‹ RomeChapitre 14 sur 19 · HOM Ë · texte numérisé non relu

HOM Ë

Je suivis la jeune religieuse avec une respectueuse crainte, et nous entrâmes dans une cellule aussi simplement meublée que toutes les autres, mais au fond de laquelle s'élevait un autel richement orné; car le saint- père a voulu que la pauvre femme, qui avait été si longtemps privée du bonheur d'assister à la messe, pût Pentendre de son lit, lorsque ses infirmités ne lui permettraient pas d'aller à l'église.

La mère Makrena me reçut le sourire sur les lèvres.

« Vous êtes trop bonne, Madame, de vouloii- visiter un pauvre chiffon comme moi, me dit- elle. Combien je regrette de ne pas savoir parler le français! mais cette mauvaise tête est si dure qu'elle ne peut plus rien apprendre. »

M"** Césarie me traduisit ces paroles; j'étais si émue que je ne trouvai rien à répondre. La bonne et spirituelle religieuse suppléa à mon impuissance; elle causait avec la mère Makrena et me répétait ses paroles pleines de piété, et surtout d'une humilité si grande que j'en étais confondue. Je parlai enfin de la Pologne. A ce nom magique, les yeux de Makrena s'animèrent d*une vive flamme.

« Pauvre peuple, s'écria- 1 -elle, qui demande à grands cris, et sans pouvoir l'obtenir, le rétablissement de ses sanctuaires détruits, profanés par le schisme, le retour de ses prêtres mourants dans les prisons,

gelant en Sibérie, où ils sont relégués en haine de la sainte Église romaine ! Ah ! puisse le Ciel avoir pitié de cette nation! puisse- 1- il aussi avoir pitié de la France que menacent de si grands périls !

« Il me semble voir l'hydre du Nord se réjouir de vos discussions politiques et aiguiser ses longues dents pour dévorer votre généreuse patrie , comme il a dévoré la Pologne, sa sœur; mais Dieu ne le permettra point. »

La voix de Makrena était devenue vibrante et sonore ; son visage, ordinairement si pâle, était animé d'une vive rougeur; on eût dit une prophétesse des anciens temps dans un moment de sublime inspiration. J'étais saisie de crainte et de respect.

« Prions, mes chères sœurs, reprit- elle d'un ton doux et persuasif, prions à la fois pour les persécutés et pour les persécuteurs. Et vous , Madame , vous retournerez bientôt en France ; ayez la bonté d'emporter alors une prière polonaise que ma sœur Césarie voudra bien vous traduire; récitez-la et propagez-la en souvenir de moi ; la prière des fidèles désarme la colère du Seigneur. »

La mère Makrena paraissait fatiguée , je pris congé d'elle , et saisissant sa main , je la baisai avec respect.

« Je ne suis, moi, qu'ime misérable créature, me dit- elle; mais, à cause de ma dignité d'abbesse, je vous bénis, ma fille. »

Je m'agenouillai tout émue devant le lit, et je courbai mon front avec joie et confiance sous cette bénédiction qui, je l'espère, me portera bonheur.

M"' Césarie , fidèle à sa parole , m'a envoyé ce matin la traduction de la prière polonaise ; je la copie et je vous l'envoie, ma chère Céline, certaine que vous la réciterez dévotement (87).

XLVJll

Promenade dans les environs de Rome. — Départ — L'Anio. — Le lac de Solfatara. — Les lies flottantes. — L'oracle de Faune. — Les tombeaux de Plautius Lucanus et de la famille Plautia. — La villa Adriana. — Légende de Symphôrose. — Tivoli. — Le temple de Vesta. — Le temple de la sibylle Tiburline. — La grande cascade.

— La grotte de Neptune. — La grotte de la Sirène. — Les cascatelles de Tivoli. — Grotta Ferrata. — Marino. — Gastel-Gandolfo.

— Un lac sur le cratère d'un volcan. — Sant-Andrea-delle-Fratte. ^ M. Ratisbonne. — Bonne nouvelle.

