‹ RomeChapitre 6 sur 19 · DE TRIBU · texte numérisé non relu

DE TRIBU

lUDA.

« Voici la croix. Fuyez, vous qui êtes ses ennemis; il a vaincu , le lion de la tribu de Juda. »

Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur la façade et le frontispice , qui ne répondent cpie d'une manière imparfaite à la beauté du moniunent , et arrivons sous le superbe portique où l'on voit d'un côté la statue équestre de Constantin et de l'autre celle de Charlemagne. Une élégie, de la composition de cet empereur, sur la mort du pape Adrien, se trouve gravée sur un marbre conservé sous ce péristyle; en voici la traduction :

« J'ai écrit ces vers , moi Charies , en pleurant sur mon père : oui, mon père, mon doux amour, c'est toi que je pleure en ce moment.

« Toi, souviens-toi de moi, ma pensée te suit toujours : règne avec Jésus -Christ dans le royaume des cieux.

(( Le clergé et le peuple t'aimaient d'une grande affection; bon pasteur, tu étais pour tous un unique amour.

a Illustre ami, je joins ensemble nos noms et nos titres; Hadrien et Charles; moi roi, toi père. »

On voit aussi sur un autre marbre ime inscription curieuse, qui témoigne de la donation d'un bois d'oliviers, faite par Grégoire II, pour l'entretien des lampes qui brûlent nuit et jour devant le tombeau du prince des apôtres. La mosaïque de la naiHcella « qui représente saint Pierre marchant sur les eaux , et le bas-relief de Bernin, où l'on voit notre Seigneur investissant cet apôtre de la suprématie dans l'Église, sont conservés en ce même lieu.

Cinq portes conduisent du péristyle dans la basilique; l'une d'elles, appelée la porte sainte, est ordinairement fermée par une cloison en brique, et le souverain pontife l'ouvre lui-même les années de jubilé. Pénétrons dans le saint lieu par la porte principale, autrefois entièrement recouverte d'argent, et qu'Eugène IV fit remplacer par la porte de bronze que l'on voit aujourd'hui; avançons jusqu'à la Confession de saint Pierre, c'est-à-dire jusqu'au tombeau de l'apôtre, placé au milieu de l'église , au-dessous de la grande coupole. On y descend par un double escalier de marbre , entouré d'une balustrade circulaire , autour de laquelle cent lampes d'or brûlent sans cesse.

Au-dessus de la Confession s'élèvent le maître -autel, tourné vers l'Orient, selon l'ancien usage, et surmonté d'un superbe baldaquin en bronze doré, sur lequel officie le souverain pontife dans les grandes solennités. Jetons maintenant un regard sur renswnhte de la basilique , construite en forme de croix latine à trois nefs. Celle du milieu est divisée par de gros pilastres qui soutiennent quatre grands arcs de chaque côté ; tout cela revêtu de marbres magnifiques , de bas-reliefe , de bronzes dorés, de tableaux en mosaïque, car la peinture a été bannie de ce temple , comme un art dont les produits sont de trop courte durée.

Au fond de la basilique se trouve la chaire de saint Pierre, c'est-à-dire le siège épiscopal où l'apôtre s'asseyait pour parler au peuple. Cette chaire, en bois sculpté, fut conservée dans les catacombes par les fidèles. Le pape Alexandre VII la fit revêtir de bronze doré , et la plaça au fond de l'abside , où elle est supportée par quatre statues gigantesques, représentant les docteurs de l'Église catholique.

Je n'entreprendrai point, ma Céline, de vous énumérer cette foule de chapelles, de statues, de tombeaux superbes qui décorent la basilique; il faudrait plusieurs volumes pour en faire la description exacte; je me contenterai donc de vous dire quelques mots de ce qui m'a frappée davantage, en conunençant par la célèbre statue de saint Pierre, érigée au v* siècle.

ROME. i9l

On fondit la statue colossale de Jupiter Capitolin , et Ton en fit celle du prince des apôtres. Ce bronze était destiné à représenter Tidée des deux différentes époques, tt Le Jupiter qui tonnait au Capitole j dit l'abbé Gerbet , était éminemment Temblème de la puissance de Rome guerrière , qui n'avait soumis le monde qu'en le foudroyant; la statue du pécheur, qui a été élevé à la suprématie religieuse après une parole de foi et d'amour, représente bien le pouvoir de cette Rome spirituelle, dont l'empire repose sur les croyances et l'adhésion du cœur. A la toge triomphale de l'ancienne statue a été substituée la robe apostolique ; les clefs ont remplacé le javelot, et, au lieu de la main qui lançait la foudre, il y a une main qui s'étend pour bénir (56). >.

Cette statue de saint Pierre, dont les pieds sont usés par les baisers des fidèles , est placée près de la Confession , sur un des côtés de la grande nef.

Parmi les chapelles, une des plus remarquables est celle qui renferme le célèbre groupe de Notre -Damede -la-Pitié, sculpté par Michel -Ange, alors âgé de 24 ans, aux frais de Jean Villiers de la Grôlaye, abbé de Saint-Denis, ambassadeur de France auprès d'Alexandre VI. On y conserve la colonne sur laquelle, suivant une pieuse tradition, s'appuyait notre Seigneur Jésus- Christ en prêchant dans le temple de Jérusalem. Quant aux tombeaux, on s'arrête toujours avec admiration

i92 ROME.

devant celui de Clément XIII , sculpté par Canova. Le pape est à genoux, une douce piété respire dans ses traits; le Génie de la Mort, triste et désolé, est appuyé sur le sarcophage ; et la Religion debout , imposante et paisible au milieu de tous les emblèmes de deuil et d'afiliction, tient à la main la croix, gage d'espérance et de salut. Les lions qui reposent sur le socle sont de toute beauté. Au milieu de ces tombeaux de souverains pontifes et de grands hommes, j'ai remarqué ceux de quelques femmes illustres : Christine, reine de Suède; Marie Sobieski Stuart, reine d'Angleterre; la comtesse Mathilde, si dévouée au saint -siège, dorment là de leur dernier sonmieil.

