coureurs et hue les retardataires avec une animation fiévreuse , jusqu'à ce que la toile placée au bout de la rue eût arrêté les vainqueurs et les vaincus.

Je ne partage pas l'enthousiasme des Romains pour ce genre de divertissement; j'étais, au contraire,

péniblement émue par la crainte bien naturelle de voir ces chevaux écraser quelques-uns des spectateurs dans leur course désordonnée : tant était étroit le passage laissé libre au milieu de la rue.

11 n'y eut heureusement aucun accident de ce genre ; les blessures de cette journée n'ont dû être que quelques contusions à la figure, provenant de bouquets exagérés. Je ressentais pour ma part une douleur assez vive dans les épaules, née des efforts que j'avais dû faire pour lancer convenablement mes confetli.

Ils devaient être moins fatigués, ces Romains que j'avais vus, plus ingénieux ou plus galants, offrir à coup sûr, au bout de grands ciseaux de bois, aux dames assises aux balcons, un bouquet ou un billet enfermé dans un petit sac élégant. La politesse veut que cet hommage public ne soit point refusé ; on peut ne pas répondre au billet, mais on remplace toujours le bouquet par un autre , de même qu'on ne renvoie jamais immédiatement celui qu'on vient de recevoir.

Nous nous réimhnes en conseil , et nous décidâmes à l'unanimité qu'on achèterait le jour suivant de petits masques en fil d'archal pour préserver au moins le visage, et nous nous séparâmes après nous être donné rendez-vous pour le surlendemain ; car les courses n'ont pas lieu le vendredi, en souvenir de la Passion , et l'on s'en abstient aussi le dimanche pour sanctifier le jour du Seigneur.

ROME. ilOS

Le samedi arriva, et, avant de me rendre au Corso, je m'arrêtai en passant à Péglise de la Trinité -des - Monts. Plusieurs soldats français priaient au pied de l'autel; leur recueillement était si profond, que pas un ne leva la tète au bruit que fit la tourière en nous ouvrant la porte.

« C'est ainsi que plusieurs de ces braves passent leur carnaval , ne quittant le lieu saint que pour accomplir les devoirs de leur profession , » me dit la bonne sœur d'une voix attendrie.

Ces paroles produisirent sur mon âme xme singulière impression; j'eus presque honte de mes plaisirs de l'avant-veille, quelque innocents qu'ils fussent ; je pensai que ces soldats avaient bien mieux employé leurs loisirs; et quand je me rendis au Corso où j'étais attendue , ce fut avec des pensées graves dans le cœur qui me firent d'abord regarder en pitié les confetti et les bouquets amoncelés en pyramide colossale. Le temps était magnifique cependant , et d'élégants équipages se pressaient à la file.

« La course sera plus belle encore que mercredi, dit d'un air dépité un jeune Romain cravaté de rouge , que l'encombrement retenait sous nos fenêtres.

— Peut-être!., lui répondit d'une voix sombre un homme d'un âge mur qui était avec lui sur le trottoir.

— Certainement la foule n'a jamais été plus nombreuse , et je reconnais même plusieurs des nôtres. »

Dans ce moment un sous-lieutenant , qui se trouvait avec moi sur le balcon, prit des dragées de la main gauche et les fit tomber juste sur le chapeau de ces deux hommes, qui relevèrent machinalement la tète et reçurent aussitôt en plein visage les confetti que le sous-lieutenant tenait tout exprès de la main droite . ce qui excita autour d'eux une hilarité générale. Le jeune Romain sourit aussi, car personne n'a le droit de se fâcher de pareille plaisanterie en temps de carnaval ; il voulut même riposter, et il allait s'emparer dans ce but d'un bouquet qui était à ses pieds. Mais son compagnon l'arrêta par le bras, lui dit quelques mots à l'oreille, et ils disparurent bientôt à nos yeux.