Rome, le 8 avril 1850.

Je reviens d'une promenade de quarante-huit heures dans les environs de Rome, ma Céline, et je m'empresse de vous raconter tout ce que j'ai vu de remarquable dans ce petit voyage.

Il était cinq heures du matin lorsque nous sommes

sortis de Rome , Tabbé Dotti , mon frère et moi , par la porte Saint-Laurent. Le soleil se levait radieux dans un ciel d'un incomparable azur ; la terre était revêtue de cette tendre et fraîche verdure dont elle se pare au printemps; la brise matinale apportait jusqu'à nous ces parfums balsamiques , ces émanations délicieuses de mille fleurs odoriférantes , écloses pendant la nuit ; les insectes bourdonnaient dans les aii*s ; les oiseaux saluaient l'astre du jour de leurs chants mélodieux, et nous 5 le cœur plein de pieuses pensées , nous goûtions en silence tout le charme de cette matinée délicieuse.

Mon frère prit enfin la parole pour demander le nom d'une petite rivière que nous venions de traverser.

« C'est , dit l'abbé , le Teverone , plus célèbre sous le nom d'Anio qu'il portait jadis et qu'on lui donne souvent encore maintenant ; dans une heure à peu près nous passerons un autre pont que l'on nomme pont Solfatara . à cause de la forte odeur de soufre des eaux sur lesquelles il est construit. »

Bientôt , en effet , nous sentîmes les exhalaisons désagréables des ondes bleuâtres du canal , et nous aperçûmes le lac qui lui sert de réservoir. 11 était couvert de petits îlots flottants, formés par des matières bitumineuses, qui se détachent du fond, et qui, réunies aux herbes et à la poussière transportées sur l'aile des vents, se condensent par la force du soufre et surnagent à la surface.

a C'est ici, nous dit l'abbé , que se trouvait cet oracle de Faune, consulté par Latinus, » dont parle Virgile.

Un peu plus loin il nous fit remarquer sur la gauche du chemin les restes du tombeau de Plautius Lucanus , qui donna son nom au pont Lucano, et , près de ce pont, le tombeau de la famille Plautia, construit en forme ronde , comme celui de Cecilia Metella , dont je vous ai parlé.

Quelque temps après nous avions sous les yeux les ruines de cette immense et fameuse villa Adriana, d'où l'on a tiré un grand nombre de ces belles statues antiques et de ces mosaïques précieuses qu'on admire dans les musées. L'empereur Adrien , de retour de ses voyages, avait fait construire ce magnifique palais pour y réunir les merveilles de toutes les parties du monde. Lorsqu'il fut achevé , il fit offrir des sacrifices et consulter les dieux sur la durée de cette superbe villa, où, non content de reproduire les monuments les plus remarquables et les sites les plus pittoresques de l'Egypte et de la Grèce , il avait fait représenter encore l'Elysée et l'Enfer, tels que les avait créés l'imagination des poètes.

« Prince, répondit Poracle, nous ne pouvons satisfaire votre curiosité avant que vous ne fassiez cesser l'insulte que nous font chaque jour la veuve Symphorose et ses sept fils , habitants de Tibur. »

L'empereur ordonna aussitôt qu'on amenât devant lui cette femme.

M Pourquoi , lui dit-il , refusez-vous de sacrifier dans nos temples?

— Seigneur, répondit - elle avec modestie, j'ai eu pour mari Gentulius et pour beau -frère Amantius, deux tribuns de votre armée ; l'un et l'autre étaient chrétieris, ils ont donné leur vie pour Jésus-Christ, et ils sont maintenant couronnés dans le ciel d'une gloire immortelle.

— N'imitez pas leur exemple , ou je vous ferai mourir comme eux , vous et vos sept fils , au milieu des plus affreux supplices, interrompit l'empereur avec colère.

— Et d'où me vient ce bonheur de pouvoir être immolée huit fois à mon Dieu? s'écria cette sainte mère , animée par une grâce surnaturelle.