Mais conunent ne pas vous dire quelques mots de rinunense quantité de reliques contenues dans cette église ? Outre les restes de saint Pierre et de cette foule de martyrs déposés dans les grottes vaticanes, on y vénère ime portion considérable de la vraie croix, le saint suaire, le fer de la lance de saint Longin, renfermés dans les niches supérieures des grands piliers de la coupole; les corps de saint Jean Chrysostome, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Polycarpe, de sainte Pétronille, de saint Alexis et d'un grand nombre de souverains pontifes , que l'Église compte au nombre des saints. La tête de saint André, déposée aussi dans le. trésor de la basilique, fut dernièrement l'objet d'un vol audacieux. Cette sainte relique, con-

servée jadis à Constantinople , avait été donnée au saintsiége par le frère de Constantin Paléologue, dernier empereur d'Orient, au moment de la chute de cet empire. Pie II, qui occupait alors le trône pontifical, prépara une fête solennelle pour la recevoir, et la plaça ^ en grande pompe dans la basilique de Saint-Pierre. Le 10 mars 1848, on s'aperçut que la relique et le buste d'argent dans lecpiel elle était renfermée avaient disparu, sans qu'on pût découvrir les traces des voleurs. Pie rX ordonna des prières publiques pour obtenir de Dieu la grâce de rentrer en possession de ce précieux trésor, et le 1" avril la relique fut retrouvée intacte, enfouie dans les environs de la porte Saint -Pancrace; elle fut déposée dans la chapelle particuUère du saintpère, qui, le dimanche suivant, en fît la reconnaissance authentique en présence du sacré collège ; on la porta ensuite processionnellement dans l'église Saint- André delta Valle^ et dans l'après-midi du même jour elle fut réintégrée en grande pompe dans la basilique (57).

Je ne vous dirai rien des vastes sacristies, garnies d'armoiries de bois de Brésil, sinon que ce sont les plus belles qui existent; et je me hâte de vous conduire dans les parties supérieures de l'édifice. On passe par une porte vis-àrvis du tombeau des Stuarts, et l'on monte un escalier de cent quarante-deux marches , dont la pente est si douce que des chevaux pourraient la

gravir. Après avoir visité les vastes salles ou Ton conserve les modèles , on arrive sur la plate-forme, où l'on est très - étonné de trouver une fontaine et des habitations qui forment le village de San-Pietrini. Parcourant ensuite les galeries ouvertes sur l'intérieur de Téglise , on mesure avec effroi, en faisant le tour de la coupole, la hauteur prodigieuse qui vous sépare du sol; les hommes, vus à cette distance , paraissent des pygmées, dont on distingue à peine les formes. C'est ainsi que, dans l'ordre moral, les grandeurs humaines doivent sembler petites et méprisables à celui que la grâce divine élève beaucoup au-dessus d'elles. Mais si les pauvres mortels, les statues, les monuments eùx-mèmes ne sont plus alors que des points dans l'espace, en revanche les personnages en mosaïque qui décorent l'intérieur de la coupole prennent à la vue des proportions tellement gigantesques qu'ils en perdent leur beauté. Arrivant enfin à la galerie extérieure , on domine à la fois la ville entière et la campagne, vue magnifique qui retrace à l'esprit une grande partie de l'histoire de cette ancienne Rome dont on a nourri notre enfance , et qui réveille dans l'âme chrétienne ' de pieux souvenirs.

Mais ne vous croyez pas au bout de votre ascension ; il vous faut encore pénétrer jusque dans cette boule surmontée d'une croix que vous apercevez cotnme un point sur la gravure de votre album; huit personnes peuvent cependant y trouver place. L'espèce

d'échelle qu'il faut monter pour y parvenir tourne dans un passage si étroit que l'entrée ne paraît nullement agréable. L'empereur Nicolas, qui est grand et gros, ayant voulu s'y engager, ne pouvait plus ni avancer ni reculer, et l'on eut toutes les peines du monde à le retirer de cette pénible position; grâce à l'exiguïté de ma taille, je n'ai pas éprouvé le même enibarras.

Il ne me reste plus maintenant, ma chère Céline, qu'à vous parler des cryptes vaticanes et des restes de l'ancienne basilique qui y sont conservés. Mais comment redescendre inunédiatement de la hauteur oîi nous sommes jusqu'aux entrailles de la terre? comment surtout prolonger encore une lettre déjà si longue? Je réserve donc pour une autre fois le plaisir de vous faire visiter l'église souterraine, que j'ai eu la permission de parcomir , quoique les femmes n'y pénètrent point d'ordinaire, à l'exception de deux jours dans l'année. Pendant ces deux jours l'entrée est interdite à l'autre sexe, précaution qui paraît excessive à nos mœurs françaises, et dont les Romains apprécient néanmoins toute la prudence.

Les billets de la république. — Les triumvirs battant monnaie. — Manière prompte de s'enrichir. — Demi-mesure de la commission gouvernementale. — Dispositions de la population romaine envers les soldats français. — Estime et politesse du clergé. — Morgue de la noblesse romaine. — Son origine. — Haine calculée des républicains. — Manigances infâmes. — Menaces. — Souvenir du camp. — Le commandeur Visconti. — Anecdote. — Sages mesures de précaution.

Rome, 14 août.

Mon Dieu ! qu'il est difficile de gouverner les hommes dans le siècle où nous vivons ! La commission gouvernementale, qui siège au Quirinal, vient de rendre un décret plein de sagesse et de modération, qui parait néanmoins mécontenter tous les partis. Il en est souvent ainsi en politique des demi -mesures, ou de ce que nous appelons en France le juste milieu. Pour vous mettre au courant de cette affaire qui, depuis quelques jours, occupe vivement les esprits, il faut que je vous dise, ma Céline, que Mazzini et ses collègues avaient trouvé commode de battre monnaie avec des chiffons de papier auxquels ils avaient donné cours forcé, à l'instar de nos assignats de 1793. Tandis que les impôts étaient exigés en argent et que

ROME. i97 '

le gouveraement républicain frappait sur les riches des contributions payables en argent , il soldait les dépenses en billets, dont le nombre illimité augmenta bientôt dans des proportions colossales. Les signatures des triumvirs les rendaient valables, et ils ne s'en montraient point avares. Chacun d'eux avait à sa disposition im nombre considérable de ces billets , signés par ses deux collègues, auxquels il suffisait d'ajouter sa propre griffe pour les changer aussitôt en pièces d'or, en quadruples , en monnaie de toute espèce ; et Dieu sait s'ils s'en firent faute! Aussi, depuis leur départ, l'argent est-il devenu si rare que je n'ai pas encore aperçu un seul scudo romain ; peu de gens en possèdent , et ceux qui en ont les cachent soigneusement.

