‹ RomeChapitre 3 sur 19 · T.- TT · texte numérisé non relu

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nos boulets î il esl iine preuve évidente de la justesse de nos coups.

« Pendant tout le temps que dura le siège, la conduite de nos troupes fut adnairable; ni les chaleurs de l'ëté, ni les dangers et les fatigues de la guerre ne ralentirent un instant leur ardeur ; pas une des sorties de Tennemi ne réussit, toutes furent repoussées vigoureusement.

« Enfin , le 2 1 , à trois heures de l'après-midi , le génie déclare les brèches praticables. Trois colonnes s'élancent et se logent dans les bastions 6 et 7 que vous voyez là-bas, et s'y maintiennent malgré le feu dé l'ennemi; une batterie de quatre pièces de seize est construite sur la courtine ; les opérations du siège continuent ainsi , lentement mais sûrement, jusqu'au 30 juin, oîi les ordres sont donnés pour un second assaut.

« A deux heures du matin, trois colonnes d'attaque, sous les ordres du lieutenant -colonel Lespinasse, escaladent la brèche sans bruit. Bientôt les assiégés ont l'éveil et se défendent vigoureusement; nous éprouvons des pertes , mais elles ne nous empêchent point de prendre pied sur le bastion. Pendant ce temps, une compagnie du 36^, commandée par le capitaine Tiersonnier, s'avance jusqu'à la porte Saint-Pancrace, et parvient à s'emparer des maisons qui la dominent. Les ennemis, qui s'étaient battus avec une grande opiniâtreté, perdent courage , le feu de la placé cesse peu à peu , et le 1 **" juillet une députation de la municipalité romaine vient au

camp pour y (raiter de la paix , et livre sans candîtion rentrée de la ville aux vainqiiairs, qu'elle sait incapables d'abuser de la viefoire.

a Mais vous êtes fatiguée , Madame , il faut vous reposer quelque part , et je ne vois que cette masure qui puisse vous mettre à F abri du soleil. »

Je suivis le conseil du jeune officier, car la chaleur était accablante.

Nous entrâmes dans la maison en ruine, dont les murs criblés de trous projetaient cependant un peu d'ombre ; je m'assis sur un tronçon de colonne brisée, le capitaine se plaça vis-à-vis de moi. Il gardait le silence; son visage, ordinairement si gai et si ouvert , avait pris tout à coup une expression de morne tristesse.

c< Qu'avez-vousî lui dis-je ; êtes-vous malade?

— Pas le moins du monde; mais ce lieu me rappelle un souvenir bien douloureux ; pardonnez-moi. Madame, d'en être encore si vivement impressionné.

— Ne craignez pas de me laisser voir votre tristesse, et dites-m'en la cause ; je sais prendre part à tous les chagrins.

— Le mien n'est pas un secret , mais ce serait une longue histoire. Cependant j'éprouve le besoin de soulager mon cœur, je vais vous la dire :

(( J'avais un frère d'armes, réunissant aux qualités brillantes qui peuvent élever un officier aux plus hauts grades de l'armée , toutes celles qu'on doit chérir dans

un ami. Bon, aimable, spirituel, les relations habituelles étaient avec lui pleines de charme. Plus âgé que moi de deux ans, il sortit le premier de Saint-Cyr, où je Pavais connu, et j'obtins ensuite d'être placé dans le même régiment. Nos caractères, très-différents, sympathisaient à merveille. Emmanuel d'Astelet était la raison même; il me donnait de bons conseils , dont je profitais quelquefois, car j'avais en lui une confiance entière.

c( Nous fîmes en Algérie nos premières campagnes; il s'y distingua par des talents militaires qui lui valurent un avancement rapide. Bientôt ayant eu le malheur de perdre son père , il devint à la fois le chef, le guide et le soutien de sa nombreuse et respectable famille , et tout ce qu'il pouvait prélever sur ses modestes appointements était destiné à augmenter le bien-être de sa mère et de ses sœurs, peu favorisées de la fortune. Ses longues et pénibles expéditions dans le désert , sa belle conduite sous les murs de Bougie et sur les bords de la Minah lui firent donner une compagnie de grenadiers et la croix de la Légion-d'Honneur.

« Heureux et fier de ces brillants succès, Enmianuel n'avait alors qu'un seul désir, celui de revoir sa famille dont il était séparé depuis longtemps, et de la faire participer à son bonheur! La rentrée en France de notre régiment le servit à souhait; le jeune capitaine obtint un congé de trois mois, et partit le cœur palpitant des plus douces émotions. Il fut reçu par ses parents avec des trans-

ports de joie bien faciles à comprendre. Bientôt de doux projets de mariage occupèrent son esprit et son cœur. Ses jours s'écoulaient dans les plaisirs; les songes de la nuit murmuraient à son oreille des promesses d'amour et de bonheur, lorsque l'ordre de rejoindre son régiment, désigné pour faire partie du corps d'armée expéditionnaire, lui arriva tout à coup. Ce fut un coup de foudre pour la famille entière; la mère, les sœurs et la fiancée versèrent d'abondantes larmes, le jeune capitaine lui-même sentit son courage faiblir dans ces cruels adieux ; ime tristesse mortelle s'empara de son âme , il s'arracha tout ému des bras de ses parents, et partit le cœur gros de soupirs.

« A peine avait-il fait quelques pas hors de la maison, qu'il sentit le besoin d'aller dire encore un dernier adieu à sa pauvre mère. Il la trouva priant au pied de son crucifix , les yeux humides, mais calme et résignée.

(( — Que Dieu te bénisse , mon cher fils! lui dit-elle en le pressant sur son cœur, qu'il te bénisse comme je te bénis, toi qui ne m'as jamais donné que des consolalions ici-bas! »

« Elle l'embrassa à plusieurs reprises, et l'accompagna jusqu'à la voiture.

« Ce ne fut qu'en retrouvant ses camarades, et en s' occupant des préparatifs de l'expédition, qu'Emmanuel recouvra sa gaieté naturelle; je devins le confident de ses amours , de ses craintes et de ses espérances , car nous n'avions jamais eu rien de caché l'un pour l'autre. Il me

fit lire à Cività-Vecchia une lettre de sa mère qui respirait la tendresse la plus vive, jointe au courage et à la résignation de la femme chrétienne ; elle donnait à son fils de salutaires avis, lui rappelant en termes simples et touchants les vérités religieuses qu'elle lui avait enseignées dans son enfance , faisant des réflexions sérieuses sur la vanité de la gloire , l'inconstance de l'amour, et parlant avec une éloquence simple et naturelle des félicités promises aux élus. Le ton de cette lettre avait quelque chose d'attendrissant comme une bénédiction maternelle, comme un dernier adieu; elle impressionna vivement mon ami.