— Je te le dis encore , reprit Adrien , sacrifie à Hercule, ou tu lui serviras toi-même de sacrifice.

— Qu'attendez-vous donc pour m'immoler? lui répondit-elle ; je ne serai jamais trop tôt réunie à mon époux , que vous avez fait mourir déjà. »

L'empereur conunanda alors qu'elle fût conduite au temple d'Hercule , qu'on la frappât au visage et qu'on la suspendit par les cheveux ; et comme ces tourments ne firent que l'affermir dans la foi, il la fit jeter dans l'Anio. Puis s'étant fait amener ses enfants, et voyant que ni menaces ni promesses ne pouvaient ébranler la constance de ces généreux martyrs , il fit planter sept pieux autour du temple d'Hercule* les fit étendre avec des poulies et

mourir run après l'autre dans des tourments divers. Leurs corps, jetés d'abord dans une fosse profonde, en furent retirés par les fidèles et ensevelis sur la route de Tibur, à huit milles de Rome. Maintenant la célèbre villa d'Adrien, ce chef-d'œuvre de magnificence, n'est plus qu'un vaste amas de ruines ; mais les saintes victimes de la cruelle superstition de cet empereur jouiront éternellement dans le ciel d'un bonheur sans mélange , et leurs noms, inscrits au livre de vie en caractères glorieux, sont encore célébrés dans tout l'univers catholique (88).

Nous arrivâmes de bonne heure à Tivoli , l'antique Tibur, bâti sur une montagne couverte de beaux oliviers, quatre cent soixante - deux ans avant la fondation de Rome, par trois frères argiens, nommés Tibur, Corax et CatiUus; et nous nous dirigeâmes d'abord vers le temple de Vesta , situé au sommet d'un roc escarpé qui domine l'Anio^ dont les eaux mugissantes, se précipitant avec fracas , forment une magnifique cascade que nous admirâmes longtemps.

Le temple de Vesta, bâti en forme circulaire et entouré de colonnes , dont dix sont encore debout , est un petit chef-d'œuvre d'architecture romaine. Celui de la sibylle Tiburtine, maintenant la chapelle Saint- George, est d'une forme oblongue et touche au temple de Vesta. Après les avoir visités l'un et l'autre , nous descendhnes un chemin taillé dans le roc par ordre du

m HOME.

général MioUis, au temps de Toccupation française sous le règne de Pie VII ; et nous pûmes contempler à notre aise la grande chute de TAnio, qui retombe en cascade écumante jusqu'au fond de Thorrible gouffre qui porte le nom de grotte de Neptune. Ce profond abîme est formé d'arcades et de cavernes rocailleuses, et son a^ect sombre contraste admirablement avec l'énorme masse d'eau illuminée par les rayons du soleil, qui. se brisant avec fureur sur la pointe des rochers , retombe en gouttelettes de diamants, en poussière humide et brillante jusqu'au pied des spectateurs éblouis.

Un étroit sentier, pratiqué dans le travertin , nous conduisit à la grotte des Sirènes, tout aussi pittoresque que celle de Neptune , quoique d'un aspect moins imposant et moins sévère; et nous admirâmes ensuite les charmantes cascatelles formées , comme la grande cascade , par les eaux de l' Anio , qui retombent en nappes d'argent, de rochers en rochers, à plus de trente-cinq mètres de profondeur.

Nous visitâmes encore ce jour-là les ruines de la villa de Mécène , et la villa d'Esté , ornée de fresques antiques dont les sujets sont tirés de l'histoire de Tivoli. L'érudition de l'abbé, ses réflexions judicieuses et pleines d'à -propos, ajoutaient un nouveau charme à tout ce que cette nature pittoresque et grandiose réveillait déjà dans nos esprits de souvenirs et de pensées philosophiques; les noms d'Horace, de Properce, de Catulle

et de Mécène^ intimement liés à ces ruines , furent souvent répétés dans nos discours. Combien de générations cependant se sont succédé depuis lors et dorment dans un profond oubli ! tel sera notre sort sans doute ; car il n'est donné qu'à un petit nombre d'hommes de se survivre à eux-mêmes dans la mémoire de leurs descendants. Mais qu'importe au vrai chrétien cette gloire frivole , pourvu qu'il obtienne celle qui lui est promise dans les cieux ?