Tous les achats se font au moyen de petites pièces de cuivre argenté, représentant quatre, huit, seize baïoques et plus , quoiqu'elles contiennent à peine pour quelques centimes de métal, et avec de malheureux billets, toujours plus sales et plus dégoûtants , et tellement en défaveur que nous autres Français, qui payons en argent, nous obtenons par cela même des rabais considérables sur le prix des marchandises ; par exemple, on demande d'un beau cheval six cents francs en monnaie de France , ou mille francs en billets : et les changeurs publics eux-mêmes donnent jusqu'à six francs, six francs cinquante centimes en papier pour une pièce de cinq francs.

Tout le monde s'attendait à voir le saint-père refuser de reconnaître les billets du gouvernement illégal qui avait momentanément remplacé le sien ; c'était même le seul moyen pour lui de sortir promptement des embarras financiers dans lesquels les dilapidations des triumvirs ont jeté le trésor ; mais le cœur de Pie IX n'a pu consentir à ruiner en partie un si grand nombre de négociants, et la coumûssion gouvernementale vient de décider que les billets seraient reconnus valables jusqu'à ce que le gouvernement pontifical se trouve à môme , au moyen de l'emprunt qu'il négocie , de les retirer de la circulation. On leur fait cependant subir dès ce moment une perte d'un tiers environ.

Je conçois que les absolutistes voient de mauvais œil une mesure qui grève fortement le trésor, et par laquelle le saint -père semble reconnaître le fait accompli révolutionnaire. Mais ne vous semble-t-il pas que ceux qui se sont crus sur le point de perdre la valeur entière des billets restés en leur possession devraient s'estimer heureux d'en être quittes pour un tiers? Ce sont eux néanmoins qui crient le plus fort. Quant aux Français, ils n'ont pas à se mêler de la politique intérieure du pays ; leur rôle est d'assurer la tranquillité des populations et de faire respecter le gouvernement établi , et ils s'en acquittent avec un zèle , im succès et, je dirai volontiers, ime délicatesse chevaleresque, qui devrait exciter d'autant plus de reconnais-

ROM£. i99

sance parmi les Romains que l'argent répandu chaque jour pour les dépenses de notre arm^e est encore un nouveau bienfait ajouté à celui de leur délivrance.

Cependant la grande masse du peuple regarde les Français d'un œil ami. Le clergé, malgré ses. préventions contre l'intervention française à cause de la mobilité de notre caractère et de l'instabilité de nos institutions, ne peut s'empêcher de rendre jus^ tice à l'admirable discipline de nos troupes, et profite volontiers de toutes les occasions de faire quelques politesses aux officiers français. C'est ainsi que les cardinaux de la commission gouvernementale et les chapitres des différentes basiliques ont offert tour à tour des coUations somptueuses à l'état -major général de l'armée, invité à venir à certains jours entendre en corps la sainte messe dans leur église; mais la plupart des princes romains, orgueilleux à la fois de leurs titres et de leurs richesses , oublient trop facilement qu'ils doivent aux Français la conservation de ces avantages, qu'ils n'ont même pas eu le courage de défendre ; et ils se poseraient volontiers comme des supérieurs dans l'ordre social. Vous connaissez assez la fierté de nos officiers pour comprendre combien ils se montrent peu disposés à reconnaître la suprématie de cette noblesse oisive, qui, à quelques exceptions près , ne remonte pas bien haut dans l'ordre des temps et n'a pas à citer de hauts faits historiques comme la

noblesse d'épée française, mais qu'on a vue tout à coup surgir d'une obscurité profonde, et arriver aux hour ueurs et à la fortune par suite de l'élévation d'un membre de leur famille au trône pontifical. En somme, quelques prétentions hors de saison , quelques amourspropres froissés arrêtent seuls le développement d'une plus vive sympathie entre les officiers de notre nation et la noblesse romaine.

Quant au parti républicain, peu nombreux à vrai dire, mais augmenté et dirigé par un certain nombre d'étrangers, et toujours dangereux, parce que tous les moyens lui sont bons, ce n'est pas seulement de l'indifférence qu'il éprouve pour les Français, mais une haine calculée , que la peur, cette maladie incurable des Romains modernes , musèle en public , mais qui , déchaînée dans l'ombre, cherche tous les moyens de nous nuire. Tantôt la lame d'un poignard brille dans l'obscurité de la nuit, et vient frapper traîtreusement un pauvre militaire sans défense ; tantôt d'infâmes suborneurs ne rougissent point d'emprunter à la débauche ses poisons subtils pour tâcher de séduire et de corrompre nos braves soldats. Mazzini, qui persiste avec moins de droit que jamais à se donner encore le nom de triumvir, vient de fulminer une adresse extravagante, dans laquelle il interdit à ses partisans toute communication avec les Français.