« — Pauvre mère ! s'écria-t-il , la reverrai-je jamais? »

« Nous avions l'ordre de marcher sur Rome le lendemain ; il passa la nuit entière à écrire.

« — Prends ceci, me dit-il; si je meurs pendant la campagne, tu feras parvenir ces lettres à leur adresse.

tt — Mourir! m'écriai-je, et à quel propos? avons-nous le moindre péril à braver, le plus petit brin de laurier à cueilUr sur notre passage? »

<( Vous n'ignorez point qu'alors nous croyions tous entrer à Rome aussi facilement qu'à Cività-Vecchia.

ce — Que sai&-je? me répondit-il. D'ailleurs ne peut-on mourir de plusieurs manières difiérentes, d'une chute, d'une maladie? la gloire et le bonheur de ce monde tiennent à si peu de chose ! »

« Je partis d'un éclat de rire.

« — Comme tu philosophes gravement depuis que tu es amoureux! lui dis-je; il y a des hommes que le vin rend tristes; toi, l'amour t'a rendu trop sérieux. »

<c Je plaçai dans mon porte-manteau le paquet qu'il me confiait, et nous nous mîmes en route, croyant aller coucher à Rome dans deux jours.

« Vous savez, Madame, comment nous fûmes reçus par les garibaldiens, et les événements de cette triste mais glorieuse journée du 30 avril. La première balle qui parvint jusqu'à nous atteignit au bras gauche mon pauvre camarade; il tomba évanoui, et fut porté à l'ambulance.

« Je n'appris que plusieurs heures après le malheur qui venait de me frapper dans la personne de mon ami , et l'espèce de pressentiment qu'il avait manifesté la veille me préoccupait malgré moi; c'était comme un insecte importun que l'on chasse et qui revient sans cesse. Les grenadiers de sa compagnie me dirent cependant que leur capitaine n'était que blessé; mais je craignais qu'ils ne se fissent illusion.

« Ce ne fut qu'au bout de huit jours que je pus revoir mon ami. Il était étendu sur un matelas; son bras gauche , fracassé par une balle , devait le faire beaucoup souffrir ; néanmoins sa physionomie était calme et sereine; et quand le chirurgien lui annonça que l'amputation paraissait indispensable, une légère contraction des muscles du visage témoigna seule do sa i^épugnance instinctive.

« — Faites ce qiie vous jugerez convenable, docteur, » répondit-il après un moment de réflexion.

« Je frémis involontairement en regardant ce beau jeune honune que Ton voulait ainsi mutiler; c'était briser sa carrière, ou tout au moins rompre son mariage.

« — Si j'étais à ta place, lui dis-je, j'attendrais encore quelques jours avant de prendre une résolution si grave.

« — Je l'aimerais beaucoup mieux en effet ; arrange cela avec le docteur, » me répondit -il du même sangfroid que s'il eût été question de mettre des sangsues ou de pratiquer une saignée.

« Je fis pour lui comme j'eusse fait pour moi-même ; je demandai que l'ampulation fût retardée le plus possible , quoique les chances de guérison devinssent par là plus incertaines.

« Peu de temps après , les blessés furent évacués sur l'hôpital de Cività-Vecchia. Alors la crainte et le remords s'emparèrent de mon âme : si par mon conseil hardi j'allais causer la mort de mon camarade, de mon ami le plus cher !

<( Cette pensée me tourmenta jusqu'au moment où je reçus une première lettre de lui. Mon cœur battait avec force en reconnaissant son écriture, je lus en tremblant. . . 0 bonheur! sa blessure était en voie de guérison, je lui avais sauvé le bras !

« Enfin , me dis-je alors , je conserve mon ami , et cette

espèce de pressentiment qui nous avait tous deux préoccupés n'était qu'un rêve de son imagination.

« Le temps s'écoula, et je me réjouissais d'apprendre qu'Emmanuel allait de mieux en mieux , quoiqu'il fût encore retenu à l'hôpital ; cette circonstance même ajoutait à ma sécurité. Ici, me disais- je, les balles ou les boulets pourraient l'atteindre à chaque instant; à Cività, au contraire , on ne court aucun danger ; il nous reviendra après le siège , lorsque , maîtres de la ville , nous n'aurons plus qu'à recueillir les fruits de la victoire , et à recevoir les remerciements des dames romaines que nous remettrons en possession de leurs riches palais.

« Enfin nous avons cheminé jusque sous les murs de la place; déjà nous sommes maîtres de deux bastions; tout est prêt pour le dernier assaut ; chacun de nous aspire à l'honneur d'y monter le premier. Le général en chef désigne six compagnies d'élite; et ces braves soldats, dévoués à une mort probable , inspirent à leurs camarades plus de jalousie que de pitié , tant est grande l'ardeur qui anime l'armée.

« Cette petite troupe de braves s'apprête en silence , le moment solennel approche, le lieutenant de grenadiers du premier bataillon est à la tête de la compagnie qu'il commande depuis le jour où son capitaine a été mis hors de combat. Toutàcoup je voisarriver Emmanuel, maigre, affaibli , le bras gauche en écharpe , mais les yeux enflanunés de courage.

<i Je pâlis en Tapercevant, mille pensées sinistres m'assaillirent.

« — Que viens-tu faire ici? luidis-je.

« — Mon devoir, répondit-il en m'embrassant , et j'arrive bien à propos. Comprends-tu mes regrets si ma compagnie avait donné sans moi?

« — Mais tu es encore malade, tu as la mine d'un déterré.

« — L'assaut me guérira tout à fait, dit -il avec un sourire triste.

« — Oh! que n'as- tu tardé de quelques jours! » m'écriai-je involontairement.

« Il s'aperçut de mon émotion , et me serrant fortement la main : « Allons, allons, me dit-il, est-ce que mon vieux camarade manquerait pour moi de ce courage dont il a donné tant de preuves?

« — Que ne m'est -il permis de t'accompagner, cher Emmanuel? lui dis-je.

« — De mieux en mieux, s'écria-tr-il en s' efforçant de prendre le ton de la plaisanterie , te voilà devenu jaloux maintenant... Â propos, tu as toujours les lettres que je te remis à Cività-Vecchia?

tt — Oui, certainement; les veux-tu?

tt — Pas du tout, nous sommes d'accord que tu les garderas jusqu'à la fin. Adieu. »

« Il me tendit les bras , je le serrai sur mon cœur, et nous nous séparâmes.

