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— Quelque respectaJble que soit à mes yeux l'antiquité de cette origine, dis-je en riant, il me semble que lorsqu'on est aussi mauvais joueur que ces deux honmies, on doit s'en abstenir à jamais.
— Ces hommes, répliqua Tltalien, ne sont pas plus mauvais joueurs que les autres, mais les circonstances font tout; si vous aviez essayé de la morra, vous sauriez qu'il est très-difficile de réprimer les mouvements de vivacité que ce jeu surexcite. »
Je fis un geste de doute.
tt Vous ne me croyez point, dit-il; c'est que vous ignorez qu'il ne se passe pas de semaine, pas de jour peut-être, dans lesquels la morra ne donne lieu à des rixes pareilles , et souvent beaucoup plus tragiques que celle dont vous venez d'être témoin. C'est pour ce motif qu'un cardinal premier ministre avait formulé un projet de loi qui condamnait aux travaux forcés tous ceux qui seraient surpris jouant à la morra. Léon XII se récria beaucoup sur l'excessive sévérité de la peine. Son Êminence insista fortement auprès du pape , en déduisant toutes les conséquences fatales de ce plaisir, mais sans convaincre le saint -père.
a Que Sa Sainteté essaye elle-même,» dit alors le cardinal.
Léon Xn y consentit en riant, mais il n'entendait rien à la morra; le cardinal, au contraire, y était fort habile ; il gagna une première fois , puis une seconde ,
et si souvent enfin que le pape finit par s'impatienter. c( Eh bien ! saint- père, lui dit alors le cardinal, si vous aviez un couteau maintenant, ne seriea^vous pas tenté d'en faire usage? »
Le général de Rostolan. — Voyage du saint-père à Portici. — Revue de rarmée française. — Principaux officiers. — VÀcqua Acetosa,
Rome, le i% septembre.
Que vos lettres sont aimables , ma Céline ! Quel plaisir toujours nouveau j'éprouve en les lisant ! les jours de courrier sont pour moi des jours de fête, et je les attends avec impatience. Vous connaissez , dites-vous, le général de Rostolan , qui a remplacé le général Oudinot dans le commandement en chef de Farmée ; je vous en fais mon compliment, ma toute belle, car c'est aussi im noble cœur. Sa réputation de bravoure, de justice, de capacité militaire , était faite depuis longtemps ; mais cette campagne d'Italie a encore mis ces belles qualités en relief.
Sa conduite pendant le siège a été un modèle d'activité et de vigilance. Nommé gouverneur de Rome le
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jour où les Français y sont entrés , sa fénneté a puissamment contribué à maintenir le bon ordre dans la ville, et il donna tous les jours dans l'exercice du commandement en chef de nouvelles preuves de cette énergie consciencieuse qui le caractérise.
Au lieu de venir à Rome , le saint-père vient de partir de Gaëte pour aller séjourner à Portici , et son retour, que l'on regardait comme prochain , et pour lequel on faisait déjà au Quirinal les dispositions nécessaires, se trouve retardé indéfiniment; ce qui est pour nous tous habitants de Rome un désappointement complet et une excessive contrariété. Pour mon compte, je suis fortement en colère contre les ministres , contre la cour papale , contre le saint^père lui-même, je crois, qui nous prive ainsi de sa présence si ardemment désirée.
C'est le 4 septembre au matin , après avoir entendu la bénédiction du saint-sacrement dans la cathédrale , que Pie IX, accompagné des cardinaux Antonelli, Riario, Sforza, Asquini, Piccolomini, de Mgr Garibaldi, etc., etc., s'est embarqué sur la frégate napolitaine le Tancrède, où se trouvaient aussi le roi Ferdinand et le comte de Trapani. Plusieurs bâtiments napoUtains, français et espagnols, accompagnaient le navire.
En traversant le canal de Procida, qui sépare Gaëte de Naples , une multitude de barques , rempUes d'hommes et de femmes, portant des bannières aux couleurs du saint-père , entourèrent le Tancrède. Les
fidèles étaient aussi accourus en foule sur le rivage pour apercevoir le successeur de saint Pierre , dont la soutane blanche se distinguait au loin sur le pont de la frégate. Pie IX, vivement ému , donna sa bénédiction à tout ce peuple , et quelque temps après la flottille arriva à la pointe du cap Pausilippe ; tous les forts de Naples firent un salut de vingt-un coups de canon, les cloches des églises sonnèrent à pleine volée, les bâtiments des diverses nations mouillés dans la rade se pavoisèrent en même temps, et les matelots, mont^ sur les vergues, firent retentir les airs des cris mille fois répétés de : Viva Pio Nonot Viva il Re!