« Vos frères de Lombardie , lemr dit-il , qui ont donné

en 1848 le signal de Tinsurrection et de la victoire, en s'abstenant des cigares autrichiens, vous crient : Italiens, rejetez les produite de la France! Romains, que ces paroles pénètrent dans vos esprite! que tout lien soit rompu désormais , jusqu'au jour de la résurrection de la liberté conunune. Repoussez donc tout ce qui vient de France, produits manufacturés, vins, livres, etc.; rompez tout rapport conunercial avec ce pays; et lorsque ses enfants vous offriront les objets de leur trafic , montrez-leur la sépulture des martyrs républicains , et dites à ces hommes cupides : Ces ballots viennent d'une terre d'où sont venus aussi les boulets qui ont tué nos frères , et les bourreaux de notre république. Corrompue par l'égoïsme et la cupidité matérielle , la France n'est plus qu'une boutique , etc. »

Ce fatras absurde a excité la verve du vieux Pasquin ; car, depuis le tailleur satirique qui a donné son nom à cette antique statue , elle conserve le privilège de produire au grand jour toutes les bonnes plaisanteries. Il a donc enchéri sur la proclamation de Tex-triumvir en recommandant aux Romains et aux Romaines de s'habiller en sauvages, en haine des modes parisiennes, de ne plus aller au théâtre, de peur d'être exposés à entendre les traductions des chefs-d'œuvre de la scène française, et de ne se servir dans leurs plus brillants festins que de l'eau jaunâtre du Tibre, plutôt que de boire ces vins de Bordeaux , de Champagne et de Bour-

été enlevée par Totila, qui la faisait conduire au port d'Ostie, lorsque Bélisaire parvint à la reprendre.

L'édifice se compose de trois parties distinctes et couronnées par une balustrade omée de statues. Celle du milieu est le palais du sénateur, personnage chargé de juger les petites causes du peuple , seul reste de ce sénat dont les membres se croyaient au-dessus des rois. Celle de droite est le palais des conservateurs, c'est-à-dire des magistrats de Rome moderne. Celle de gauche contient le musée commencé par Clément XII , immense et inestimable collection de bronzes , de peintures , de bas-reliefs et surtout de statues antiques , dont un grand nombre compte parmi les chefs-d'œuvre. La Vénus Capitoline, et surtout la statue d'un Gaulois blessé à mort, improprement nommée le Gladiateur mourant, excitent l'admiration de tous les visiteurs.

J'ai voulu voir le fameux rocher teint du sang de Manlius et d'autres personnages célèbres; j^ l'ai cherché longtemps au milieu de rues sales et étroites; à la fin, moyennant quelques baïoques, un enfant m'ouvrit un petit enclos situé derrière le palais du musée , et je me trouvai sur le haut du précipice , car la roche Tarpéienne est en effet près du Capitole. Mais comme j'étais montée au Capitole sans gloire et sans exciter l'envie, ma présence sur la roche Tarpéienne était aussi sans péril. Je mesurai de l'œil la profondeur du précipice, dont Texhausseraent des terrains de cette

partie de Rome a tellement diminué l'horreur, qu'il semble au premier abord qu'on pourrait le franchir sans un grand danger*

J'allai visiter ensuite sur cette même colline l'église d'ilra-Cœtf( autel du ciel), bâtie sur l'emplacement du fameux temple de Jupiter Capilolin , qui était comme le centre de la puissance de Rome païenne. Cette église fut construite par quelques pauvres moines avec les débris épars des temples des faux dieux; elle fut placée par eux sous l'invocation de la sainte Vierge; et depuis lors les saints cantiques n'ont cessé de retentir dans ce même lieu, où le sang des victimes ruisselait jadis en l'honneur de ce Jupiter trompeur et adultère.

L'Ara-Gœli, qui appartient aux franciscains, est une des vingt grandes abbayes de Rome. On y arrive par un escalier de cent quatre-vingts marches, d'im effet assez grandiose. La première fois que j'y vins, accompagnée de mon frère, nous nous présentâmes, par méprise, à la porte du couvent des religieux; Fun d'eux s'approcha de nous d'un air tout effaré , nous suppliant du geste et de la voix de . ne point franchir la porte du monastère , dont l'entrée est interdite aux fenunes. La frayeur de ce bon franciscain nous fit sourire, et nous nous empressâmes de le rassurer, en lui disant que nous étions loin de vouloir forcer la consigne. L'église est ouverte à tout venant; je la visitai en détail. Un

autel, surmonté d'une petite coupole soutenue par des colonnes d'albâtre, frappa surtout mon attention; j'appris, par le religieux qui nous accompagnait, que cet autel , dont il faisait remonter Porigine jusqu'au règne d'Auguste, avait été consacré par saint Anaclet , et que c'était lui qui avait donné à cette église son nom d'Ara-Cœli.

On nous montra ensuite il santo BambmOy c'est-àdire une statue en bois du Sauveur enfant. Une légende fort répandue à Rome , mais qui n'est nullement article de foi, lui prête une singulière origine. Elle aurait été sculptée par un pieux solitaire , dont la vie s'écoulait dans la contemplation et la pénitence. Un jour, des malfaiteurs pénétrèrent jusque dans la grotte du pauvre cénobite, le massacrèrent impitoyablement, s'emparèrent du peu qu'il possédait et s'embarquèrent avec leur butin. Mais la statue de Jésus enfant tomba d'ellemême à la mer, et, poussée par les flots, elle arriva jusqu'à l'embouchure du Tibre , remonta le fleuve, ce qui parait encore plus prodigieux , et vint enfin aborder près de Rome, où elle fut recueillie.

Cette statue est en grande vénération parmi les Romains , et personne ne saurait les blâmer d'un hommage qui se rapporte nécessairement au saint enfant Jésus. Chaque année, la veille de Noël, le Banibmo^ enveloppé de langes, orné de dentelles et de bijoux, est exposé dans une chapelle , où l'on voit aussi la représen-

tation de Tétable de Bethléem , la sainte Vierge , saint Joseph , les bergers, enfin une crèche plus grande et plus belle que celles qu^on fait aussi à pareille époque dans quelques-unes de nos villes du midi. Puis , à Timitation de notre Sauveur, qui , dès l'âge de douze ans, instruisait les docteurs dans le temple , le jour de Noël , un jeune enfant, choisi entre les plus sages et les plus intelligents, prononce dans l'église d'Ara-Cœli im sermon auquel je me propose d'assister, si je suis encore à Rome à c^tte époque. Le même usage, gracieux et touchant, existe aussi dans quelques villes de Corse.