« Quelques heures plus lard , tout près de ce monticule , à vingt pas de cette masure qui nous sert d'abri , il recevait en pleine poitrine une balle qui le traversa de part en part. L'infortuné chancela sur ses jambes, un, vieux sergent de grenadiers le reçut dans ses bras.

<c — Bon courage, mes amis! s'écria -t-il d'une voix faible; bientôt vous serez maîtres de la position... Quant à moi, je meurs tranquille, j'espère en la miséricorde de Dieu. »

« Il expira en disant ces mois.

« — Vengeance, camarades! s'écria le vieux sergent ; ils ont tué le capitaine. »

c( Les soldats, qui chérissaient leur jeune chef, se ruèrent impétueusement sur la maison dont on avait vu partir le coup; c'était celle-là même où nous sonunes maintenant . En moins de cinq minutes les portes étaient enfoncées, et un combat acharné s'engageait entre les grenadiers et les soldats romains embusqués dans ces nmrs. Pas un des Romains n'échappa à la fureur des nôtres ; leurs corps sanglants restèrent plusieurs jours étendus sur ces dalles, jusqu'à ce que les Français eussent le loisir de leur donner la sépulture.

tt Dès que nous fûmes maîtres de ces remparts, les grenadiers creusèrent la fosse de leur jeune chef à la place môme où il avait été tué.

« Voulez-vous en approcher, Madame? nous n'avons que quelques pas à faire. Vous voyez ce petit tertre

dépouillé de verdure? c'est là que repose le plus brave et le meilleur des hommes. Une croix de roseaux, sans nom , sans inscription , marque seule la place où il fut enseveli ; mais ses belles qualités demeureront gravées à jamais dans le cœur de tous ceux qui le connurent.

« J'ai envoyé à sa famille les lettres qu'il m'avait confiées ; j'ai gardé pour moi la petite médaille que sa mère lui avait donnée le jour de son départ, et qu'il portait sur lui en mourant. »

Le capitaine se tut après ces mots, et je crus voir deux larmes rouler de ses yeux sur son épaisse moustache. Je m'agenouillai religieusement près de la croix rustique, et je déposai le bouquet que je tenais à la main sur cette tombe désormais abandonnée ; puis nous rejoignhnes en silence mes autres compagnons de voyage, qui, moins fatigués que moi, et prenant un plus vif intérêt à tout ce qui concerne l'art de la guerre, examinaient encore les travaux d'attaque et de défense.

Messe militaire. — Saint-Jean-de-Latran. — Origine de cette basilique. — Description. — Reliques. — Tombeaux.

Rome, 22 juillet.

L'inquiétude et les fatigues du voyage m'avaient sans doute donné la fièvre qui m'a retenue au lit ces joiu'S derniers; mais j'ai été bien dédommagée de ces souffrances passagères en assistant hier matin à une messe en musique célébrée dans la basilique (4) de Saint-Jeande-Latran , mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde (5). Le général en chef et son état-major avaient été invités à cette cérémonie par le chapitre de la basilique. Un chanoine français, M. l'abbé Janault, déjà fort connu de ses compatriotes par son obligeance à toute épreuve, m'avait fait placer dans une des tribunes du chœur, où j'étais à merveille. C'est donc dans cette église , dont les rois de France étaient jadis les protecteurs, c'est au pied des saints autels que j'ai vu réunis pour la première fois tous les chefs de Parmée française. Ces braves, parés de leurs beaux uniformes, dans cette magnifique basilique, toute resplendissante

de marbre et de dorures , omée de statues colossales , de tableaux de grand prix, de mosaïques antiques; ces chants mélodieux auxquels se mêlaient de temps à autre les sons éclatants de la musique militaire, donnaient à cette cérémonie un air de fête qui transportait Pâme d'une sainte joie.

La messe terminée , le doyen du chapitre est venu prier le général en chef et tous les officiers d'entrer dans les appartements du palais, où se trouvait servie une magnifique collation, composée de fruits, de gâteaux, de glaces et de sorbets. Le général Oudinot porta alors le toast suivant :

« A la santé du saint-père! puissent les sentiments généreux de notre vénérable pontife ne trouver jamais d'obstacle dans lem* application!

« Puisse-t-il vivre longtemps, entouré de l'amour de ses sujets, comme il l'est aujourd'hui de notre respect et de notre dévouement!

« Au souverain pontife! à Pie IX! »

Pendant ce temps , moi qui ne prenais pas part à la collation, je visitai en détail la basilique de Latran.

Elle tire son nom de ce Plautius Lateranus qui fut égorgé par ordre de Néron pour avoir trempé dans la conspiration de Pison (6). Sa villa du mont Cœlius, confisquée avec le reste de ses biens, fut réunie au domaine impérial , et donnée plus tard par Constantin au pape saint Sylvestre. En 325 ce pontife fit bâtir

sur ce terrain une basilique qui devint la première église épiscopale des papes, et dans laquelle ils ont continué à prendre possession de leur siège. Elle fut dès lors l'objet de la vénération des fidèles, de la libéralité des empereurs et des peuples; ce qui lui valut les noms de palais de Dieu et de basilique d'or ; on l'appela aussi Tasile de la miséricorde, parce qu'elle fut le premier temple chrétien qui posséda le droit d'asile (7).

La basilique de Latran, dédiée au saint Sauveur, en porta le nom jusqu'en 1144, époque à laquelle Lucien II la plaça sous l'invocation de saint Jean- Baptiste et de saint Jean TEvangéliste. Brûlée en 1308 par l'imprudence d'un ouvrier, elle fut reconstruite en partie sous sa forme primitive , mais enrichie de décors et d'embellissements qui lui firent perdre son antique simplicité.

I^ façade principale de Saint-Jean-de-Latran , construite par Alexandre Galilée sous le pontificat de Clément XII , est admirée à juste titre et d'un effet plus imposant, dit -on, que celle de Saint- Pierre. On me montra sous le grand portique, soutenu par vingt-quatre pilastres de marbre , la statue colossale de Constantin trouvée dans ses thermes, et, sous le portique de l'entrée latérale du nord, celle de notre bon Henri IV, due à N. Cordier. On entre dans la basilique par cinq portes différentes; Tune d'elles, appelée sainte, ne

s'ouvre que l'année du jubilé (8). L'intérieur de l'église, composée de cinq nefs et décorée des statues de marbre des douze apôtres, frappe vivement les regards, qui s'arrêtent ensuite avec satisfaction sur tous les détails des reliefs , des peintures et de Pomemenlation architecturale.

