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la rive droite du Tibre, réunis par la rue Lungara. Les trois grandes artères que j'ai décrites à la gauche du fleuve sont entrecoupées par beaucoup d'autres ; on rencontre en cheminant des places, de nombreux palais, d'innombrables églises, des colonnes, douze obélisques, des monuments de toute espèce, des fontaines magnifiques d*où jaillissent en abondance des eaux d'une admirable limpidité; puis aussi beaucoup de petites rues sales, étroites, inégales, tortueuses; de pauvres maisons, des boutiques mesquines, très -inférieures en tout point à celles de nos grandes villes de France; vivifiez tout cela par ime population de 180,000 âmes, des cardinaux, des Monsignor, des prêtres, des moines, des religieuses, de nobles seigneurs, des dames élégantes, beaucoup de domestiques en livrée, une grande quantité de pauvres et de mendiants; dans l'hiver trente à quarante mille étrangers , Russes , Anglais, Polonais; tout ce que l'aristocratie de chaque nation renferme de touristes distingués, de savants, d'antiquaires, d'artistes et d'amateurs de beaux -arts; souvent aussi de riches malades qui viennent chercher sous ce doux climat un soulagement à leurs souffrances, ou des fidèles qui, comme les anciens pèlerins, viennent nourrir et ranimer leur dévotion au tombeau des martyrs, et dans ce moment une garnison de vingt à vingt -cinq mille Français : vous aurez alors quelque idée de cette ville étrange, qui ne ressemble à aucune
autre 7 et que j'aimQ déjà cependant comme une seconde patrie, comme une mère conunune à tous les chrétiens.
Récit de rentrée des Français à Rome. — Scène lugubre de Tassassinat d*on prêtre français. — Mesures de sûreté.
Rome , S7 juillet.
Une indisposition qui n'aura pas de suite, j'espère, me retient chez moi depuis deux jours; j'étais trop impatiente de visiter les belles églises , les magnifiques monuments que je n'ai fait encore qu'apercevoir ; Dieu a voulu sans doute m'apprendre à modérer mes désirs. Ma fidèle Thécla n'a pas quitté le chevet de mon lit, et mon frère , dont la blessure est presque entièrement cicatrisée, passe auprès de moi la plus grande partie de son temps. Il m'a raconté la reddition de la place sans condition, et l'entrée à Rome de Tarmée française, accueillie avec enthousiasme dans le faubourg du Transtévère , le quartier le plus pauvre et celui qui a le plus soufiert pendant le siège. Sur la place Colonna, au contraire , au cœur de la ville habitée , quelques cris
se firent entendre; la contenance ferme des of&ciers français suffit pour intimider ces fiers républicains; on fit quelques arrestations, et les mutins se dispersèrent.
Ce ne sont point là les dangers qui menacent maintenant nos guerriers; ils n'ont rien à craindre des émeutes populaires ni des combats à force ouverte ; mais les attaques nocturnes , le stylet qui se cache sous les vêtements , l'assassin qui dans l'ombre guette sa victime et s'élance sur sa proie lorsqu'il l'aperçoit sans défense; la trahison, en un mot, voilà l'ennemi contre lequel ils doivent se tenir en garde. Déjà un prêtre de notre nation a payé de sa vie une simple complaisance envers un de ses compatriotes ; c'était le jour même de l'entrée de l'armée française. Un grand nombre de soldats et d'officiers furent obligés de coucher à la belle étoile; mais quelques-uns reçurent dès lors des billets de logement. Un jeune sous -lieutenant tenait le sien à la main , ne sachant comment trouver la maison qui lui était assignée dans un quartier éloigné.
c< Je vous y conduirai, Monsieur, » dit avec bienveillance un digne ecclésiastique, témoin de son embarras.
L'officier accepte avec empressement , et tous les deux se mettent en route en s' entretenant des événements de la campagne.
« Que Dieu vous bénisse et vous protège, jeune homme , disait l'ecclésiastique à son compagnon ; qu'il
VOUS rende au centuple le bien que vous avez fait à ce pauvre peuple en le délivrant du joug tyrahnique des triumvirs et des étrangers qu'ils avaient à leur solde ! Tout ce que la ville renferme d'hommes honnêtes, de cœurs vraiment romains, et c'est la grande partie de la population , formait des vœux ardents pour le succès de vos armes.
• — Monâeur l'abbé, répondit naïvement le jeutie officier, si le peuple honnête est aussi nombreux que vous le dites, d'où vient qu'il se contentait de former des vœux, au lieu de nous aider par un coup de main hardi ou même par une simple démonstration en notre faveur ?
— Hélas! reprit le prêtre avec un profond soupir, c'est que la vertu principale des Romains est la prudence, mais une prudence qui tient beaucoup de la faiblesse. Ici l'on craint la souffrance et la mort, on craint de se compromettre , et , pour éviter ce malheur, on se tait et l'on se cache. »
Le sous -lieutenant fit un geste de mépris.
t< Les anciens maîtres du moride sont bien dégénérés,
dit-il.
— Pas autant que vous le croyez peut-être , répondit r«cclésiastique , et j'aurais là -dessus beaucoup de choses à vous dire ; mais ce n'est ni le lieu , ni le moment. »
Comme il parlait de la sorte , un jeune garçon s'ap-
procha de lui, prit s2i main qu'il baisa avec respect, et lui dit rapidement à voix basse :
« Mon père, prenez garde, vous êtes suivi et observé. »
Et il disparut aussitôt.
Le prêtre se retourna vivement, et il aperçut trois
étrangers de mauvaise mine , marchant à vingt pas de distance.
Il n'y a maintenant rien à craindre pour l'officier, pensa - 1 - il , tout préoccupé de son jeune compagnon ; car il a un sabre à son côté, et ces hommes n'oseraient l'attaquer en plein jour.
Il enfila cependant une rue transversale , et hâta le pas tant qu'il put; mais les étrangers le suivirent, en conservant toujours la même distance.
« Mon ami, dit-il alors à l'officier d'une voix émue et affectueuse, vous allez demeurer dans un quartier bien solitaire; soyez prudent, ne sortez point seul et sans armes une fois la nuit venue , et surtout ne vous laissez pas approcher de trop près.
— Je suis Français, moi; je n'ai pas peur, répondit fièrement l'officier.
— Je le sais, dit l'ecclésiastique avec douceur, et c'est précisément pour cela que je vous donne ce conseil; croyez-en un compatriote plus âgé et plus expérimenté que vous; je suis ici depuis longtemps, je connais les mœurs du pays; il faut y mettre en pra-
tique notre vieux proverbe : Méfiance est mère de sûreté. Il existe à Rome beaucoup d'excellentes gens, mais il y a aussi de grands scélérats. Que Dieu bénisse les uns et convertisse les autres!... Voici le logement qui vous est assigné ; j'espère que vous vous y trouverez bien; c'est une bonne maison. »
Il appela lui-même le maestro di casa (25) , lui recommanda l'officier français, et se disposa à rentrer chez lui ; mais en sortant de la maison il vit de nouveau les trois inconnus debout , appuyés contre un mur et chuchotant entre eux. Le prêtre n'était pas poltron de sa nature , vingt fois même il avait bravé la mort pour administrer les sacrements à de pauvres chrétiens atteints de maladies épidémiques, et dernièrement encore il avait enlevé , au milieu des balles ennemies, les soldats blessés sur le champ de bataille; cependant il frémit malgré lui en voyant ces trois hommes à visage sinistre qui le poursuivaient de regards menaçants. Il lui paraissait doux de vivre , maintenant que des jours meilleurs brillaient pour la ville
sainte et qu'ils étaient dus à la bravoure de ses compatriotes.
La rue était presque déserte ; deux jeunes filles sor^ tirent d'une maison voisine ; le prêtre marcha près d'elles, et les trois inconnus le suivirent. Le Français voulut alors hâter le pas , et il eut bientôt dépassé les jeunes filles; mais ceux qui le poursuivaient si obsti-
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nément allaient plus vite encore, et gagnaient peu à peu du terrain sur lui. Déjà ils n'étaient plus qu'à une très-petite distance , et le prêtre entendait non-seulement le bruit de leur marche précipitée, mais celui de leiir respiration; un malaise indéfinissable s'était emparé de son esprit, ses jambes se dérobaient sous lui. Une petite boutique entr'ouverte lui apparut alors comme le port désiré au pilote battu par la tempête , comme un lieu d'asile au malheiu'eux condamné ; il s'y précipita aussitôt, et la marchande, comprenant qu'il était poursuivi, ferma vivement sa porte, lui offrit un siège, se fit raconter son aventure , et l'invita à demeurer chez elle tout le temps nécessaire pour fatiguer et dépister ses persécuteurs.
Comme dans toutes les boutiques de Rome, une petite lampe brûlait devant une image de la sainte Vierge , et pendant que la jeune femme prodiguait ses soins maternels à un enfant qu'elle nourrissait, le prêtre sortit son bréviaire de sa poche et se mit à réciter son office. Sans doute la prière lui rendit le calme, et peut-être même la mère de Dieu , aux pieds de laquelle il s* était agenouillé dévotement, remplit-elle son âme d'une force surnaturelle en lui donnant comme un avant-goùt des joies célestes; car au bout d'un quart d'heure il se releva paisible et somiant, remercia la marchande et se disposa à sortir ; mais Marietta s'opposa vivement à ce projet.
« Laissez-moi voir si ces mauvais drôles sont enfin partis, » dit la jemie femme.
Elle monta dans sa chambre, ouvrit une très-petite fenêtre grillée, et aperçut à travers cette lucarne les trois inconnus assis à terre vis-à-vis de la maison.
« Dussiez-vous passer la nuit ici , dit-elle en descendant tout effrayée , vous ne pouvez pas sortir tant que ces hommes seront là. Dieu fasse que mon mari revienne bientôt ! il a assez de courage pour aller chercher main-forte.
— Je dois, si je le puis, leur épargner ce crime, » dit le prêtre en se remettant en prière.
De temps en temps Marietta remontait pour voir si son mari ne revenait point , ou si les étrangers avaient enfin disparu ; mais toujours elle les voyait dardant sur la maison de farouches regards, connue des loups enragés qui guettent leur proie, et toujours la rue était déserte. Marietta avait peur, et son enfant s' étant endormi sur son sein, elle le coucha dans le berceau, s'agenouilla auprès du prêtre et pria conmie lui.
Après deux heures d'attente , la jeune femme remonta dans sa chambre et en redescendit joyeuse , les étrangers avaient disparu.
— Ils n'y sont plus, mon père, dit-elle, vous êtes libre; mais je vous conseille d'attendre le retour de mon mari. »
I^ prêtre la remercia avec effusion.
« Je dois être à l'église à huit heures, dit -il en regardant sa montre , je ne puis plus tarder que quelques minutes. »
Il récita alors les prières des agonisants ; puis il offrit à Marietta une petite médaille de la sainte Vierge , bénit son enfant endormi en imposant les mains sur sa tète , ouvrit lui-même la porte et sortit de cette maison hospitalière.
La jeune fenune avait repris son poste d'observation ; le prêtre marchait les yeux levés vers le ciel sans regarder autour de lui. A peine eut-il fait quelques pas, que trois honunes s'élancèrent d'un étroit corridor où ils se tenaient cachés, et tombèrent à coups de poignard et de stylet sur cette proie longtemps attendue. Marietta jeta des cris perçants , mais l'ecclésiastique ne proféra pas une seule plainte ; les noms sacrés de Jésus et de Marie et le mot de pardon s'échappèrent seuls de ses lèvres mourantes, et il tomba percé de plusieurs coups. Alors Tun des assassins se pencha vers la victime, lui fendit le ventre avec son poignard, et, enfonçant les mains dans cette affreuse plaie, arracha les entrailles palpitantes qu'il étala devant ses complices, hideux trophée de cette atroce victoire !
Les cris de Marietta avaient été entendus de quelques personnes ; deux ou trois femmes ouvrirent leur fenêtre et la refermèrent aussitôt, saisies de crainte et d'horreur; quant aux honunes qui étaient acxîourus, ils s'enfuirent
aussi vite que les assassins , craignant presque également d'être arrêtés comme complices ou d'être interrogés comme témoins. Un enfant seul reconnut distinctement le principal auteur du crime , qui est en ce moment entre les mains de la justice.
Quelques militaires français sont tombés aussi sous le poignard des traîtres; mais le général de Rostolan, nommé gouverneur de Rome, vient de prendre des mesures vigoureuses qui doivent assurer la tranquillité publique. Quant à nos soldats, ils sont admirables de modération et de discipline ; ces hommes qui viennent d'éprouver une longue résistance , qui ont supporté courageusement tant de fatigues et de périls , se montrent si cléments, si débonnaires pour les vaincus, qu'on les croirait au milieu de compatriotes et d'amis. C'est bien le cas de leur appliquer cette belle devise qui est si fort de votre goût : lions pendant le combat, agneaux après la victoire.
Du rétablissement solennel de rautorité temporelle du pape. — Illumination de la coupole de Saint-Pierre.
Rome , 28 joUlet.
Mon frère, toujours bon et attentif pour la pauvre malade , continue à me distraire par ses récits intéressants. Il vient de me faire une pompeuse description d'une cérémonie dont le souvenir marquera sans doute dans l'histoire de Rome chrétienne ; je veux parler du rétablissement solennel de l'autorité temporelle du saintpère , que j'avais vu fêter plus simplement, mais d'aussi bon cœur, à Cività-Vecchia.
C'est le 16 juillet, à trois heures de l'après-midi, que les bannières blanches et jaunes aux clefs symboliques des successeurs du prince des apôtres ont été arborées sur le château Saint- Ange, et saluées d'une triple salve de cent coups de canon. En même temps toutes nos troupes s'étaient mises en marche, des divers quartiers qu'elles occupent, pour se rendre sur la place Saint-Pierre, la plus belle du monde peut-être. Trois régiments , alignés perpendiculairement aux portes
tif. Vous voyez bien, chère amie, que, grâce au docteur Bérard, médecin français dont j'apprécie infiniment l'expérience et le savoir (27), me voilà déjà très au fait du genre de vie le plus propre à me conserver en santé. J'ajouterai encore , pour vous rassurer de plus en plus , que depuis quelques années les fièvres ont considérablement diminué à Rome par l'effet de plusieurs mesures sanitaires prises par Fadministration papale, comme Téloignement des abattoirs du centre de la ville, l'inhumation extra mur os, les constructions sur le bord du Tibre et le pavage des rues.
Maintenant, laissez-moi vous raconter ma visite à une dame française arrivée depuis peu de jours, et que mon frère connaît depuis longtemps. Il me semble, ma chère Céline , que je vous entends vous récrier sur ma conversion subite, et me demander conunent j'ai pu vaincre tout à coup cette sauvagerie maussade, qui m'a valu de votre part tant d'aimables et douces remontrances? Que vous dirai-je, ma chérie? Dieu m'a fait la grâce de me résigner entièrement à mon sort , et il a voulu que ce voyage, que je n'avais entrepris que pour être utile à mon frère , fût le remède d'une mélancolie que tous les efforts de ma raison n'avaient pu surmonter jusqu'à présent. Peut-être un jour me sera-t-il permis de vous confier le secret qui pèse sur mon existence ; vous comprendrez alors ma tristesse et mes larmes , et vous admirerez aussi la bonté du Seigneur, qui a soutenu ma
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faiblesse et fait tourner au profit de mon âme les déchirements de mon pauvre cœur.
Mais me voici bien loin de M"* D***, et du palais de la Consulta, où je l'ai trouvée installée. Ce palais, élevé par Clément XJI sur les dessins du chevalier Fuga , est, pour ainsi dire, une dépendance de celui du Quirinal. Sa majestueuse façade domine la place de Monte- Cavallo et les statues colossales qui l'ont fait nommer ainsi. Ces deux groupes, attribués à Phidias et à Praxitèle, représentent des hommes domptant des chevaux du regard, et passent pour des chefs-d'œuvre de la sculpture grecque. Ils sont placés des deux côtés d'un obélisque trouvé près du mausolée d'Auguste , et ils servent d'ornement à la magnifique fontaine, dont les eaux jaillissantes retombent avec fracas dans un vaste, bassin de granit oriental.