Nous avons dîné et couché à Tivoli , et le lendemain nous nous sommes mis en route pour retourner à Rome par Frascati^ que vous connaissez déjà par une de mes lettres;

Par Grotta-Ferrata , petit village n'ayant de remai^ quable que son église , où l'on trouve un beau tableau du Dominiquin, qui représente saint Basile exorcisant un enfant agité de convulsions ;

Par Marino, qui tire son nom de Marins; et par Castel-Gandolfo, où les papes ont fait bâtir une maison de plaisance dans laquelle ils passent une partie de la belle saison. Tout près de ce village, mais bien avant qu'il existât, des flammes d'un rouge sombre, des ruisseaux de lave ardente s'échappaient en rugissant des flancs de la montagne , semant partout sur leur passage l'épouvante et la mort. Peut-être des villes , ignorées de nos jours, éprouvèrent-elles près de là le triste sort d'Herculanum et de Pompeï. Aujourd'hui le volcan est éteint , et son cratère est devenu un joli lac dont les eaux

s'écoulent lentement par un canal très -anciennement construit dans la plaine au delà des monts.

De retour à Rome par Albano , je me suis rendue presque aussitôt à Sànt-Andrea-delle-Fratte pour recevoir la bénédiction qu'on devait y donner le même soir ; mais il était trop tard, et quand j'entrai dans l'église, le prêtre avait quitté l'autel , et les fidèles sortaient l'un après l'autre, silencieux et recueillis. Je pénétrai cependant dans l'enceinte devenue déserte , mais tout imprégnée dps parfums de l'encens, toute retentissante encore, pour ainsi dire, du chant des saints cantiques; et je m'agenouillai dévotement ' devant cette célèbre image de la Vierge immaculée, au pied de laquelle se sont opérées tant de conversions , se sont obtenues tant de faveurs éclatantes. Une émotion indéfinissable s'était emparée de mon âme , mille pensées pieuses s'y pressaient tour à tour.

Que de pauvres mères , me disai&-je , que de pauvres femmes sont entrées ici les yeux baignés de larmes, la désolation dans le cœur, et en sont sorties consolées ! Que de malades ont trouvé dans ce lieu la santé , et plus souvent encore la patience chrétienne , qui change en joie de l'âme la souffrance du corps, et fait mériter sur la terre une couronne gloriexise dans le ciel ! Peutêtre cette place où je suis est-elle celle qu'occupa naguère ce jeune Israélite qui était entré dans ce temple le sourire de l'ironie sur la bouche, le blas-

phème dans le cœur, et qui en sortit transformé et converti à cette religion divitie qu'il haïssait auparavant. 0 Reine des anges! canal mystérieux des grâces du Très -Haut! que s'est-il donc passé entre vous et lui? Votre voix céleste, qui charme les bienheureux, a-t-elle retenti à son oreille? ou, soulevant un coin du voile épais qui cache le ciel à la terre, lui étes-vous apparue dans tout l'éclat de votre beauté divine?