Il faudrait un volume pour retracer toutes les belles et saintes choses dont j'ai été émerveillée. C'est le maître - autel , orné de quatre colonnes de granit, soutenant un tabernacle gothique, où l'on garde, au milieu d'un grand nombre de saintes reliques, les tètes de saint Pierre et de saint Paul; le magnifique autel du Saint-Sacrement, décoré d'un tabernacle formé de pierres précieuses , et placé au milieu de deux anges de bronze doré et de quatre colonnes de vert antique; c'est le plafond à soffites, où se trouve l'écusson de nos rois; le sol même, couvert de mosaïques (9).

Les chapelles des bas- côtés sont très-remarquables pour la plupart; mais la plus belle de toutes est celle des Corsini , qui surpasse tout ce que mon imagination m'offrait de plus parfait (10). J'ai surtout admiré dans la chapelle souterraine im groupe de la sainte Vierge et du Sauveur inanimé entre les bras de Marie; rien n'est plus touchant et mieux rendu que la douleur de cette tendre mère contemplant son divin fils ; les larmes en viennent aux yeux.

La chapelle des Torlonia, qui n'est point encore ter-

minée, rivalisera, dit -on, de magnificence avec celle des Corsini.

On me montra aussi le tombeau en bronze de Martin V, celui élevé par Sergius FV au pape Sylvestre II , d'origine française, et beaucoup d'autres encore (11). Nous vénérâmes ensuite plusieurs objets précieux conservés avec soin , la table où notre Seigneur fit la pâque avec ses disciples; celle où saint Pierre et les apôtres prenaient leur repas; le fragment de pourpre jeté sur les épaules du Sauveur le joiu» de la Passion; la colonne du temple de Jérusalem qui se brisa à la mort du Cluist; la pierre sur laquelle les soldats juifs jouèrent sa tunique ; les reliques de saint Jean TÉvangéliste ; de saint Jean Népomucène, mort martyr du secret de la confession; de saint Philippe de Néri, et de plusieurs autres saints. Je sortis de l'église le cœur plein de bonnes pensées, toute heureuse de l'emploi de cette matinée, où s'étaient réveillés dans mon âme tant de souvenirs chrétiens.

obélisque de la place Saint-Jean-de-Latran. — La Scala-Santa, — Le baptistère de Constantin. — Palais de Latran. — Musée.

Rome, 23 juillet.

J'avais été si satisfaite de ma visite à Saint-Jean-de- Latran, que j'y suis retournée ce matin pour retrouver mes émotions pieuses , revoir une seconde fois tous les objets que j'ai tâché de vous décrire, et visiter ceux que j'avais omis faute de temps. Mon frère, qui m'accompagnait, m'a fait remarquer sur la place l'obélisque égyptien amené à Rome par Constantin le Grand, renversé plus tard par les barbares et relevé par Sixte V (1 2) .

Nous allâmes de là à l'édifice connu sous le nom de Scala-Santa. C'est ime chapelle mystérieuse, appelée le Saint des Saints à cause de la grande quantité de reliques qu'elle renferme; on y conserve aussi ime image très-ancienne et très- révérée du Sauveur. Trois escaliers conduisent au sanctuaire, où l'on ne pénètre que rarement. Celui du milieu, l'escalier saint proprement dit, se compose de vingt -huit marches en marbre blanc, ayant appartenu au palais de Pilate à

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Jérusalem , et qu'on ne monte qu'à genoux , en souvenir de la Passion de l'Homme -Dieu; j'aperçus plusieurs Romains gravissant ainsi la Scala-Santaj et je baisai comme eux ces marches sanctifiées par l'empreinte des pas de notre Seigneur (13).

On nous mena ensuite visiter le baptistère élevé par Constantin pour recevoir le baptême des mains du pape saint Sylvestre. Cet édifice, dévasté dans les anciens sièges de Rome , a été restauré avec magnificence par Grégoire XIII et Urbain VIII. Il se compose d'un bassin en basalte , entouré d'un double rang de colonnes en porphyre antique, et des deux charmantes chapelles de Saint-Jean-Baptiste et de Saint-Jean-l'Évangéliste, placées en face l'une de l'autre. J'ai remarqué de belles fresques représentant différents traits de la vie de Constantin , en particulier sa conversion au christianisme et l'apparition de la croix lumineuse (14). C'est là que les infidèles qui se font chrétiens reçoivent le baptême le Samedi saint.

Nous visitâmes aussi le palais ou patriarcat, qui a été pendant plus de mille ans la résidence des souverains pontifes, où furent tenus tant de conciles célèbres (15), où furent condamnées tant d'erreurs. Les artilleurs suisses l'occupent en partie en ce moment. Ce palais, reconstruit par Sixte V en 1586, contient tm musée remarquable par un grand nombre d'antiquités ; on y trouve de fort belles mosaïques et beaucoup de statues anciennes,

entre autres celle de Sophocle (16) justement admirées des connaisseurs, et la statue de l'infâme Antinotis, dont la matérielle beauté ne saurait arrêter trop longtemps les regards.

En traversant la place pour retourner chez moi , nous vîmes un régiment français faisant l'exercice avec le même calme , la même régularité qu'à Metz ou à Strasbourg. Quelle admirable conduite que celle de nos troupes dans cette ville conquise au prix de tant de sang et de sueurs! pas un meurtre, pas un vol, pas un seul acte de violence ou d'insubordination; jamais armée ne donna le spectacle de plus de bravoure unie à plus de discipline ; la bénédiction du Ciel doit se répandre sur de pareils hommes !

ÎX

Kenconlre de l'abbé de ***. — Un enfant romain. — Le marchand de pastèques. — Le palais de la chancellerie. — Détails sur Tassassinat du comte Rossi. — Une jeune femme romaine.

Rome, 24 jaillet.

Je me hâte de prendre la plume, car j'ai beaucoup de choses à vous raconter, mon amie. D'abord mes

6i ROME.

aventures d'aujourd'hui, qui n'ont, je l'avoue, rien de bien surprenant , mais auxquelles vous aurez la bonté de vous intéresser, j'en suis sûre; puis un drame lugubre, dont l'Europe entière s'est émue naguère et dont on vient de me donner les détails saisissants.