Après l'octave de la fête , le santo Bambmo n'est plus exposé à la vénération des fidèles ; mais on le montre avec complaisance aux étrangers qui le dédrent. Puis, quand un malade touche à ses derniers moments, il demande la sainte image , qu'im religieux s'empresse de lui porter, afin que la représentation du Sauveur enfant fasse pénétrer danis cette Ame près de quitter la terre des sentiments de confiance et d'amour. Les parents du malade envoient ordinairement leur voiture, s'ils en ont ime , ou le premier fiacre venu, au religieux qui doit transporter chez eux la statue du Sauveur. Au conunencement de cette année, pendant les jours désastreux du gouvernement républicain, quelques hommes turbulents engagèrent le peuple à brûler les carrosses du saint-père , sous prétexte que les papes de la primitive Église se contentaient d'aller à pied. Ce

21Si ROME.

divertissement parut du goût de la populace, toujours avide d'émotions et de spectacles. On courut donc chercher les voitures; dans le nombre il y en avait une construite sous Grégoire XVI , mais si belle et si chère que ce pape , contrarié d'une si forte dépense , refusa de s'en servir. Ce magnifique carrosse, véritable chefd'œuvre dé l'art, allait devenir la proie des flammes, lorsqu'une voix s'écria :

« Il est digne d'être offert au Bamhino de l'Ara-Cœli. » Ces mots frappèrent la foule, plus mobile et plus enthousiaste que perverse ; cette idée lui alla au cœur ; et la voiture , traînée jusqu'au monastère , fut consacrée à l'enfant Jésus. Seulement, comme les pauvres religieux franciscains ne possèdent pas les quatre forts chevaux indispensables pomr mettre en mouvement un si lourd véhicule , il est très-probable que le beau carrosse ne servira point à porter la sainte image chez les malades , et qu'il rentrera tout simplement dans les remises pontificales.

Les femmes romaines. — Costumes. — Mœurs el caractères. — Clergé. — Comparaison entre les mœurs anciennes et les mœurs actuelles.

Rome, 28 août.

Vous me demandez , ma chère Céline , si les femmes romaines méritent leur antique réputation de beauté. Je vous répondrai franchement que je ne partage point l'enthousiasme de ces poëtes qui nous les représentent belles comme les amours , majestueuses comme des déesses, comparables à tout ce que la mythologie avait imaginé de plus séduisant. Sans doute il existe à Rome des fenunes dont on admire justement les traits nobles et purs, les grands yeux brillants, la chevelure noire et épaisse , la taille imposante , et jusqu^à la physionomie fière et dédaigneuse ; ce qui me parait , à moi , un défaut plutôt qu'une grâce; mais il y a ici, comme partout ailleurs , quelques femmes fort laides , et un très-grand nombre qui ne me semblent ni laides ni jolies.

Les Romains des deux sexes sont, pour la plupart, minces et fluets jusqu'à l'âge de vingt-cinq à trente ans; ils acquièrent ordinairement alors un embonpoint con-

sidéràble , surtout les femmes qui mènent ime vie trèscasanière ; mais cet embonpoint est loin de nuire à la fraîcheur de leur teint. A tout prendre, la population romaine, celle du Transtévèi^e surtout, et plus encore celle des petites villes environnantes, où la fièvre n'exerce pas ses ravages, peut justement passer pour belle ; et les jeunes paysannes de Frascati ou d' Albano , avec leur jupe courte aux vives couleurs , leur corset d'étoffe garni de nœuds, leurs beaux cheveux nattés et retenus sur la tète par de longues épingles d'or ou d'argent, ornés de rubans, de perles et de fleurs, sont toujours agréables à voir et quelquefois ravissantes.

On n'en saurait dire autant des femmes du peuple à Rome , qui ont la manie de s'affubler de chapeaux fanés, de robes presque usées, mais garnies de falbalas, de châles hors de service , de toute la défroque enfin des dames de haute condition. Ces parures, fripées par im long usage , souvent disproportionnées à la taille de celles qui les portent ainsi de seconde main, me font regretter les gentils petits bonnets et les robes sans garniture, mais propres et fraîches, de nos grisettes de Provence , ou la coiffe blanche et empesée des artisanes de nos pays.

Ici beaucoup de fenunes du peuple vont toujours tête nue , et , tant qu'elles sont jeunes et qu'elles soignent leur chevelure, cette mode est fort jolie; meiis les vieilles femmes décrépites , avec leur virago ridé, leurs

ROME. âl5

cheveux gris ou blancs, devenus rares et presque en désordre, sont hideuses à voir. Quant aux nobles romaines, aux véritables dames, elles suivent de loin les modes parisiennes, payant fort cher les étoffes de soie et de laine des manufactures de France ou d'Angleterre; car des droits de douanie fort considérables viennent s'ajouter aux prix d'achat et de transport.

Vous voudriez aussi que je vous dépeignisse les mœurs et le caractère des Romains. Cette tâche est peut-être au-dessus de mes forces, et il faudrait un plus long séjour au milieu d'eux pour bien connaître ce peuple, moins dégénéré qu'on ne le dit inconsidérément. Voici d'abord l'opinion d'im Français, le docteur Bérard , homme d'esprit et de sens , qui habite Rome depuis très-longtemps , et que sa position met plus à même que personne de donner un avis impartial.

« Le caractère des peuples , dit^il , est modifié par la configuration , la fertiUté et les productions du sol qu'ils habitent; cette vérité est frappante à Rome. Sous ce ciel pacifique , en regard de ces inunenses plaines qui déroulent à l'infini l'étemeUe monotonie de leurs lignes, où rien n'annonce l'effort ni la peine de l'homme ; dans l'heureuse possession d'une abondance qui se donne pour ainsi dire d'elle-même, estril étonnant de rencontrer un peuple irrésistiblement entraîné à préférer le plaisir et la volupté aux travaux et aux fatigues corporelles?

