‹ RomeChapitre 13 sur 19 · ROME. AU · texte numérisé non relu

ROME. AU

Gomme j'achevais ces mots, je vis rentrer le vieux major, alerte et joyeux comme dans sa plus brillante jeunesse. Il saisit le domestique par la manche, et, de gré ou de force, l'entraîna vers l'écurie, où nous trouvâmes le petit Joseph jouant tranquillement sur la litière entre mes deux chevaux romains Albano et Tivoli. Le domestique prit l'enfant dans ses bras et le porta à sa mère. Quant au major, il s'empressa de réparer son impolitesse à mon égard par mille témoignages d'amitié, poussant de petits cris de joie et remuant avec transport sa longue et mince queue ; car le major Jaunet appartient à la race canine ; mais il n'en est pas moins plein de courage et d'intelligence, il n'en mérite pas moins d'avoir dans Fhistoire une place très-honorable. On ignore encore dans quelle partie de la France il a reçu le jour, de quels parents illustres il tire son origine , et toutes les recherches à cet égard sont restées infructueuses. Mais ce qui est positif et incontestable, c'est qu'il a suivi l' état-major général de l'armée pendant toute cette campagne d'Italie, et qu'il est monté bravement à l'assaut, où il fut atteint d'un coup de feu, dont il porte les cicatrices.

Messieurs les officiers d'état-major ont récompensé cette belle conduite par le don d'un collier d'honneur, sur lequel ils ont fait inscrire la date des exploits et le nom de leur compagnon fidèle.

Depuis son entrée à Rome, le major Jaunet vit

dans Tabondance et se repose sur ses lauriers. On le voit habituellement dans la cour de la Consulta, jouant avec des enfants ou des soldats, ou gravement accroupi sur la porte, regardant avec une certaine fierté les petits chiens italiens qui passent devant lui ; quelques personnes prétendent même que souvent il court sur eux et qu'il les mord sans motif; mais je soutiens que e sont là de pures calomnies inventées pour ternir sa réputation. Le major Jaunet a le cœur trop haut placé pour agir de la sorte ; il s'est battu avec acharnement pendant la guerre , il se défend encore bravement quand on r attaque; mais le rôle de provocateur ne saurait convenir à un chien comme lui, dans les circonstances où il se trouve placé.

U Vatican. — Le château Saint-Ange. — Sixte-Quint — Cagliostro.

Rome, le 19 mars.

Vous VOUS étonnez, ma chère amie, que je ne vous aie rien dit encore du palais du Vatican, résidence des souverains pontifes, et vous me demandez si je ne me propose pas de le visiter aussi. J'y suis

allée déjà cinq ou six fois, ma chère, et j'y suis retournée hier à votre intention. Mais comment vous décrire toutes les merveilles contenues dans cet immense édifice, bâti à diverses époques sans plan et sans symétrie , et qui est , pour ainsi dire , la réunion dé plusieurs palais communiquant les uns aux autres ?

Dans le v« siècle , Nicolas V eut la pensée de faire du Vatican une ville à part sur le flanc de la grande ville ; le Vatican devait comprendre dans son sein nonseulement le logememt des pontifes , mais encore ceux des cardinaux, de tous les employés de la cour de Rome, et des appartements d'apparat pour la réception des rois et des princes ; tout cela communiquant à la cité Léonine par de longues galeries garnies de boutiques.

Déjà les murs extérieurs avaient été élevés lorsque la mort de Nicolas interrompit les travaux. Depuis lors chaque pape fit construire dans cette immense enceinte , où Ton compte huit grands escaliers et deux cents petits, un nombre infini de cours et de salles de toute dimension. Les architectes et les artistes les plus fameux, Bramante, Raphaël, Dominique Fontana, Michel-Ânge, Bernin et plusieurs autres, ont concouru à cette œuvre gigantesque.

Les appartements pontificaux sont décorés avec une simpUcité grandiose et tout à fait convenable à leur destination.

La chapelle Sixtine , où s'accomplit une grande partie

des cérémonies de la Semaine sainte, est remarquable surtout par la fameuse fresque de Michel-Ange , représentant le jugement dernier, qui fait Tadmiration des connaisseurs, et dont je ne me sens pas capable d'apprécier toutes les beautés. Les murs de la chapelle Pauline, érigée par Paul m, sont couverts aussi de magnifiques fresques, dont quelques-unes ont déjà beaucoup soufiert de Thumidité. Les musées sont si nombreux, si remplis de chefs-d'œuvre, qu'il me serait impossible de vous en donner le détail. Parmi les statues on admire surtout le fameux groupe de Laocoon , placé autrefois dans le palais de Titus et retrouvé sous le règne de Jules II ; l'expression saisissante de douleur, morale plus encore que physique, empreinte sur le visage dé ce pauvre père , ne peut parvenir à dégager des horribles étreintes du serpent monstrueux ses fils expirants dont le regard l'implore, me fait toujours éprouver une sensation si pénible que je veux en détourner la tête à l'avenir.

L'Apollon du Belvédère, trouvé à Antium, et qui a décoré quelque temps le musée de Paris, mérite bien sa réputation de beauté.

La galerie de tableaux du Vatican est la plus célèbre du monde. La Communion de saint Jérôme par le Donûniquin, la Madeleine du Guerchin, la sainte Hélène de Paul Véronèse, le Sauveur dans la gloire par le Corrége, plusieurs tableaux de Raphaël et surtout

celui de la Transfiguration passent pour des chefsd'œuvre parmi les chefs-d'œuvre. Mais une des choses qui m'ont le plus frappée , c'est la bibliothèque , dont les vastes salles^ magnifiquement décorées de riches objets d'art; contiennent, outre xme quantité innombrable de livres, de manuscrits précieux, de médailles, de vases de toute espèce, un musée sacré ou recueil de cahces, de patènes, de peintures, de lacrymatoires , de petits objets de piété ayant appartenu aux premiers chrétiens et qu'on retire chaque jour des catacombes. Hier nous sommes entrés à la fabrique de mosaïque , que je ne connaissais point encore ; car il y a toujours quelque chose de nouveau à voir et à admirer dans cet immense Vatican. On y travaillait à la grande collection des portraits des papes destinés à remplacer à la basilique de SaintrPaul ceux que l'incendie y a détruits. Notre guide nous donna plusieurs de ces petits morceaux carrés dont se servent les ouvriers pour composer les tableaux en mosaïque ; il m'apprit que ces petites pièces étaient formées avec des minéraux mis en poudre, et il me fit remarquer qu'elles étaient taillées en pointe par le bas pour pouvoir s'enfoncer aisément dans un mastic appliqué sur une table de pierre et qui sèche en peu de temps. L'artiste copie exactement avec ces petites pièces , de couleur et de nuances diverses , le modèle qu'il a sous les yeux ; et lorsque le mastic, composé de chaux vive et de

pierre travertiiie et arrosé d'huile de lin, a pris la consistance nécessaire, on polit le tableau, ainsi qu'on fait pour le marbre ; cette opération lui donne un lustre qui ne s'efface jamais.