Le palais de la Consulta était habité naguère par Leurs Éminences les cardinaux Lambruschini et Ferreti. Le premier, vieillard vénérable, d'un esprit supérieur et d'une grande fermeté de caractère, était surtout odieux aux républicains à cause même de ces qualités. Le 1 6 novembre , les mêmes hommes qui assiégèrent Pie IX dans le Quirinal , en le menaçant de la mort (28) , se précipitèrent comme des furieux dans l'appartement du cardinal Lambruschini, qu'ils voulaient massacrer. Ils le cherchèrent dans tout le palais, et leur rage s'augmentant de Pinutilité de leurs recherches, ils
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déchirèrent son portrait à coups de sabre , dévastèrent son logement et percèrent son lit de coups de poignard. Pendant ce temps le cardinal, réfugié dans les écuries du palais, échappait à la mort, grâce au secours d'im dragon romain qui, par pitié ou par reconnaissance peut-être, favorisa l'évasion du noble vieillard.
Le secrétariat des brefe se trouve encore à l'entre-sol de la Sacra-Consulta , tandis que les dragons français occupent le rez - de - chaussée , et l'état - major général le premier étage. Nous traversâmes des vestibules remplis de plantons de toutes armes, dont quelques-uns jouaient à la drogue , tandis que les autres dormaient sur la terre nue , enveloppés dans leurs couvertures. Après avoir parcouru plusieurs pièces presque aussi grandes et aussi hautes que l'église de votre village, nous arrivâmes jusqu'à M™® D*", qui se trouve comme perdue dans cet inunense logement. Je fus reçue dans un salon, qui a servi de salle de conseil aux triumvirs pendant la république; leur table -ministre occupait encore le milieu de la pièce. C'est là que le capitaine Poulie, envoyé en parlementaire pendant le siège par le général en chef, fut délivré du bandeau qu'on lui avait mis sur les yeux pour lui faire traverser la ville. M"*« D*", pour laquelle j'ai éprouvé tout de suite une vive sympathie, m'a montré en détail toutes les parties de son logement ; nous avons admiré ensemble les murs et les plafonds couverts de fines peintures , les lambris richement dorés ; le carre-
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lage seul , quand il n'est pas en marbre ou en mosaïque , n'est pas à Rome digne du luxe des appartements.
Nous étions au premier étage ; mais il nous avait fallu monter soixante - cinq marches pour y arriver. Nous en montâmes plus encore par un escalier en spirale avant de parvenir à la terrasse. De cette plate -forme, longue de deux cents pieds environ, la vue s'étend sur Rome entière. L'antique capitale du monde nous apparut dans toute sa magnificence : c'était à gauche Sainte - Marie - Majeure, Saint-Jean-de-Latran, Sainte-Croix-de- Jérusalem , les ruines du Colysée , le plus beau monument des temps anciens ; sur le Palatin , au milieu des débris du palais des Césars , une maison de plaisance , élevant dans les airs ses kiosques modernes , comme un enfant porté sur les bras d'un vieillard ; puis ce fameux Capitole, où Cynéas avait cru voir une assemblée de rois, aujourd'hui le séjour des arts; au loin, la campagne de Rome, les jardins et les ruines toutes récentes de la villa Corsini, percée à jour par les boulets républicains; plus près, la colonne Trajane et la tour de Néron , la colonne Antonina et le Quirinal , veuf encore de son hôte auguste ; en face , les mille clochers des églises, les obélisques aigus, les aiguilles élancées, le château Saint- Ange, le Vatican, et par -dessus tous ces édifices, comme un roi élevé sur son trône et dominant tous ses sujets, le dôme de Saint -Pierre surmonté de la croix de Jésus -Christ.
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Cette croix radieuse resplendissait d*un vif éclat dans cette atmosphère d'une admirable transparence , que le siileU, alors sur son déclin <» diaprait à l'horizon d'une teinte de pourpre et d'or,
« Voulez-Tous voir aussi mes petits appartements? me dit M"* D***; c'est un voyage de découverte que je vous propose, car je n'ai pas encore eu le temps de les visiter en détail. »
Je m'arrachai alors à regret au féerique panorama, dont je n ai pu vous décrire que les parties les plus saillantes, et je suivis mon aimable conductrice.
Nous parcourûmes ensemble plusieurs pièces insignifiantes ; puis nous descendîmes par un escalier dérobé à une espèce d'entre-sol , dont les domestiques s'étaient emparés. Là se trouvait une grande quantité de proclamations pompeuses , écrites en italien, dans un style virulent et peu correct; c'étaient les bulletins de la république romaine. Comme nous parcourions quelques-uns de ces écrits incendiaires, un enfant qui nous suivait ouvrit une petite porte basse que nous n'avions point encore aperçue, et jeta im cri de surprise ; nous accourûmes ausdtôt ; le cabinet qu'il venait de découvrir était rempli de poudre et de cartouches. « Voilà un fort dangereux voisinage , me dit M"* D***; et je vais prier le commandant de l'artillerie française de m'en débarrasser. »
Quelle était la pensée de ceux qui avaient amoncelé
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dans ce cahinet ces munitions de guerre? voulaient -ils se défendre à outrance, ou avaient -ils le dessein d'ensevelir l'armée française souis les principaux édifices de Rome (29) ? nous ne pouvions le savoir ; mais nos recherches n'en devinrent que plus actives, et elles ne furent point sans succès. Nous trouvâmes encore, dans d'énormes cruches en fer-blanc , \me assez grande 'quantité de poudre à canon ; et lorsque nous croyions avoir tout visité, nous découvrîmes une espèce de petit caveau, fermé à triple serrure, dont on chercha inutilement les clefs. Vous l'avouerai-je , ma chère, une vive curiosité s'empara de nous tous à la vue de ce caveau mystérieux, si soigneusement scellé; nous nous per^ dîmes en conjectures, et, pour satisfaire notre impatience, M""* D*** envoya chercher le maestro di casa dans les combles du palais, habités en entier par la famigUa{^(S) des cardinaux. Le vieux majordome arriva bientôt, suivi d'un agent de la municipalité. A la vue des trois serrures qui paraissaient encore intactes, il poussa une exclamation joyeuse.
u Dieu soit loué! dit- il, le caveau n'a pas été ouvert par les gens de Mazzini.
— Et que contient - il donc de si précieux ? lui demandâmes - nous aussitôt.
— Le linge et les meubles de Son Éminence Illustrissime le cardinal Lambruschini , » répondit -il en italien.
Son compagnon leva les épaules.
« Cest bien antre chose vraiment, nous dit- il en français, pour nYtre pas compris du maestro di casa.
— Et quoi donc , s'il vous plaît , Monsieur !
— Des papiers de la plus haute importance, si j'en crois certains bruits qui sont parvenus jusqu'à moi:* et probablement aussi les bijoux , les vases sacrés, les croix d'or et d^argent de la chapelle du cardinal , et peut - être quelque chose de plus extraordinaire. Quoi qu'il en soit, ce caveau ne doit être ouvert qu'en présence des officiers municipaux.
— Prévenez - les donc , et qu'ils viennent au plus vite, lui dit M** D*".
— Ils viendront dès demain, répondit l'agent subalterne. Antonio, savez -vous où sont les defs?
— Non, par le ciel, je ne les ai jamais eues, et j'ignore où elles peuvent être, répondit le maestro di casa avec empressement.
— Alors nous amènerons aussi un serrurier, » dit l'autre personnage.
Et ils se retirèrent en s'inclinant profondément.
M"* D*** se propose d'assister à l'ouverture du caveau mystérieux, et elle m'a promis de me faire la description de tout ce qu'il contiendra de remarquable. Je ne manquerai pas de vous en faire part.
Le Quîrinal. — L'hôpital de la princesse Belgiojoso. — Souvenirs du pape Pie VIL — Son enlèvement. — Un mot de Pie IX. — Parallèle.
Rome, 81 juillet.
J'ai VU Saint - Pierre , et j'ai été éblouie de tant de grandeur et de magnificence; mais je veux y retourner bien souvent encore avant d'entreprendre de vous décrire ce prodigieux chef-d'œuvre de l'architecture moderne. Je vais chercher à vous dédommager de ce retard, ma Céline, par le récit de ma visite au Quirinal, où l'on fait des dispositions pour recevoir le saint- père, dont le retour est désiré avec une égale impatience par les Français et par les Romains.
Le palais du Quirinal , que Pie IX a toujours habité depuis son avènement au trône, fut bâti par le pape Paul m pour servir de résidence aux souverains pontifes pendant la saison des fièvres, qui sévissent avec force dans le quartier du Vatican. Grégoire XIII, Sixte-Quint, Clément XII, Pie Vil l'agrandirent et Tembellirent successivement. La façade n'a rien de remarquable que
la tribune d'où le pape donne sa bénédiction. Nous trouvâmes les vastes appartements du premier étage encombrés de lits de camp, autour desquels je remarquai im certain nombre de femmes et de jeimes filles qui riaient et plaisantaient avec les convalescents; c'étaient les infirmières enrégimentées par la princesse Belgiojoso , directrice de cet hôpital improvisé.
L'espoir d'une célébrité quelconque avait sans doute attiré à Rome cette grande dame milanaise , dont les journaux nous avaient déjà appris le nom à l'occasion d'un vol commis à Paris, au préjudice de Bou-Maza (31). Elle était venue au camp français pendant la trêve, pour prier, dit-on , le général Oudinot de lever le siège ; une réception froidement polie, et le sobriquet de bel oiseau que les soldats lui donnèrent, furent les seuls fruits qu'elle retira de sa négociation. La princesse avait eu l'idée d'organiser à Rome un corps d'amazones dont elle aurait été le colonel; mais il est difficile que les femmes aient de la bravoure dans im pays où beaucoup d'hommes ne s'en piquent guère. M"»' Belgiojoso en fut pour ses frais d'imagination; ses guerrières n'entrèrent point en lice , ou du moins leurs exploits ne sont point arrivés jusqu'à nous. La princesse se rabattit alors sur la charge plus modeste de directrice d'une ambulance qu'elle installa dans le palais même du saint-père. Ses coadjutrices ayant été sans doute levées à la hâte , . la plupart , de l'aveu de témoins oculaires et de la prin-
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cesse elle-même, se trouvèrent fort au-dessous de ce rôle sublime de Sœur de Charité , pour lequel la pureté de range doit s'allier aux plus doux instincts de la femme , et dont le catholicisme seul offre à Ptmivers l'admirable spectacle. Les malades , livrés à des mains indignes , moururent souvent délaissés et privés de tout secours religieux; et les convalescents se rétablissaient avec peine , exposés aux séductions de ces créatures sans pudeur; car la philanthropie, cette vertu mondaine, belle encore du reflet de la charité dont elle est une pâle image, peut verser Taumône à pleines mains, et rester impuissante à produire les constants sacrifices , les dévouements désintéressés dont la céleste charité nous offre tant d'exemples.
Après l'ambulance nous visitâmes les appartements particuliers du saint-père , qui 50nt très-simples , et la chapelle, ornée de fresques et de tableaux remai^ quables. Nous parcourûmes ensuite la grande galerie du Conclave, longue d'un tiers de lieue. C'est le vestibule conunun des cellules des cardinaux lorsqu'ils se réunissent au Quirinal pour nommer un nouveau pape. Chacmi d'eux occupe alors im petit appartement composé de quatre pièces, qui n'a de sortie que sur celte galerie immense , où ils peuvent se promener. Les cardinaux restent ainsi enfermés, sans conununication extérieure, tout le temps nécessaire à l'élection ; il n'est pas rare que cette réclusion dure plusieurs mois.
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Nous descendîmes ensuite dans les vastes jardins, décorés de statues et de fontaines ; nous y vîmes une grotte embellie de rocaUles et de bas -reliefs, où le murmure des eaux se mêle aux sons harmonieux d'un orgue qu'elles font mouvoir; puis le casino, petite maison ornée de très-belles peintures , où le pape donne quelquefois audience aux dames , qu'il ne reçoit jamais dans l'intérieur du palais; enfin, une fontaine de porphyre, qui termine agréablement une longue et belle allée. Le soleil ardent du midi brillait au-dessus de nos têtes ; mais le feuillage touffu des lauriers et des grands buis formait des bosquets et des berceaux impénétrables à ses rayons; les eaux limpides répandaient partout une agréable fraîcheur, mille fleurs odorantes embaumaient Pair de leur parfum.
Je m'assis sur un banc de gazon, et, seule avec Thécla, je m'abandonnai aux réflexions et aux souvenirs que cette résidence réveillait en foule dans mon esprit. Les vertus des souverains pontifes, qui avaient habité ce palais, me revenaient en mémoire, et leurs ombres, évoquées par mon imagination, m'apparaissaient dans leur majestueuse simplicité. Je voyais l'auguste Pie VU se promenant triste et pensif, mais chrétiennement résigné , dans les jardins de ce palais où il était retenu prisonnier, réfléchissant aux moyens de concilier ses devoirs et sa dignité de prince temporel avec sa bonté naturelle. Que de perplexités,
que de souffrances ont dû déchirer ce cœur pieux et tendre !
Ce fut le 2 février 1808 que Napoléon, qui s'emparait des provinces d'Urbin et d'Ancône pour les réunir au royaume d'Italie , fit entrer ses soldats à Rome, déclarant « que la donation de Charlemagne ayant été faite au profit de la chrétienté, et non à Tavanfage des ennemis de notre sainte religion , le souverain pontife venait d'y perdre tous ses droits par la protection qu'il avait accordée aux Anglais, en recevant leurs bâtiments dans les ports des Ëtats romains. » Le général MioUis, commandant en chef des troupes françaises, débute par faire arrêter plusieurs gardes nobles; il expulse de la ville les personnages influents, il place des sentinelles à toutes les issues du palais; l'intention d'enlever le saint-père n'est déjà plus douteuse, et elle sera exécutée. Que peuvent la faible garde suisse , le dévouement du cardinal Pacca et de quelques serviteurs, contre la volonté de fer du plus puissant monarque de l'Europe?
Les partisans du pontife conçurent alors un projet d'évasion qui l'aurait conduit à se livrer à ime frégate anglaise (32) louvoyant devant Fiumicino; mais Pie VU résista aux sollicitations de ses amis.
« Je ne quitterai le saintrsiége, disait-il avec une douce fermeté, que lorsque la force m'en arrachera. »
Quelques seigneurs romains voulurent ensuite orga-
niserune insurrection contre les Français, qui s'étaient emparés de la ville au mépris du droit des gens ; mais Pie VII s'opposa plus fortement encore à ce nouveau projet. Son cœur paternel répugnait à l'idée de faire verser le sang de ses enfants en Jésus-Christ. Et quand , le 10 juin, il eut la douleur de voir disparaître du château Saint-Ange les armes pontificales, remplacées par le drapeau tricolore , qui fut salué aussitôt d'une salve de coups de canon, il se contenta de lever les yeux au ciel et de s'écrier comme son divin Maître : « Tout est consommé. »
Cependant un reste de pudeur empêchait les Français d'enlever le pape à force ouverte: ils craignaient d'ailleurs l'insurrection du peuple, et voulaient choisir rheure du sommeil. Mais les Romains se couchent fort tard pendant l'été; ce fiit donc à trois heures du matin qu'un corps d'infanterie s'avança silencieusement vers le O^irinal, tandis que plusieurs piquets de cavalerie occupaient les rues qui y aboutissent. De longues échelles furent appliquées le long des murailles du côté de la via Porta Pia; quelques traîtres romains brisèrent les fenêtres, entrèrent dans la cour et ouvrirent la porte aux soldats, qui pénétrèrent dans l'intérieur du palais.