Quelques instants après , une superbe calèche , attelée de deux beaux chevaux, piaffant d'impatience de ne pouvoir marcher qu'au petit pas, arriva presque sous nos fenêtres. Le siège du fond était occupé par un homime de bonne mine et par une jeune fille belle et souriante.

« C'est un des princes de Canino et sa sœur, » me dit Alexandre .

Dans ce moment, plusieurs petites pièces de monnaie, jetées par une main inconnue, tombèrent devant la voiture, et une foule d'enfants se précipitèrent pour les ramasser; force fut donc au cocher de s'arrêter et d'attendre. Au même instant, un homme bien vêtu lanra dans la calèche un magnifique bouquet de camé-

lias, et se perdit dans la foule. Le prince se baisse aussitôt pour ramasser le bouquet. Mais au moment où il le présentait à sa sœur, une détonation subite , suivie d'un cri déchirant, retentit dans les airs; la jeune fille pâlit et perdit connaissance, et son frère, grièvement blessé , inonda les fleurs de son sang.

Rien ne peut peindre la stupeur où nous jeta cet événement tragique ; tout notre intérêt se porta d'abord sur les victimes que l'on reconduisit lentement à leur demeure ; il nous sembla ensuite que chaque bouquet allait faire explosion; nous ne voulûmes plus ni en lancer ni en recevoir, et je priai mon frère de me reconduire chez moi.

J'ai su depuis que le guet-apens dont nous avions été témoins était une vengeance des républicains , qui , furieux de voir un Canino prendre part à des plaisirs qu'ils avaient voulu empêcher, avaient renfermé une grenade au milieu des camélias ; mais cette catastrophe avait produit sur moi une telle impression d'indignation et de tristesse que rien ne put me décider à assister aux courses du lundi. J'ai néanmoins cédé le jour suivant aux instances de mon frère , et j'ai de nouveau lancé des confetti et vu courir les chevaux libres , mais sans la gaieté des premiers jours. Vers le soir, j'ai suivi la foule au Gesù, splendidement illuminé par plusieurs milliers de cierges en l'honneur du dernier jour des quarante-heures , et j'ai assisté au salut chanté

par des voix ravissantes. Enfin j'ai terminé la soirée en portant dans la rue , comme tout le monde , une petite bougie que les Romains allument dans le but avoué de prolonger le carnaval , et j'ai tâxîhé de la défendre contre les surprises des passants. Chacun cherche à éteindre les moccolelti (81) du prochain, tout en conservant le sien allumé; petite guerre qui finit par devenir fort amusante.

Que n'étiez-vous là, ma Céline, vous, si gaie et si aimable, pour prendre part à tous ces jeux! car, n'en déplaise au carnaval, un serrement de votre main, un seul de vos regards, si doux et si tendres, eût été pour moi un plaisir plus vif que tous ceux que je viens de vous décrire.

Le Panthéon. — La colonne et le Forum de Trajan. — Le Forum Romanum. — L'arc de Septime-Sévere, — La basilique iEmilia. — Le temple d'Antonin et de Fausline. — Le temple de la Paix. — L'arc de Titus. — L'arc de Constantin. — Le palais des Césars, — Le spectre des ruines.

Rome , le SS février.

Je continue à vous rendre compte de mes actions et de mes réflexions, ma chère amie, puisque vous continuez à y prendre de l'intérêt.

J'ai entendu ce matin la messe au Panthéon , ce vieux temple érigé par Agrippa , dédié jadis à tous les dieux , et que le pape Grégoire IV consacra à tous les Saints, pour le purifier de ses mille souillures. C'est le plus beau et le plus grand de tous les temples antiques que le christianisme a sauvés de la destruction , en les transformant en églises du vrai Dieu. Il est de forme circulaire , et prend jour par le haut de sa voûte sémisphérique. Michel-Ange le prit pour modèle et T éleva dans les airs pour en faire la grande coupole de Saint- Pierre. Le Panthéon parait nu et négligé en comparaison des autres églises ; la pluie tombe au milieu de l'enceinte sur les dalles de marbre par cette voûte ouverte à toutes les intempéries des saisons ; mais son architecture est extrêmement estimée des connaisseurs.