Je suis sortie de bonne heure pour entendre la messe et respirer l'air frais du matin. Deux chevaux fougueux, tout récemment domptés, que nous avons achetés à un prix fort modique , m'emportaient rapidement dans des rues étroites et inclinées, dont j'ignore encore le nom; mais comptant tout à fait sur l'habileté de mon cocher romain, je n'étais occupée qu'à regarder les églises, les palais, les édifices de tout genre qui passaient sous mes yeux , quand des cris aigus frappèrent mes oreilles : les chevaux s'arrêtent tout court, et l'on se précipite vers ma voiture: puis un homme revêtu de noir, le même dont la main puissante avait contenu les chevaux lancés au grand trot sur les cailloux ronds et glissants , montrait à la foule rassemblée un petit garçon de deux à trois ans qui souriait au nûlieu des larmes dont son visage était couvert. Tout cela fut l'affaire d'une seconde; je ne devinais rien de cette scène, lorsque l'homme noir s'approcha de moi , et me dit en excellent français et d'une voix douce et sonore : « J'espère, Madame, que vous aurez la bonté de conduire cet enfant chez sa mère.

— Je ne demande pas mieux. Monsieur, lui ré-

pondis* je tout émue; car seulement alors je compris ce qui s'était passé.

Ce petit garçon, abandonné à lui-même sur le seuil d'une porte pai* une jeime bonne à laquelle on l'avait imprudemment confié, s'était traîné en jouant jusqu'au milieu de la rue , où il aurait été infailliblement écrasé sous les pieds des chevaux sans la présence d'esprit et la promptitude de mouvements de l'homme vêtu de noir qui passait par hasard.

Une marchande de légumes reconnut l'enfant et m'indiqua sa demeure ; je priai l'étranger, ou , pour mieux dire, le compatriote qui venait d'arracher ce pauvre petit garçon à une mort certaine, de vouloir bien venir avec moi.

Il hésita quelques secondes, car il aurait désiré se soustraire aux remerciements de la famille; mais en me voyant pâle et tremblante à la pensée du malheur qui serait arrivé sans son secours, il consentit enfin à accepter une place dans ma voiture. Je recommandai au cocher d'être plus prudent à l'avenir ; je pris le petit garçon sur mes genoux, et nous partîmes au milieu du murmm^e approbateur qui avait remplacé les cris d'effroi de la multitude.

Je remarquai alors à mon aise la tournure et le costume de mon compagnon de voyage. Il était jeune encore, d'une figure douce et intelUgente. Une ample redingote noire, boutonnée jusqu'au menton, et l'ab-

sence complète de toute prétention, laissaient deviner Fecclésiastique sous cet habit séculier. Je sus bientôt en effet qu'il se nommait l'abbé Dotti , et qu'il habitait Rome depuis plusieurs années. Son nom me revint aussitôt en mémoire, car je l'avais entendu citer parmi les ecclésiastiques qui, comme Monseigneur Luquet, l'abbé du Cosquet et M. de Mérode, s'étaient montrés admirables de dévouement auprès de nos soldats blessés. « Ces Romains sont d'une négligence incroyable, dit-il, tout en souriant d'un air de bonté à la pauvre petite créature à demi nue que je tenais sur mes genoux; leurs enfants sont si souvent livrés à euxmêmes, que je m'étonne qu'il n'arrive pas plus d'accidents fâcheux.

— Où sonunes-nousî lui dis -je; avons -nous beaucoup de chemin à parcourir pour arriver à la demeure indiquée î

— Environ un demi -nulle. Madame. »

Je fis arrêter la voiture pour acheter des gâteaux, afin de faire prendre patience au petit garçon , qui paraissait un peu effarouché de ne voir autour de lui que des visages inconnus. Comme je faisais mon emplette, un marchand ambulant , portant sur son dos une espèce de hotte tout ornée de feuillages, vint m'ofl&ir des tranches de pastèques élégamment étagées au milieu de la verdure. L'aspect de cette petite boutique était si agréable à la vue, que je joignis la pastèque aux

gâteaux; et l'un et l'autre parurent réjouir le petit garçon, qui s'apprivoisa sans beaucoup de peine.

« Quel est ce grand palais auprès duquel nous nous trouvons? dis -je à l'abbé en remontant en voiture.

— C'est le palais de la chancellerie, Madame.

— N'est-ce pas là que le comte Rossi a été assassiné?

— Précisément, et je passais sur cette place au moment même où il pénétra pour la dernière fois dans cette cour que vous voyez d'ici. Oh ! ce fut une scène atroce, dont le souvenir me fait encore pâlir d'effroi.

— Vous seriez bien bon de me la raconter. Monsieur ; car les détails de ce lugubre événement me sont entièrement inconnus. »

L'abbé soupira tristement, comme im homme encore fortement impressionné ; puis il commença de la sorte :

« Vous savez que le saint -père, dans la position difficile où il se trouvait placé par l'ambition coupable de quelques sujets rebelles, crut devoir appeler le comte Rossi au ministère , et lui offrit la première place dans le conseil.

tt Pellegrino Rossi, né à Carrare dans le duché de Modène , était grand de taille , d'une physionomie dédaigneuse, d'un caractère passionné, mais d'un esprit fin et pénétrant, d'une intelUgence supérieure, d'une éloquence concise et entraînante. Exilé de sa patrie par suite des luttes poUtiques dans lesquelles il s'était en-

gagé de bonne heure, il se fit à Genève, où il se retira d'abord, une grande réputation d'orateur et de jurisconsulte. Plus tard il s'établit à Paris, où Téclat de ses talents le fit bientôt remarquer. Naturalisé Français, nonuné pair et ensuite ambassadeur à Rome par Louis- Philippe, il y resta, ne voulant point faire acte de somnission à la république éclose inopinément en France au mois de février 1848.

c( Le comte Rossi avait soixante et un ans lorsque le souverain pontife le nonuna premier ministre. Son esprit judicieux avait mesuré d'un seul coup d'œil toutes les difficultés d'une semblable position ; il ne l'accepta qu'avec répugnance, et après de longs pourparlers avec le duc d'Harcourt, pour obtenir l'assentiment de la France. Le sentiment religieux, qui ne l'avait jamais entièrement abandonné , et qui dans les derniers temps de sa vie s'était réveillé plus fortement dans son âme , influa sur sa décision; et, par dévouement au saintpère, il se résigna. Ministre infatigable, il déploya des talents , un zèle et une énergie qui firent trembler les ennemis du saint -siège et leur inspirèrent l'infernal complot dont le comte devint la victime.

c< — Cet homme doit être renversé à tout prix , » s'était écrié un des délégués du cercle de Rome dans une réunion des chefs du parti extrême.

<( Cette exclamation fut couverte d'applaudissements frénétiques ; tous les assistants burent au nouveau mi-

nistère , et ce fat le verre à la main que Farrèt de mort fat prononcé.