Le pape , réveillé en sursaut , s'habilla promptement , et se rendit, revêtu du camail et de l'étole, dans la salle d'audience, où se réunirent aussitôt les cardi-
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uaux Pacca et Despuig et quelques prélats habitant le palais. Les assaillants abattaient les portes à coups de hache; le saint-père donna Tordre d'ouvrir celle de Tappartement où il se trouvait, et le général Radet, pâle et défait, se présenta accompagné de quelques officiers de gendarmerie. Le pape s'avança alors avec une douce majesté jusqu'au milieu de cette même salle du conseil maintenant encombrée de malades, et Radet, tout tremblant, dit d'une voix à peine intelligible :
« Saint-père , le devoir que je viens remplir auprès de vous m'est cent fois plus pénible que d'affronter la mort sur les champs de bataille, mais j'ai fait serment de fidélité et d'obéissance à mon empereur; je dois donc exécuter ses ordres, et vous intimer de renoncer à la souveraineté temporelle de Rome et des États romains ; et si Votre Sainteté refusait de se sotunettre , je dois la conduire au général MioUis , qui lui indiquerait le lieu de sa destination.
— Si, à cause de votre serment de fidélité à l'empereur, répondit le pape avec douceur et dignité , vous avez cru devoir exécuter de tels ordres , jugez de quelle manière nous devons, nous, soutenir les droits du saint-«iége , auquel nous sonunes liés par tant de serments. Nous ne pouvons ni céder, ni abandonner le domaine temporel qui appartient à l'Eglise, et dont nous ne sommes que l'administrateur; l'empereur pourra
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nous mettre en pièces, mais il n'obtiendra jamais cela de nous. »
Le pape se disposa alors à suivre le général, et comme il arrangeait lui-même quelques objets dans sa chambre , Radet lui dit :
« Que Votre Sainteté ne craigne pas , on ne touchera à rien.
— Qui ne tient point à sa propre vie, tient bien moins encore aux autres choses de ce monde, » répondit le saint -père.
Il descendit paisiblement Tescalier au milieu des gendarmes, et, suivi du cardinal Pacca, il traversa la grande cour, occupée par les soldats français.
Arrivé sur la place de Monte - Cavallo , Pie Vil s'arrêta un instant pour bénir la ville de Rome; puis il entra dans la voiture, qu'im gendarme ferma à clef; et le général Radet, montant sur le siège, donna le signal du départ (33).
Hélas ! ne voudriez - vous pas comme moi , ma chère Céline, pouvoir effacer cette page de Thistoire du grand empereur? Et cependant j'ai cru vous faire plaisir en vous donnant ces détails , que vous ne connaissiez peut-être pas, et qui me revenaient souvent à Pesprit sur le théâtre même de ces scènes déplorables. Personne n'ignore d'ailleurs de quels témoignages de vénération et d'amour, de quelles marques de sympathie et de respect le saint-père captif fut constam-
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ment entouré pendant son séjour dans notre patrie. Oui , les Français, comme beaucoup d'autres peuples, ont eu leurs moments d'égarement et de folie; mais ils n'en resteront pas moins, je Tespère, les dignes descendants des anciens preux , les fils soumis de la sainte Église catholique; et dans le moment où j'écris ces lignes, nos troupes ne viennent^lles point de braver avec joie les fatigues et les périls pour protéger contre des sujets ingrats et rebelles l'autorité d'un successeur de œ même pontife que Napoléon avait dépouillé de ses Ëtats; et cela, sous le gouvernement d'un autre Napoléon, qu'ime révolution imprévue vient de tirer de l'exil ?
Mon Dieu ! qui peut sonder les desseins de votre Providence , et deviner les instruments que vous mettez en œuvre pour récompenser ou punir, pour édifier ou détruire ?
Ah! combien de fois le souvenir de son auguste devancier n'a -t- il pas dû occuper le cœur et l'esprit de Pie IX, dans ce séjour où lui-même eut si longtemps à souffrir, où les ovations dont il paraissait l'objet n'étaient qu'un piège adroit tendu par ses hypocrites ennemis pour tromper Rome et l'univers sur leurs véritables intentions ! Ce saint pontife, dans sa paternelle bonté , avait voulu diriger lui-môme une révolution devenue imminente; elle l'entraîna dans le précipice en se communiquant à une grande
partie de l'Europe. Chacune des concessions si généreusement octroyées était ime anne dangereuse que les ingrats anmisliés de Pie IX tournaient contre lui; la position du saint -père était celle de notre Louis XVI en 1792; et quand la populace effrénée, qui massacrait les prêtres et pillait les vases sacrés, s'avançait sur la place du Quirinal, faisant retentir les airs de ces cris autrefois si doux à l'oreille du pontife : « Viva Pia nono ! » c'était conune un martyr qui marche au supplice, comme une victime expiatoire, s' offrant elle-même en sacrifice, que le saintpère se présentait sur le balcon pour bénir cette foule égarée.
Un jour, le 16 novembre, il fut assiégé dans ce même palais par ces hommes qu'il avait comblés de bienfaits; plusieurs balles furent dirigées sur son appartement, et quelques-unes y pénétrèrent. Le pape dut alors chercher, non pas son propre salut, mais celui d'une cause sainte dans une fuite devenue nécessaire; il dut épargner à ses enfants pervertis un parricide sacrilège. Pie VII, persécuté par Napoléon, dont la domination s'étendait sur presque tous les États catholiques, avait dû refuser de fuir; car il n'aurait pu se retirer qu'en Sicile, en Sardaigne ou en Espagne, pays alors trop dépendants de l'Angleterre hérétique et ennemie de la France; ce qui aurait fourni à l'empereur un prétexte spécieux pour
colorer son usurpation. Pie IX, au contraire, pouvait choisir à son gré le lieu de sa retraite ; car toutes les nations catholiques se disputaient l'honneur de lui offrir un asile et de le rétablir dans ses droits. Il devait donc s'éloigner, par bonté et par prudence, de ses sujets rebelles, conune on fuit des honunes que le vin a rendus furieux, mais dont la folie doit se dissiper bientôt avec les vapeurs de l'ivresse.
Si je ne me sentais pas un peu fatiguée d'écrire, je vous raconterais de suite tout ce que j'ai appris de la vie de ce saint pontife , sur lequel l'Europe entière a les yeux attachés, et dont ses ennemis eux-mêmes n'osent parler qu'avec respect; mais je remets à demain à traiter ce sujet, qui vous intéresse si vivement.
m ROME.
Histoire de Pie IX. — Sa jeunesse. — Son origine. — Son élévation au trône pontiflcal. — Son caractère. — Traits de bonté. — Causes de la dernière révolution romaine. — Attaque du Quirinal. — Le capitaine Léopold Meyer. — Le duc d'IIarcourt et le comte de Spaur. — Fuite du souverain pontife. — Son arrivée à Gaète. — Réception du roi de Naples. — La conduite des Français mise en parallèle avec celle des autres nations catholiques.
Rome, i«r août.
Je vous ai promis Thistoire de Pie IX ; la voici en peu de mots.
Né à Sinigaglia, le 13 mai 1792, d'une famille noble, Jean Mastai Ferretti fit de brillantes études au collège de Vol terra, et entra à Tâge de vingt ans dans les gardes nobles, où sa naissance, ses talents et la distinction de ses manières semblaient lui promettre un avancement rapide. A cette époque les accidents nerveux qu'il avait déjà éprouvés dans son enfance ayant pris un caractère plus effrayant, le jeune homme, par le conseil du pape Pie VII, fît le pèlerinage de Lorette, implora le secours de la Mère de Dieu , et revint entièrement guéri (34). Touché de cette faveur insigne, et accomplissant le vœu qu'il
avait formé d'embrasser l'état ecclésiastique, le descendant des comtes Mastaï renonça aux grandeurs du monde, suivit ses cours de théologie à l'institut des Jésuites, fut ordonné prêtre, et prit la direction de rhospice Tata^Giovanni , fondé par un pauvre vieillard chrétien pour de petits orphelins, auxquels le jeime abbé Mastaï consacrait à la fois ses soins et sa fortune.
Peu de temps après il dut suivre , en qualité d'auditeur (35) , le vicaire apostolique du Chili (36) , et il se fit remarquer dans le nouveau monde comme dans la vieille Rome , par sa tendre piété et par ime vertu à toute épreuve -
Nonuné en 1827 évèque de Spolëte, il mérita si bien la confiance et l'amour de son troupeau, que lorsqu'en 1832 Grégoire XVI, voulant donner à la Romagne, alors en proie à des agitations politiques, un pasteur capable de concilier tous les esprits , appela Monseigneur Mastaï au siège important d'Imola, les habitants de Spolète, au désespoir, envoyèrent une députation pour supplier le saint -père de ne point leur enlever leur évèque chéri; mais les besoins «le TËglise ne permirent pas au souverain pontife d'exaucer ce désir.
L'évêque d'Imola fut nonuné, en 1840, cardinal du titre des saints Pierre et Marcelhn; puis en 1846, quand la mort de Grégoire XVI , de sainte et glorieuse mémoire , laissa l'Église de Jésus - Christ veuve de son
premier pasteur, lorsque les cardinaux, assemblés en conclave, eurent imploré les lumières de l'Esprit saint, Jean -Marie Mastaï Ferretti fut proclamé pape sous le nom de Pie IX (37), avant même que les puissances catholiques eussent le temps de faire parvenir des instructions à leurs ambassadeurs ; car, dès le deuxième jour du conclave , la majorité des voix , qui paraissait d'abord devoir se réunir sur le cardinal Lambruschini , se prononça soudainement pour Pévèque d'Imola.
Le peuple, qui se pressait en masse compacte sur la place de Monte -Cavallo, voyant le jet d'eau s'arrêter tout à coup, comprit que la décision du sacré collège allait lui être annoncée, et le nom de Mastaï excita bientôt les transports de joie et les acclamations unanimes de la foule. Le soir même de ce jour, le nouveau pontife, qui était loin de s'attendre à un si grand honneur, envoya à ses trois frères l'humble dépêche que je rapporte ici comme un touchant modèle d'humilité chrétienne :
« Il a plu à Dieu, qui exalte et qui humilie, de m' enlever de mon insignifiance à la dignité la plus sublime de la terre. Que sa volonté soit faite! Je sens toute l'immensité de ce fardeau et toute la faiblesse de mes moyens. Faites faire des prières, et priez, vous aussi, pour moi.
« Si la ville voulait faire quelque démonstration publiqpie à cette occasion, je vous prie, car je le
désire , de faire en sorte que la totalité de la somme destinée à cet objet soit appliquée à des objets jugés utiles à la cité par le gonfaUmero (38) et par les anciani (39).
a Quant à vous-mêmes, mes chers frères, je vous embrasse de tout mon cœur en Jésus -Christ. Ne vous enorgueillissez pas; mais prenez plutôt en pitié votre frère, qui vous donne sa bénédiction apostolique. »
Il y avait bien longtemps qu'on n avait vu un conclave de si peu de durée et un homme si jeune élevé au siège pontifical. Quelques personnes prétendent que le sacré collège avait redouté le caractère inflexible du cardinal Lambruschini , tout - puissant sous Grégoire XVÏ, et qui paraissait destiné à lui succéder; d'autres assurent que les cardinaux se hâtèrent surtout pour ne pas laisser aux puissances étrangères le temps d'ourdir les intrigues accoutumées en pareille circonstance; moi, je crois, avec tous les fidèles enfants de l'Ëglise, que le Saint-Esprit a dicté aux membres du conclave ce choix presque unanime , justifié d'ailleurs par les éminentes qualités de Pie IX.
Ce fut le 8 novembre 1846 que le saint -père prit possession du siège pontifical avec les cérémonies d^usage (40), et depuis lors l'enthousiasme des populations , loin de se refroidir pour lui , ne fit que s'accroître de jour en jour; leur amour sembla bientôt tenir du délire ; Pie IX ne pouvait pas sortir de son
palais sans que la foule se précipitât sur son passage en criant :
« Viva Pio nono , viva nostro buon papa, il padre del popolo {il) ! »
La plus légère altération de ses traits remplissait le peuple d'inquiétude.
« Un jour, dit un de ses biographes (42), le bruit se répand que Pie IX est malade. A cette nouvelle, grande rumeur dans le Transtévère (43). Toute la population voulait se rendre au Quirinal pour voir le pape. Mais cette visite devant être un peu bruyante pour mi malade , on résolut de s'en remettre à une députaiion. En conséquence , quatre individus arrivent au Quirinal et demandent Sa Sainteté. Ce n'était pas un jour d'audience publique; on fit des difficultés pour les admettre; preuve certaine pour eux de la gravité du mal. Enfin on consulta le saint -père, qui ordonna de les faire entrer.
« Eh bien! mes enfants, leur dit -il en les voyant, que désirez -vous?
— Rien, saint -père. Nous voulions seulement vous voir; le bruit court au Transtévère que Votre Sainteté est malade, nous sonunes venus nous assurer si cela est vrai. »
Le pape les remercie , les rassure , leur prouve qu'il se porte très- bien puisqu'il travaille , et les congédie avec bonté.
« Saint -père 7 lui dirent -ils en se retirant, Votre Sainteté sait que si jamais elle a besoin de nous, nous sonunes là. »
Hélas! rheure du péril sonna bientôt, et les habitants du Transtévère, toujours dévoués au fond de leur cœur, n'ont pas montré plus de courage que le reste du peuple romain , dont Pie IX était alors l'idole ! S'il sortait pour visiter les villes voisines, les mêmes démonstrations de respect et d'amour qu'on lui prodiguait à Rome l'accueillaient partout sur son passage , et lorsqu'il rentrait dans sa capitale, des milliers de personnes se précipitaient à sa rencontre. En vain sa modestie essaya-t-elle de mettre des bornes à ces manifestations extraordinaires et presque toujours dangereuses (44) ; la digue qu'il voulut opposer à ce torrent d'amour populaire ne servit qu'à le grossir davantage. Ses louanges étaient dans toutes les bouches, sou image dans tous les cœurs, et l'univers entier partagea bientôt cet enthousiasme des Romains que Pie IX était si digne de faire naître.
La nature lui a, en e£Pet, prodigué les qualités les plus propres à charmer. Son visage, plein de noblesse et de bonté , inspire le respect , la confiance et l'amour ; sa physionomie, calme et douce, reflète toutes les vertus de son âme ; ses lèvres ne s'ouvrent que pour laisser tomber des paroles de bénédiction et de paix. Économe et sévère pour lui-même, généreux et indul-
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gent pour les autres, gracieux et affable envers le moindre de ses sujets comme avec les plus nobles et les plus riches , il avait , connue saint Louis , des jours d'audience publique, oîi chacun pouvait librement lui porter ses plaintes et lui faire conndtre ses besoins. On cite de lui mille anecdotes touchantes, dont je veux au moins vous rapporter quelques-unes.
Un jour, lorsqu'il était encore évéque d'Imola, une pauvre femme lui demanda l'aumône; Monseigneur Mastaï, qui, dans son inépuisable charité, donnait souvent tout ce qu'il possédait, se trouvait alors sans un denier ; il prend un couvert sur sa table , le donne à la mendiante en Im disant :
« Allez le mettre au mont-de- piété; je le retirerai quand j'aurai de l'argent. »
Le valet de chambre, qui n'était pas dans la confidence, vint aimoncer à son maître qu'il manquait un couvert.
« Je connais le voleur, dit l'évèque en souriant: ne vous en mettez pas en peine, mon ami. »
Un pauvre paysan romain ayant perdu son vieux cheval, qui, avec une mauvaise charrette, composait tous ses moyens d'existence, eut la singulière pensée d'emprunter un cheval de rebut des écuries du pape. Il se rend au Quirinal , et expose sa requête au secrétaii^e de Sa Sainteté , qu'il rencontra par hasard dans Tescalier. Pie IX trouva l'idée de ce pauvre homme
excellente 9 lui fit doimer un bon cheval et vingt pièces d^or pour rétablir ses affaires.