En sortant de la fabrique de mosaïque, Tidée me vint de visiter le fort Saint-Ange , que je savais communiquer au Vatican au moyen d'un pont couvert soutenu par des arcades. Clément VII se retira à la hâte par ce pont dans la forteresse , à l'époque du sac de Rome par les impériaux protestants, désastre dont les historiens contemporains nous ont laissé une description qui fait frémir (82). L'abbé Dotti, qui m'accompagnait, me dit que les répubUcains avaient coupé ce pont pendant le siège.

« Mais , ajouta-t-il , si vous voulez sortir du Vatican et pénétrer dans la forteresse par la porte qui fait face au pont Saint - Ange , c'est une chose très - facile .

— Sortons donc, » lui dis- je.

Chemin faisant, l'abbé m'apprit que l'empereur Adrien , voulant préparer à ses cendres et à celles de ses descendants un mausolée dont la magnificence pût rivaliser avec celui d'Auguste, avait fait élever cet édifice de forme circulaire , imitant sans doute ce qu'il avait vu de plus beau en ce genre dans ses voyages. Ce mausolée était entouré jadis d'un corridor concentrique , soutenu par des pilastres , sur les soubassements desquels étaient inscrits les noms des empereurs dont

les restes reposaient dans ce tombeau. L'intérieur était revêtu de marbre de Paros, et la pente douce par laquelle on montait au sonunet du monument était pavée de mosaïques.

Les Romains changèrent la destination de cet édifice , et en firent une forteresse qui servit à leur défense dans les guerres contre les Goths. En 590, le mausolée d'Adrien perdit jusqu'à son nom et prit celui de château Saint-Ange , en l'honneur du messager céleste qu'on y avait vu remettre son épée dans le fourreau pendant la procession ordonnée par saint Grégoire pour obtenir de Dieu la cessation de la peste. En souvenir de ce miracle on plaça sur le sommet du château une statue en marbre de l'archange Saint-Michel, remplacée depuis par une autre que Benoît XIV fit couler en bronze.

Au moyen âge, cette forteresse joua un grand rôle dans les guerres que les seigneurs se faisaient entre eux ; les Colonna s'y retranchèrent longtemps , et Crescentius , fils de cette impudique Théodora qui elle-même avait longtemps dominé la ville du haut de ce château , le fit fortifier de telle sorte , dans les trente années pendant lesquelles il maintint son autorité toute-puissante de préfet de Rome en dépit des empereurs et des papes , que le môle d'Adrien ne fut plus connu que sous le nom de camp de Crescentius. Cencius , autre préfet de Rome , fit élever une tour sur le pont pour obliger les passants à lui payer un droit de péage.

Le château Saint-Ange servit aussi plusieurs fois de refuge aux souverains pontifes dans des moments critiques; plus tard il devint une prison d'Ëtat^ dont Benvenuto Cellini, qui y avait été enfermé, a fait une affreuse description.

L'ahbé m'obtint la permission de visiter la forteresse, et les cachots noirs et humides du rez-de-chaussée me parurent mériter pleinement encore cette qualification de mollo orride que leur donnait le célèbre artiste. On nous dit que ces cachots étaient destinés aux grands coupables , condamnés aux galères. Quant aux prévenus politiques, ils occupent une petite tour couverte, dans la partie la plus élevée du château ; il s'y trouve dix chambres bien aérées où ces prisonniers sont enfermés séparément pendant la nuit; le reste du temps ils sont libres de se promener sur une plate- forme trèsélevée , d'où la vue s'étend au loin sur la ville et sur la campagne. Dans l'autre partie de la tour sont les logements de l'aumônier, du chirurgien, des oflBciers de service , et une jolie chapelle dédiée à saint Michel archange , dans laquelle les détenus peuvent assister à la messe , au sermon et aux autres exercices de piété. Les prisonniers politiques sont du reste fort peu nombreux maintenant , et les chambres qui leur sont destinées étaient vides pour la plupart.

L'abbé me montra l'endroit où avait été déposé le fameux trésor de Sixte- Quint, ce pontife énergique

dont le père était vigneron , la mère femme de chambre et la sœur blanchisseuse. A peine sorti de la première enfance , il fut employé à garder les troupeaux , et ce fut en «'acquittant de cet humble office que le petit Félix Peretti rencontra un cordelier qui, frappé de son intelligence précoce, l'engagea à venir le voir à son couvent et se chargea ensuite de son éducation. Les progrès de Félix furent si rapides que bientôt Rome entière admira son savoir et son éloquence.

On a raconté que Peretti, devenu successivement vicaire général des franciscains , évèque de Sainte- Agathe et cardinal , simiila des infirmités pour se faire étire dans le conclave qui suivit la mort de Grégoire XIII: mais il est bien probable que ce fut son génie supérieur, plutôt qu'une apparente caducité, qui détermina son élection. Il se distingua des papes ses prédécesseurs par une sévérité de caractère , une activité et une vigueur qui lui permirent d'accomplir pendant les cinq années de son règne des œuvres prodigieuses. Lorsqu'il fut élu pape , la police était impuissante à réprimer les brigandages de toute espèce qui faisaient des Etats pontificaux un séjour si dangereux que les rues de la ville même n'étaient pas sûres pour les femmes et les jeunes filles. Sixte-Quint déclara aux 6raw une guerre impitoyable ; non-seulement il prononça la peine de mort contre les coupables, de quelque rang qu'ils fussent ; mais il condamna également tous ceux qui les recelaient , et rendit

les seigneurs responsables des vols et des dég&is commis sur leurs terres.

Le trésor qu'il déposa dans une salle intérieure du château Saint-Ange , après l'avoir consacré par une bulle à la sainte Vierge et aux saints apôtres , équivalait à vingt-quatre millions trois cent mille francs de notre monnaie ; il n'était permis d'y toucher que pour une expédition générale contre les Turcs ou en cas de peste ou de famine*

Comme nous allions sortir de la forteresse , l'abbé m'arrêta devant une étroite cellule en me disant :

fi Voici la prison de Cagliostro. »

Nous quittâmes le château , nous traversâmes le pont orné de huit belles statues d'anges aux formes aériennes, qui portent les instruments de la passion de Jésus^hrist.