Il était jeune, riche, amoureux et payé de retour; sa fiancée Fattendait, comptant les jours et ne lui laissant ignorer ni son impatience ni sa tendresse; tout lui souriait à Tenvi, une certaine considération s'attachait même à son nom, car sa famille était avantageusement connue parmi celles de sa race. Nous ne sommes phis au temps où, haïs et méprisés ^ les Juifs étaient en opprobre au genre humain, et ceux que la fortune et leur industrie ont tirés de l'obscurité marchent la tête haute dans ce siècle d'argent. Rien ne manquait donc au bonheur de ce jeune homme , rien si ce n'est cette grâce divine qui fait fouler aux pieds tous les biens terrestres pour en mériter d'étemels. Il arriva à Rome ; il y fut retenu , presque malgré lui , par un enchaînement de circonstances bien insignifiantes en apparence, et sa haine contre la religion chrétienne , excitée depuis longtemps par la conversion de son frère, l'abbé Ratisbonne, ne faisait que s'ac-

croître. Sur le point de partir, poussé par une puissance surnaturelle, dont il subit malgré lui la mystérieuse influence , il franchit le seuil de ce sanctuaire ; il y entre Juif d'origine , de conviction et de volonté , et il en sort chrétien de cœur et d'esprit, prêt à sacrifier à Dieu , qui vient de se révéler à lui , comme autrefois à Saul sur la route de Damas, sa fortune, son amour-propre, et jusqu'à cette fiancée, modèle de grâce et de constance, que, comme le Polyeucte de Corneille , il aime « beaucoup moins que son Dieu , mais bien plus que soi-même. »

0 mère du Christ, épanchez donc aussi sur moi quelques gouttes de cette grâce divine qui pénètre et transforme les cœurs! Salut des infirmes, rendez à mon âme languissante la santé, la force et l'amour, cet amour généreux qui ne sent point la peine, qui ne s'excuse jamais sur l'impossibilité, parce que rien ne lui est impossible; cet amour divin qui s'élève toujours en haut, comme une flamme vive et ardente, et qui redouble sa vigueur par tout ce qu'on lui oppose pour l'arrêter (89).

Répandez aussi vos bénédictions sur tous ceux que je chéris. Que leur vie s'écoule paisiblement , comme un limpide ruisseau à travers un jardin parsemé de fleurs. Protégez la sainte Église catholique , apostolique et romaine. Douce étoile de la mer , guidez la barque de saint Pierre , si souvent battue par la tempête , à

ROME. Ali

travers les écueils dont elle est menacée , et rendez à la capitale du monde chrétien , veuve de son premier pasteur, ce souverain pontife si longtemps désiré.

Comme je priais de la sorte, un bruit de clefs et une voix lente et nasillarde vinrent m'avertir qu'il était temps de sortir de l'église. Ma voiture était à la porte ; en quelques minutes je fus de retour chez moi ; Alexandre m'attendait , un journal à la main.

« Cette feuille assure que le pape va rentrer bientôt à Rome , me dit-il.

— Ah! m'écriai-je intérieurement, la sainte Vierge a fait plus que d'exaucer mes vœux , elle les a prévenus; Dieu veuille qu'il en soit ainsi des autres demandes que je lui ai faites !

— Eh bien, me dit mon frère, étonné de mon silence , je croyais que vous alliez être transportée de joie à cette nouvelle.

— Je suis en effet très-contente aujourd'hui, lui répondis-je , et plus encore que je ne saurais vous le dire. »

Mais réfléchissant à toutes les espérances trompeuses que nous avions si souvent conçues à ce sujet, j'ajoutai aussitôt :

« Je ne croirai au retour du saint-père que quand je l'aurai vu de mes propres yeux. »

Le retour de Pie IX officiellement annoncé. — Départ de Portici. — Marche triomphale. — Adieux des princes napolitains. — Arrivée à Rome. — Réception à Saint-Jean-de-Latran. — Joie délirante de la population. — Le Te Dewn à Saint-Pierre. — Illumination générale.

Rome, le 18 avril.

Ah! ma Céline, quel spectacle magnifique! quelle scène attendrissante! combien de sensations diverses que je voudrais vous exprimer, et que ma plume est insuffisante à dépeindre !

Nos vœux ardents sont enfin exaucés: le chef de l'Église est remonté sur le trône pontifical , le successeur du prince des apôtres a repris possession de la chaire de saint Pierre , le père est de retour au milieu de ses enfants.