On nous dit que le célèbre Raphaél était enterré, selon ses volontés dernières, dans le soubassement d'une statue de la Vierge, appelée la Hadmna-delrSasso.

En sortant du Panthéon, je suis allée rejoindre Alexandre au pied de la colonne Trajane , où je lui avais donné rendez-vous. Je le trouvai causant avec le bon abbé Dotti, dont la complaisance et l'érudition nous sont si précieuses.

« Vous ai -je fait attendre bien longtemps? leur dis-je.

— Nous arrivons à peine , répondit mon frère , et Tabbé me disait que ces bas-reliefs représentent les

deux expéditions de Trajan et ses victoires sur Décébale, roi des Daces. »

Je me mis aussi à considérer Timmense quantité de figures d'hommes et de chevaux, de trophées, de machines de guerre qui décorent cette colonne, haute de quarante-quatre mètres et surmontée de la statue en bronze de saint Pierre. Ce monument, érigé en l'an 101 de l'ère chrétienne, est admirablement conservé malgré ses dix-sept siècles d'existence.

Nous nous arrêtâmes ensuite quelques minutes devant les colonnes brisées du Forum de Trajan, que les Français, à l'époque de leur occupation de Rome sous le pontificat de Pie VII, ont fait surgir à la surface en les dégageant des terres et des débris amoncelés qui les cachaient entièrement. Puis nous continuâmes notre promenade vers le Forum Romanum, placé entre le Capitole et le mont Palatin.

« Voilà, me dit l'abbé, le champ où fut livré le combat que les Sabines, enlevées par les Romains, terminèrent d'une façon héroïque en se précipitant entre leurs frères et leurs maris , et en séparant ainsi ces rivaux acharnés. Il devint, peu après, une place publique, servant de marché aux deux peuples réunis par le traité de paix de Romulus et de Tatius.

« Le Forum Romanum forme, comme vous le voyez, un carré dont la longueur dépasse d'un tiers la largeur. Il était autrefois environné d'un portique à deux étages;

au premier se trouvaient les boutiques , au second les chambres pour la perception des impôts. Dans les temps modernes il servit de marché aux bœufs , d'où lui vient le nom vulgaire de Campo-Vaccino.

« C'est près de là que se trouvent agglomérés le plus de ruines célèbres et de monuments antiques; nous pouvons, si vous le désirez, en examiner quelque^uns.

<i Voici d'abord l'arc en marbre blanc de Septime- Sévère, élevé par le sénat et par le peuple, vers l'an 205 de Jésus-Christ, en mémoire des triomphes de l'empereur et de ses fils sur les Parthes et sur les autres nations de l'Orient; il est de forme carrée, et n'a qu'une seule ouverture.

c< Voici la basilique iEmilia, aujourd'hui l'église Saint- Adrien , bâtie par Paul -Emile vers la fin de la république. »

Nous visitâmes encore le temple d'Antonin et de Faustine , élevé par un décret du sénat en l'honneur de cette impératrice avant la mort de son mari : les douze colonnes extérieures de ce temple, qui sont en marbre cipollin, ont quinze mètres de hauteur et passent pour les plus grandes colonnes de marbre qui existent ;

L'antique temple de Romulus et de Rémus, aujourd'hui l'église des saints Côme et Damien ;

Les grandes ruines d'un monument qu'on appelle communément le temple de la Paix , mais que l'abbé

41â ROME.

suppose être les restes d'une basilique bâtie par Coastantin ;

L'arc de Titus, dont les bas-reliefs représentent, d'un côté, le vainqueur sur un char attelé de quatre chevaux, et de l'autre les prisonniers et les dépouilles du temple de Jérusalem, que des soldats couronnés de lauriers portent sur leiu« épaules : on assure que les Juifs évitent soigneusement de passer sous cet arc, qui, érigé en l'honneur de la conquête dé Jérusalem, leur rappelle la ruine de leur patrie ;

L'arc à trois arcades de Constantin le Grand, bâti sur Tancienne voie des Triomphes, en souvenir de la victoire remportée sur Maxime et sur Licinius.