« Au temps de Rome antique ce pont se nommait iElius , me dit l'abbé ; au moyen âge on l'appela pons Adriani; c'est maintenant le pont Saint- Ange. »

Je ne pensais plus au château , ni au pont Saint-Ange , mais à Cagliostro.

« Vous qui savez tant de choses, dis -je à l'abbé, dites-moi donc ce que. c'était que Cagliostro ; avait-il en effet quelque secret merveilleux, ou n'étaitrce qu'un habile charlatan et un scélérat ?

— Quelques traits de sa vie et la manière dont il l'a terminée à Rome vous mettront à même de le juger, me répondit-il.

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a Né à Païenne , en 1 743, de parents obscurs, il s'appelait Joseph Balsamo. Doué d'une physionomie agréable, d'une imagination vive et ardente, et d'une intelligence remarquable, il avait un goût prononcé pour les voyages; il les regardait conune seuls propres à lui fournir les moyens d'étendre l'instruction qu'il avait reçue, et d'assurer sa fortune et sa renommée. Mais l'argent lui manquait; voici comment il s'en procura.

<c II y avait alors à Palerme un riche orfèvre, appelé Marano , bien connu dans la ville par sa crédulité et son avarice. Le jeune Balsamo parvint à lui persuader qu'il pouvait le mettre en possession d'un trésor enfermé dans une grotte à une petite distance de Palerme et gardé nuit et jour par des esprits infernaux. Il lui fit entendre dans les airs une voix claire et distincte, qui était, disait-il, celle d'un esprit céleste qu'il venait de prier, annonçant que le trésor serait concédé à Marano , à condition qu'avant d'entrer dans la grotte il laisserait à l'ouverture soixante onces d'or pour les gardiens invisibles.

<x Le vieil avare hésita longtemps ; mais , emporté par le désir d'acquérir les magnifiques pierreries décrites par la voix mystérieuse , il rempUt la rude condition imposée par l'esprit céleste, et s'enfonça dans l'intérieur de la grotte.

c( A peine avait-il fait quelques pas, qu'il se sentit saisir par un être de forme extraordinaire, qui le fil

tourner plusieurs fois sur lui-même en poussant d'affreux hurlements. Marano se mit à appeler au secours ; mais le monstre irrité le renversa à terre , Taccabla de coups et le laissa plus mort que vif. Lorsque le pauvre marchand eut enfin le courage de se relever, il chercha en vain les soixante onces d'or déposées à Tentrée de la grotte, et quand il revint à la ville pour porter plainte, Tauteur du guet-apens avait déjà disparu.

« De Païenne, Balsamo se rendit à Messine, ob il se lia d'amitié avec un Grec nommé Altholas , grand chimiste et grand médecin , qui parlait plusieurs langues et possédait de merveilleuses recettes. Ils firent ensemble une longue série de voyages.

a Après plusieurs années de travaux, Âlthotas mourut^ léguant à son élève sa fortune et ses secrets ; ce dernier revint alors à Naples sous le nom de marquis de Pellegrini, ce qui ne l'empêcha point d'être reconnu par le vieil orfèvre-, qui le fit mettre en prison; et Balsamo n'en sortit qu'après avoir remboursé les soixante onces d'or. Il prit alors le nom de Cagliostro , et se rendit à Rome , où il épousa Lorenza Feliciani , fille d'un fondeur de métaux, et très-remarquable par sa beauté. Il parcourut avec elle l'Europe entière, menant un train de prince et étonnant les plus incrédules par les prodiges de son art. On croit qu'il était dès lors affilié à une association secrète , instituée selon les rites de la maçonnerie égyptienne , et que le salaire des missions dangereuses

dont il était chargé par cette association était la principale source de ses grandes richesses.

« L'époque de l'arrivée de Cagliostro à Strasbourg fut Tapogée de sa gloire ; il s'installa dans un hôtel somptueux 9 reçut à sa tahle les principaux habitants de la ville , et consentit à donner le soir même un échantillon de sa puissance.

« L'élite de la société strasbourgeoise se réunit dans son vaste salon, magnifiquement éclairé par des procédés connus de lui seul, et il s'y montra sous le costume de grand Cophte, titre qu'il s'était donné.

« Le passé, le présent et l'avenir n'avaient pour lui, disait-il, aucun mystère; il était contemporain du déluge, il avait assisté aux noces de Gana, il était l'ami de Pythagore, il avait trouvé la pierre philosophale, et, de même qu'il était lui-même immortel, il pouvait guérir de tous les maux et régénérer le genre humain par son élixir de vie, dont l'usage empêchait de vieillir et rendait même la jeimesse aux vieillards.

« 11 choisit parmi les nombreux enfants qui se trouvaient dans la salle im petit garçon et une petite fille , que Lorenza, sa femme, revêtit de robes blanches, tout en leur faisant boire un verre d' élixir ; le grand Cophte leur imposa les mains sur la tête, les appela ses pupilles et ses colombes , en faisant sur eux plusieurs signes bizarres , qui étaient peuirêtre des passes magné-

tiques ; puis deux grands laquais, en costume égj^tien , firent approcher les enfants d^une table ronde? sur laquelle se trouvait une carafe de cristal.

« Cagliostro engagea alors les assistants à interroger les colombes sur tout ce qu'ils désiraient savoir.

« Une dame écrivit quelques mots au crayon , ferma le papier et le déposa sur la table. Le petit garçon s'approcha de la carafe et répondit :

« — Vous ne l'obtiendrez pas. »

On décacheta le billet ; il contenait ces mots :

« Le régiment que je sollicite pour mon fils sera-t-il accordé? ^

« La justesse de la réponse qui avait été faite excita l'enthousiasme des spectateurs.

a Quel âge a mon mari ? » demanda une des personnes présentes.

a Les pupilles regardèrent avec attention, mais ils ne virent rien dans la carafe.

« Celle qui les avait interrogés n'avait point de mari.

« Tous les assistants étaient dans la stupeur; quelques-ims cependant doutaient encore de la puissance du grand Cophte, lorsqu'un juge s'avança à son tour et demanda ce que faisait sa femme.

« Une voix claire et harmonieuse retentit aussitôt dans les airs, et apprit au questionneur que la personne dont il demandait des nouvelles jouait aux cartes avec deux autres dames.