Un enfant de douze ans écrivit un jour au pape pour lui dire qu'il avait absolument besoin de trente et un paoU (45) pour acheter différents objete à sa pauvre mère^ infirme et plongée dans une affreuse misère , et qu'il passerait les prendre le lendemain chez Sa Sainteté, si elle voulait bien le permettre. Pie IX, qui ouvre lui-même ses lettres , donna Tordre de lui amener l'enfant lorsqu'il se présenterait au palais. Celui-ci , admis devant le pape, reçut de lui une pièce d'or.
c( Oh! mais, très-saint Père, dit- il, cela ne fait que dix -sept paoU, et il m'en faut encore quatorze pour acheter tout ce dont ma mère a besoin. »
Pie IX donna à l'enfant une seconde pièce d'or.
c( C'est trois pûoU de trop, dit le jeune garçon en remerciant, et je n'ai pas de quoi vous rendre. »
Le pape ne put s'empêcher de rire en voyant tant de naïveté ; il dit à l'enfant de garder le reste , le fit suivre pour s'assurer s'il employait en effet cet argent aux emplettes indiquées; et, content d'apprendre qu'il avait été véridique, Pie IX le fit venir de nouveau pour lui annoncer qu'il voulait le mettre en pension , et qu'il se chargeait de son avenir.
c( Merci, très-saint Père, dit l'enfant; mais je ne puis pas quitter ma mère, car elle n'a que moi pour faire son lit et lui préparer à manger. »
Le pape, très -ému de ce sentiment de piété filiale , lui dit alors, les larmes aux yeux :
« Puisque vous êtes si pauvres, ta mère et toi, je me charge de tous les deux. »
Un employé d'un ministère se plaignit un joiu» d'un passe-droit qu'on lui avait fait, sous prétexte qu'il était incapable de remplir la place à laquelle il aspirait depuis vingt ans. Le pape ne lui répondit pas d'abcfrd ; mais il lui donna à résoudre trois questions difficiles ayant rapport à l'administration dans laquelle il était employé ; cet homme s' étant tiré de ce travail à la satisfaction du saint -père, celui-ci fit appeler le ministre qui avait fait le passe - droit et lui dit :
c< Rappelez -vous qu'un homme capable d'un pareil travail est très -capable aussi de l'emploi que vous lui refusez. Je veux qu'il y soit installé dans deux jours, et qu'il ne se passe plus de choses semblables.»
Une fois la police de Rome arrêta un individu qui distribuait clandestinement des exemplaires d'un pamphlet intitulé : Histoire de Pie IX , pape inims , ennemi de la religion, chef de la jeune Italie.
Le saint -père, ayant appris celte arrestation , fit venir le coupable en sa présence , l'interrogea avec bonté et lui dit ensuite :
« Coinme votre faute n'atteint (pie moi, je vous pardonne. »
Cet homme, touché de cet acte de générosité, se
jeta en pleurant aux pieds du saint- père , et lui ofPrit de lui nommer les auteurs du pamphlet.
« Non, non, dit le pape; tjue leur faute reste ensevelie dans le silence , et puisse le repentir pénétrer dans leur cœur ! »
Je n'en finirais plus si je voulais vous rapporter tous les traits de bonté, de noblesse et de grandeur d'âme qui avaient fait de ce saint pontife l'idole de son peuple. Souvent il sortait seul, à pied, de nuit ou de jour, en simple habit de prêtre, visitant à l'improviste les pauvres, les monastères, les hôpitaux, afin d'être mieux à même de réformer les abus, de secourir la misère.
Tous les actes de son gouvernement furent des actes d'humanité et de clémence. A peine sur le trône, il déUvra de ses propres fonds tous les prisonniers pour dettes, et restreignit ses dépenses personnelles pour soulager plus de malheureux ; non content de la distribution ordinaire de six mille écus romains faite aux indigents par l'aumônerie pontificale, il ordonna d'y ajouter douze mille écus tirés de son bien propre.
Il ouvrit les portes des prisons à tous les condamnés et prévenus politiques, et rappela de l'exil tous les contumaces. 11 étendit sa bienfaisance sur les hommes de tous les partis , de toutes les sectes ; les israélites eux-mêmes devinrent l'objet de sa tendre sollicitude. Il fonda des écoles, encouragea l'instruction, le com-
merce et l'agriculture, voulut faire fleurir partout la justice et la paix, prit de sages mesures pour l'assainissement des ^-illes «t la prospérité de TËtat, consacra (dus les inslaols de sa vie au bonheur de son peuple ; il semblait devoir ressusciter l'âge d'or sur la terre. Le gouvernement papal, de tous les temps si doux, si paternel , puisque les Romains étaient de toutes les Dations celle qui fournissait le moins de soldats et qui payait le moins d'impôls (46), il voulait le rendre plus paternel encore, corriger toutes ses imperfections, donner un libre essor à toutes les intelligences ; mais le rùle de réformateur est toujours difficile et dangereux, et il le devenait ^us encore dans les circonstances actuelles.
Il existait à Rome des opinions bien divergentes et des intérêts presque impossibles à concilier. Le gouvernement et la plupaH des charges importantes étaient depuis longtemps entre les mains d'ecclésiastiques, d'ailleurs fort distingués, qui trouvaient tout naturel d'occuper le premier rang dans un Étal dont le chef est aussi le chef de l'Église. D'autre part , la noblesse, riche et privilégiée, était désœuvrée par habitude et par nécessité. La gloire militaire, la seule qui flatte les classes aristocratiques, leur était interdite, pour îiinsi dire; car le pape, souverain temporel d'une nation jadis heUiqueuse, mais en même temps vicaire d'un Dieu de paix et d'amour, peut tout au plus se
défendre contre ses agresseurs, sans faire jamais de conquêtes. Plusieurs membres de cette noblesse oisive
enviaient l'autorité d'un clergé, d'autant moins désireux de s'en démettre, qu'il en avait toujours fait, il faut bien l'avouer, un sage et digne usage. Le parti le plus nombreux, le plus remuant, le plus dangereux, était celui qui était éclos dans le tiers état , composé surtout de petits bourgeois , de boutiquiers , de beaucoup d'avocats sans causes et de médecins sans malades. Jaloux à la fois du clergé et de la noblesse, il avait à sa tête les intrigants les plus habiles qui s'abritaient sous le nom sonore de défenseurs de l'indépendance de l'Italie, caressant la populace , et flattant tour à tour la noblesse et le clergé , cherchant à détruire l'un par l'autre , dans le seul but de s'élever sur leur ruine.
Les hommes les plus influents de ce parti étaient précisément ceux que la juste sévérité des tribunaux de Grégoire XVI avait emprisonnés ou bannis, et que l'excessive bonté de Pie IX amnistia complètement.
Abusant de la liberté qui leur était rendue sur leur parole d'honneur de se conduire en sujets paisibles, ils travaillèrent activement à saisir le pouvoir, et ils eurent l'adresse de rattacher à leur cause plusieurs membres de cette noblesse turbulente qu'alléchait l'appât de supplanter les ecclésiastiques dans le gouvernement de l'État. Pie IX, qui croyait à leur repentir, eut la générosité d'en appeler quelques-uns à des
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postes importants; ce fut une faute politique , mais la faute d'im grand cœur, qui ne saurait comprendre jusqu'où peut aller l'ingratitude de certains hommes. Gomme Auguste à Ginna, le souverain pontife semblait leur dire par ses actes :
Je t'ai comblé de biens, je t'en veux accabler.
Comment ontrils répondu à cette conduite magnanime? Hélas! il faut bien le reconnaître, il est des cœurs pervers que le bienfait aigrit presque autant que l'outrage; il existe des ambitions insatiables, inexorables , des Tarquins toujours prêts , pour conquérir le pouvoir, à fouler aux pieds le corps de leur bienfaiteur. Cependant Pie IX était tellement chéri et vénéré de tout son peuple , sa réputation de sagesse et de bonté était si solidement étabUe , qpi'il était impossible de le renverser subitement de ce piédestal où l'avait élevé l'amour enthousiaste des peuples. Les ennemis de la religion et du saint-siége , organisés depuis longtemps en sociétés secrètes, dont les ramifications s'étendaient non-seulement en Italie , mais en France et en Allemagne, entreprirent de miner le terrain sous les pas du saint-père.
Pie IX continuait l'œuvre difficile de réforme que sa conscience lui imposait , cherchant à voir par lui-même , encourageant le zèle, blâmant la négligence et le relâchement , mais conservant toujours dans ses remontrances et ses corrections cette douceur évangélique ,
cette bonté inépuisable qui fait le fond de son caractère, n ne put toutefois éviter de mécontenter beaucoup de gens; les intérêts lésés, les amours - propres froissés pardonnent rarement, et le saint-père se fit ainsi, même dans le clergé, des ennemis secrets dont le parti prétendu libéral ne manqua pas d'exploiter les ressentiments (47). Cependant les ambitieux , qui voulaient la ruine du saintrsiége pour s'élever sur ses débris, devenaient chaque jour plus exigeants ; Pie IX avait fait successivement à ce parti toutes les concessions qui ne pouvaient pas blesser la délicatesse de sa conscience; il lui avait donné Famnistie , il avait organisé à sa prière la garde civique et la municipalité romaine, il avait publié un décret constitutif pour changer la forme du gouvernement. Déjà un certain nombre de laïques avaient été introduits dans le ministère et dans le conseil.
Mais ce n'était ni la liberté, ni le bonheur des peuples, ni une partie du pouvoir que voulaient les révolutionnaires; c'était le pouvoir tout entier, et pour y parvenir, ils ne perdaient aucune occasion d'agiter les esprits et d'exciter les passions mauvaises de la multitude. Un jour, à leur instigation, Pécusson d'Autriche fut ignominieusement traîné dans la boue, et, quand six mille Autrichiens vinrent occuper Ferrare pour répondre à l'agression du général Durando, qui s'était avancé jusqu'à Trévise , ils voulurent exiger du souve-
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rain pontife qu'il se mit à la tète du mouvement dirigé contre une nation catholiqpie , sachant bien que le père de la chrétienté, qui déjà avait protesté énergiquement contre cette invasion des États romains, et qui négociait encore pour obtenir satisfaction , ne se résoudrait point à déclarer la guerre à ses propres enfants en Jésus-Christ.
C'était le moment qu'attendaient ses ennemis ; ils jetèrent le masque. La fin déplorable du spirituel abbé de Ximenès, rédacteur en chef d'un journal conservateur, condamné à mort par les sociétés secrètes et lâchement poignardé par leurs émissaires, avait commencé l'ère des assassinats; celui de Rossi, dont je vous ai donné les tristes détails , précipita l'avènement de la république. Dès ce jour, le pape ne fut plus dans l'esprit des révolutionnaires que l'évéque de Rome, auquel on destinait pour résidence le palais de Latran , et dont le rôle devait se borner à prier et à bénir.
Lorsque la nouvelle de ce meurtre se fut répandue dans la ville, la noblesse romaine, les chefs de la garde civique , les officiers des troupes papales vinrent offrir leurs services au saint-père, et lui jurer qu'ils étaient prêts à se faire tuer pour sa défense. Mais le lendemain, 16 novembre, une populace, excitée et payée par les chefs du parti républicain , se rassembla sur la place du Peuple vers l'heure de midi, et se
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dirigea sur le Quirinal , se grossissant en route d'une foule d'oisifs et de poltrons, que la curiosité et la peur entraînaient à sa suite. Arrivés à Monte-Cavallo , les meneurs déléguèrent des députés chargés de présenter à Pie IX les demandes suivantes :
1® Promulgation de la nationalité italienne;
2° Convocation d'une assemblée constituante;
3® Accomplissement des mesures votées par les chambres relativement à la guerre;
4° Acceptation du progranune Mamiani du 5 juin ;
5® Un ministère démocratique , composé de Galetti , de Sterbini, de Mamiani, etc.
La plupart de ces hommes devaient à la libéralité du saint-père la liberté, des emplois, tout ce (pi'ils étaient enfin, et ils travaillaient à le perdre!
Pie IX fit répondre par le cardinal Soglia , président du conseil des ministres , qu'il aviserait , mais que rien ne serait cédé à la violence.
Les meneurs, mécontents de cette réponse, envoyèrent une seconde députation , formée d'officiers de carabiniers, qui vinrent supplier le saint-père de céder aux vœux de son peuple.
« Ma qualité de souverain me défend de recevoir des conditions imposées par une troupe révoltée, » répondit le pape avec une dignité courageuse.
Alors les ambassadeurs des puissances européennes , qui s'étaient empressés d'accourir auprès du saint-père
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dès qu'ils avaient connu le danger qui le menaçait ^ rappelèrent aux carabiniers que le devoir militaire leur prescrivait d'empêcher par les armes des malheurs qu'ils ne pouvaient prévenir par de stériles paroles, et que les souverains de TEurope ne laisseraient pas impunies les menaces sacrilèges d't4ne canaiUe sans foi ni loi.
« Nous résisterons, si Sa Sainteté l'ordonne, répondirent les carabiniers; mais nous deviendrons indubitablement victimes de la fureur du peuple, et nous sommes tous pères de famille.
— Je ne veux pas commander l'effusion du sang , répondit le pape avec une douce fermeté ; mais je dois engager tous mes sujets à remplir les devoirs dictés par leur conscience. »
Les carabiniers, confus, s'inclinèrent profondément, sortirent du palais et se dispersèrent sans prendre aucune résolution.
Cependant les vociférations de la foule devenaient toujours plus menaçantes et la situation de plus en plus dangereuse. Le saint-père , entouré de tous les membres du corps diplomatique, des cardinaux Antonelli et Soglia , de ses camériers , du père Vaures , du marquis Sacchetii et des officiers de la garde suisse, conservait une sérénité d'âme que sa confiance en Dieu pouvait seule lui inspirer. De temps à autre il se retirait quelques minutes dans son oratoire • afin de prier pour
son peuple coupable , pendant que la garde suisse , les seuls soldats de Tarmée papale qui n^eussent pas été vaincus d'avance par la peur, luttaient de tout leur pouvoir contre le flot populaire qui cherchait à envahir le palais.
Bientôt les cris de : Mort aux Suisses! Tuez-les, luez-des! se joignirent à ceux de FtVe la Constituante italienne! Vive le gouvernement démocratique! Vive la république! qui se faisaient entendre de toutes parts. Les Suisses, dont on essayait déjà de saisir les hallebardes, fermèrent alors la porte principale, qui était restée ouverte jusque-là. Les clameurs deviennent de plus en plus violentes. Le prince de Canino, un fusil à la main, souffle dans le sein de la populace les passions qui Taniment; des gardes civiques, des soldats de la ligne accourent à la voix des Sterbini , des Sopranzi, des Campello, des Galetti; les carabiniers eux-mêmes amènent une pièce de canon que Ton braque contre la grande porte. Toute cette tourbe tumultueuse se range en bataille pour attaquer le souverain pontife, défendu par soixante-dix hommes mal armés. Dans ce moment critique un certain nombre d'officiers romains , qui étaient parvenus à s'introduire dans le palais , reçoivent Tordre d'en sortir.
« N'exigez pas cela de nous, répondent - ils tout tremblants; car il nous faudrait passer devant les gardes siiissas, qui nous feraient sans doute un mauvais parti.
— Je réponds de mes soldats comme de moi-même , leur dit le capitaine Léopold Meyer de Schanensée; je vous accompagnerai même , si vous promettez à votre tour qu'il ne me sera fait aucun mal.
— Nous vous en donnons notre parole d'honneur, »> répondent les officiers romains.
Sur cette assurance , ils se mettent tous en marche. Mais à peine le capitaine suisse a-t-il mis le pied hors du palais j qu'une troupe d'hommes armés se saisit de lui , et que les officiers romains l'abandonnent lâchement.