Après avoir jeté un coup d'œil sur les ruines du temple de Vénus et de Rome , dont l'empereur Adrien avait lui-même fait le plan, nous commençâmes à gravir le mont Palatin pour visiter les ruines du palais des Césars; et, chemin faisant, l'abbé m'apprit que ce palais était dans l'origine une demeure modeste, bâtie par Auguste sur l'emplacement de quelques maisons particulières, qu'il acheta après la bataille d'Actium. Deux lauriers, surmontés d'une couronne de chêne, furent plantés par ordre du sénat devant la porte du premier des empereurs romains. Tibère agrandit ce palais du côté du Vélabre; Caligula l' étendit vers le Forum : mais Néron, dont l'orgueil et la folie égalaient la cruauté , résolut d'en faire une habitation si belle

et si vaste qu'elle fût digne de la nature divine qu'il s'attribuait. Sa maison dorée rejoignit le mont Esquilin et menaça, disent les auteurs anciens, de faire de Rome entière une seule maison. Ce palais renfermait dans son enceinte des prairies , des vignes , des bois , des laby-* rinthes, des jardins de toute sorte; et à la place même où se trouve maintenant le Colysée , un lac entouré d'édifices figurait une ville maritime. Les richesses de toutes les parties du monde , les marbres les plus rares , les statues les plus admirées furent employés à T embellissement de ce séjour; de nombreux aqueducs conduisaient dans des bains voluptueux des eaux de sources diverses; la mer elle-même y apportait son tribut. Les murs des principales pièces étaient incrustés de diamants et de perles précieuses; les appartements avaient des bouches de parfums comme on a maintenant des bouches de chaleur; la salle à manger tournait nuit et jour comme les astres, parce que Néron avait voulu qu'elle fût faite à l'image du monde.

Le bon abbé en était là du récit de tant de merveilles, lorsque nous arrivâmes au sommet de la montagne.

« Où sont donc les restes de ce somptueux édifice ? demandai-je tout étonnée de ne voir que des ruines éparses, là où je croyais pouvoir contempler au moins le squelette du géant.

— Vous les voyez devant vous, Madame.

— Quoi ! ces pans de murailles , ces chambres eucombrées de terre, remplie» de ronces et d'épines, c'est là tout ce qui reste du palais des Césars?

— Ainsi passent les gloires du monde, répondit-il.

— Mais d'où vient, lui dis -je, que ce monument gigantesque a laissé si peu de traces , tandis que beaucoup d'autres plus anciens et moins magnifiques se soutiennent encore malgré les ravages du temps?

— Voici le reste de son histoire, dit l'abbé.

« Vespasien et Titus, soit par exécration pour la mémoire de Néron, soit pour épargner les frais immenses d'entretien qu'exigeait ce monmnenl, réduisirent la maison dorée à l'enceinte du Palatin ; tout le reste fut abattu ou vendu à des particuliers. Constantin tira ensuite de ce palais un grand nombre d'objets d'art qu'il fit transporter à Byzance. Alaric le pilla en passant , et Genséric en enleva jusqu'aux vases sacrés du temple de Jérusalem, que Titus y avait déposés jadis. Théodoric, au contraire, fit faire des réparations à ce palais , et Héraclius y reçut la couronne impériale : mais, après la chute des Césars, leur habitation tomba en ruine , et Ton se servit des matériaux pour rebâtir plusieurs églises. »

Tout en parlant de la sorte, notre aimable cicérone nous faisait remarquer quelques fragments de statues, quelques restes de peintures à moitié cachés sous les broussailles.