Le pape a débarqué au port de Granatello, où l'attendaient le comte d'Aquila, frère du roi, le prince de Saleme et l'infant d'Espagne don Sébastien. Le saintpère monta alors en voilure, accompagné de toute la cour de Naples ; il arriva bientôt au château royal de Portici, et se rendit aussitôt à la chapelle, où l'on chanta le Te Deum. Sa Sainteté admit ensuite à sa table le roi Ferdinand et toute sa famille , pendant que le cardinal Antonelli faisait les honneurs d'une autre table, où étaient assis les cardinaux , les ambassadeurs et les personnages de distinction. Tout cela est sans doute précieux et agréable pour les Napolitains , mais très-peu réjouissant pour les Romains, qui comptaient sur le prochain retour du saint-père. Je change de discours pour ne pas recommencer mes doléances.
Le général de Rostolan a passé hier en revue Tannée française dans les vastes prairies de rÂcqaa-Âcetosa, et il avait eu l'attention bienveillante de m' envoyer une lettre de passe pour que je pusse pénétrer dans Tenceinte réservée. C'était un beau spectacle que celui de nos régiments de toutes armes dans leur plus brillante tenue, manœuvrant avec une précision merveilleuse sous ce ciel d'une admirable pureté , simulant des combats que je regardais avec d'autant plus de plaisir que je les savais sans danger. Une foule innonfibrable de voitures stationnait autour des barrières; toute l'élite de la société romaine s'était donné rendez-vous afin de jouir de ce magnifique coup d'oeil. J'y prenais pour mon compte un plaisir d'autant plus vif que je connais maintenant une grande partie des chefs de l'armée française. Le défilé, qui a duré plus d'une heure, m'a donc intéressée plus encore que les manœuvres. Je m'étais placée non loin du général en chef, qui était debout, entouré d'un brillant état-major. C'étaient les généraux Thierry, Lebarbier de Tinan , le brave général Niel , qui a gagné dans la campagne les étoiles de ses épaulettes; le colonel de Fézensac , le commandant Castelnau , chargé plusieurs fois de missions importantes , dont il s'est toujours acquitté avec succès, et qui remplit encore les fonctions de ministre des armes romaines ; le commandant Poulie , les capitaines de Gravillon , Philippi . Osmond , Vertray ; l'intendant Paris , dont la haute in-
telligeuce et. Thabileté sont généralement reconnues; le sous-intendant Dutheil , auteur du livre des Devoirs des Soldats, digne par ses belles qualités de leur donner des leçons; son collègue Bondurand, dont j'aime le caractère franc et loyal; MM. Pages et Bouché, adjointe à l'intendance; et beaucoup d'autres officiers de toutes cirmes, de santé et d'administration. Puis les troupes ont défilé au son de la musique guerrière , les vaillants généraux Regnaud-de-Saint-Jean-d'Angely et Gueswiller marchant en tête de leurs divisions , chaque chef guidant à la parade comme au combat ses soldats éprouvés.
Le général de Rostolan recevait et rendait le salut des drapeaux et des chefs. Je vis défiler ainsi beaucoup d'officiers de ma connaissance : le général Mollière sur son superbe cheval arabe ; son aide-de-camp , le capitaine Manéque ; le général Sauvan , commandant de la place; le bon et brave colonel de Pontevès, aimé et estimé de l'armée entière ; le général Morris à la tête de sa cavalerie ; le colonel Bosc , homme d'esprit et de cœur , qui mérite son rapide avancement; son estimable lieutenant -colonel, M. Chapuis; l'excellent capitaine Burgalat; le brillant M. de Polignac, le capitaine de Laas, le capitaine Darceau, et une foule d'autres que j'omets pour abréger.