Dès la fin de mars, le cardinal Ântonelli , pro-secrétaire d'État, avait annoncé au corps diplomatique que les obstacles qui s'étaient jusque alors opposés au retour de Pie IX étant heureusement aplanis, surtout par la solution de l'emprunt qu'il avait contracté pour subvenir aux besoins de l'État , Sa Sainteté avait résolu de re-

tourner au commencement du mois suivant dans ses domaines temporels.

Le 4 avril , en effet, le saint-père quitta Portici, après avoir fait ses adieux aux illustres personnages qui se trouvaient réunis dans le salon du palais. Plusieurs cardinaux et quelques prélats montèrent avec lui dans le wagon royal , et la musique militaire fit retentir les airs d'éclatantes fanfares, que couvraient en partie les cris de la foule innombrable accourue de toutes parts pour demander encore une fois la bénédiction du pontife.

Arrivé à Caserte , Pie IX fut reçu par le roi de Naples en personne, qui le conduisit au palais. Le saint- père, accompagné de toute la famille royale , se rendit d'abord à la chapelle et y resta en prière pendant une demiheure environ. Rentré dans les appartements, il caressa, comme son divin maître, les petite enfants qui jouaient familièrement autour de lui et jusque sur ses genoux, et il adressa à tous de sages conseils et de douces paroles.

Le lendemain, à neuf heures, il se remit en chemin, accompagné du roi et du prince royal. La route était bordée de soldats et d'une nombreuse population qu'il bénissait au nom de Dieu. A Capoue, il descendit à la cathédrale et de là à l'archevêché, où dînèrent les augustes voyageurs , qui se remirent aussitôt en route pour Sella, où l'on arriva à cinq heures du soir, toujours au milieu des cris de joie des populations entières, honmies, fenmies, enfants, portant entre les mains des

rameaux d'olivier, préparant de distance en distance des arcs de triomphe en verdure avec d'ingénieuses inscriptions, témoignant par toutes les démonstrations possibles leur amour et leur respect.

Ce ne fut qu'à Portella, sur la frontière, que les princes napolitains prirent congé du saint-père. Leurs adieux furent bien touchants ; le pape exprima au roi une profonde reconnaissance pour sa généreuse hospitaUté , et lui donna avec sa bénédiction le titre de roi très-pieux ; puis il entra solennellement dans ses Étate , qu'il avait quittés en fugitif seize mois auparavant.

Là, comme dans le royaume de Naples, son voyage fut im véritable triomphe. Le peuple se pressait en foule au-devant du saint^père et jusque sous les pieds des chevaux, dont la course se trouvait ainsi retardée; partout la joie la plus sincère, la plus déhrante, se peignait sur les visages. Il rendait à tous amour pour amour, bénédictions pour cris d'allégresse, s'arrêtant de temps en temps dans les églises pour prier Dieu de répandre sur ce peuple chéri ses grâces les plus abondantes.

C'est aujourd'hui 12 avril que le pape a terminé cette marche triomphale par son entrée solennelle dans la capitale du monde chrétien. Dès le matin, les rues et les places qu'il devait parcourir étaient couvertes d'un sable fin etbriUant; les façades des maisons, les balcons et les fenêtres étaient ornés de tentures,

de draperies élégantes, de guirlandes de fleurs et de feuillage. La population, énormément accrue par une foule immense d'étrangers, accourus de toutes les parties de l'Europe pour être témoins de ce spectacle , encombrait le chemin par lequel le saintr-père était attendu; Tarmée française et les troupes romaines, parées de leurs plus brillants uniformes , étaient échelonnées sur son passage ; tous les yeux se fixaient sur la route d' Albano , toutes les oreilles étaient au guet , tous les cœurs dans l'attente.