« Es -tu pour le peuple ou pour le pape? lui demande-t-on en le couchant en joue.
— Je suis pour mon devoir, répond le brave capitaine ; tirez , si vous l'osez , sur un soldat qui a combattu à Vicence pour la cause de l'Italie, et qui est prêt à mourir pour le souverain qu il a juré de défendre. »
A ces nobles paroles les fusils se relèvent; mais d'autres factieux s'emparent de l'intrépide officier, l'attachent à la bouche du canon et se disposent à y mettre le feu.
« Je reconnais cette pièce, s'écrie- 1- il aussitôt; c'est moi qui à la tête de ma compagnie l'ai reprise sur les Autrichiens, aux mains desquels vous l'aviez laissée tomber; l'histoire dira que vous en faites aujourd'hui l'instrument de mon supplice. »
Le capitaine fut relâché , mais il ne put rentrer avant la nuit au Quirinal, où les gardes suisses s'efforçaient
ROME Ul
d'éteindre le feu que le peuple venait de mettre à Tune des portes du palais. Dans le même temps une balle, partie d'une maison de la rue Scanderbeg, pénétrait jusque dans l'appartement du saint -père en brisant ime vitre , dont les éclats retombèrent sur le casque de M. de Buffalo, garde noble de service, et Monseigneur Palma était tué dans sa chambre par im coup de fusil tiré du haut d'un clocher.
Sur ces entrefaites , le prince de Canino , Sterbini et quelques-uns de leurs adhérents formaient au café populaire une espèce de gouvernement provisoire, tandis que les révoltés envoyaient en députation au Quirinal l'avocat Joseph Galetti , qui , sous le masque hypocrite du dévouement et de la reconnaissance, avait si souvent abusé de la généreuse bonté du saint -père.
Il supplia le pape de signer la nomination du ministère démocratique.
« Je suis ici comme prisonnier, dit à haute voix le souverain pontife ; je remets donc à la sagesse des chambres la décision des mesures qu'on prétend m'imposer; je veux éviter qu'une seule goutte de sang soit versée pour ma cause ; mais je veux aussi que l'Europe entière sache que je ne prends aucune part à ce nouveau gouvernement. »
Alors Galetti, pâle et les yeux baissés de honte et de remords peut-être, sortit du palais et annonça à la multitude que Pie IX s'en remettait à la sagesse de la
chambre. Au même instant les cris de FtVe V Italie! se firent entendre, et le flot populaire commença à s'écouler dans les rues de la ville. Le pape s'occupa aussitôt avec la plus tendre sollicifade de £aire sortir seerètemeDt du palais tous ceux qui se trouvaient menace, et il fit conduire à l'ambassade française le cardinal Soglia , contre lequel des cris de mort avaient été proférés.
Bientôt Ton sut d'une manière certaine qu'une démonstration plus eflrayante encore se préparait pour le 27; la révolution marchait d'excès en excès, se souillant toujours davantage. Le saint- père était gardé à vue dans son propre palais, et les fidèles Suisses, qui l'avaient défendu avec tant de dévouement et de courage , congédiés par ordre de Sterbini , devenu toutpuissant, avaient été remplacés par la garde civique, dont on connaissait les mauvaises dispositions.
Les représentants des grandes puissances suppliaient le pape d'épargner un crime à ses sujets égarés; tous lui offraient au nom de leur gouvernement un asile inviolable. M. le duc d'Harcourt, ambassadeur de France, insistait surtout pour que le saint -père voulût bien honorer de sa présence une nation qui défendit si souvent les souverains pontifes opprimés. Déjà le bâtiment à vapeur français le Ténare attendait le pape en rade de Cività-Vecchia, et la brigade expéditionnaire , réunie à Marseille sous les ordres du général
MoUière , était prête à pénétrer dans les États romains pour marcher au secours de Pie IX.
Cependant le saint- père hésitait encore, car il espérait que sa présence pourrait servir de guide au torrent révolutionnaire qui débordait de toutes parts, lorsqu'un jour il reçut de Tévéque de Valence un petit sac en soie contenant la boite dans laquelle Pie VI portait la sainte eucharistie sur sa poitrine pendant son exil en France. Ce présent parut au saint-père un avertissement céleste , et il se décida enfin à chercher son salut dans la fuite, en acceptant les propositions du duc d'Harcourt. Le cardinal Antonelli , d'accord avec l'Autriche qui ne pouvait supporter sans jalousie l'idée du séjour du pape en France, parvint bientôt à faire changer les dispositions déjà prises; et pendant que les représentants de l'Europe se disputaient cet hôte illustre, le comte de Spaur, dont les desseins secrets ne furent pas pénétrés par ses collègues , obtint du pape qu'il ne suivrait point la route trop fréquentée de Cività-Vecchia, et qu'il se rendrait d'abord à Gaëte, où le Ténare pourrait ensuite venir le prendre. Mais il s'agissait d'abord pour Pie IX de quitter le palais et la ville sans être reconnu , et déjà le bruit que le pape songeait à reconquérir sa liberté par la fuite avait ému la multitude et redoublé la surveillance des gardes civiques, geôliers de Sa Sainteté.
Le 24 au soir, le duc d'Harcourt se rend en grande
pompe au Quirinal et demande à voir le pape , dont il a, dit-il, obtenu une audience. Les gardes refusent d'abord; mais Tambassadeur insiste et parvient enfin jusqu'à l'appartement particulier du saint-père. Sans perdre une minute, le duc aide Sa Sainteté à s'affubler d'une grande redingote noire, d'une paire de lunettes et d'un large chapeau rond. Pie IX, ainsi déguisé, s'agenouille encore une fois devant son crucifix, et quelques minutes après, accompagné de M. Philipani, et portant à la main une lanterne sourde, il sort par une porte secrète conduisant dans les corridors du conclave.
Il avait déjà parcouru l'immense galerie tout entière , lorsque M. Philipani s'aperçut qu'il n'avait pas la clef de la porte extérieure; il fut alors obligé de revenir sur ses pas pour chercher cette clef, et le saint -père demeura seul, calme et résigné à la volonté de Dieu, qui dispose à son gré de la vie et de la puissance des souverains, comme de tous les événements de ce monde.
Au bout de dix minutes, M. Philipani rejoignait Sa Sainteté. Quelques instants plus tard une modeste voiture descendit la colline du Quirinal, traversa la place Trajane et arriva aux Thermes de Tilus, oii se trouvait déjà le comte de Spaur.
Les deux voitures franchirent sans obstacle la porte de Saint -Jean- de -Latran, et, menées grand train, elles entrèrent à la nuit dans la vallée de l'Aricia, près
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d' Albano , où M™* de Spaur attendait rillustre fugitif dans une agitation d'esprit bien facile à comprendre.
An moment où la comtesse aperçut de loin la voiture du saint-père , des carabiniers faisant une patrouille passèrent auprès d'elle et entamèrent la conversation. Bientôt le pape arrive au milieu d'eux.
a Bon Dieu! Monsieur le docteur, vous vous ferez donc toujours attendre! s'écrie M"« de Spaur avec une présence d*esprit merveilleuse ; voilà une heure que je suis ici.»
Pie IX mit pied à terre et monta sans rien dire dans la berline de la comtesse, dont le jeune Maximilien de Spaur et son gouverneur occupaient le devant. Les carabiniers relevèrent eux-mêmes le marche-pied de la voiture, et s'éloignèrent sans le moindre soupçon.
c< Ne craignez rien, dit alors le saint-père à M™* de Spaur, qu'il voyait vivement émue; Dieu est avec
pous. »
La vcâtore partit au grand galop et arriva sans accident jusqu'à Fondi. Là, un des postillons, considérant attentivement le visage.de Pie IX, fut sur le point de le reconnaître , et dit à son camarade :
« Ne trouves-tu pas que cet abbé ressemble d'une manière étonnante au portrait du pape que nous avons chez nous? »
Enfin, après- plusieurs heures de mortelles alarmes, les voyageurs iranchirent la frontière des États romains.
c( Rendons grâces à Dieu , » dit alors le saint-père avec émotion.
Il récita le Te Deum à haute voix, et bientôt la berline entrait à Gaëte , ancienne donation de Charlemagne aux souverains pontifes, longtemps possédée par eux , mais qui appartient maintenant au roi des Deux- Siciles.
Le cardinal Ântonelli venait aussi d^ arriver dans cette ville. Il fut alors convenu que le comte de Spaur se rendrait immédiatement à Naples pour instruire le roi de ce qui s'était passé , et les illustres voyageurs allèrent demander l'hospitalité au palais épiscopal; mais Mgr Parisio, évèque de Gaôte, était absent, et son fidèle majordome refusa obstinément de recevoir des étrangers qui se présentaient sans lui être annoncés et sans vouloir même dire leur nom.
Le pape alla donc loger dans une petite hcanda, appelée Tauberge du Jardin, où il demeura d'abord sans se montrer. Vingt-quatre heures plus lard le Ténare débarquait à Gaëte l'ambassadeur de France, et presque en même temps le roi de Naples , plein d'empressement et de joie, accourait de son côté à la rencontre de son hôte auguste.
Le pape, dont aucun habitant de Gaëte ne soupçonnait encore la présence , se rendit alors au palais du gouverneur; le roi de Naples, qui attendait le saint -père avec une vive impatience, se prosterna aussitôt à ses pieds,
ainsi que la reine et toute sa famille. Pie IX, vivement ému, leur donna sa bénédiction, et, ouvrant ensuite la fenêtre , il se montra sur le balcon et bénit aussi la foule rassemblée sur la place , ainsi que les équipages de tous les bateaux mouillés dans la rade.
Le monarque napolitain mit le palais de Gaëte à la disposition de Sa Sainteté, et la supplia d'y fixer sa résidence jusqu'au moment, probablement très-prochain, où, rappelé par ses sujets, il rentrerait triomphant dans sa capitale. Un motif bien puissant engageait le saintpère à accepter cette proposition; en demeurant à Gaëte, il ne quittait point le sol italien ; il se trouvait sur les confins de ses Ëtats , prêt à tout événement.
Le cardinal Ântonelli, qui redoutait l'instabilité du gouvernement français, et le comte de Spaur, qui savait que le sien ne verrait pas sans inquiétude le séjour du pape en France, joignirent leurs vives instances à celles du roi de Naples et l'emportèrent sur le duc d'Harcourt. Mais si ces considérations politiques nous ont privé, nous Français, de l'honneur d'accueillir dignement le successeur de saint Pierre, du moins elles n'ont pu nous empêcher de combattre et de vaincre pour lui; et, tandis que les Autricliiens s'arrêtaient aux Apennins, que les Napolitains se montraient un seul instant près d'Albano, que les Espagnols n'occupaient que les environs deTerracine, c'était au cœur des États pontificaux, à Rome même, que la France, victorieuse et triom-
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phante, terrassait l'hydre révolutionnaire et relevait glorieusement les bannières pontificales.
Le Gesù. — Les Pères Jésuites. — Une anecdote sur le duc de Reggia — Visite à la villa Lante. — L'abbesse du Sacré-Cœur et les soldats français. — Scènes sanguinaires. — Fusillades de Saint-Callixte. — CEuvres de la république romaine.
Rome, % août.
J'ai entendu ce matin un beau sermon au Gesù, l'une des plus belles et certainement la plus fréquentée des églises de Rome; elle est desservie par les Pères Jésuites , dont le zèle ardent pour le salut des âmes ne se dément nulle part. Aussi , quand les anarchistes romains voulurent saper les fondements du siège pontifical , ils imitèrent la tactique de tous les ennemis du catholicisme , s' attaquant d'abord aux ordres religieux , et en particulier à la Compagnie de Jésus, dont ils redoutaient les lumières et l'influence. Le mensonge et la calomnie , ces armes habituelles des sociétés secrètes, prirent entre leurs mains mille formes diverses pour atteindre au cœur ceux dont ils avaient juré la perte.
Bientôt les voies de fait se joignirent à Toutrage. Alors les habitants du Transtévère s'émurent de ces attaques, et envoyèrent une députation au général de l'Ordre pour lui ofifrir le secours de leurs bras robustes.
(c Nous sommes depuis longtemps habitués aux injures des hommes , répondit le supérieur en les remerciant avec effusion ; notre vie appartient à Dieu , il en disposera à son gré. Retournez en paix, mes amis; nous ne voulons nous venger qu'en faisant tout le bien qu'il est en notre pouvoir de faire. »
Le même jour un attroupement considérable entoura le Gegù , vomissant l'injure et la îmenace : et l'on écrivit sur la porte principale du couvent : a Maison à louer. »
Un ecclésiastique s'avança alors au milieu de cette populace ameutée, et d'une main hardie arracha l'écriteau. n eut le bonheur de ne pas être mis en pièces et de pouvoir se perdre dans la foule. Cet acte de témérité courageuse est généralement attribué à M. de Mérode , ancien volontaire dans notre armée d'Afrique ; mais le digne abbé s'en est défendu devant moi de manière à ne me laisser aucun doute à ce sujet.
I^es Jésuites, que le saint -père aimait et estimait, s'éloignèrent de Rome le 28 mars 1849, pour éviter d'être un prétexte de trouble et de désordre. On assure que Pie IX, prévoyant dès lors tous les excès de la révolution , leur dit avec tristesse que probablement il
ISO ROME.
ne tarderait pas à prendre comme eux le chemin de l'exil.
En sortant du Gesù, où quelques Pères sont déjà de retour, je m'acheminai vers la via dei CondotU pour acheter des chapelets que je veux envoyer bénir à Gaëte, et j'entrai au hasard chez un des nombreux marchands de cette rue. C'était im véritable artiste, laissant à sa femme le soin de son commerce, pour sculpter lui-même des camées d'une admirable perfection ; il m'engagea à passer dans son atelier, afin d'examiner à loisir tous ces petits chefs-d'œuvre. Au même instant deux oflBciers de l'armée française entrèrent dans le magasin pour faire aussi quelques emplettes. Pendant que la marchande s'empressait de leur montrer des chapelets de toute sorte et de tout prix, cinq ou six soldats arrivèrent à leur tour.
« Holà ! Madame la marchande , nous venons acheter des médailles, dit l'un d'eux.
— Nous en avons de plusieurs sortes, baragouina l'Italienne ; desquelles voulez-vous , signor î
— Des plus belles donc, reprit l'orateur de la troupe, de celles qui ont d'un côté l'image de la sainte Vierge et de l'autre le portrait du pape.
— Les faut -il en argent, ou tout simplement en cuivre? » reprit la marchande.
Les soldais se regardèrent entre eux.
« Cela dépend du prix, répondirent-ils.
— Moi 9 je la voudrais un peu soignée . car je Tacheté pour ma sœur ; mais je n'ai que six sous à y mettre.
— Moi, je n'en ai que quatre, dit un autre.
— Et moi , j'ai ime pièce de vingt sous toute neuve , et je la dépenserai volontiers, s'il le faut, car c'est pour ma mère que je la prends, et , ma foi , l'on n'a qu'une mère au monde.
— Mes amis , dit alors un des deux officiers que les soldats n'avaient pas encore remarqué, parce qu'il n'était point en uniforme et qu'il se tenait modestement dans un coin du magasin , voulez-vous vous en rapporter à moi et me laisser le plaisir de choisir vos médailles? »
Tous les militaires portèrent simultanément la main à leur képi, et demeurèrent muets de surprise.
a Je les ferai bénir par le saint-père , reprit l'officier ; vous les enverrez à vos parents , et vous boirez à ma santé l'argent que vous destinez à cet achat.
— Cela nous va , mon général , répondit gravement leplus hardi de la troupe.
— Alors c'est convenu, » reprit le duc de Reggio avec un bienveillant sourire.