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a Cette voix surnaturelle effraya beaucoup de gens, une jeune fille s'évanouit, et pendant qu'on lui portait secours, le fils du juge, que son père avait envoyé secrètement pour savoir ce que faisait sa mère, vint dire qu'il l'avait trouvée jouant avec deux de ses amies. Alors l'étonnement ne connut plus de bornes, et plusieurs femmes se retirèrent pleines d'effroi.

« Peu de temps après , Cagliostro se rendit à Paris , qu'il avait déjà habité. Il y établit une loge de sa maçonnerie égyptienne et régénératrice. Beau, généreux, magnifique, il fut reçu avec empressement par les plus grands seigneurs de la cour de Louis XVI. 11 se lia avec le cardinal de Rohan et avec la comtesse de la Mothe , à laquelle il céda une partie de son hôtel et qui le compromit gravement dans le fameux procès du collier. L'illustre charlatan, malgré l'enthousiasme de la ville et de la cour et sa réputation de génie supérieur, de magicien et d'esprit surnaturel , fut alors arrêté et conduit à la Bastille ; s' étant justifié de l'accusation de vol, il fut remis en liberté, mais avec injonction de sortir de Paris dans les vingt-quatre heures.

« 11 se réfugia à Londres, qu'il quitta en 1788; et il ne tarda pas à retourner à Rome , où il fut arrêté comme suspect d'illuminisme et de franc-maçonnerie ; on l'accusait aussi de diriger les complots des sociétés secrètes contre le pape, que tous les maçons de sa secte juraient

d'assassiner pour venger la mort du grand maître des templiers. Son procès dura six mois, au bout desquels, ayant été convaincu de plusieurs crimes, il fut condamné à mort par le tribunal du Saint- Office, composé de juges laïques; mais Pie VI commua cette peine en une prison perpétuelle. L'habile charlatan, à la fois grand chimiste, physicien, ventriloque et magnétiseur, fut enfermé au château Saint-Ange , et sa femme dans une maison de pénitence. Cagliostro manifesta bientôt un profond repentir et demanda un confesseur. On s'empressa de le satisfaire; mais à peine se trouva-tril seul avec l'ecclésiastique, dans cette prison que je vous ai montrée, qu'il le saisit à la gorge et s'efforça de l'étrangler, dans le but de s'enfuir sous son costume. Le prêtre appela au secours et parvint à se faire entendre , et Cagliostro , gardé plus étroitement encore et désespérant de s'échapper, finit, par s'étrangler lui-même quelque temps après. »

La mère Makrena au couvent de la Trinité- des-Monts. — Histoire de son martyre. — Visite de Fauteur à cette sainte abbesse.

Rome, le S8 mars.

Je souffrais l'autre jour d'un de ces accès de tristesse vague que vous m'avez reprochés si souvent , et conune vous n'étiez plus là pour conjurer le mal par votre amitié et votre franche gaieté, je résolus d'aller chercher des consolations auprès de cette pieuse ahbesse dont je vous ai parlé déjà , qui trouve de saintes et salutaires paroles pour guérir les misères de l'âme.

M"* Eugénie de Bouchot, portière de la Trinit^-des- Monts, me reçut, comme toujours, avec une aimable bienveillance ; mais elle m'avertit que M~ de Coriolis n'était pas libre dans ce moment.

« Je l'attendrai , si vous voulez bien le permettre , » lui dis-je.

Elle me conduisit alors au parloir du premier étage , grande pièce, pavée de vilaines briques grossières, n'ayant pour tous meubles que des chaises de paille ,

une table et un secrétaire en bois de noyer, pour tout ornement qu'une petite statue de la sainte Vierge, placée entre deux vases de verre bleu, et quelques gravures pieuses, le tout reluisant de propreté. C'est dans cette modeste chambre que la supérieure de la Trinité-des-Monts reçoit parfois des personnages de la plus haute distinction, prélats, cardinaux, princes, ambassadeurs, qui viennent lui demander des renseignements et des conseils.

J'ouvris rimitation de Jésus-Christ, qui se trouvait sur la table , et je lus plusieurs chapitres de cet excellent livre.

Après un quart d'heure d'attente, j'entendis quelque bruit dans le comdor, mais ce n'était point le pas léger de M™* de Coriolis. Je me levai cependant, je m'approchai de la porte restée entr'ouverfe, et j'aperçus, tout au bout de l'immense cloître, deux religieuses s'avançant lentement du côté de la chapelle de JUcUer admirabilîs.

L'une d'elles, jeune et jolie, donnait le bras à sa compagne^ qui marchait péniblement, s'appuyant en outre sur une canne de jonc. A mesure que les deux femmes s'approchaient de moi, je m'aperçus que la religieuse infirme ne portait pas le costume des dames du Sacré-Cœur, et je fus frappée de la pâleur maladive de son visage et du caractère fortement accentué de ses traits régtiliers. 11 y avait quelque chose d'ex-

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traordinaire et de surnaturel dans cette physionomie pleine de majesté. Bientôt je fus à portée d'entendre les paroles des deux religieuses; mais la langue dont elles se servaient m'était tout à fait inconnue. En passant près du parloir, Tune et l'autre m'aperçurent et me saluèrent avec politesse. Je continuais à les regarder attentivement , lorsque M"* de CorioUs arriva par une autre, porte.

tt Quelle est cette dame? lui dis -je en désignant la malade, qui n'avait pas encore atteint le bout du corridor.

— Mon Dieu! qu'elle marche avec peine, et que la guérison arrive lentement ! dit M"* de Coriolis , comme se parlant à elle-même. Chère Madame, « ajouta-t-elle en me prenant par la main et en s'avançant de quelques pas dans le cloître, vous voyez cette pauvre créature, dont les membres sont disloqués, dont le corps est couvert de plaies. Elle est petite ici -bas; mais sa gloire sera grande dans le ciel , et son nom , ignoré maintenant, sera célèbre un jour dans l'univers catholique; on l'invoquera à l'égal des Agnès, des Agathe, des Cécile et de toutes les heureuses vierges qui signèrent de leur sang la foi de Jésus-Christ; car elle aussi a souffert le martyre , martyre long et douloureux, plus terrible que la mort, et qu'une pauvre créature humaine n'aurait pu supporter sans le secours de la grâce divine. »

4i0 ROM E.