Il était presque nuit lorsque la revue a été terminée ; je n'ai cependant pas voulu quitter cette vaste plaine sans goûter les eaux qui lui ont donné son nom, et
auxquelles on attribue des propriétés admirables > des cures surprenantes; en foi de quoi un assez grand nombre de Romains viennent en avaler plusieurs verres chaque jour. Nous nous fîmes donc conduire à la fontaine, ou, pour mieux dire, aux fontaines merveilleuses, dont les trois sources distinctes présentent autant de médecines d'un goût différent et d^une force graduée. Mon frère, qui nous avait rejoints, goûta le premier de l'eau magique , et fit une grimace si épouvantable , qu'au lieu de commencer fièrement conmie lui par la troisième fontaine, celle qui est réputée la plus efficace , M"* D*** et moi, nous trempâmes modestement nos lèvres dans l'eau de la première. Mais celle-ci, quelque faible qu'elle soit comparativement, nous ôta tout à fait le désir d'essayer des deux autres. Nous fûmes tous d'avis que l'épithète à^acetosa ne qualifiait que trèsimparfaitement ces eaux à la fois acides, amères, sulfureuses; et nous admirâmes le courage stoïque et tout romain de ceux qui viennent en faire chaque jour leur premier déjeuner.
|H>rte VpfM^iiDe oo SainUSébastm. — Ckif«fle et légende de Dowùmt. fitf rarfû. — Légende de saint SpèosIkii. — La basilique actuetie. — Visite des catacombes — Lrar edrâe. ^ Leur utilité passée et présente. — Légende de renle^pesnt des corps de saint Pierre et de saint PaoL — Tombeau de Cedlia SIetella. — La nTmpbe Égérie.
Reçue, le tl septemlune.
Je reviens des catacombes, ma Célme, d'mi de ces temples souterrains où le christianisme a germé et grandi dans Tombre, pour devenir cet arbre majestueux dont les branches puissantes s'étendent déjà dans les régions les plus lointaines, et dont les fruits de vie doivent nourrir toutes les nations.
Il était huit heures du matin lorsque nous nous sommes mis en route , l'abbé Dotti , mon frère et moi. Nos chevaux nous ont emportés rapidement vers la porte Appienne ou Saint-Sébastien, autrefois porte Capène , qui , ayant été presque détruite dans la guerre contre les Goths , fut rebâtie par Bélisaire ou par Narsès. Un quart de mille plus loin , nous avons traversé T Almon, formé par plusieurs sources différentes, jadis
célèbre par les jeux (65) que les païens célébraient chaque année en Thonneur de Cérès, dont on lavait la statue dans ses eaux limpides.
En suivant la via Appia ^ nous sommes arrivés devant la chapeUe de Domine, quo vadis, que nous avons visitée. L^abbé nous en a raconté la légende.
L'apôtre saint Pierre, pressentant la persécution, résolut de quitter Rome, et en sortit en effet par la porte Âppienne; mais lorsqu'il fut arrivé à Tendroit où Ton a bâti depuis la petite église, il rencontra Jésus-Christ chargé de sa croix.
<i Où allez-vous, Seigneur? s'écria Pierre.
— Je retourne au Calvaire pour y être crucifié de nouveau , » répondit le Sauveur.
Et l'apôtre, comprenant ce que le Fils de Dieu exigeait de lui, retourna à Rome pour recevoir la couronne du martyre.
Nous baisâmes avec respect la pierre sur laquelle s'est arrêté Jésus-Christ ; puis nous allâmes visiter pre^ que vis-à-vis le tombeau des Scipions, et nous arrivâmes peu de temps après à la basilique élevée en l'honneur de saint Sébastien.
Vous savez l'histoire de ce jeune et brillant officier de l'armée romaine, que l'on croit Franc d'origine, et qui subit deux fois le martyre sous le règne de Dioclétien. Percé de flèches dans l'hippodrome des Césars, il y fui laissé pour mort par les bourreaux.
Quelques chrétieus le recueillirent et le soignèrent ; à peine guéri, il recommença à proclamer la foi du Christ 9 et succomba enfin sous les coups de verge dont il fiii accablé. Son corps , jeté dans un égoùt, que Ton voit encore à Sant- Andréa- délia- Valle, fut enseveli par les soins de sainte Lucine au cimetière de Saint- Calixte, sur lequel fut bâtie la basilique de saint Sébastien.