Les soldats s'en allèrent joyeux, très -résolus sans doute à tenir leur parole. Le général acheta les médailles promises, fit encore plusieurs emplettes et se retira à son tour. Alors seulement je quittai l'arrièreboutique , chargée de chapelets dont vous aurez votre bonne part.
i»2 ROME.
A peine avais-je fait quelques pas dans la rue que je me trouvai face à face avec Tabbé Dotti.
« Je suis allé hier au soir savoir de vos nouvelles, me ditril avec son aimable simplicité.
— Je le sais, Monsieur Tabbé, et j'ai été trèscontrariée de ne pas m' être trouvée chez moi; mais j'espère que vous voudrez bien me dédommager de ce contre-temps.
— Je ne démode pas mieux, Madame.
— Alors pourquoi ne pas venir tout de suite î
— Parce que je vais de ce pas à la villa Lante , où j'ai affaire. »
Je le priai de présenter mes respects à M"* de Limingues , supérieure du noviciat des dames du Sacré- Cœur, qui m'avait écrit pour me remercier de lui avoir fait parvenir quelques lettres de France, et j'ajoutai que je me proposais d'aller la voir bientôt.
tt Venez -y dès aujourd'hui, reprit l'abbé; je vous servirai volontiers d'introducteur auprès d'elle, quoique vous n'en ayez certes pas besoin. »
Je n'avais rien d'important à faire dans ce moment ; j'acceptai la proposition ; nous montâmes en voiture et nous partîmes.
M"* de limingues nous reçut avec ime gravité douce et bienveillante, sous laquelle perçait néanmoins un sentiment d'inquiétude mal dissimulé , qui surprit beaucoup mon compagnon de voyage , accoutumé à trouver
toujours chez la digne abbesse cette sérénité d'âme que donne la vie monastique. La bonne religieuse nous avoua alors fort ingénument qu'elle venait d'éprouver un grand chagrin, et nous en raconta la cause.
Dès l'arrivée de nos troupes à Rome , un poste de soldats français avait été placé dans une des dépendances du couvent , et les religieuses n'avaient eu qu'à se louer de ces militaires. Bientôt plusieurs d* entre eux éprouvèrent quelques atteintes des fièvres du pays , les bonnes sœurs leur prodiguèrent à l'envi les soins et les remèdes qui pouvaient leur être utiles ; si bien qu'aucun de ces honunes n'eut besoin d'hôpital ni de médecin , et que tous recouvrèrent la santé, seulement en se conformant aux ordonnances hygiéniques de ces dames, et en mangeant de bon appétit les confitures et les biscuits qu'elles leiu* donnaient de bon cœur. L'affection et la confiance de ces militaires envers les religieuses étaient si grandes qu'ils suivaient leurs avis et cherchaient toutes les occasions de leur faire plaisir.
Hier la supérieure, voyant ses chers soldats monter la garde en plein midi , leur tint ce petit discours :
(( Mes enfants, la ville est tranquille, j'espère , et le soleil de Rome est dangereux à cette heure; reposezvous donc sur vos lits de camp jusqu'à ce que la chaleur ait perdu de sa force. »
Le sous-officier et les soldats crurent le conseil aussi bon que tous ceux qu'ils avaient reçus jusque alors,
et s'y confonnèrent avec le même empressement. Par malheur, le capitaine de ronde vint à passer à l'hem^ de la sieste, et le poste n'ayant point pris les armes assez promptement, il infligea quatre jours de salle de police à tous ceux qui le composaient. En vain la bonne supérieure , au désespoir, demanda-t-elle grâce pour les militaires, assumant sur elle les torts du poste tout entier; le capitaine , qui ne recoimaissait point à la respectable abbesse le droit de détourner les soldats de leur service , s'était montré inflexible ; voilà pourquoi M"® de Limingués était si péniblement émue quand nous l'abordâmes. Nous la rassurâmes de notre mieux , en lui disant que cette punition n'était point assez terrible pour lui causer de si grands remords , et que probablement les hommes punis s'en inquiétaient beaucoup moins qu'elle.
La digne femme, un peu reconfortée par nos paroles, nous montra son grand et beau couvent, dont les religieuses avaient été chassées naguère par les soldats de Garibaldi. Celui-ci s'était présenté lui-même à M*"* de Limingues poiu» lui intimer l'ordre de vider les lieux sur-le-champ. Toute résistance eût été vaine ; les religieuses allèrent demander un asile aux dames de la Trinité -des-Monts, et les garibaldiens s'installèrent à la villa Lante , qu'ils dévastèrent en partie , pillant tout ce qui était à leur convenance, depuis les matelas jusqu'aux ustensiles de ménage, coupant les tuyaux de fontaine pour en avoir le plomb, et fouillant jusque
dans les tombeaux des religieuses pour chercher parmi la cendre des morts les trésors qu'ils y supposaient cachés.
C'est que ce fut un temps bien malheureux pour les Romains que celui qui suivit le départ de Pie IX. Les honnêtes gens, atterrés, manquèrent entièrement d'énergie; une partie de la noblesse et beaucoup d'ecclésiastiques et de personnes notables s'éloignèrent de la ville ; les cardinaux , s' échappant à grand'peine, allèrent rejoindre le pape à Gaëte ; le reste des gens de bien , s' enfermant dans leurs maisons, se contentèrent de gémir en secret, tremblant à chaque instant pour leur fortune et pour leur existence.
En vain Pie IX nomma-t-il de Gaëte une conunission gouvernementale , en même temps qu'il envoyait une protestation contre le ministère intrus; sa voix paternelle put troubler les coupables, mais elle fut sans force poiu» les réprimer. La terreur s'empara de tous les esprits ; plusieurs députés furent rappelés par leur province; les autres, menacés chaque jour dans leurs fonctions, perdirent toute indépendance. La municipalité romaine se retira, les principaux chefs de la garde civique donnèrent leur démission, l'anarchie régna en souveraine; et, pour me servir de la juste et belle expression d'un homme de cœur et de talent, M. Alphonse Balleydier, « Rome fut, au départ du c< pape , comme un navire désemparé , naviguant sans
iM ROME.
c< voiles et sans boussole au milieu des récifs, et n'ayant c< pour équipage que des eunuques frappés de cécité. »
Le vol, le pillage, les contributions forcées, le meurtre, les scènes ignobles parodiant les cérémonies les plus augustes de notre sainte religion se succédaient tour à tour. Ciceruacchio , Tâme damnée de Sterbini, l'entrepreneur en chef des émeutes, parcourait la ville à la tète de ses suppôts, portant un crucifix voilé d'un crêpe noir et chantant le Miserere ou le De profundis. Il pénétrait de force dans les maisons pour faire des visites domiciliaires , proférant des menaces contre tous ceux qu'il soupçonnait d'être attadiés au saint-siége.
Un jour il se présente avec ses sicaires chez le curé de Sainte-Marie-Majeure, qui, suivant l'ordre de son souverain légitime, avait fait afficher à la porte de l'église la protestation du saint -père. Après avoir vomi la menace et l'injure, un honune de la bande tiré son poignard pour en frapper. le saint prêtre.
« Abreuve -toi de mon sang, lui dit celui-ci sans laisser paraître aucune émotion; je ne crains point la mort; mais toi, redoute les jugements de Dieu. »
Ce courage passif désarma les bourreaux, qui se contentèrent de briser tout ce qui tomba sous leurs mains. De. là ils se rendirent chez le curé de Saint-Celse, l'insultèrent grossièrement et ravagèrent sa maison.
Cependant les modifications dans le gouvernement se succédaient de jour en jour sans apporter aucun
aUégement aux itiaux de ce malheureux pays. La création d'une junte suprême , que Ton avait nommée d'abord , fut bientôt suivie de celle d'une garde toute révolutionnaire et d'une commission de salut public.
Le 7 février eut lieu l'ouverture de l'Assemblée constituante^ qui prononça la déchéance du pouvoir temporel des papes, et se déclara seule souveraine. Elle établit une république démocratique dirigée par un comité exécutif, composé de trois membres amovibles -et responsables, qui furent Armellini, Montecchi et SaHcetti.
Le lendemain on voulut forcer les chanoines du A^atican à chanter le Te Deum dans la basilique de Saint- Pierre. Ces respectables ecclésiastiques, qui ne pouvaient pas faire entendre l'hymne de réjouissance pour le déplorable événement de la déchéance du pape, résistèrent courageusement , malgré les menaces de spoliation et de mort, et s'échappèrent l'un après l'autre de la sacristie par une porte secrète. Les triumvirs, qui étaient venus en grande pompe, exhalèrent d'abord en imprécations leur désappointement et leur fureur, et décidèrent ensuite que le Te Deum serait chanté quand même. Par leur ordre, douze officiers de la garde civique s'arment de cierges en guise d'épées ; un aiunônier des soldats de Vicence monte à l'autel , revêtu des ornements sacerdotaux, et la cérémonie s'accomplit au milieu des murmures du peuple.
iS8 ROME.
Bientôt après^ la chambre décréta coup sur coup la confiscation des biens dn clergé et des hôpitaux , Tabolition de tonte juridiction ecclésiastique , la levée d'un impôt forcé et progressif de dix-sept millions à prendre sur les riches 9 la fonte de toutes les cloches pour les convertir en canons, l'émission d'un million trois cent mille écus de billets ayant cours forcé , celui d'une monnaie de mauvais aloi, dans laquelle il n'entrait qu'un dixième d'argent pour neuf dixièmes de cuivre, et le versement dans les caisses du gouvernement républicain de tous les dépôts d'argent appartenant aux institutions de main -morte.
Peu de temps après, le Génois Mazzini, ce chef audacieux des sociétés secrètes, que ses talents et son hypocrite philanthropie rendent doublement dangereux, arriva à Rome comme un vautour attiré par l'odeur des cadavres. Il fut reçu en triomphe, et parvint bientôt à occuper le premier rang. Son nom et celui d'Aurelio Saffi remplacèrent ceux des deux triumvirs Montecchi et Salicetti ; mais Armellini resta au pouvoir. Le gouvernement ainsi constitué, la dilapidation des fonds publics marcha plus rapidement encore , le numéraire disparat presque entièrement, la terreur devint plus grande , et le cancer dévorant qui rongeait tout l'Ëtat se gangrena chaque jour davantage. Tous les fonctionnaires honnêtes furent destitués et remplacés par des hommes indignes; la persécution contre les choses
saintes devint de plus en plus violente , et, au mépris du droit des gens, les étrangers eux-mêmes ne furent plus à Tabri des vexations des séides du pouvoir. Les religieuses françaises du Bon -Pasteur furent chassées de leur couvent, les monastères de Saint- Vincent-de-Paul, de Jésu&-et-Marie , de Saint- André-delle-Fratte et beaucoup d'autres furent convertis en casernes; plusieurs églises furent pillées, et la basilique de Saint-Pierre se vit profanée par la parodie des cérémonies de la Semaine sainte et par la violation des tombeaux.
Ce fut au milieu de ces excès que la nouvelle de l'intervention française arriva commte un coup de foudre au palais de la Consulta , où les triumvirs avaient établi le siège du gouvernement. Mais presque aussitôt les lettres trompeuses des démocrates de Paris vinrent re-r lever le courage abattu des chefs du parti républicain, et l'Assemblée , rassurée par les triumvirs , décréta pompeusement que Rome serait sauvée, et qu'elle opposerait la force à la force.
Les moyens de défense étaient loin de répondre à cette déclaration sonore, car, soit manque de sympathie, soit manque de courage, un très-petit nombre de Romains se montraient disposés à la lutte terrible qu'on voulait leur faire soutenir, lorsqu'un autre Génois, le général Garibaldi, célèbre dans l'histoire des révolutions d'Italie par ses talents militaires et par sq. vie aventureuse, entra à Rome à la tète de sa légion
d'hommes sans aveu, mais endurcis aux fatigues de
la guerre , auxquels , je le dis en rougissant de honte ,
âfe joignirent bientôt un certain nombre de Français
indignes de ce nom, de vaincus de juin, d'hommes
échappés des prisons et des bagnes que l'émeute
avait vomi de son sein. Tous ces bandits furent reçus
avec enthousiasme par les républicains de Rome; Gari-
baldi s'installa au couvent de Saint^ylvestre et prit le
commandement des forces militaires. Aussitôt le bruit
des tambours et des armes retentit de toutes parts, et
la ville papale prit l'aspect d'un vaste camp.
En même temps des proclamations ridicules, dans lesquelles les soldats français étaient traités de nains et de brigands, venant à Rome pour piller les maisons, détruire les monuments, insulter les fenunes, violer les jeunes filles, furent affichées sur les murs; et l'on institua une commission d'énergumènes, portant pour signe distinctif une écharpe tricolore au bras gauche, dont les fonctions étaient d'entretenir l'agitation de la populace par leurs discours , et , modernes Tyrtées , de l'exciter au combat.
' Dès le 28 avril tout était prêt pour la résistance : les remparts étaient hérissés de canons, l'artillerie bien pourvue de munitions, les rues barricadées, les soldats ^us les armes; et la population honnête, intimidée par ces apprêts redoutables , courbait la tête sous le joug, se contentant de protester par soh attitude triste et
silencieuse^ sans oser se déclarer pour ses libérateurs.
L'affaire du 30 avril exalta au plus haut point les espérances des républicains et augmenta la terreur des amis de F ordre ^ dont la position devenait de plus en plus dangereuse. Les étrangers qui purent obtenir à prix d'argent la permission de quitter la ville se hâtèrent de fuir; les autres cherchèrent un abri sous la protection du pavillon français, que la crainte des représailles rendait encore une sauvegarde. C'est ainsi que l'honorable M. Âlaux, directeur de l'académie de France, donna l'hospitalité à un grand nombre de compatriotes, et que toutes les religieuses du Sacré -Ckeur, plusieiu^ prêtres étoangers et un certain nombre d'artistes trouvèrent un refuge au couvent de la Trinitédes- Monts.
Les spoliations, les violences ignobles, la cruauté dont Rome républicaine offrait souvent le spectacle , ne justifiaient que trop la frayeur des habitants. Plusieurs des soldats français du 20* de ligne , faits prisonniers par trahison le 30 avril à la porte Saint -Pancrace, furent assassinés; l'un d'eux, blessé de trois coups de fusil , fut entièrement dépouillé de ses vêtements par ceux qui l'avaient appelé frère, et, abandonné dans cet état, arrosant la terre de son sang, il parvint à se traîner à l'ambulance, où il mourut deux heures après.
Un jour, une des bandes de brigands qui, sous prétexte
de la défense , pillaient et incendiaient les environs de
Rome , se présente dans une maison située près de la porte Saint-Jean. Le propriétaire veut résister, il est tué à coups de fusil ; trois pauvres vignerons , attachés à son service , essayent de prendre sa défense , ils sont accablés par le nombre, saisis et amenés à Rome. Comme on les conduisait au fort Saint- Ange, une voix s'écria : a Ce sont des Jésuites déguisés. »
A ces mots , la foule se rassemble et grossit de minute en ininute dans les rues populeuses qu'il fallait traverser ; les hurlements de rage , les cris « Mort aux Jésuites » se font entendre de toutes parts. En vain les infortunés assurent-ils, les larmes aux yeux, qu'ils n'ont jamais été prêtres , qu'ils ne sont que de pauvres paysans étrangers à la politique ; les vociférations redoublent. On arrive ainsi en face du fort Saint-Ange, qui se dresse devant eux connue un lieu d'asile ; lés malheureux reprennent' courage ; encore quelques pas, et la prison va au moins les mettre à l'abri de la fureur populaire. Alors une jeune femme se glisse à travers la foule, détache l'épinglepoignard qui retient sa chevelure , et frappe Tune des victimes. Ce coup fut le signal du massacre; honunes, femmes, enfants se ruent avec rage contre ces trois prisonniers sans défense ; leur corps n'est bientôt qu'une plaie, leur sang coule à grands flots, leurs membres sont mis en pièces, et l'infâme populace s'en dispute avec frénésie les lambeaux palpitants, qui sont ensuite jetés dans le Tibre.