J'insistai vivement pour connaître cette histoire, et M"' de Coriolis me la raconta ainsi :

Pendant l'été de 1838, un personnage de haute importance , à en juger par la richesse de son costume et par la suite nombreuse de laquais dont il était entouré, se présentait à la porte du monastère des religieuses basiliennes de Minsk en Lithuanie , et demandait à être introduit. Quoique cet honune se dit évéque et plus encore , sa présence , loin d'exciter cette sainte allégresse que la visite d'un prélat fait éprouver à de pieuses filles, ne répandit au contraire dans ce couvent qu'une tristesse mêlée de terreur.

La portière alla toute tremblante avertir la mère abbesse de l'aiTivée de Siemazsko. A ce nom redouté, qui lui rappelait de douloureux souvenirs, la supérieure pâlit; mais levant les yeux vers le ciel, comme pour y puiser cette force divine qui transforme les âmes, elle se recueillit un instant, puis appelant ses sœurs :

« Qu'on introduise Siemazsko, puisqu'il nous faut subir sa présence, » dit-elle.

Makrena Mieczyslaweska, abbesse de ce monastère, était alors une fenune de trente-cinq ans, aux traits nobles et beaux, d'une taille majestueuse, d'un caractère gai et aimable. Tant que Siemazsko, autrefois évêque de Minsk, avait été fidèle à son Dieu, elle lui avait toujours témoigné la respectueuse déférence

due à la dignité dont il était revêtu ; mais depuis le jour où, par ambition plus encore que par faiblesse, il avait renoncé au catholicisme pour embrasser le schisme de TËglise russe, Makrena et ses sœurs ne voulurent plus avoir rien de commun avec leur ancien évèque. En vain celui-ci, à trois reprises différentes, leur avait-il envoyé l'invitation de renoncer à l'Eglise romaine, un refus positif avait été la seule réponse des religieuses polonaises.

« Pourquoi n'avez-vous pas signé l'écrit que je vous ai adressé ? dit Siemazsko à la supérieure dès qu il fut admis en sa présence.

— Parce que j'en ai découvert les erreurs, réponditelle avec fermeté.

— Que voulez -vous dire par là, hydre infernale, et qui vous donne l'audace de me tenir un pareil langage? s'écria-t-il.

— Dieu lui-même, dit Makrena sans baisser les yeu^.

— Savez-vous bien à qui vous parlez, et ne vous rappelez-vous point que j'ai été votre pasteur, et que je suis maintenant plus qu'un évêque?

— Oui , vous fûtes jadis notre pasteur ; mais vous êtes devenu le loup dévorant de votre propre troupeau. »

Siemazsko grinça des dents ; mais voyant que toutes les sœurs partageaient les sentiments de leur supérieure :

« Calmez- vous, lui dit-il, et redevenez ce que vous

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étiez autrefois , bonne et douce comme un ange , tandis que vous me paraissez maintenant un démon. Notre clément empereur vous accorde trois naois de réflexion ; si vons obéissez à ses ordres, vous jouirez de tous vos biens et vous mériterez la grâce de Sa Majesté ; mais si vous vous obstinez dans votre résistance, je vous annonce le sort le plus affreux.

— Plutôt la mort que de renoncer à la sainte foi catholique, apostolique et romaine! » s'écrièrent toutes

les sœurs.

Trois jours s'étaient à peine écoulés qu'une troupe de soldats força à cinq heures du matin les portes du couvent, et Siemazsko, accompagné d'Usrakoff, gouverneur civil de Minsk, se présenta de nouveau aux religieuses tremblantes, qui se groupèrent autour de leur supérieure.

« Je vous ai donné trois mois pour vous décider ; mais j'ai réfléchi que ce long espace de temps ne pouvait qu'empirer le mal. Voici donc le dernier instant de liberté qui vous reste ; choisissez entre vos richesses et celles que la générosité de l'empereur vous destine encoi-e, si vous embrassez la reUgion qu'il professe lui-même , ou les travaux forcés et la Sibérie , si vous persistez dans votre refus.

— Ah! notre choix n'est pas douteux, s'écrièrent les religieuses ; les travaux et mille Sibéries plutôt que d'abandonner Jésus -Christ et son vicaire!

— Attendez , reprit-il ; lorsqu'à force de verges je

vous aurai enlevé la peau dans laquelle vous êtes nées et qu'une autre peau recouvrira vos os , vous deviendrez plus traitables. »

Un cri d'indignation couvrit ces paroles barbares, et la sœur Wawezecka prenant la parole :

« Enlève notre peau, enlève notre chair, dit- elle, nous resterons fidèles à Jésus -Christ.

— Oh! sang de chien polonais-varsovien, je t'arracherai la langue! » s'écria Siemazsko.

Et il donna Tordre aux soldats de chasser les religieuses de leur couvent.

Lorsqu'elles furent près de la porte , Makrena se jeta aux pieds du gouverneur pour lui demander la permission de prier une dernière fois dans leur église. L' évoque apostat voulut s y opposer; mais Usrakoff, touché de compassion , donna son consentement. Alors ces trente-cinq religieuses se précipitèrent en sanglotant dans le lieu saint, où, prosternées devant l'autel, elles conjurèrent le Seigneur d'être leur soutien et leur force dans cette terrible épreuve. Bientôt elles reçurent l'ordre de se retirer; trente -quatre se relevèrent les larmes aux yeux ; mais en vain les soldats secouèrent-ils la trente-cinquième, elle était morte de douleur, de saisissement et d'amour (83).

Makrena obtint encore du gouverneur la pemiission d'emporter une croix de bois dont on se servait dans les

processions ; elle la chargea sur ses épaules et la porta devant ses sœurs , pour soutenir leur courage par la contemplation des douleurs de T Homme -Dieu. Dans ce moment les jeunes filles élevées au monastère se réveillèrent en sursaut , et voyant partir les religieuses emmenées par les soldais , elles coururent à leur suite en s'écriant :

« On enlève nos mères! »

Aux cris de ces enfants les habitants de la ville s'éveillèrent à leur tour, et les plus courageux se mirent à suivre les jeunes filles jusqu'à l'auberge de Wigodka, à une lieue de Minsk. Là on lia deux à deux les religieuses basiliennes, on leur mit les fers aux pieds comme à des criminels, et l'on chassa à coups de crosse les élèves et les parents qui voulaient dire un dernier adieu à ces saintes martyres.

Ici commence une série de supplices, tels que la bouche se refuse presque à les décrire. On fit faire à ces pauvres créatures, faibles et délicates pour la plupart, une marche forcée de quinze lieues par jour, en ne leur donnant pour toute nourriture qu'un peu de pain grossier, et en relevant à coups de crosse celles qui tombaient de fatigue.