ROME. 41 r>

Pendant que nous parcourions ces salles désertes, un vieillard de grande taille se leva subitement du milieu des décombres , fixant sur nous ses yeux caves et hagards. Il était à peine vêtu d'un vieux pantalon de toile et d'une veste en lambeaux; sa tète était entièrement chauve , et sa barbe grise retombait inculte sur sa poitrine nue ; on eût dit le spectre de ces lieux, réveillé en sursaut par le bruit de nos pas. Il s'approcha de nous d'un air farouche, je reculai avec effrois

« Que nous voulez-vous? lui demanda mon frère.

— La charité , » répondit-il du même ton qu il eût pu prendre pour demander la bourse ou la vie.

Dans le même moment, une jeune fille, couverte de haillons et tremblante de fièvre , sortit d'une espèce de cave qui leur servait de retraite à tous deux , mit un genou en terre et porta ma main à ses lèvres, sans que je pusse m'en défendre.

« Ayez pitié de nous ! dit-elle d'une voix aussi douce que celle du vieillard était rauque et sauvage.

— Qui êtes-vous, pauvre enfant? lui dis-je en la relevant et en la forçant à s'asseoir.

— Je m'appelle Luisa Beretti; voici mon père, ajouta-t-elle en désignant le vieillard; il était couvreur de son état, mais il ne peut plus travailler depuis le jour où il s'est cassé la jambe en tombant d'un second étage. Nous vivions cependant à notre aise dans notre petite maison de la porte Cavallegieri , parce que Paolo,

mon pauvre frère , qui avait vingt-quatre ans , gagnait six scudi par mois dans une fabrique, et que Taumônerie du saint -père venait à notre aide ; mais la révolution est arrivée et le pape est parti , nous n'avons plus eu de secours et mon frère plus d'ouvrage ; pour comble de malheur, les garibaldiens ont abattu notre maison.

— Et pourquoi Tont-ils abattue?

— Parce qu'ils ont dit conmie ça qu'elle gênait la défense et que les Français pourraient bien s'y embusquer; là-dessus ils Pont jetée bas sans y laisser pierre sur pierre. »

Et la pauvre enfant, émue par ce triste souvenir, essuya ses yeux du revers de sa main.

« C'est alors que vous êtes venue ici î lui dis-je.

— Pas tout de suite, répondit-elle; nous sommes d'abord rentrés dans la ville , où ma mère gagnait six baïoques par jour au service d'une blanchisseuse, et mon frère deux ou trois paoli au moins à faire des commissions. Tous les deux revenaient coucher dans la pauvre chambre que nous avions louée pour tous; mais un soir Paolo ne rentra pas à l'heure accoutumée; nous l'attendîmes en vain pour prendre notre repas en commun; il ne parut point ce jour-là, qui était celui de l'entrée des Français dans la ville. Le lendemain , nous le cherchâmes partout, demandant de ses nouvelles à tous ceux que nous rencontrions. Hélas ! il aurait mieux valu que nous n'en apprissions jamais. »

11 y eut un moment de silence, le vieillard avait caché sa tète dans ses mains.

« Qu'était-il donc arrivé? dis- je à Luisa, qui sanglotait sur la pierre où elle était assise.

— Les monstres de républicains, s'écria- 1- elle, Pavaient assassiné sur la place de Monte-Citorio , massacré , Madame , tué à coups de poignard , parce qu'ils avaient vu ce pauvre Paolo conduire à leur logement des officiers français»

« En apprenant cet affreux malheur, mon père devint conmie fou ; il courut dans toute la ville pour découvrir les meurtriers et leur faire un mauvais parti; mais personne ne savait leur nom ni leur demeure : les lâches n^avaient garde de se faire connaître l Ma pauvre mère ne se mit pas en fureur comme mon père ; elle ne pleura pas conmie moi; mais elle tomba malade et mourut, car elle aimait Paolo plus que ses yeux: Nous n'avions point d'argent pour payer le loyer de notre chambre , notre propriétaire nous fit grâce de ce que nous lui devions et nous mit à la porte ; c'est alors que nous sommes venus ici. »

Nous vidâmes nos bourses sur les genoux de la pauvre fille , qui nous remercia avec de grandes démonstrations de reconnaissance ; puis, l'âme attristée par son récit, nous errâmes quelque temps en silence au milieu des champs et des broussailles qui recouvrent l'emplacement du palais des Césars, et, après avoir visité le couvent

de Saint-Bonaventure et la petite chapelle érigée sur le lieu même du martyre de saint Sébastien, seuls monuments remarquables qui existent encore sur le Palatin, nous redescendîmes la colline.