« Cependant le jour de l'ouverture de la chambre approchait , et le ministre , prévoyant les troubles qui pourraient s'élever à cette occasion , rassembla dans la

capitale les carabiaiers des villes voisines , les passa en revue , et chercha par ses discours à stimuler leur bon vouloir pour la cause de l'ordre et du souverain. En même temps il faisait emprisonner le moine Gavazzi , redoutable révolutionnaire, soufflant partout la discorde et la guerre civile.

« Ces mesures énergiques excitèrent au plus haut point la rage des conspirateurs; les journaux radicaux se déchaînèrent avec violence contre le premier ministre, qui, méprisant leurs attaques, ne dévia nullement de la ligne de conduite qu'il s'était tracée dans la conviction d'une conscience ferme et droite qu'aucune crainte ne pouvait faire reculer.

« — La cause du pape est la cause de Dieu , disait-il ; pour arriver au saint -père il faudra me passer sur le corps. »

<c Paroles prophétiques qui devaient recevoir bientôt leur accomplissement.

« La veille de l'ouverture des chambres , le président du conseil proposa à ses collègues de donner aux carabiniers la garde du palais de la chancellerie ; mais les autres ministres craignirent de blesser la susceptibilité

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de la garde civique , et Ton décida qu'un piquet d'élite de cette garde occuperait la place du palais.

« Pendant que les ministres délibéraient à ce sujet, quelques hommes au visage sinistre, enveloppés dans de grands manteaux de couleur sombre, se glissaient silencieusement, à la faveur des ténèbres, vers la salle de spectacle de Capranica. Au coup de minuit, tous les conspirateurs s'y trouvaient réunis; ils fennèrent soigneusement les issues ; la lueur vacillante de quelques bougies éclaira faiblement l'assemblée. Un cadavre encore frais, enlevé le jour même à Tamphithéâtre de l'hôpital Saint -Jacques, était appuyé debout contre la coulisse.

« Tous les assistants , liés ensemble par des serments terribles , tirèrent au sort entre eux ; et quand le hasard eut désigné le meurtrier, celui-ci saisit un poignard déposé sur la table, s'approcha du cadavre, et, d'une main sûre, Tenfonça dans la veine du cou.

« — C'est bien! » dirent les conspirateurs d'une voix sombre. Et, éteignant les bougies, ils sortirent avec précaution.

« Cette scène lugubre n'était que la répétition du drame épouvantable qui se préparait pour le lendemain.

« Cependant, quelque secret que fût ce complot, les avertissements et les conseils ne manquèrent point au premier ministre. Dès la veille au soir, il avait reçu

une lettre anonyme contenant des menaces de mort; mais il la déchira avec mépris en présence de ses collègues.

a A sept heures du matin, ses deux fils, justement inquiets, entrèrent dans son appartement, et le trouvèrent ajoutant quelques derniers mots au discours qu'il devait prononcer; il en était si content, qu'il avait dit en le montrant à un de ses amis intimes : « Voici l'extrait mortuaire de la république. »

« Les jeunes Rossi demandèrent à leur père des billets pour assister à la séance. Il les leur refusa brusquement.

« — Je n'en ai point, leur dit-il.

« — C'est bien extraordinaire , répondirent les jeunes gens ; mais nous trouverons moyen de pénétrer dans la chambre.

a — Je vous le défends, s'écria le ministre, vous resterez auprès de votre mère. »

« Quelque temps après, il reçut un billet de la duchesse de Rignano, qui le suppliait de ne point sortir de chez lui, et qui lui recommandait, s'il ne pouvait se dispenser d'assister à la séance d'ouverture, de s'entourer au moins des plus grandes précautions.

« Rossi lui répondit presque aussitôt pour la remercier de l'intérêt qu'elle lui témoignait et la rassurer sur son compte.

« Un de ses amis vint un instant après Tayertir de se tenir sur ses gardes.

a — Je sais qu'ils désirent ma mort, dit le ministre, et cependant ce n'est pas moi qu'ils poursuivent; ils veulent assassiner la constitution en faveur de la république. »

« A neuf heures une nouvelle lettre d'avis lui parvient encore :

« Soyez prudent, lui disait-on, le courage civil ne « consiste pas à s'exposer à un danger qu'on peut éviter; « le courage qui brave inutilement un péril quelconque « est une fanfaronnade, sinon une folie.

« — C'est quelquefois un acte politique, » dit froidement le premier ministre en se levant pour aller déjeuner.

« L'air calme et serein du comte ne rassura qu'imparfaitement M™« Rossi, vivement alarmée des bruits sinistres dont le lointain écho avait retenti jusque dans l'intérieur de sa maison. La pauvre femme tenait les yeux attachés sur son mari avec une tendresse pleine d'inquiétude , lorsque le valet de chambre vint avertir qu'un inconnu insistait pour parler au ministre d'une affaire très-importante , qui le concernait personnellement.

« — Qu'il repasse demain, répondit Rossi; aujourd'hui je n'ai pas le temps de l'entendre : les intérêts particuliers doivent céder le pas aux affaires du pays. »

<c Le domestique alla s'acquitter de cette couunission, et^ en rentrant dans la salle à manger, il rapporta que l'étranger avait dit en entendant sa réponse :

tt Demain il sera trop tard. »

« — Mon Dieu ! s'écria la comtesse , certainement un grand danger vous menace; au nom de ce que vous avez de plus cher au monde, ne vous exposez pas sans précaution. »

« A midi précis Rossi arrivait au Quirinal.

« — Je viens prendre les ordres de Votre Sainteté, dit-il au saint-père, qui le recevait avec la plus gracieuse bienveillaace.

« — Je n'en ai pas d'autre à vous donner que celui de veiller à votre sûreté personnelle , répondit le souverain pontife. Mon cher fiLs, le bruit court que votre vie est en péril; évitez par votre prudence un grand crime à nos ennemis, et épargnez -moi une immense douleur.

« — Je ne crains rien, dit le comte avec un calme sublime; la cause que je vais défendre est celle de Dieu même, et, s'il le faut, je verserai volontiers mon sang pour elle.

« — Que le Ciel veille donc sur vous ! » dit le pape en lui donnant sa bénédiction.

« Le comte se retira alors, la tête haute et le cœur plein de joie, comme grandi et exalté par le danger qui le menaçait.

tt A peine avait-il descendu le grand escalier que Moiisignor Morini s'approcha de lui.

c< — Je vous attendais, dit-U, écoutez-moi.

« — Je n'en ai pas le temps.