Cette église , réparée par le cardinal Scipion Borghèse, n'a qu'une seule nef; son maltre-autel renferme le corps du pape saint Etienne , martyrisé aux catacombes. On y remarque surtout une belle statue de saint Sébastien, exécutée par Giorgetti, d'après les dessins de Bernin.
Quand nous eûmes adoré Dieu dans la basilique, nous demandâmes à descendre dans les catacombes. Le cœur me battait à ce nom, qui réveille en toute âme chrétienne de si touchants souvenirs. Des moines franciscains, qui desservent l'église, nous servirent de guides; on donna à chacun de nous un cierge allumé, et nous descendîmes ainsi dans un labyrinthe inextricable de galeries étroites et tortueuses , qui se croisent et s'entremêlent dans tous les sens, ouvrant à chaque pas des profondeurs mystérieuses que l'œil ne peut sonder sans terreur. A droite et à gauche et posés les uns sur les autres , se trouvaient les corps des fidèles , dont les tombeaux creusés dans le roc , ou placés dans
la terre argileuse , contenaient des lampes sépulcrales, des urnes lacrymatoires , et souvent, lorsque le corps appartenait à un martyr, une petite fiole remplie de sang et les instruments du supplice. De temps en temps les étroites galeries s'élargissaient, et nous nous trouvions dans ime de ces chapelles souterraines où les premiers chrétiens se rassemblaient jadis pour célébrer les saints mystères. L'une d'elles servit longtemps de retraite à saint Philippe de Néri, qui aimait à passer les journées entières méditant sur les vérité du salut ; une inscription de marbre désigne de nos jours cette chambre souterraine à la dévotion des fidèles.
Nous marchâmes longtemps silencieux et recueillis , dominés par une incroyable émotion: n'était-ce pas là en effet que nos pères dans la foi s'ensevelissaient vivants pour chanter les louanges du Créateur de Tunivers! Voilà les pierres plus élevées qui leur servaient d'autel, l'humble sanctuaire au pied duquel ils puisaient la force de supporter sans effroi les plus affreux supplices. Je me les représentais cheminant seuls ou par petits groupes dans cette campagne aride des environs de Rome, pour se glisser furtivement dans des trous habilement cachés mus les ronces et les épines; ils pénétraient par des chemins obscurs, sinueux, effrayants, jusqu'aux entrailles de la terre. Là, à la lueur vacillante des cierges, un prêtre du vrai Dieu, qui portait souvent les traces récentes des
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tortures endurées pour la foi , célébrait les saints mystères. Des personnages de tout rang, de tout âge, de tout sexe, étroitement unis par la plus douce firaternité, confondaient dans un même sentiment d^adoration et de prière leurs soupirs d'amour et leurs chants d'allégresse.
Plusieurs fois, pendant les persécutions, les païens avaient découvert quelques-unes de ces sombres retraites ; ils en avaient muré les issues, et la faim et la soif avaient lentement consumé leurs victimes- D'autres fois, comme des loups dévorants au milieu d'une bergerie , les sicaires des empereurs se précipitaient dans le saint asile , ivres de fureur et de sang ; alors les prêtres du Seigneur faisaient entendre des paroles d'encouragement et d'espérance, et, bénissant tout le troupeau, lui parlaient des félicités éternelles. Dans ces moments terribles les époux se cherchaient pour mourir l'un près de l'autre, la mère éperdue pressait sur son cœur sa fille palpitante dont le sang l'inondait tout entière, l'exhortant au courage et à la constance. Les vieillards et les fenmies, les vierges et les enfants (tout ce que l'humanité a de plus délicat et de plus faible) recevaient la mort sans murmure ; ils la saluaient au contraire avec des tranis^ ports de joie, comme une messagère céleste, chargée de leur ouvrir la porte du ciel. Et moi, pauvre créature , je m'agenouillais sur ces mêmes pierres sur lesquelles ces héros avaient reçu le coup mortel , je foulais
cette terre imbibée de leur sang ! De temps à autre la voix grave et solennelle du moine qui nous servait de guide nous disait en passant le nom du bienheureux qui avait reposé de longs siècles dans la tombe que nous coudoyions ; les catacombes entières étaient à mes yeux comme un immense reliquaire.