Elles arrivèrent ainsi à Witepsk, dans un ancien monastère dont les vierges catholiques avaient été chassées six mois auparavant, et qui servait alors de demeure à des espèces de religieuses schismatiques ,

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nommées sczernices , veuves pour la plupart de soldats russes, qui reçurent l'ordre d'obliger les basiliennes polonaises à embrasser le schisme. Ces malheureuses s'acquittèrent de cette mission avec une indigne barbarie, accablant leurs victimes d'injures et de coups.

Dès le matin, les religieuses catholiques balayaient toute la maison, fendaient le bois, puisaient l'eau, allumaient le feu et se rendaient à six heures aux travaux forces, où, enchaînées deux à deux à des brouettes, comme des bêtes de somme, elles étaient occupées à transporter des pierres, ne mangeant que l'herbe et les racines crues qu'elles trouvaient dans les champs, ou le pain que les paysans leur donnaient par compassion. La nuit venue, les sczernices les employaient encore à la cuisine et aux soins des bestiaux , sans leur permettre , même au plus fort de l'hiver, de réchauffer près du feu leurs membres engourdis et couverts de plaies; puis on les enfermait, sans leur ôter les fers, dans une prison où il n'y avait pour tous meubles qu'un peu de paille sur la terre nue. Les saintes martyres cherchaient alors dans la prière la seule consolation possible à de pareils tourments.

c< Ne veuillons que la volonté de Dieu, disait Makrena à ses sœurs, travaillons de toutes nos forces, et pardonnons à ceux qui nous font souffrir. »

Un jour les pauvres filles virent venir vers elles le père Ignace Michalewicz , leur ancien aumônier. Il leur

adressa la parole en russe , et les engagea à embrasser la religion russe , lui qui leur parlait jadis leur chère langue polonaise et qui les exhortait à Tamour de Dieu. Ce fut pour toutes une immense douleur.

« Vous étiez notre père , lui dit Tabbesse avec larmes, vous sauviez nos âmes, et vous voulez les perdre k présent l Où sont vos eosàgaemenis et vos exemples?

— Lorsque je vous prêchais la fidélité à l'Église romaine j'étais insensé, répondit Ignace. J'ai ouvert les yeux, faites comme moi.

— Apostat! s'écrièrent les basiliennes avec indignation.

— Je vous ferai écorcher vives, si vous refusez d'obéir, » dit Ignace.

Dès ce moment un nouveau mppHce , celui de la flagellation , fut ajoaté i toutes les rigueurs du travail , de la faiîm et de la soif. Deux fois par semaine, ces chastes filles étaient amenées sous une espèce de hangar, et recevaient chacune cinquante coups de verges. La honte de se voir exposées nues aux regards de tous les gens de la maison ajoutait encore aux horreurs du supplice , et cependant le seul cri qui s'échappa jamais de leurs bouches , pendant que leur sang ruisselait de toutes parts, était celui-ci :

« Jésus , sauvez nos âmes , par votre croix et votre passion ! »

Puis, sans leur donner un instant de répit, on les

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ramenait au travail , les chairs en lambeaux et faisant trace avec leur sang. Lorsqu'une d'elles tombait de faiblesse , on la relevait à coups de bâton. Un .jour Colombe Greska s^évanouitcomplélement; Ignace la fit revemr en la frappant avec rudesse ; elle se traîna encore jusqu'à sa brouette, fit pour la conduire un effort impuissant, leva les yeux au ciel et expira.

Baptiste Downow fut brûlée vive dans un grand poêle, où les sczemices l'enfermèrent.

Népomucène Grotowska fut tuée d'un coup de bâton sur la tête.

De nouvelles flagellation» tenniràreiit le martyre de deux jeunes sœurs (84), et, quelques jours après , une autre expira pendant la nuit sur les genoux de la mère abbesse.

Désespéré dé ne pouvoir vaincre la résistance de ces filles sublinies, Ignace imagina de les enfermer séparément dans des cachots noirs et humides , où on ne leur donnait par jour qu'une demi-livre de pain de son et une demi-pinte d'eau; et quand il crut que la faim avait abattu leur courage, il alla trouver Malu*ena, et lui dit :

« Vos sœurs sont libres maintenant, elles prennent leur café et jouissent de toutes les aises de la vie ; ttgnez comme elles ce papier, ma chère fille, et vous redeviendrez supérieure de votre cher couvent*

— Tu mens! s^ écria l'abbesse indignée, mes sœurs

n'ont point trahi Jésus- Christ; reviens à lui, misérahle ! »

Il ramassa- une poignée d'ordures, en remplit la bouche de sa victime et s'éloigna. Quelques instants après la prison s'ouvrit, on reconduisit la supérieure aux travaux, et elle y retrouva avec une joie inexprimable toutes ses sœurs , auprès desquelles Ignace avait en vain employé la même ruse , et les saintes filles entonnèrent avec transport une hymne d'action de grâces.

Cependant Siemazsko aniva lui-même à Witepsk , et voulut faire traîner de force les religieuses basiliennes à l'église schismatique. Lorsqu'elles se trouvèrent sur le seuil , écrasées de coups et baignées de sang , Makrena saisit une hache qu'un ouvrier venait de laisser tomber, et la présentant à l'évèque apostat :

« Tu as été notre pasteur, sois maintenant notre bourreau, lui dit-elle; comme le père de sainte Barbe, prends cette arme meurtrière, et fais voler nos tètes dans ton temple; car nos corps n'y entreront point vivants. »

Il fit sauter d'un coup de poing la hache des mains de l'abbesse, et la soufileta avec tant de force qu'il lui cassa une dent.

« Tiens, monstre , lui dit- elle en la lui présentant, place -la, si tu le veux, au milieu des joyaux qui couvrent ta poitrine, et pour lesquels tu as vendu ton âme ; ce sera une décoration digne de toi.

— En vérité elle m'a fait de la peine ! » s'écria Siemazsko en se laissant tomber entre les bras de ses popes, tandis que les martyres reprenaient, en chantant le Te Deum , le chemin des travaux forcés.