« Panem et circcnses! c'est toujours le cri du peuple-

roi. Le travail est fait pour l'esclave! Et, en effet, des hommes à qui le Ciel a donné un si beau pays doivent croire à leur royauté ; et quand le sceptre du monde leur échappe , ils en rêvent un autre. Leur imagination, échauffée par un soleil ardent , bercée par les souvenirs du passé , nourrie dans les concerts et les solennités du culte religieux, remplit à elle seule toutes les lacunes de leur existence; d'ailleurs, une fois l'appareil musculaire condamné au repos , toute la vie se réfugie dans la tête.

« Voyez un Romain marcher dans les rues de Rome : quel affaissement dans son corps, quelle lenteur dans ses mouvements, quelle nonchalance dans ses allures! Si vous le coudoyez , si vous l'appelez à haute voix , à l'instant il se réveille, se dresse, se déploie; ce n'est plus le même homme, ou plutôt ce n'est plus un homme; c'est comme un demi-dieu dont le regard lance des éclairs', dont la parole est pleine de feu, dont le geste est tout éloquence , tout ligures ; vous vous croiriez en face d'une de ces mille statues antiques qui peuplent les villas, les musées, les places publiques. C'est qu'en effet il s'est formé sur elles aux airs de domination et de majesté ; ses ancêtres avaient posé pour animer ce m^bre , le marbre pose à son tour devant les fils pour perpétuer chez eux les grands airs de famille.

a Les Romains ne sont pas gais, ils sont graves et s'amusent sans rire. Comme ils ne tirent pas leur joie

de leur propre fonds , ils ont besoin de fêtes pour s'émouvoir, de spectacles qui les remuent. Jamais vous ne les veivet en verve de plaisanterie; chez eux point de ces jolis riens spontanés qui trouvent leur place à chaque instant dans le commerce de la rue et font le principal attrait du caractère français ; point de vaudevilles, point de chansonnettes; s'ils chantent, c'est en chœur, comme à l'Opéra; c'est de la musique, ce n'est pas un air, une ritournelle, un refrain. A tout ils mettent l'intérêt de la passion , ils ne font rien indifféremment; le bonjour qu'ils vous donnent est morne comme une sentence, ou expansif et chaleureux comme une déclaration d'amour; au moindre mot ils vous écrasent de leur dédain ou se jettent dans vos bras. De là le reproche qu'on leur fait généralement de n'avoir point de franchise.

a Ce peuple a une telle puissance d'imagination que les conceptions de sa pensée acquièrent bientôt à ses yeux l'évidence des faits les plus avérés. Dans ces derniers événements il opposait sans cesse aux douleurs réelles du présent le prestige d'un bonheur à venir: chaque jour il transformait ses désastres en triomphes. Enfant de la fabuleuse antiquité, on eût dit que les dieux , dont il croit descendre , avaient ramené pour lui l'heureux temps des métamorphoses.

c( Qu'on ne s'étonne pas de voir le Romain tour à tour joueur, prodigue, enthousiaste, réfléchi même.

a Joueur, il bâtit des merveilles sur le hasard ; prodigue, il sacrifie à Tostentation ; enthousiaste , il conçoit plus qu^il ne peut; réfléchi, il lève les honneurs du Capitole.

a Une pareille nature est avide de bruit, de luxe, d'émotions; elle s'impressionne rapidement et se lasse vite de ce qui l'a émue. »

Je vous . ai transcrit ces pages parce qu'elles me paraissent pleines de justesse et d'observation. J'ajouterai que, quant à moi, j'ai été choquée tout d'abord de la paresse excessive , de la poltronnerie et de la dissimulation des Romains, d'autant plus que ces défauts contrastent davantage avec l'activité, la loyauté et la bravoure françaises. Joignez à cela une vanité au moins aussi grande que la nôtre , et vous aurez xme triste opinion des descendants de Romulus. Mais je me hâte de le dire , plusieurs bonnes qualités rachètent en partie ces défauts. Les Romains sont d'un commerce sûr; la légèreté française leur est antipathique , et la raillerie est inconnue parmi eux ; la sobriété est une vertu commune aux hommes du peuple comme aux grands seigneurs , et l'ivrognerie est en horreur à tous.

Le clergé , trop nombreux peutrétre pour qu'il n'y ait point un peu d'ivraie mêlée au bon grain , compte dans son sein un grand nombre de doctes personnages et de saints religieux qui édifient l'Église par leurs vertus.

I^s mœurs sont beaucoup plus pures dans la haute

classe de la société que certains voyageurs n'ont voulu le faire croire. Aucune ville ne compte plus de fondations pieuses, d'établissements charitables, et la meilleure partie des immenses revenus. des familles nobles est généreusement employée en bonnes œuvres; de sorte que y s'il existe un grand nombre de pauvres à Rome , c'est à leur paresse seule qu'il faut s'en prendre.

L'amour des beaux-arts est répandu dans toutes les classes^ il fait partie de l'air qu'on respire» On trouve ici des savants distingués, des poètes, des artistes en tout genre; Rome est fière des chefs-d'œuvre qu'elle renferme, et les hommes du peuple eux-mêmes sont capables de les apprécier.

Les Romains sont généralement religieux, et quoiqu'il entre parfois un peu de superstition dans les pratiques extérieures de leur dévotion, beaucoup d'entre eux puisent dans une piété éclairée et véritable la force et le courage de surmonter les mauvais penchants de la nature,

Ix)rsqu'on étudie dans toutes les classes de la société la population romaine avec les défauts et les qualités qui la caractérisent dans nos temps modernes, et qu'on la compare avec celle qui existait avant que les lumières du christianisme eussent remplacé les ténèbres de l'idolâtrie; lorsqu'on se rappelle l'injustice, l'ingratitude, la férocité des anciens Romains sous la république, et leurs mœurs hideuses de cruauté, de bassesse et de

dépravation sous les empereurs (à tel point que notre imagination de chrétiens peut à peine les comprendre , et que notre esprit se refuserait à les croire , si les faits atroces, si communs dans ce temps- là qu'on ne les remarquait même point , ne reposaient sur des preuves incontestables) ; alors les défauts que je signalais tout à l'heure sans ménagement ne paraissent plus que comme des taches imperceptibles, que l'éclat du soleil de justice peut seul aider à découvrir.