A quatre heures du soir, une estafette arriva au grand galop pour annoncer l'approche du souverain pontife. Mille cris de : Vive Pie IX! vive noire saint-père ! retentissent aussitôt dans les airs ; la grande voix du canon , le son de toutes les cloches mêlent leur bruit formidable aux acclamations de bonheur de la foule éperdue; Pie IX met pied à terre, entouré du général en chef et de l'état- major de l'armée française, des cardinaux, des membres de la municipalité romaine , des députations des divers chapitres et des paroisses de la ville, des ambassadeurs en grand costume qui attendaient le saintrpère sous le portique de la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Tous tombent à genoux pour recevoir sa bénédiction; des larmes d'attendrissement s'échappent alors des yeux du souverain pontife ; il étend sur cette foule sa main tremblante d'émotion, et pénètre dans l'église.

re ROME.

On avait disposé les deux tribunes du chœur en amphithéâtre pour que les dames pussent mieux voir la cérémonie ; j'avais reçu la veille des billets d'admission , et je ne puis vous dire à quel point je fus impressionnée au moment solennel où le saint-père entra dans Tauguste enceinte au son d'une musique délicieuse, au milieu de la joie délirante de ses enfants avides de le voir. Son maintien était noble et modeste à la fois ; il marchait lentement , suivi de son brillant cortège , et la plus douce allégresse était répandue sur tous ses traits.

Arrivé devant le maître-autel, Pie IX s'agenouilla, reçut la bénédiction du saint Sacrement, et se mit bientôt en route pour Saint-Pierre , ayant à la droite de sa voiture le général Baraguey-d'Hilliers à cheval, et à sa gauche le prince Altieri, conunandant de la garde-noble; il était en outre précédé ou suivi des cardinaux de la conunission gouvernementale, du clergé, de^ ambassadeurs, de tout Tétat-majordes deux armées, des dragons romains , des dragons français , des gardesnobles à cheval, et des voitures pontificales, traînées chacune par six chevaux noirs magnifiquement harnachés.

Dès que le cortège fut en marche , la bannière des papes , hissée au haut du château Saint-Ange , se balança doucement dans les airs et fut saluée par cent coups de canon, par les cloches retentissantes et par les

vivats enthousiastes de la population tout entière , dont la joie s'exprimait par des démonstrations inconnues chez les peuples du Nord. Un déluge de fleur tombait de toutes les fenêtres, les dames agitaient leurs mouchoirs , les enfants poussaient des cris aigus ; c'étaient des chants de joie, des larmes, des sanglots, des sauts et des danses qui se multiplièrent à l'infini pendant le parcours très- long des files de voitures, arrêtées à tout moment par les flots tumultueux de ce peuple en déUre.

On voyait bien que les étrangers , fauteurs de l'anarchie, avaient quitté la ville ; la majesté du catholicisme, l'affection pour la personne et pour la dignité de Pie IX régnaient sans contradiction; ce jour-là, il n'y avait plus de républicains à Rome.

Le saint-père était attendu au bas des degrés de la basilique par les chanoines de Saint-Pierre,, et, à l'entrée même de l'église, par le sacré collège. Dès qu'il fut descendu de carrosse, les assistants se précipitèrent à sa suite ; les haies de soldats furent forcées ; c'était à qui arriverait le premier auprès de lui pour jouir du bonheur de sa présence.

Pie IX est alors conduit à un prie-dieu placé entre la chaire de Saint-Pierre et le grand baldaquin; Tantienne Ecce sacerdos magnm est entonnée par mille voix éclatantes ; le souverain pontife donne la bénédiction. Les tambours battent aux champs, tous les fronts

se baissent , tous les genoux fléchissent ; puis on chante le Te Deum solennel , et le pape entre au Vatican , heureux comme un bon père qui se retrouve enfin, après une absence longue et cruelle , au milieu de ses enfants chéris.

Ce soir la ville entière est illuminée , comme jamais aucune ville ne Fa été peut-être ; ce sont partout des lampes, des torches , des lustres , des girandoles de feu ; pas une chétive mansarde dans le plus petit tncolo qui reste dans l'obscurité. Nous venons de parcourir les rues au milieu de ce jour factice, presque aussi éclatant que le soleil, et je rentre chez moi, brisée de fatigue, d'émotion, de joie, d'enthousiasme, heureuse de tout ce que je viens de voir et d'entendre dans cette journée, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire.