Après deux ans des mêmes souffrances , ce qui restait des religieuses de Minsk fut envoyé à Polotsk dans un autre couvent de sczemices , où leur nombre s'augmenta d'une trentaine de religieuses du même ordre , en butte comme elles à la persécution des schismatiques. En apercevant l'abbesse, ces pauvres sœurs se jetèrent h ses pieds et lui dirent :

« Soyez notre mère; car celle que nous avions a déjà succombé à ses souffrances. »

Makrena bénit ses nouvelles filles ; toutes s'embrassèrent avec larmes, et rendirent gloire au Seigneur. Parmi ces nouvelles religieuses, deux étaient atteintes d'aliénation mentale , par suite des coups qu'elles avaient reçus sur la tête; l'une d'elles expira bientôt sur les genoux de la supérieure (85). La folie de l'autre ne l'empêchait point de travailler; mais dès qu'on l'avait attachée à sa brouette , Thérèse Bienicka , c'était son nom , entrait dans une sorte d'extase , frappait sur cette brouette comme sur un tambour, et serrant son crucifix contre son cœur, elle chantait , avec une indicible expression d'enthousiame et d'amour, des cantiques qu'elle avait composés depuis sa folie , prononçant ensuite d'une voix solennelle ces paroles de l'Évangile :

c( Gloire à Dieu au plus haut des cieux , et paix aux hommes de bonne volonté. »

Elle se tranquillisait alors pour recommencer quelques instants plus tard , et jamais les popes ni les sczei*^ nices ne purent parvenir à lui enlever son crucifix : cette sainte folle expira quelques mois après sous les coups du bourreau.

Les religieuses catholiques furent ensuite employées à bâtir un palais pour Siemazsko ^ et dix-sept d^entre elles périrent successivement de fatigues et de privations. L'évéque apostat vint alors les visiter de nouveau.

tt Acceptez les bénéfices de la religion grecque, leur dit-il ; car, vous le voyez , la colère de Dieu s'est manifestée sur vous , et im grand nombre de vos sœurs ont péri misérablement.

— Nous sommes toutes prêtes à mourir comme eUes, répondit Makrena.

— Comment oses-tu encore parler de la sorte? dit-il en lui donnant un souflBet.

— Notre Seigneur nous ordonne de présenter l'autre joue, répondit la supérieure, la voici; frappe donc de nouveau, si tu l'oses. »

Le misérable redoubla de violence, et la souffletant ainsi dans presque toutes ses visites, il lui cassa neuf dents.

Il les fit ensuite flageller d'une manière si cruelle, que plusieurs moururent sous le bâton, ou expirèrent

pendant la nuit des suites de ce supplice; on éloigna de plus les pauvres paysans qui leur jetaient du pain ; et sans les Juifs, que les popes ménageaient parce qu'ils leur devaient de l'argent, les martyres auraient péri d'inanition.

Cependant le bruit de toutes ces cruautés s' étant répandu dans la ville, la femme du général russe, commandant les forces militaires, se jeta toute en larmes aux pieds de son mari pour le supplier d'y mettre un terme. Celui-ci se rendit sur les lieux, et arrachant lui-même les verges des mains du bourreau, il lui dit d'une voix émue :

« Que fais-tu, malheureux?

— J'exécute les ordres de Tarchiwez Siemazsko, répondit-il.

— Et moi, je te défends de torturer ainsi ces filles innocentes, s'écria le général; l'empereur ignore sans doute les horribles tourments qu'on leur fait subir; et quant à toi, je te ferai pendre, si tu les flagelles encore. »

L'intervention de cet homme compatissant fit cesser les supplices , et les pauvres filles , auxquelles il donna quelque argent, jouirent d'un peu de calme jusqu'au retour du farouche Siemazsko, qui , furieux d'apprendre ce qui s'était passé en son absence, imagina un moyen plus infâme encore de martyriser ses victimes. Il les enferma dans leur prison, et engagea tous les em-

ployés du monastère à leui* faire outrage , promettant le grade de protopope (archiprêtre) à ceux qui parviendraient à consommer le crime.

Alors commença une scène épouvantable, dont aucune langue humaine ne saurait rendre l'horreur. Ces pauvres vierges s'accrochaient de leurs ongles crispés à la terre du cachot, demandant à Dieu qu'elle s' entr' ouvrit pour les engloutir et les préserver. Les gémissements des victimes, le râlement des mourantes, les cris et les blasphèmes des bourreaux , le sang ruisselant de toutes parts sous les coups et les morsures de ces enragés finirent par les faire reculer eux-mêmes de fatigue et d'effroi; ils se retirèrent, confus de leurs impuissants efforts , et les vierges martyres remercièrent Dieu de les avoir conservées pures.

Elles essayèrent ensuite de panser leurs plaies. Toutes étaient horriblement meurtries; huit d'entre elles avaient les yeux crevés, deux étaient mortes, écrasées sous les talons de bottes, une autre expira pendant la nuit; Makrena elle-même avait les bras mordus ; les côtes déchirées et la tête fracassée , au point qu'elle en perdit une partie de l'os du crâne , et que la cervelle se trouve maintenant recouverte d'une seule peau.

Le lendemain , on fit enlever les cadavres , on envoya aux travaux forcés celles qui vivaient enqore, et l'on employa les aveugles à tricoter des bas et à carder de la laine.

Au printemps de 1843, ce qui restait des religieuses basiliennes fut appelé dans la cour.

« Mes sœurs, on va sans doute nous parer pour un voyage, dit Wawrzeckaen souriant, car j'aperçois nos bracelets qu'on prépare. »

On les enchaîna en effet deux à deux, et on les fit marcher au milieu des soldats, sans leur dire dans quel lieu on les conduisait. Arrivées sur les bords de la Dwina, on les fit entrer dans une barque, et la même sœur Wawrzecka, s'apercevant de l'inquiétude du pope qui conduisait la troupe , lui dit avec gaieté :

« Croyez-vous donc que nous voulions nous jeter à l'eau? la Dwina n'est pas le ciel pour que nous nous y élancions. »

Après dix ou douze jours de marche, elles arrivèrent enfin à Miadzioli, petite ville du gouvernement de Minsk, où on les mit au pouvoir de nouvelles sczernices, qui habitaient un ancien couvent de carmélites. Siemazsko vint encore les visiter dans cette retraite.

« Vous avez perdu un grand nombre de vos compagnes, leur dit -il d'abord avec douceur; vos famiUes sont dans la désolation; à quoi vous sert- il de résister aux ordres de notre clément et puissant souverain ?

— Mon Dieu, que vous êtes miséricordieux et patient, s'écria l'une des sœurs, puisque vous souffrez si longtemps un pareil apostat! »

A ces mots la fureur de cet homme ne conmit plus de bornes,

« Je trouverai bien moyen d'adoucir votre sang polonais, » leur dit-il.

Il ordonna alors qu'on les plongeât dans le lac.