Quand on pense à ces millions d'esclaves , dont l'existence dépendait du caprice d'un maître barbare et dont la vie entière était un long supplice; qu'un patricien débauché jetait à l'eau pour engraisser ses murènes , ou qu'une femme frivole faisait mourir sous le bâton en punition d'une légère maladresse; à ces milliers de gladiateurs forcés de combattre jusqu'à la mort pour l'amusement du peuple -roi; à ces affreuses tortures inventées pour le plaisir de ces monstres à figure humaine , décorés de la pourpre impériale ; à ce mépris de l'homme pour l'homme poussé jusqu'aux excès les plus révoltants et si opposé à la douceur des mœurs actuelles ; quand on réfléchit à cette multitude d'enfants exposés sur les voies publiques, de vieillards sans ressource expirant chaque jour de faim et de misère dans la cité reine du monde, et que l'on compte les nombreux asiles offerts par la société chrétienne à tous les inforlimés ; quand on se souvient de ces orgies ré-

ROME. 22i

voilantes, dont le meurtre et la débauche étaient les principaux assaisonnements , où le luxe et la prodigalité d'un simple citoyen engloutissaient en un jour assez de trésors pour nourrir une province pendant un mois, et que Ton voit les souverains pontifes , le front ceint de la triple couronne , se contenter pour leur table du plus chétif repas ; quand on se rappelle en rougissant ces honteuses passions avouées par des honunes qui se piquaient de sagesse et de vertu , ces courtisanes dont les lois et la religion païenne consacraient tous les excès par l'exemple des dieux et la célébration de mystères infâmes, et que Ton considère la tendre et maternelle sollicitude de Rome chrétienne pour mettre à couvert l'innocence des jeunes filles que le manque de fortune ou la perte de leurs parents expose au péril (58) ; alors on ne regarde plus conune des hommes dégénérés ces descendants des premiers Romains, ces fils des tyrans du monde ; on oublie les imperfecti(ms inséparables de l'humanité, on aime ce peuple qui prie à deux genoux sur le tombeau des martyrs mutilés par ses ancêtres, ces grands seigneurs constanmient occupés à secourir Tinfortune , et, le cœur plein d'amour et de reconnaissance, on bénit cette religion sainte qui a transformé l'univers et rendu tous les honmies égaux devant Dieu et devant la loi.

Basilique de Sainl-Paul-hors-des-murs. -- Cloître. — Eaux salviennes. Légende des trois fontaines. — La Scala cœli, vision de saint Bernard. — Martyre de saint Zenon. — Passage souterrain. — Le mont Testaocio. — La Morra. — Anecdote.

Rome, le 4 septembre.

Une courte pluie d'orage a rafraîchi l'atmosphère, et, malgré les rayons d'un soleil toujours très-ardent, la température était aujourd'hui d'une douceur enchanteresse; j'en ai profilé pour visiter Saint -Paul- horsdes-murs, l'une des sept basiliques de Rome.

Nous sommes sortis par la porte d'Ostie (59) connue autrefois sous le nom de Trigemina, en souvenir du triomphe des Horaces (60), et communément aujourd'hui sous celui de porte Saint-Paul. Nous nous sonunes arrêtés un instant devant la pyramide de Calus Cestius , ce cuisinier enrichi , dont le tombeau somptueux domine le lieu de sépulture des hérétiques et des schismatiques ; puis nous avons continué notre route Sur la voie d'Ostie , et nous sommes arrivés bientôt devant la basilique, presque entièrement relevée de ses ruines.

Comme il l'avait déjà fait sur le tombeau de saint

ROME. i23

Pierre , l'empereur Constantin avait aussi remplacé par une église sur la tombe de saint Paul , dans le champ appartenant à sainte Luoine , le modeste oratoire bâti par saint Anaclet. Cette basilique fut consacrée en 324 ; et, quelques années plus tard, les empereurs Valentinien II y Théodose et Arcadius la rebâtirent sur le beau et vaste plan que nous admirons encore aujourd'hui.

Cinq nefs, divisées entre elles par de magnifiques rangées de colonnes, avec une enceinte formant le chœur, composent cet édifice. Le feu Tavaii consumé en partie en 1823, par la négligence d'un ouvrier employé aux réparations; mais, grâce aux aumônes abondantes des fidèles de toules les parties du monde , il commence à renaître de ses cendres. Notre cicérone déplore beaucoup la perte de la grande porte en bronze, des fresques et des mosaïques qui décoraient Féglise, et par-dessus tout celle de la série des portraits des papes depuis saint Pierre jusqu'à nos jours (61 ). Il nous a fait remarquer des colonnes d'albâtre oriental, envoyées d'Egypte par Méhémet-Ali à Grégoire XVI pour la reconstruction de l'édifice. Nous visitâmes aussi les longs corridors du monastère attenant à la basilique ; il était désert, car les moines l'abandonnent tous les étés pour échapper à Tinfluence de la malaria (62).

Nous nous dirigeâmes ensuite vers le sanctuaire des Trois-Fontaines , par une route qui s'éloigne à gauche de la voie d'Ostie. C'est à deux milles environ de la

iU ROME.

basilique que uous trouvâmes ce lieu jadis nommé ad aquM Salvias, eaux Salviemies.

Une même enceinte de murailles renferme trois églises y qui ne sont séparées les unes des autres que par quelques pas de distance. La plus célèbre est celle de Saint-Paul-aux-Trois-Fontaines, bâtie sur le lieu même oîi le saint apôtre reçut la coiu'onne du martyre. On y conserve la colonne sur laquelle , en sa qualité de citoyen romain, il eut la tête tranchée. La légende rapporte que cette tète , séparée du tronc , bondit trois fois sur le sol et en fit jaillir les trois sources qu'on voit encore aujourd'hui dans cette église. Nous bûmes successivement de ces eaux, dont la fraîcheur est inégale. En avant de ce sanctuaire, unique dans son genre, se trouve celui de Santa-Maria-Scala-Cœli (sainte Marie échelle du ciel), ainsi nommé à cause de la vision de saint Bernard, qui, célébrant un jour la messe pour les morts dans l'antique église bâtie dès lors en cet endroit, fut ravi en extase, et vit sur une échelle qui s'élevait de la terre aux cieux les anges conduisant les âmes délivrées du purgatoire à la suite du saint sacrifice. Le tableau de l'autel représente cette vision, si consolante pour nous tous, qui regrettons la perte de nos parents ou de nos amis.