ROME. i62r
Ici un vieillard était assassiné en plein jour par un misérable à qui il avait jadis prêté de l'argent , et qui trouvait commode d'acquitter sa dette avec le poignard.
Là y Garibaldi faisait fusiller^ sans autre forme de procès, un prêtre qui avait eu le malheur de lui dé^ plaire. Le 30 avril, à Monte-Mario, le curé dominicain de Notre-Dame -du- Rosaire et un autre ecclésiastique arrosaient de leur sang Téglise qu'ils avaient longtemps desservie avec un zèle pieux.
Un autre jour, Cicervacchio et sa bande pénètrent dans l'église de Santa-Maria-del-Popolo ; ils pillent les vases sacrés, enlèvent les confessionnaux qu'ils portent en triomphe sur la place, et se divertissent longtemps à parodier le sacrement de pénitence, engageant les passants à venir recevoir d'eux l'absolution de leurs fautes; puis ils font un feu de joie et dansent bruyamment autour des confessionnaux embrasés.
I^ 22 mai, le respectable curé de la Minerve est surpris chez lui par une de ces troupes de bandits soudoyées par le gouvernement; on lui donne l'ordre de se rendre à Sainte- Callixte; il obéit sans résistance. Un homme l'attendait à la porte du couvent; c'était le capitaine Zambianchi, l'un des exécuteurs les plus sanguinaires des hautes œuvres de la république. A sa vue, le prêtre, devinant le sort qui l'attendait, ne put s'empêcher de tressaillir.
lei ROME.
« Tu tranUes. lui dit en ncanant le féroce douanier; à tjocâ penses-tn d'>DC?
— Je pense à IMeo, répond dignement le bon curé, et je le prie de pardonner à mes bonrreanx.
— Entre. • dit brnsquemait le chef.
A peine le saint pn^^tre ent-il franchi le senil^ qd^un affreux spectacle s*o&it à ses regards : quatorze ecclésiastiques gisai^at déjà sans rie sous les ombrages du jardin: les assfc^ns étaient encc»« à leur poste, et, un instant après. le curé de la Minerve tombait mort à cùté de ses ccinfrères-
La nuit était venue: quelques fosses furent creusées à la hâte au pied des arides, et les victimes de ce joui* d^KUturent bientôt sous la terre fr^chement remuée, qui seule imliqiiait leur sépulture.
Tous ct^ dee;%ik et bien d'autres encore , que l'abbé IV^ttî «H^ donnait civxv une pénible émotion, tout en me rtHvndukiut k\\x^s uun après notre visite à M** de limiujruos^ uo s\u^t quo tn>p connus par ceux qui ont eu le uKdhour do s%v tY>mver à Rome à cette époque de hideux .s^m\ouii\ L^ i>'pubUque, avide de sang et d\u^nit» dé|Hmi)lHit Khs^ oitowns et ne régnait que par la terrtHir*
Ouverture du caveau mystérieux. — Le palais Rospigliosi. — Le palais Torionia. — Le palais Qrazioli. — Les palais Borghèsè, — Altieri,
— Simonetli, — Albani, — Golonna. — La villa AldobraiidinL — Les palais Farnèse, — Bernini, — Ghigi, — Gorsini, — Spada, —
— Ruspoli. — Installation des officiers et des soldats français dans les palais romains. — Départ du général Oudlnot cl d^une députation romaine pour Gaëtc. — Espérance du retour du pape.
Rome, 4 août.
]^me D*** est venue me voir ce matin ; elle avait assisté la veille à Touvertoe du caveau mystérieux dont je vous ai parlé l'autre jour, et sur lequel vous avez peulrêtre fait aussi vos conjectures, ma Céline. Deux oflSciers municipaux sont venus à la Consulta, accompagnés du majordome et d'un ouvrier armé de tous les instruments nécessaires. Les trois serrures ont été enlevées Tune après l'autre, la lourde porte de chêne a cédé sous les efforts réunis de deux domestiques, et les regards curieux des assistants ont plongé avidement dans l'intérieur de la pièce ; mais l'obscurité était si grande qu'il était impossible de distinguer les objets.
« De la lumière! » s'écriart-on alors de toutes paris.
Des flambeaux furent allumés, et les deux officiers
municipaux pénétrèrent les premiers dans l'enceinte mystérieuse.
« Voilà qui est étrange, s'écrièrent-ils à la fois.
— Qu'est-ce donc? demandèrent ceux qui étaient restés dehors.
— Rien, absolument rien, répondit le plus jeune d'un ton piteux.
— Comment! rien?
— Rien du tout, vous dis-je , pas un seul parchemin , pas le moindre scudo. »
Il ne s'y trouvait rien en effet; les bijoux, les papiers, les vases sacrés avaient disparu. En vain explora-t-on en tout sens le caveau mystérieux, point de trappes secrètes, point de cachette possible, et cependant les serrures n'avaient point été forcées. La main qui s'était emparée de ces objets précieux n'avait laissé aucune trace, si toutefois des objets précieux y avaient été déposés.
Et maintenant que vous voilà aussi désappointée que nous-mêmes, ma chère Céline, je vais tâcher de vous distraire en vous priant de me suivre au palais Rospigliosi, sur la place Monte - Cavallo , que vous connaissez déjà.
Ce vieux et inunense palais appartenait jadis à la maison Rorghèse, qui le vendit aux RospigUosi lorsqu'un membre de cette famille occupait le trône pontifical. Nous y avons admiré, comme tous les connaisseurs.
la fameuse Aurore du Guide, qui décore la voûte de la grande salle du pavillon du jardin; rien n'est plus gracieux que le visage et Tattitude des Heures qui suivent le char de l'Aurore. Nous remarquâmes encore avec im véritable plaisir un tableau du Dominiquin , représentant Adam et Eve dans le paradis terrestre; le Triomphe de David , du même peintre ; Samson faisant écrouler le temple des Philistins, par Louis Carrache ; les Apôtres de Rubens, et le Tableau de la Vie humaine par le célèbre Poussin.
Le général Oudinot et ses aides -de- camp occupent une partie de ce palais , que le prince Rospigliosi, dont le fils aîné a épousé une Française , s'est empressé de mettre à la disposition du vainqueur de Rome. Depuis lors rien n*est plus animé et plus pittoresque à la fois que rinunense cour d'honneur, où s'élèvent, comme dans un camp , les blanches tentes de nos soldats , où se croisent sans cesse les officiers de toutes armes et de tout grade, et que la musique militaire fait retentir tous les jours des plus brillantes fanfares.
Du reste , presque tous les chefs de l'armée française sont ainsi magnifiquement logés dans les plus beaux édifices de la ville , que je visite tour à tour. Le général de Rostolan occupe sur la place de Venise l'élégant palais Torlonia, construit par Fontana pour la maison Bolognetti. Le prince Alexandre Torlonia , le Rothschild do Rome, en étant devenu l'acquéreur, l'a fait res-
taurer et meubler avec une magnificence inconnue dans notre patrie. Les escaliers, les antichambres, les murs des appartements, tout est recouvert des plus beaux marbres, orné de glaces, de dorures, de statues, de tableaux des grands maîtres , d^armes antiques , de lustres, de girandoles. Les portes, les volets, les fenêtres, les plafonds sont embellis de charmantes peintures sur des fonds d'or et d'axur ; on se croirait dans un de ces palais enchantés qu'enfanta Timagination de Tauteur des Mille et une Nuits.
Le brave général de Rostolan, si simple dans ses goûts, m'a paru fort peu enthousiasmé de toutes ces magnificences; malgré l'excessive chaleur de Pété, il se trouve un peu trop fraîchement dans ces appartements somptueux. Pour moi, je fus éblouie de tant de belles choses; non point que le palais Torlonia soit un des plus grands et des plus beaux de Rome, il est au contraire inférieur à beaucoup d'autres en espace et en architecture, et plusieurs personnes prétendent que toutes ces richesses ne sont pas d'un goût parfait, qu'elles décèlent le financier plutôt que le grand seigneur. Cependant cet ensemble plait à l'œil; car ici marbres, glaces, peintures, statues, ameublement, tout est neuf, tout est reluisant de propreté; dans d'autres palais , au contraire , on voit des tentures fanées, des marbres ébréchés, des statues couvertes de poussière, et dont l'entretien se ressent de l'état de
ROM Ë. i69
gêne des propriétaires. Le morceau de sculpture le plus précieux du palais Torlonia est le groupe colossal de Canova, qui représente Hercule furieux lançant Lycas à la mer; il est placé dans une charmante rotonde construite pour le recevoir, au bout d'une superbe galerie. On nous fit remarquer aussi plusieurs tableaux des meilleurs peintres contemporains.
Le général Renault de Saint -Jean -d'Angely et ses aides<le-camp sont logés au palais Grazioli, aussi sur la place de Venise; le général Gueswillèr et Fétalmajor de sa division occupent le palais Borghèse, bâti dans le xvii* siècle par le cardinal Dezza. On y entre par ime cour superbe, entourée de portiques soutenus par cent colonnes de granit. Ce palais, magnifiquement meublé , renferme ime galerie de tableaux, composée de douze vastes salles ornées avec un goût exquis; plusieurs petites fontaines, claires et limpides, y répandent partout une fralcheiu* délicieuse , qui augmente le plaisir que Ton éprouve à parcourir les dixsept mille tableaux de cette précieuse collection.
Les généraux de brigade ne sont pas moins bien partagés que les généraux de division. Le général Sauvàn , commandant de la place , est parfaitement installé au palais Simonetti, sur le Corso. Le général Mollière habite le palais Albani, dans la rue des Quatre- Fontaines; les connaisseurs admirent dans ce palais un groupe de Thésée et le Minotaure, un Pan qui montre
à jouer de la flûte , et beaucoup de marbres antiques et précieux. Le général Charles Levaillant est au palais Altieri, situé sur laplace du Gesîi, et appartenant à la famille de ce nom.
Le général Morris , dans ce moment à la poursuite de Garibaldi, doit occuper une charmante mais trèspetite partie de Timmense et magnifique palais Colonna, situé au pied du Quirinal, sur la place des Sainte-Apôtres. La principale galerie , qui a environ 1 60 pieds de longueur sur 36 de largeur, passe pour la plus belle de Rome ; le plafond , peint à fresque, représente la bataille de Lépante, où conmiandait Marc- Antoine Colonna. J'ai beaucoup admiré deux bahuts, dont Tun est incrusté de pierres précieuses , et dont l'autre représente en trèspetits personnages d'ivoire , merveilleusement sculptés , le faineux Jugement dernier de Michel-Ange. Ce véritable chef-d'œuvre, je parle du bahut (on pourrait aisément s'y tromper), est le fruit de trente années de travail et de patience de deux pauvres artistes dont le nom est maintenant tombé dans l'oubU.
Les jardins du palais Colonna, composés de diverses terrasses, s'étendent jusqu'au sommet de la colline, que couronne un petit bois dans lequel se trouvent un fragment de frise corinthienne et un énorme bloc de marbre, que l'on suppose être des restes d'un temple du Soleil, élevé par Auréhen après la victoire qu'il remporta sur Zénobie, reine de Palmyre.
L'intendant militaire Paris a pour résidence la jolie villa Aldobrandini , dont la cassine se cache coquettement sous les grands arbres d'un vaste jardin, qui occupe la partie la plus élevée du Quirinal; les fleurs j les ombrages et siul^ut les différentes fontaines de cette villa m'ont charmée bien plus que l'antique fresque connue sous le nom de noce Aldobratidmi , représentant une jeune mariée et son époux couronnés de pampres. Celte peinture, trouvée dans les ruines des Thermes de Titus (48) et renfermée dans un petit salon à l'une des extrémités du jardin , est trèsr-appréciée des artistes, parce qu'on la croit plus ancienne que celles découvertes à Herculanum.
J'aurais trop à dire si je devais vous parler avec l'étendue et les louanges qu'ils méritent, du beau palais Doria, dont la magnifique façade sert d'ornement au Corso , du majestueux palais Famèse , construit par Michel -Ange sur la place du même nom, avec des marbres et des pierres de taille enlevés au Colysée ;
Du palais Bernini , tirant son nom du célèbre Bernin , qui en était l'architecte et le propriétaire;
Du grand palais Barberini , construit entre le Pincio et le Quirinal, sous le pontificat d'Urbain VIII, de la maison des Barberins ;
Du palais Chigi , vaste édifice régulièrement carré , dont une façade donne sur le Corso et une autre sur
la place Colonna y et qui est enrichi d'un grand ncnnbre de tableaux précieux;
Du vieux palais de Venise , fondé par Paul II , et qui appartient maintenant à F Autriche ;
Du palais Gorsini, bâti au pied du Janicule, et qui renferme, outre de magnifiques appartements , une collection de quatre -vingt mille gravures, plusieurs galeries de tableaux des meilleiu^ maîtres, et des jardins qui s'étendent jusqu'au haut de la montagne ; c'est là que mourut en 1689 la reine Christine de Suède, cette fenmie extraordinaire par son esprit et son savoir, qui, renonçant au trône, abjura le protestantisme et consacra son sceptre et sa couronne à la sainte Vierge, dans la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette.
Le palais Spada, décoré avec goût et magnificence, orné de tableaux modernes , était surtout visité par les étrangers à cause de cette statue de Pompée au pied de laquelle César fut percé de coups. Trouvée sous un mur mitoyen, elle donna heu entre les deux propriétaires à un procès que le juge voulut trancher en ordonnant, comme autrefois Salomon, de partager en deux l'objet en litige; mais le pape Jules ni le termina heureusement en achetant la statue, dont il fit présent au cardinal Capo di Ferro.
Il y a à Rome une soixantaine de palais dignes d'être visités. Les militaires français les occupent en partie, et on leur retient en conséquence l'indemnité de logement.
Et n'allez point croire, ma chère amie, que nos corn* patriotes aient beaucoup à se féliciter de cet état de choses ; sans doute, la plupart d'entre eux n'ont jamais eu de si somptueuses demeures; mais il faut bien convenir aussi qu'on en habite rareinent de plus incommodés. En général , les Romains leur ont offert , avec une bonne volonté qui va toujours en se refroidissant à mesuré qu'ils sont rassurés davantage par l'admirable discipline des vainqueurs, non les appartements habitables, niaid. les salles d'apparat qu'on montre aux étrangers, qii'on n'occupe jamais, et qui servent seulement à satisfaire la Vanité des propriétaires ou Tamour des beaux^arts , plus développé à Rome que partout ailleurs. Dans ces vastes musées , dans ces salles immenses on a établi à la hâte un mauvais lit, on a placé des sièges et des tables, et voilà, à quelques exceptions près; l'installation d'un officier supérieur. Il lui faut souvent traverser d'im-menses galeries pour arriver dans une chambre ouverte à touis les vents, et qui, pour être décorée de riches tableaux ou de magnifiques fresques , n'en est pas moins dépourvue de toutes les commodités de notre vie française.
Quant aux soldats, la plupart couchent encore à terre, enveloppés dans leur couverture , ou tout au plus sur une mauvaise paillasse étendue sur le sol, qui^ pour être de marbre antique ou moderne , ne doit leur paraître ni plus doux ni plus chaud. I^ municipalité
iU ROME.
romaine met beaucoup de lenteur à fournir la literie et Fameublement qui manquent , et les Français trop généreux prennent patience ; mais ils attendront longtemps encore toutes les améliorations qu'ils obtiendraient bien vite s'ils les exigeaient impéneusfimeni; car les Romains font mnfir Te proverbe : On prend plus de mouches avec du miel qu^avec du vinaigre. La plupart prennent la douceur pour de la faiblesse , et se montrent plus arrogants à mesure qu'on use envers eux de longanimité.