Nous arrivâmes enfin dans une chapelle où les corps de saint Pierre et de saint Paul furent autrefois déposés. On raconte que dans les premiers siècles de l'Ëglise quelques chrétiens d'Orient avaient enlevé furtivement ces précieuses rehques pour les porter dans leur pays, les regardant comme leur bien propre , parce que ces apôtres étaient leurs compatriotes. Ils les cachèrent d'abord dans ce souterrain ; mais au moment où ils allaient les en retirer^ une grande tempête s'éleva tout à coup, et les chrétiens, effrayés de ce qu'ils regardaient conune une menace du Ciel, n'osèrent point exécuter leur projet. Quelques personnes assurent que ces saints corps demeurèrent dans ce lieu une trentaine d'années, depuis le règne d'Héliogabale jusqu'au temps du pape saint Corneille.
Lorsque nous eûmes revu la lumière du jour et adoré Dieu dans la basilique , l'abbé Dotti me donna quelques détails intéressants sur les lieux que nous venions de parcourir.
Les catacombes primitives, nous dit-il, étaient les carrières d'où les anciens Romains tiraient la pouzzo-
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Ui ROME.
lane , espèce de terre volcanique dont ils se servaient en guise de sable. Les voleurs , les malfaiteurs de toute espèce y trouvaient un refuge assuré, et dès le temps de l'ancienne république, les catacombes étaient regardées comme des repaires fort dangereux. Les premiers chrétiens, persécutés de toutes paris, obligés de se cacher pour célébrer les saints mystères, y cherchèrent un abri et s'y donnèrent rendez-vous de tous les coins de l'empire. Peu à peu ils y exécutèrent de grands travaux pour approprier à leurs besoins ces cavernes souterraines; quelques savants croient même qu'elles furent entièrement taillées par les chrétiens dans le tuf granulaire, et placées près des carrières pour ne pas attirer l'attention.
Quoi qu'il en soit , les catacombes étaient devenues comme ime autre ville sous la ville maltresse du monde ; elles étaient fort nombreuses, et quelques-unes s'étendaient à des distances de plusieurs milles. Les religieux assurent que celles de Saint-Sébastien se prolongent jusqu'à près de dix lieues dans la direction de Cività- Vecchia. Cent soixante -dix mille martyrs , dont qua^ torze papes , y furent enterrés.
Lorsque les chrétiens purent adorer à la clarté des cieux le Créateur de Tunivers, lorsque la reine du monde se couvrit de temples augustes, lorsque la croix triomphante s'éleva sur le Capitole, les catacombes ne furent plus qu'un lieu sacré de pèlerinage pour les
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fidèles de toutes les parties de la terre. Des éboulements de terrain et d'autres accidents survenus coup sur coup refroidirent cette sainte ardeur ; les cavernes furent abandonnées. Mais , dès le xvi* siècle, la Providence, dont les desseins, souvent impénétrables, se montrent (quelquefois visibles à tous les yeux ; la Providence , dis-je , voulut que les savants de tout geMe fissent irruption dans ces cimetières délaissés pour en tirer des réponses péremptoires aux attaques des adversaires de notre sainte religion. Les baptistères, les anciens calices, les patères de verre, les images de la sainte Vierge et des saints, les épitaphes des tombeaux, les confessionnaux même, tous ces objets qu'on retrouve à chaque pas dans le berceau de TËglise naissante , et cpi'on emporte tous les jours avec soin dans le musée du Vatican , sont autant de preuves palpables de Timmuabilité du catholicisme, tel aujourd'hui dans ce que l'Ëglise pratique et recommande qu'il était dès le temps des apôtres.
En sortant de Saint -Sébastien, nous continuâmes notre route jusqu'au tombeau de Cecilia Metella, qui s'élève en forme circulaire sur une construction carrée de hauteur inégale. Il servit longtemps de forteresse au moyen âge, loi-sque Rome était déchirée par des guerres continuelles que les grandes familles se faisaient les imes aux autres. On y lit une inscription latine qu'on traduit de la sorte :
« Tombeau de Cecilia Metella, fille de Quintus Creticus et femme de Crassus. »
Notre aimable cicérone voulut me montrer la vallée d'Égérie, qui s'ouvre entre le Ckslius et le mont d'Oro. Nous visitâmes la fameuse fontaine et le bois sacré dans lequel Numa Pompilius venait recevoir les inspirations de sa nymphe. Les mauvaises langues prétendent que la divine Égérie n'était qu'une aimable bergère, auprès de laquelle le second roi de Rome aimait à faire la sieste , loin des regards jaloux et des témoins indiscrets.