Présentation au saint-père. — Départ de Rone.

Rome, le M avril.

Encore quelques jours, ma Céline chérie, et je vous presserai sur mon cœur, et je vous dirai de vive voix tout ce que je n'ai pas le temps de vous raconter

aujourd'hui. J'étais venue à Rome dans le dessein de donner mes soins à mon frère, que je croyais grièvement blessé ; je l'ai trouvé presque guéri. J'y suis restée pour visiter tout ce que cette ville renferme de choses saintes et magnifiques, et pour voir le souverain pontife porté en triomphe et rétabli sur son trône, glorieusement relevé par la valeur française. Je voulais recevoir sa bénédiction paternelle. J'ai goûté toutes ces joies, ma Céline; plus heureuse que la plupart des mortels, j'ai atteint le but que je m'étais proposé; de plus, mon frère vient d'obtenir un congé de trois mois. Nous avons déjà fait nos adieux à nos amis. La bonne Thécla, avec son zèle accoutiuné, m'a épargné tous les ennuis des préparatifs; nos bagages sont prêts , et nous n'attendons plus pour partir que la chaise de poste qui doit nous conduire à Gività-Vecchia. Quelques jours encore, et l'air de la patrie dilatera ma poitrine , et les côtes de France apparalti*ont à nos regards !

0 mon pays ! que ton nom est doux à prononcer ! A ce nom magique, à l'idée de te revoir, je frissonne de joie ; mille souvenirs pleins de charmes , et qui semblaient depuis longtemps oubUés, se réveillent dans mon esprit; ceux même qui me sont toujours si douloureux perdent dans ce moment de leur amertume!...

J'aime l'Italie avec son ciel d'azur, sa chaude et poétique nature, Rome avec tous ses prestiges de

grandeur et de gloire ; mais je le sens bien aux battements de mon cœur qu'il m'est impossible de contenir, j'aime avant ioul notre belle France, je suis fière de ma patrie , et je répète avec Chateaubriand :

0 mon pays, sois mes amours, Toujours !

Et cependant, que de journées heureuses se sont écoulées pour moi dans ces lieux que je vais quitter sans retour ! que de plaisirs intellectuels ! que de joies douces et pures! que d'émotions pieuses, dont le souvenir fera les délices de ma vie entière ! . . .

Dernièrement encore, lorsque, présentée au saintpère, qui avait déjà reçu tous les officiers de l'armée française , et qui leur avait témoigné sa vive reconnaissance dans des termes si touchants que tous se sentirent pénétrés d'amour et de respect, j'ai pu contempler de près ce visage vénérable, empreint de cette ineffable douceur qui caractérisait l'Homme -Dieu; lorsque j'ai

entendu cette voix , qui vibre jusqu'au fond de l'âme pour y faire pénétrer des paroles toujours pleines

d'une bonté angéUque ; lorsque, agenouillée aux pieds du souverain pontife, j'ai reçu sa sainte bénédiction, l'impression a été si forte, ma joie si vive, que je n'avais plus le courage de me relever; il me semblait que je serais morte volontiers dans ce moment solennel.

Mais mon nom retentît dans les longs corridors , c'est mon frère qui me cherche et qui m'appelle ; la chaise de poste est à la porte, les chevaux piaffent d'impatience, l'heure du départ a sonné.

Adieu donc , ville orgueilleuse , dont le seul nom fît autrefois trembler la terre ! Adieu , ville magnifique , rêve du savant et de l'artiste, dont les beautés réelles surpassent encore toutes celles que leur imagination avait créées d'avance ! Adieu , ville chrétienne , arrosée du sang des martyrs, sanctifiée par le séjour des saints, consacrée par leurs reliques ! Adieu , berceau de la civilisation , tète et cœur du catholicisme ! Adieu , Rome , adieu !

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