Un autre tableau de cette église représente saint Zenon, tribun militaire, qui, d'abord condamné pour sa constance dans la foi à travailler aux thermes de

ROM E. ii

Dioclétien, fut ensuite décapité, aux eaux Salviennes, à la tête de dix mille deux cent trois soldats, fidèles comme lui à Jésus-Christ (63).

Nous descendîmes ensuite dans la crypte , qui servait d^entrée au cimetière de Saint -Zenon; autrefois une voie souterraine conduisait de ce lieu à SainIrPaul , par le cimetière de Lucine.

c( Au jour de la fête de saint Anastase, les moines de Saint-Paul, passant par ces catacombes, se rendaient processionnellement à Téglise du saint titulaire. De lem* côté , les religieux de Saint-Vincent et de Saint- Anastase allaient, par la même voie, à SaintrPaul, à l'occasion de la station du quatrième mercredi de carême, qui se célébrait dans la basilique (64). » Maintenant la communication souterraine est détruite; donné en 1138 par Innocent II aux moines de Clairvaux, ce monastère, que saint Bernard habita chaque fois qu'il vint à Rome, et où il laissa pour abbé Pierre • Bernard de Pise, élu pape sous le nom d'Eugène m , est entièrement désert. L'église , rebâtie par Léon III , et richement dotée par Charlemagne , n'offre de remarquable que les figures d'apôtres peintes à fresque d'après les dessins de Raphaël ; l'humidité les a effacées en partie.

L'àme toute pleine des sentiments et des souvenirs que la vue de ces lieux avait réveillés, je regagnais silencieusement ma demeure, lorsque Alexandre me

proposa d'aller voir de près le mont Testac<!io, qui s'élève, nu et désert, à gauche de la pyramide de Cestius. Cette colline, qui n'a pas moins de cinquantetrois mètres de hauteur et de cent cinquante de circonférence, est littéralement formée de fragments de vases de terre cuite, appelés testa en latin, d'où lui vient le nom de Testaccio. Les siècles ont recouvert ces amphores brisées, ces débris de toute sorte, d'une légère couche de terre végétale , sur laquelle l'aile des vents a semé de petites graines qui ont germé et recouvert d'une pâle verdure ces restes amoncelés. On ignore l'origine de cette singuUère montagne, aucun auteur ancien n'en fait mention ; mais elle doit dater de t^mps immémorial, si l'on en juge par l'immense quantité de débris qu'il a fallu pour la composer.

Fatiguée par la promenade assez longue que nous venions de faire dans les sentiers raboteux du Testaccio et satisfaite de me retrouver sur ime terre véritable, je voulus me reposer quelques minutes sous le frais ombrage d'un arbre centenaire, qui étendait ses branches touffues sur un gazon parsemé de fleurs. A peine y étais-je assise , qu'un bruit étrange , des émissions de voix sèches et saccadées , mais telles que j'en avais déjà entendues dans les rues de Rome sans trop savoir ce qu'elles signifiaient, vinrent soudain frapper mes oreilles. Je regardai de tous côtés, et j'aperçus non loin de nous un petit groupe de cinq ou six personnes ,

au milieu desquelles se trouvaient deux hommes au teint bruni par le soleil, aux yeux vifs et ardents, qui se montraient le poing en criant : due^ quatlro, nove, et tout cela avec une telle animation dans le geste et dans la voix que je les crus fous ou tout au moins en fureur.

« Qu'onirils donc à se démener de la sorte? dis-je à Alexandre.

— Us jouent à la mofra^ » me réponditril. Je me fis alors expliquer ce que c'était que le jeu de la morra (la mourre).

Il consiste à présenter la main fermée , en indiquant un nombre quelconque, pourvu que ce nombre ne dépasse pas celui de dix. Le joueur lève en même temps autant de doigts qu'il lui plait de cette même main. Si Tadversaire, de son côté, montre et annonce aussitôt la quantité de doigts nécessaire pour compléter le nombre énoncé , il a gagné pour cette fois , et Ton recommence aussitôt.

A peine mon frère avait-il eu le temps de me donner cette courte explication que des cns extraordinaires se firent entendre; Tun des joueurs se jeta sur Fautre avec furie ; celui-ci tira de sa poche un couteau-poignard, dont la lame brilla comme un éclair sous les rayons du soleil couchant.

« Mon Dieu! ils vont s'sussassiner sous nos yeux, » m'écriai-je très-effrayée.

Mon frère s'était élancé vers le groupe des joueurs ; mais, quelque promptitude qu'il eût mise dans ce mouvement généreux , un autre personnage l'avait encore prévenu; c'était une jeune fille, grande et forte comme le sont beaucoup de Transtévérines. D'une main robuste elle contint le bras de Passaillant, de l'autre elle repoussa l'adversaire en lui disant en italien des mots que je ne pus comprendre; quelques-uns des spectateurs vinrent alors à son secours, des phrases animées furent échangées de part et d'autre , les colères s'adoucirent, et la paix se rétablit; alors la jeune fille prit le bras de l'homme au poignard et Pentralna vers le faubourg.

« Est-ce son frère? demandai-je à un grand garçon de boime mine, qui avait assisté à cette scène sans s'émouvoir, au moins en apparence.

— Non, Madame, me ditril en assez bon français, c'est son fiancé.

— J'espère bien qu'elle va lui faire promettre de ne plus jouer de sa vie.

— Ce serait un serment d'ivrogne, me répondit-il en souriant; tous les gens du peuple sont passionnés pour là morra, et ils passent peu de jours sans prendre ce passe-temps. C'est un jeu qui date de loin; car on assure qu'il nous vient des Troyens, et qu'il fut inventé par le beau Paris pour désennuyer Hélène pendant le siège de Troie.

Page 1