« — Il le faut néanmoins , il y va du salul de votre vie. »

« Et comme Monseigneur lui barrait le passage :

a — Parlez donc et soyez bref, » lui dit le comte -

« Le prêtre raconta alors d'une voix altérée qu'étant tout à l'heure au confessionnal, une femme. pâle et tremblante était venue le prier de la suivre immédiatement dans une des chapelles latérales du Gésu, où il était attendu par une personne qui voulait lui faire d'importantes révélations. Et comme il hésitait à suivre cette femme , elle l'avait supplié plus vivement encore , en lui disant qu'il s'agissait d'empêcher un grand crime. Alors Monsignor Morini s'était rendu au lieu désigné , où il avait trouvé un homme de grande taille , enveloppé dans un manteau , qui lui dit à demivoix :

« — La mort du premier ministre a été résolue, les assassins l'attendent à la chambre pour le poignarder; si vous voulez le sauver, courez au Quirinal , où il vient de se rendre; et, s'il en est temps encore, empèchezle d'aller à la chancellerie. »

« — Grâce à Dieu, ajouta Monsignor, je suis arrivé à temps. »

« Le comte réfléchit quelques secondes; puis il s'écria , comme autrefois le duc de Guise :

« — Ils n'oseront point.

« — Ils oseront tout, Monsieur le comte, reprit vivement Monsignor Morini.

« — Eh bien , Monseigneur, je suis prêt à tout , répliqua le ministre ; néanmoins , merci de cette preuve d'intérêt qui me touche vivement. »

« Il le salua du geste et regagna sa voiture.

« Le sous -secrétaire d'État se présenta à lui à la porte du palais.

« — Montez près de moi, si vous n'avez pas peur, lui dit Rossi.

« — Y a-t-il vraiment quelque chose à craindre? demanda M. Righetti en s' asseyant auprès du ministre.

« — Les républicains veulent , dit-on , m'assassiner, répondit tranquillement le comte. Je pourrais à la vérité entrer à la chambre par une porte secrète; mais je veux montrer à tout le monde que je ne les crains point. »

« Les chevaux partirent au grand trot.

« Au bout de queUpies minutes, un coup de sifflet retentit dans les airs , et im homme qui se tenait caché à Tangle de la rue s'élança en courant dans la direction de la chancellerie.

a Le cocher voulut alors arrêter les chevaux; mais le ministre lui donna l'ordre d'avancer toujours, et

bientôt ils arrivèrent sur la place occupée par une compagnie de gardes civiques. Le silence le plus profond régnait dans la cour du palais , où l'on apercevait une soixantaine d'hommes à visages sinistres, enveloppés dans de grands manteaux. Une partie de ces hommes se rangèrent près de la porte dès que la voiture en eut franchi le seuil, de manière à garder le passage. Alors seulement des cris injurieux se firent entendre. Rossi ne parut pas s'en émouvoir; il mit pied à terre, et suivit lentement M. Righetti, qui était descendu le premier. Mais à peine le comte avait -il fait quelques pas dans la cour, qu'un des conspirateurs le frappa légèrement sur T épaule avec une canne. Rossi se retourna, fier et terrible, contre celui qui l'insultait de la sorte , et l'assassin , qui n'attendait que ce moment , s'élança sur le comte et lui enfonça le poignard dans l'artère du cou.

« L'infortuné ministre s'affaissa sur lui-même sans jeter un seul cri. Un instant après il se relève tout inondé de sang, et, soutenu par M. Righetti, il fait quelques pas et retombe sur les premières marches de l'escalier.

« Les assassins se dispersent, on transporte le comte dans une salle voisine. Trois chirurgiens, faisant partie de l'assemblée nationale, se rendent auprès de lui et déclarent la blessure mortelle. LePèreVaure, prévenu par un témoin oculaire de cette scène lugubre , accourt

en toute hâte auprès de son malheureux ami ; mais il était déjà trop tard, le comte avait cessé de vivre.

« Le Père s'approcha du corps étendu sur un canapé , souleva le mouchoir qu'on avait jeté sur le visage crispé par l'agonie, et répandit sur ce cadavre toutes les bénédictions de l'Église.

c( Pendant ce temps, la comtesse était restée dans son palais en proie à de funestes pressentiments. Affaissée dans un grand fauteuil , la tète appuyée entre ses mains, elle comptait avec anxiété les heures et les minutes, lorsque le Père Vaure se présente tout à coup à ses regards.

« — Mon Dieu! qu'est-il donc arrivé? s'écrie- 1 -elle en tressaillant.

« — Calmez-vous , dit le bon Père en faisant effort pour cacher sa douleur et préparer peu à peu cette pauvre femme au malheiu* affreux qui venait de la frapper, on dit que le comte a couru de grands dangers.

« — Où est-il? je veux le rejoindre! r> ditrelle en se levant tout éperdue.

« Et pendant que le Père Vaure s'efforçait de la retenir, les deux jeunes Rossi se précipitent dans la chambre, suffoqués de douleur et de rage.

« — Qu'est devenu notre père? ils l'ont assassiné, n'est-ce pas? » demandent-ils d'une voix entrecoupée par les sanglots.

« Et comme le vénérable prêtre ne répondait que par ses larmes.

« — Il est donc vrai! s'écrient les jeunes gens, vengeance donc!... Mort àSterbini! »

«Et, plus prompts que l'éclair, ils mettent Tépée à la main et se précipitent dans la rue. I^ foule attendrie s'écarte sur leur passage, et les deux frères, p&Ies, les cheveux en désordre, le front couvert de sueur, arrivent de la sorte jusqu'au palais de la chancellerie, où la garde civique se tenait impassible.

« — Qu'avez-vous fait de notre père? s'écrie le plus jeune des deux. Vous étiez là, et vous l'avez laissé assassiner sous vos yeuxt Lâches que vous êtes! vous avez déshonoré votre uniforme , je ne le porterai plus, il me fait horreur!... »

« Et arrachant ses épaulettes, brisant son épée, il en jetait les débris à la troupe muette d'humiUation et de pitié, pendant que son frère s'écriait :

« — Le sang de notre père retombera sur vous , qui n'avez pas osé le défendre! Le poignard qui l'a si lâchement assassiné a tué pour jamais la cause de la jeune ItaUe. )>

« Alors im gentilhomme bolonais, ami de leur famille, qui les avait suivis par dévouement, arriva à son tour sur le théâtre de cette scène déchirante, et, à force de prières et de supplications, il parvint à ramener à leur pauvre mère, livrée au plus affreux

désespoir, les fils bien-aimés poiir lesquels elle redoutait déjà le triste sort de son mari.

ce Cependant Pie IX, insiruit de ce qui s'était passé, répandait des larmes amères sur la fin du courageux ministre qui lui avait été dévoué jusqu'au trépas , et s'écriait d'une voix émue :

« — n est mort en martyr, Dieu recevra son âme! »

« L'assemblée, au contraire, n'apprit qu'avec la plus froide et la plus honteuse indifférence la nouvelle de ce crime, et le président se contenta de dire : a Messieurs , passons à l'ordre du jour. »

« Alors le représentant de la France, saisi d'une généreuse indignation , s'écria : « C'est une infamie! » Et il sortit de la chambre, ainsi que l'ambassadeur d'Espagne.