Le cardinal Tosli. — L'hospice Saint-Michel — Des établissements
charitables à Rome.
Rome, le 30 septembre.
Les chefs de l'armée française ont reçu avant-hier une
gracieuse invitation du cardinal Tosti, qui les engageait à la fête de Saint-Michel , patron de l'hôpital apostolique de ce nom ; le cardinal en est directeur. Comme je savais que l'établissement était ouvert ce jour-là à la foule des fidèles et des curieux , je n'ai pas voulu perdre une si bonne occasion de le visiter.
Son Érainence le cardinal Tosti est un vieillard de haute taille et d'une physionomie pleine de bienveillance. C'est lui qui , féUcité par les triumvirs de ce qu'il n'avait pas quitté la ville pendant le siège , ainsi que les autres cardinaux , leur répondit avec une noble fermeté qu'il n'acceptait point leurs éloges, que ses vénérables collègues avaient suivi le saint-père dans son exil par amour et par obéissance , et que les mêmes motifis avaient déterminé sa conduite exceptionnelle, Pie IX ayant désiré qu'il restât à la tête de l'établissement charitable confié à ses soins.
« Du reste, Messieurs, ajouta-tril, je suis Romain, et vous ne l'êtes pas. Je resterai à Rome sans frayeur ; vous pourrez me poignarder ; mais à quoi cela vous servirail>-il î un vieillard de soixante-douze ans n'a pas beaucoup de temps à vivre. »
Le cardinal Tosti aime beaucoup les Français, et nous avons reçu de lui le plus aimable accueil. Il nous a montré lui-même ses appartements particuliers , sa bibliothèque , sa chapelle ; il nous a fait offrir du chocolat, des glaces, des sorbets, dont je remarquai que chaque nouveau visiteur faisait une ample consommation. Nous allâmes ensuite entendre une grand'messe en musique dans les tribunes de la chapelle, toute décorée de guirlandes et de fleurs ; puis nous visitâmes l'établissement.
C'est un immense édifice, bâti par Clément II dans
le double but de bannir la misère en prévenant Toisiveté et le libertinage , et d'offrir un asile à toutes les infortunes. Il est divisé en quatre conununautés différentes : la première pour les vieillards, la seconde pour les vieilles femmes, la troisième pour les jeunes filles, et la quatrième pour les garçons. Dans les deux premières, •les valides servent les malades; dans les deux autres, les orphelins reçoivent ime éducation conforme à leur naissance , et qui les met en état de se suffire , ou même de faire fortune à leur sortie de l'hospice. On apprend aux jeunes filles la lecture, Pécriture, l'arithmétique, jx)utes sortes d'ouvrages d'aiguille et même la musique , et on leur assigne une dot lorsqu'elles se marient.
Les garçons apprennent im métier ou un art mécanique ; ils sont tailleurs , cordonniers , peintres , sculpteurs ou musiciens, suivant leurs dispositions et leur goût. Garçons et filles reçoivent la moitié du profit de leur travail , dont les intérêts s'accimaulent dans une espèce de caisse d'épargne , pour leur être remis à leur sortie du saint asile.
Nous visitâmes avec plaisir l'exposition des produits de leur industrie. C'étaient des tapis de laine filée et teinte dans l'étabhssement , des statues , des gravures , des lithographies, mille choses utiles et curieuses enfin. Je vous envoie un camée gravé avec un talent véritable , que j'ai acheté à très^bon marché dans cet établissement ; c'est un beau portrait de notre saint-père le pape. Nous
y vîmes ceux de plusieurs cardinaux , et même de quelques oi&ciers de l'armée française dont la ressemblance me frappa. Nous allâmes, avant de partir , prendre congé du cardinal Tosti, qui me donna une médaille d'argent , représentant d'un côté la sainte Vierge , et da l'autre saint Michel archange terrassant le démon.