Toutes les sœurs, à l'exception des aveugles, furent revêtues de sacs de toile, les deux bras passés dans une seule manche pour leur ôter la liberté des mouvements ; on leur mit de grosses cordes au cou , on attacha l'autre extrémité de ces cordes à de petites barques, et le pope qui présidait à l'exécution leur dit :

c< Si vous n'acceptez pas nos croyances, je vais vous faire noyer comme de petits chiens.

— Exécutez les ordres que vous avez reçus, » répondirent-elles.

On les tira donc après les barques qui s'avançaient lentement, chaque bourreau traînant par la corde une victime , jusqu'à ce qu'elles eussent de l'eau à la hauteur de la poitrine. Alors les barques firent une halte, et le pope reconunença ses exhortations. Ayant reçu la même réponse, il les fit traîner jusqu'à une plus grande profondeur ; de temps en temps les barques se rapprochaient du bord, ce qui leur permettait de respirer un instant; puis le supplice recommençait. Les Juifs accourus sur le rivage sanglotaient à ce spectacle; et quand on ramena les victimes en prison.

grelottantes dans leurs sacs de toile mouillée , ils leur portèrent de la nourriture.

Ce tourment fut renouvelé jusqu'à six fois à différents jours; plusieurs sœurs en moururent, et toutes les autres en contractèrent de graves infirmités.

Deux ans s'écoulèrent encore au milieu des mauvais traitements et des privations de toute espèce, et des trente-cinq religieuses de Minsk, ainsi que de trente environ qui leur avaient été réunies , quatre seulement avaient survécu , grâce à la charité des Juifs qui leur donnaient à manger (86).

Au mois d'avril 1845, à l'occasion de la fête du protopope Skrypin, des tonneaux d'eau-de-vie furent placés dans la cour, et tous les gens de la maison y puisèrent si bien qu'ils s'enivrèrent complètement. Les religieuses, s'en étant aperçues, conçurent l'espérance d'échapper à leurs bourreaux. Vers minuit, elles appuyèrent contre le mur d'enceinte un tronc d'arbre, à l'aide duquel elles pouvaient tenter l'escalade. Makrena monta la première; arrivée au sommet, elle contempla un instant la distance effrayante qui la séparait du sol , demanda encore une fois au Seigneur de l'aider dans son entreprise, et faisant le signe de la croix, elle s'élança sous la garde de Dieu. Une épaisse couche de neige , tombée pendant la nuit , amortit le coup, et la supérieure ne se fit aucun mal; sœur Eusébie et sœur Clotilde eurent le même bonheur:

mais plusieurs minutes s'écoulèrent avant que la quatrième religieuse parût au haut du mur; une vive inquiétude s'empara alors de celles qui étaient déjà descendues; elles se croyaient découvertes, lorsqu'elles entendirent la sœur Irène s*écrier dans les airs :

(( Loué soit le Seigneur ! »

Et elle tomba à côté de ses compagnes.

Après avoir secoué la neige qui les couvrait, les fugitives allèrent invoquer ensemble le secours de la sainte Trinité et la protection de la sainte Vierge dans les ruines d'une chapelle voisine ; puis elles s'embrassèrent en pleurant et se séparèrent , afin d'échapper plus facilement aux poursuites de la police.

Après avoir erré trois mois dans les forêts de la Lithuanie , souffrant du froid , de la faim et de la soif, espionnée, poursuivie et toujours préservée de ces dangers par la Providence divine, Makrena traversa la Prusse et la France , et arriva heureusement à Rome , où, par ordre du saint -père, elle fit le récit de tout ce qu'elle avait eu le bonheur de souifrir pour la foi.

M"* de Coriolis s'arrêta à ces mots, et pendant que j'essuyais les larmes de compassion que cette touchante histoire m'avait fait répandre, elle, le cœur ému, les yeux levés vers le crucifix , semblait prier à voix basse , puis elle me dit encore :

« L'ambassade russe , honteuse pour sa nation d'un événement qui exposait au grand jour tant de barbarie

et d'injustice , a taxé de mensonge le récit de la supérieure des basiliennes; mais Dieu lui-même a pris en main la défense de son humble servante. Au témoignage des nombreuses blessures dont elle porte encore les cicatrices, et à celui de ses constantes vertus, sont venues s'ajouter d'autres preuves plus grandes encore. Â la prière de Makrena, un jeune Anglais, qui se mourait de consomption, a recouvré soudain la santé. Un missionnaire atteint d'une paralysie au larynx, qui l'empêchait de se faire entendre et que les médecins regardaient comme incm*able, vint un jour dire la messe dans cette petite chapelle de Mater admirabiUs que vous coimaissez. La sainte , instruite par une de nos sœurs de la maladie qui empêchait ce prêtre de parler haut, s'écria en présence de toute la communauté :

« Soyez guéri; je vous l'ordonne au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. »

Et, d'une voix forte et sonore, le missionnaire entonna aussitôt le Gloria in exnelsis.

Chaque jour encore Dieu accorde de nouvelles faveurs aux prières de celle qui, conune les premiers chrétiens, a confessé son nom au milieu des tourments. La présence de cette aimable et sainte femme, toujours douce et gaie au milieu de ses continuelles souffrances , est un grand bonheur pour cette maison ; mais, hélas! je crains bien que nous n'en jouissions pas

longtemps. Des plaies toujours ouvertes, des intirmités cruelles affligent ce pauvre corps affaibli par de si grandes tortures, et les anges, pressés de lui offrir cette double couronne de vierge et de martyre qui l'attend dans les cieux, la disputent peut-être à nos prières.

— De grâce, dis-je à M™« de Coriolis, accordez-moi la faveur d'être admise en la présence de cette sainte femme.

— Venez demain à trois heures, et vous lui serez présentée, me répondit- elle avec une grande bienveillance. Maintenant adieu, chère Madame, j'espère que le temps que nous venons de passer ensemble ne sera perdu ni pour vous ni pour moi , et que nous en retirerons Pune et F autre des fruits de grâce et de salut.»

Je sortis profondément émue et pleine d'admiration ; je rêvai de Makrena toute la nuit, et le lendemain à deux heures j'étais déjà au couvent, où j'attendis à la chapelle de Mater admirabilis l'instant du rendez-vous.

Quelque temps après , M"* de Coriolis vint me chercher, conune elle me l'avait promis.

(1 La mère Makrena est plus malade aujourd'hui, me dit-elle; vous la verrez dans son lit, qu'elle n'a pu quitter. Je suis accablée d'affaires dans ce moment; mais M"' Césarie de Bouchot , qui a appris le polonais pour pouvoir causer avec notre sainte, aura la bonté de vous conduire. »

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