« Puis , tandis que les honnêtes gens se renfermaient chez eux , tristes et découragés , en prévoyant les excès dont cet assassinat devait être le prélude, les révolutionnaires parcouraient les rues, élevant dans leurs mains l'horrible poignard, glorifiant le meurtre dans des chants sanguinaires, forçant les citoyens à illuminer les fenêtres, et portant en triomphe le principal auteur de ce crime. Bientôt cette troupe de cannibales arrive devant le palais même de la comtesse , et , sans pitié pour une douleur sacrée, ils s'arrêtent sous ses fenêtres et répètent mille fois leurs affreuses clameurs :

« — Vive rilalie républicaine ! . . . Vive Brutus second! . . Bénie soit la main qui a poignardé Rossi! »

tt Alors le duc d'Harcourt, instruit de cette nouvelle lâcheté, vint offrir un aâle à la malheureuse veuve, et le Père Vaure, craignant que les misérables, qui terrifiaient la ville entière , ne voulussent encore assouvir leur fureur sur le cadavre de leur victime , se hâta de faire embaumer le corps de Rossi et de l'ensevelir en secret dans un caveau de l'église Saint- Laurent.

« Peu de temps après , la comtesse et ses deux fils quittaient Rome et Tltalie , et se réfugiaient en France pom» pleurer en liberté le martyr d'une sainte cause. »

L'abbé se tut à ces mots ; et moi , toute pensive et préoccupée du malheur de cette pauvre fenune et de ses nobles fils, si douloureusement frappés dans leur affection la plus chère , je déplorais dans mon cœur le malheur des révolutions, qui engendrent de tels excès.

Ma voiture s'arrêta devant une petite maison délabrée, qui contrastait étrangement avec la façade majestueuse d'un magnifique palais, dont le portique, soutenu par six colonnes de marbre , couvrait de son ombre la chétive demeure. Nous frappâmes à la porte, une jeune femme parut sur le seuil, très-légèrement vêtue d'un jupon blanc fort com*t, noué sur une chemise montante ; sa luxuriante chevelure noire , mal contenue par une épingle-poignard , retombait en partie sur ses épaules. Notre présence lui fit jeter un petit cri de sur-

prise et d'effroi. Elle recula d'abord en arrière pour réparer le désordre de sa toilette; mais, à la vue de l'enfant , ce mouvement de coquetterie féminine céda aussitôt au sentiment maternel, et s' élançant vers lui, elle s'écria tout émue :

« Que lui est-il donc arrivé, mon Dieu?

— Rien de fâcheux, » lui dis-je.

Mais elle, sans me répondre ni m' écouter, saisit le petit garçon dans ses bras, l'examina dans tous les sens pour s'assurer qu'il n'avait aucun mal , et le couvrit de baisers et de larmes.

Je vis bien alors que le cœur des mères est le même dans tous les pays, et j'attendis avec patience que ce premier transport se fût calmé,

a Mais qu'est devenue Catarina? et d'où vient que c'est vous. Madame, qui me ramenez mon fils? »

Je lui racontai alors le danger que le petit garçon avait couru.

« Misérable Catarina! » s'écria la jeune Romaine, dont les yeux étincelèrent ; mais quand elle apprit de ma bouche comment l'abbé avait sauvé son enfant, elle se jeta à ses genoux, et lui saisissant la main malgré lui, elle la baisa avec transport.

« Soyez plus prudente à l'avenir, lui dit l'abbé, et ne confiez plus votre fils à de jeunes étourdies. »

Cette fènmie , tailleuse de son état , nous supplia alors avec tant d'instance d'entrer chez elle, que je

me reposai un instant dans son atelier, dont elle nous fit les honneurs avec grâce, après s'être enveloppée dans un grand châle. Quatre jeunes ouvrières étaient assises autour d'une table, et, à la manière dont elles tiraient l'aiguille, il me sembla qu'elles ne devaient pas faire beaucoup de besogne.

L'abbé Dotti, qui n'a pas voulu que je le reconduisisse à son logement, m'a demandé la permission de se présenter chez moi; je serai bien charmée de le revoir, et je me propose de mettre encore à contribution pour vous et pour moi son érudition et sa complaisance.

Service funèbre à Saint-Louis-des-Français. — Description de Téglise* — Configuration générale de Rome. — Ses dix collines. — Légende de saint Laurent — Aspect de la ville. — Son enceinte.

Rome , 25 juillet.

Encore ime cérémonie touchante dont le récit vous intéressera sans doute. Cette fois, c'est à Saint -Louisdes - Français que le général en chef et son état- major étaient venus pour assister à un service funèbre , célébré en Fhonneur des soldats morts pendant le siège. Cette église, bâtie en 1589 par le roi de France, nous ap-

partient toujours ; elle est desservie par douze prêtres de notre nation j qui se distinguent par leur zèle et leur savoir, et dont le supérieur, M. Vàhhé Level , est im homme d'un mérite éminent. I^ lieu ne pouvait être mieux choisi pour ce dernier honunage rendu à la mémoire de nos braves.

Dès huit heures du matin, des détachements de toutes les armes du corps expéditionnaire étaient rangés en ordre dans Téglise nationale. Un superbe catafalque, orné de drapeaux tricolores , avait été élevé au miheu de la nef principale , et plusieurs soldats décorés étaient en faction autour du monument funéraire. Tous les officiers de Parmée française et les membres du corps diplomatique ont pris place des deux côtés, et la messe en musique a été célébrée dans un religieux silence. J'ai prié avec larmes pour ces pauvres jeunes hommes moissonnés à la fleur de Tàge ; jugez par là des sentiments qui devaient animer les mihtaires réunis dans cette enceinte, au souvenir si récent encore de leurs compagnons, de leurs frères d'armes tombés à côté d'eux pour soutenir la cause conunune.

Dormez en paix, braves soldats! le Dieu de toute bonté pourrait -il manquer de miséricorde envers ceux qui moururent dans l'accomplissement d'un saint devoir!

Lorsque la cérémonie fut achevée et que la foule fut sortie, je visitai l'église Saint- I^uis, digne de

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