Rapport de la commission mixte. — Le major Jaunet, — Son histoire

et sa récompense.

Rome, le 10 mars.

Peu de jours après l'entrée de l'année française à Rome, le général Oudinot avait nommé une commis* sion mixte, composée d'archéologues et de savants, la plupart Romains, pour vérifier les domm^tges causés par les opérations du siège; le rapport de cette commission vient d'être remis au général Baragueyd'Hilliers, pour être transmis au ministre des affaires étrangères. Ce travail consciencieux constate que la modération et les ménagements des libérateurs de Rome ont été tels que pas un des monuments remarquables atteints par le feu des batteries françaises n'a été détruit, et que tous ceux d'un intérêt secondaire qui ont souffert, peuvent être aisément réparés. Le montant des dommages causés, très-inutilement pour

la plupart, par les républicains sous le prétexte de la défense, est plus que le triple de celui des pertes occasionnées par les assiégeants. Ce rapport, mathématiquement établi , est une réponse péremptoire aux imputations calomnieuses de certains journaux publiés pendant le siège , dont les rédacteurs , qui se souciaient réellement fort peu des monuments et des beaux-arts, étaient enchantés, dans l'intérêt de la démagogie, de stygmatiser les défenseurs de Tordre, des noms de vandales et de barbares.

n était encore question ces jours derniers du retour prochain du saint- père ; mais la fuite d'un religieux apostat, coupable de plusieurs crimes, et qui est parvenu à s'échapper presque sous les yeux de TofiBcier chargé d'instruire son procès, a fortement mécontenté la cour papale , qui a cru voir dans cette évasion presque inexplicable un acte de complaisance pour ses ennemis. L'arrivée de Pie IX, toujours impatiemment attendue , est donc encore retardée; mais le saint- père, voulant donner à Tarmée française un témoignage de sa reconnaissance , vient de faire remettre au général Baragueyd'Hilliers, par la commission gouvernementale, les décorations et les médailles destinées aux militaires de tout grade, désignés par leurs chefs conmie ayant mérité cette récompense.

Je viens d'être interrompue, ma chère Céline, par un personnage qui , lui aussi , porte une marque dis-

tinclive et honorable du courage qu'il a déployé pendant le siège. Il est entré dans ma chambre sans se faire annoncer, en a fait lé tour, s'est approché de moi un seul instant; puis il est sorti aussitôt, l'œil hagard, Tair agité, malgré toutes mes politesses pour le retenir,

a Qu'avez-vous donc qui vous tracasse de la sorte , mon cher major? lui ai-je dit de ma voix la plus douce; et d'où vient que vous n'êtes point aimable et gracieux pour moi , comme à votre ordinaire ? »

Mais ces paroles caressantes se perdirent dans les airs, le major Jaunet ne m' écoutait point, et déjà il avait descendu l'escalier et courait comme un fou dans là cour du palais, où je le perdis de vue.

(c Serait-il devenu enragé? m'écriai -je vraiment inquiète.

— Cela n'est nullement probable , me dit mon frère en riant de ma terreur panique ; ce ne serait pas de soif toujours, car Peau ne manque pas , Dieu merci! »

Au même instant, je vis entrer chez moi un domestique de M"* D"\

« Je viens voir si le petit Joseph ne serait pas venu ici par hasard, me dit-il; îl a disparu depuis une heure sans qu'on sache comment, et Madame est trèsalarmée.

— Je ne l'ai pas vu , ce cher petit, » lui dis-je trèsinquiète moi-même.

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