Nous en étions à Rospigliosi, ma cbère Céline, et voilà que, sans en avoir formé le projet, je vous ai fait visiter aussi les principaux palais de Rome. Ce n'est cependant point par eux que je voulais commencer mes descriptions ; le Capitole, le Colysée, le palais du Vatican, les basiliques surtout et les principales églises méritaient de beaucoup la préférence sur les habitations plus ou moins luxueuses de simples particuliers; mais vous m'avez permis de laisser courir ma plume au hasard, selon l'impulsion du moment, et, en vous désignant quelques -imes des résidences des vheh de l'armée française , je me suis laissée entraîner au plaisir de les décrire.
Le général Oudinot vient de partir pour Gaëte afin de recevoir la bénédiction du pape , et de le supplier, au nom de la France , de venir reprendre possession de sa capitale. Une députation de la municipalité romaine s'est mise en route dans le même but. Puissent leurs
prières réunies toucher le souverain pontife, dont le cœur paternel partage certainement Timpatience que nous éprouvons tous de son retour ! Cependant plusieiu^s membres du clergé et quelques nobles romains paraisrsent ne pas croire à la prochaine arrivée du saint-père ; ils assurent même qu'il ne serait pas prudent de sa part de revenir sitôt dans une ville dont l'autorité française n a pas encore expulsé tous ceux qui ont joué un rôle odieux pendant la répubUque. Il est vrai que notre indulgence a été fort grande , et que plusieurs personnages, tristement influents, qui avaient d'al)ord jugé prudent de s'enfuir, en profitent tous les jours pour rentrer à Rome , où ils voudraient ourdir de nouvelles trames. Mais que peut une poignée de misérables au milieu de vingt mille Français , dont le quart seulement suffirait pour assiu*er la tranquilUté des Ëtats romains ! Oh! le saint -père peut revenir sans crainte; il n'entendra autour de lui que des cris d'allégresse, il ne verra à ses pieds que des enfants respectueux et dévoués. Les démagogues se cacheront ; Dieu veuille même qu'ils se convertissent !
La ville de Gaëte. — Installation du saint-père* — Le palais royal. — Logement du cardinal Antonelli et du roi de Naples. — La cour papale à Gaète. — Une visite à Pie IX. — Dispositions des cardinaux envers la France. — Politique des puissances étrangères. — Commission gouvernementale. — Les cardinaux Della-Genga, — Vannicelli, — Altieri. — Visite des officiers français.
Rome, 8 ao&t.
Hélas ! ma chère Céline , ceux qui prétendaient que le saint- père ne rentrerait pas de sitôt dans sa capitale avaient raison ; je le crains du moins , d'après ce que vient de me raconter une pieuse Française , M"* de M**% qui revient de Gaëte, où elle a eu l'honneur d'être reçue par le pape en audience particulière, et de s'entretenir longuement avec les personnages les plus influents de la cour papale.
Gaëte est une petite ville mal bâtie , où il n'y a qu'une rue passable , allant de la porte de terre à celle de mer, seules entrées de cette forteresse. D'un côté de cette rue s'élève le rempart contre lequel sont adossés la caserne, le corps de garde et le magasin militaire. Du côté opposé se trouvent plusieurs habitations, entre autres le palais royal , que le roi de Naples a mis à la disposition de &i
Sainteté. Ce palais, si Ton peut appeler de ce nom une maison de mesquine apparence , a cinq fenêtres de face, et ne se distingue des vieux et sales bâtiments qui Pentourent que par ses volets verts et un peu plus de propreté. Il n'a que le rez-de-chaussée, l'entresol et un seul étage. Le major Yough, que le roi de Naples a établi capitaine des gardes de Sa Sainteté, habite l'entresol ; c'est lui qui déUvre les permis de séjour et les laisser-passer.
Le pape occupe le premier; son appartement se compose d'une petite antichambre, précédée d'un salon d'attente, d'un autre salon plus petit, d'ime chambre et d'ime espèce de cabinet, transformé en chapelle pour la circonstance ; le tout fort modestement meublé. Une autre pièce, donnant aussi dans le salon d'attente, sert à la fois de chambre à coucher et de cabinet de travail ail cardinal Antonelli, de salle de conseil et de conférences aux ambassadeurs des puissances catholiques.
Le roi de Naples s'est logé lui-même au casin militaire, espèce de café -estaminet, que Ton a restauré à la hâte , et où la reine habite avec lui , malgré son état avancé de grossesse. Jugez de l'installation des autres grands personnages qui ont suivi le saint- père dans son exil de Gaëte. Cardinaux, ambassadeurs, princes et princesses demeurent sans se plaindre dans de véritables chenils , situés dans deux rues de cinq à six pieds de large. Presque tous pourraient retourner dans leurs
somptueux palais; mais ils sont retenus sur le rocher de Gaëte par leur amour et leur vénération pour le saint-père. M*^* de M**% de qui je tiens tous ces détails, s'est estimée fort heureuse de trouver, en la payant excessivement cher, une chambre telle que vous n'oseriez pas y loger la dernière de vos servantes ; et comme elle témoignait d'abord une certaine répugnance à s'établir dans ce taudis, on lui fit observer qu'un prince de l'Église occupait la pareille au second étage.
Dès le lendemain de son arrivée , elle fut admise en présence du saint -père, qu'elle avait déjà vu à Rome l'année précédente. Pie IX la reçut avec une affabilité et une bienveillance toute paternelle; il l'interrogea avec le plus tendre intérêt sur l'état actuel de la France, qui lui est chère à tant de titres, et lui parla de sa reconnaissance pour notre brave armée. Cet entretien fut de deux heures , ce qui dépasse infiniment la durée ordinaire d'une audience papale. Le saint-père permit de plus à M"' de M*** de venir entendre sa messe le lendemain matin.
A neuf heures précises , on l'introduisit dans la chapelle du saint - père , grande à peu près comme votre cabinet de toilette ; elle s'y trouvait seule avec les desservants. Le pape célébra la messe et lui donna la conununion de ses propres mains. Le saint sacrifice terminé, Pie IX revint s'agenouiller sur son prie -dieu, et entendit ainsi , dans le plus profond recueillement ,
la messe du cardinal Antonelli ; puis il sortit de la chapelle, et passant tout près de M"' de M**% il lui donna de nouveau sa bénédiction. N'auriez-vous pas voulu, ma chère Céline , être à la place de cette boime demoiselle? Pour moi, j'avoue que je lui porte envie, d'autant plus qu'une pareille faveur ne s'accorde jamais à Rome , oÈL le souverain pontife est soumis à une étiquette sévère, qui ne lui permet point d'admettre de femme dans l'intérieur de son palais , ni même d'inviter personne à dîner; il mange donc toujours seul, et l'on ne sert jamais plus de trois plats à sa table , dont la dépense ne dépasse pas deux scudi par jour.
Mais, si toutes les bontés de Pie IX avaient rempli le cœur de notre compatriote d'une sainte joie , il n'en fut pas de même de son entrevue avec différents cardinaux et plusieurs autres grands personnages, qui presque tous se sont montrés injustes et soupçonneux envers la France, refusant d'ajouter une foi entière à ses bonnes intentions. Il leur semble difficile d'admettre qu'un gouvernement de forme répubKcaine , et par conséquent d'une stabiUté douteuse, puisse offrir un appui solide et durable à l'autorité temporelle du pape, naguère si fortement ébranlée. Le secours de l'Autriche,' dont les tendances paraissent plus de leur goût, leur eût semblé de beaucoup préférable; et regrettant presque de nous devoir autant, ils font tout leur possible pour retarder du moins le refour du saint-père.
laS ROME.
Tespérance que Ton avait conçue du prochain retour du saint -père la fait regarder d'assez mauvais œil; puisse -t- elle, par des actes à la fois cléments et énergiques , nous consoler un peu de ce mécompte !
Saint-Pierre. — Impression première. — Les collines vaticanes. — L'oratoire de saint Anaclet — Fondation de la basilique de Constantin. — Construction de Téglise actuelle. — Place Saint-Pierre. Fontaines. — L'obélisque de Galigula. — La façade et le frontispice.
— Le péristyle. — La porte du Jubilé. — La Confession. — La chaire de saint Pierre. — La statue de saint Pierre. — La chapelle de la Pitié. — Tombeau de Clément XIIL — Reliques. — Vol récent.
— Un village sur les combles de l'édifice. — La grande coupole. — La galerie de la Lanterne. — La boule. — Aventure de l'empereur Nicolas.
Rome, 12 août.
Je viens d'entendre la messe dans la basilique vatic^s^^y et j'y ai passé la matinée tout entière à prier, k examiner, à admirer tour à tour. C'était ma septième visite, et cependant mon enthousiasme va toujours croissant. La première fois que j'ai pénétré dans ce saint lieu, l'imagination remplie de toutes les merveilles qu'on m'avait décrites, j'ai d'abord éprouvé comme une espèce
de désappointement; mais il n'a pas été de longue durée. Toutes les parties de cet immense édifice sont si bien proportionnées que l'œil ne se fait point de suite une idée juste de son étendue ; il faut le parcourir, au moins en partie , pour être frappé de ses proportions gigantesques ; il faut l'examiner en détail pour en découvrir toutes les beautés.
Prenez votre plan de Rome, ma chère Céline, et suivez-moi en esprit sur cette colline du Vatican (49), que Tacite appelait des lieux infâmes (50) parce qu'on y exécutait les criminels ; mais un sang innocent devait purifier la colline immonde , et les tyrans qui se succédèrent sur le trône des Césars en firent un autel sublime qui devint comme le marchepied du del pour les innombrables victimes de leurs cruelles persécutions.
Sur le mont Vatican, Caligula avait fait construire le cirque appelé depuis le cirque de Néron (51), parce que ce dernier le fit décorer magnifiquement. C'est dans ce lieu qu'une foule innombrable de chrétiens de tout âge et de tout sexe confessèrent au milieu des tourments la foi de Jésus-Christ, tandis qu'un grand nombre d'entre eux , enduits de poix et de résine , étaient les torches vivantes qui éclairèrent pendant cinq nuits consécutives les barbares spectateurs de ces jeux.
Les restes mutilés des martyrs, soigneusement recueillis par les chrétiens, furent ensevelis dans des
iSi ROME.
grottes ahandonnées , creusées successivement dans les temps antiques aux flancs de la montagne pour en retirer l'argile propre à la fabrication des vases de terre. Bientôt le corps du prince des apôtres vint aussi reposer au milieu de ceux qu'il avait convertis et baptisés, et qui l'avaient précédé dans le ciel. Saint Anaclet, un des premiers successeurs de saint Pierre, éleva une modeste chapelle au-dessus de ces reliques , et les fidèles accoururent de toutes les parties du monde poiu* s'agenouiller siu* le tombeau des martyrs, et obtenir, par leur intercession , le courage de mourir comme eux en confessant la foi de leur divin Maître.
Lorsque la conversion de Constantin eut rendu la paix à l'Église, ce grand empereur résolut de remplacer l'oratoire de saint Anaclet par un édifice plus somptueux. Il vint lui-même au Vatican , et ayant déposé son diadème en présence du pape saint Sylvestre , d'un grand nombre d'évêques et de prêtres, et d'une foule de fidèles, « il prit un hoyau, creusa le sol, transporta sur ses épaules douze corbeilles de terre en l'honneur des douze apôtres , et désigna le lieu que devait occuper la basilique (52). » Ce fut précisément à l'entrée de la grotte sépulcrale de saint Kerre; et l'on se servit, pour construire l'église chrétienne , des matériaux du cirque de Néron, où tant de confesseurs de la foi nouvelle avaient conquis la couronne du martyre (53).
La basilique de Constantin , que saint Sylvestre consa-
cra en 324 , fut jusqu'au xi* siècle l'objet de la vénération des fidèles ; mais alors le pape Nicolas V, voyant qu'elle menaçait ruine, résolut de la reconstruire en entier. De grands travaux furent commencés en effet sous la direction de Bernard Rossellini et de Léon- Baptiste Alberti , architectes florentins ; puis , cinquante ans plus tard , Bramante fit adopter à Jules II le projet grandiose d'élever le Panthéon dans les airs. Après la mort de Bramante , Julien de Saint-Gallo , le dominicain Fra Giacondo de Vérone et le célèbre Raphaël, à la fois peintre et architecte, furent appelés par le pape Léon X à la direction des travaux. Michel -Ange vint ensuite, et, cédant aux instances de Paul m, il se chargea de l'œuvre gigantesque , à la noble condition de travailler gratuitement pour l'amour de Dieu , de la sainte Vierge et du prince des apôtres. Il refit le dessin de la grande coupole ; son plan fut exactement suivi après sa mort , et le chef-d'œuvre de l'architecture moderne fut terminé par Jacques de la Porta et Dominique Fontana, sous le pontificat de Sixte-Quint.
Paul V fît exécuter la grande façade. Sous Alexandre VI, Bemin construisit la colonnade magnifique qui entoure la place. Enfin, sous le règne de Pie VI, Charles Marchioni fut chargé de la construction des sacristies, qui manquaient encore. C'est ainsi qu'après tant de siècles de travaux l'on est parvenu à l'achèvement de cette basilique , à laquelle chaque pontife ,
depuis Nicolas V, a apporté pour ainsi dire sa pierre monumentale.
Et maintenant , ma Céline , ouvrez votre album à la gravure qui représente la place Saint-Pierre , construite en forme ovale, comme un immense et magnifique amphithéâtre, et ornée de deux cent quatre-vingtquatre colonnes doriques en travertin, formant trois galeries surmontées de cent soixante-seize statues colossales , représentant des saints et des papes ; puis arrêtez vos regards sur les deux magnifiques fontaines, symboles de la grâce qui purifie Tâme (54); leur onde fraîche et limpide s'élève dans les airs à une hauteur prodigieuse , et retombe en pluie cristalline dans d'immenses bassins de granit ; les vives couleurs de l'arc-enciel se reflètent dans ces ondes jaillissantes , et Versailles n'a rien de plus beau à vous offrir dans les courts moments où les efforts de Fart mettent en jeu ses grandes eaux.
Maintenant , saluez FobéUsque de granit qui s'élève au milieu de la place , car il est surmonté d'une croix contenant un morceau du bois sacré sur lequel s'opéra le salut du monde. Cet obélisque , taillé en Egypte par les ordres de Caligula , fut transporté en ItaUe par un navire que l'empereur Claude fit couler dans la mer, afin de le faire servir de base au phare d'Ostie ; il décora d'abord le cirque de Néron, et il se trouvait encore debout , quoique enterré en partie , lorsque Sixte-Quint
chargea le chevalier Fontana de le transporter sur la place de la basilique vaticane. C'était une entreprise difficile, et qui intéressa vivement toute la population.
« Le 10 septembre, jour fixé pour l'érection , les ouvriers se rendirent de bonne heure à Saint-Pierre , ayant Fontana à leur tête. Avant de conunencer leur travail, ils tombèrent à genoux pour implorer l'assistance divine.
a Le pape avait fait entourer la place de barrières gardées par une haie de soldats, afin que personne ne pût gêner les ouvriers, qui avaient besoin d'un très-vaste espace pour faire jouer les machines.
c( La population de Rome s'était portée au quartier du Vatican. L'anxiété des spectateurs était inunense, et, au dire des historiens de cette époque, elle se manifestait par un silence, troublé seulement par le bruit des cabestans et des leviers , par le piétinement des chevaux et par les signaux que donnait de temps en temps le directeur des travaux. Une seule fois, im cri partit de la foule : De l'eau aux cordes! puis tout rentra dans le même calme apparent. Mais quand on vit l'obélisque , d'abord suspendu en l'air, s'abaisser doucement vers sa base et y demeurer inunobile , ij y eut une explosion qui eût couvert l'éclat du tonnerre ; et l'heureux Fontana , enlevé dans les bras des assistants, fut emporté en triomphe aux acclamations de la ville entière (55). »
Sur la base de cet obélisque antique, sanctifié par la religion , Sixte-Quint a fait graver ces mots :