Je trouvai chez Son Ëminence Mgr Morichini, que j'avais l'honneur de connaître déjà. C'est un prélat fort distingué par son savoir et ses vertus ; il parle parfaitement le français, et c'est à lui que je dois tous les renseignements que je viens de vous donner sur l'hospice Saint-Michel. Personne n'est mieux au fait de tout ce qui est bon et utile; il est l'auteur d'un traité remarquable sur les institutions de charité publique, l'instruction primaire et les prisons à Rome.
J'ai lu cet ouvrage, et il me confirme 'dans cette pensée que je vous ai, je crois, déjà communiquée : c'est que Rome, la capitale du monde chrétien, mérite bien ce titre, non-seulement parce qu'elle est le siège de la papauté et parce qu'elle possède le plus grand nombre de monuments pieux , mais encore parce qu'elle a presque toujours pris l'initiative des grandes mesures charitables qui ont fait faire à l'humanité ses progrès les plus vrais et les plus sensibles.
Le premier pas de la liberté chrétienne , a dit l'abbé Gerbet dans un ouvrage très-savant, dont je vais analyser pour vous quelques passages (66), a été l'émanci-
pation des tombeaux. Tandis que les païens abandonnaient avec mépris les restes mortels de ceux qui ne possédaient ni litre, ni fortune, l'esclave comme le maHre , le pauvre comme le riche , trouvaient leur place dans les catacombes. Dès les premiers jours de la prédication évangéUque , la charité produisit dans l'enceinte de la ville les anciennes diaconies. Les ap6tres avaient institué sept diacres, qui assislùent le prêtre dans l'oblation du sacrifice et les pauvres dans leurs souffrances. Un pareil nombre fut établi à Rome, et saint Êvariste, quatrième successeur de saint Pierre, fît un règlement relatif à leurs fonctions. Dans le m* siècle, le pape saint Fabien assigna à chacun un district particulier; la ville était divisée en quatorze quartiers, chaque diacre en avait deux sous sa juridiction ; ils étaient aidés dans leur ministère charitable par des veuves consacrées à Dieu sous le nom de diaconesses. L'un des diacres avait la prééminence sur les autres et s'appelait archidiacre. Lorsque le nombre des fidèles augmenta, celui des diacres suivit la même proportion, et plusieurs d'entre eux furent établis dans chaque quartier comme coopérateurs du diacre principal, qui reçut le nom de diacre cardinal de tel ou tel titre. Plus tard, saint Grégoire institua sept nouvelles diaconies , pour qu'il y en eût une par quartier. Les édifices appelés de la sorte se composaient d'une église et d'une maison; l'église avait un portique sous lequel s'assem-
blaient les indigents pour recevoir des secours; c^ était le forum de la charité.
Plusieurs de ces anciennes diaconies, qui ont servi de berceau à un grand nombre d'institutions pieuses , sont toujours consacrées à la prière et aux bonnes œuvres. On voit encore de nos jours:
L'église de Sainte-Marie-in-Cosmedin, où saint Augustin professa jadis la rhétorique ;
Saint-Cosme et Saint-Damien , autrefois le temple de Romulus et de Rémus, où prit naissance au x"* siècle une association de prêtres, dont chacun s'engageait à dire quarante messes pour le repos de l'âme de chaque confrère ;
Sginte-Marie-in-Aquiro , devenue en 1548 le collège Capranica, consacré à l'éducation des jeimes gens pauvres qui se destinent à l'état ecclésiastique , et où l'on élève en outre les orphelins du choléra ;
Sainte -Agathe- des -Goths, devenue le collège des Irlandais ;
Sainte-Marie-in-Portico , sm* la place de laquelle on a bâti un hospice, dans l'endroit où se trouvait au vi« siècle la maison de sainte Galle, fille du consul Synunaque , qui fut mis à mort par Théodoric. Cette sainte recevait chaque jour douze pauvres à sa table, et sa maison devint une diaconie; puis, au xn® siècle, l'hôpital Saint- Gallien, et plus tard encore l'immense maison de Saint-Michel;
iTiO ROME.
Saint-Laurent , bâtie sur le mont Cœlius , dans le lieu même où le saint diacre montra au préfet de Rome les trésors de TËglise. Cette diaconie fîit concédée dans le siècle dernier aux moines grecs de Tordre de Saint-Basile.
Dès que la paix fut rendue à PÉglise , les papes eurent ime amnônerie largement organisée ; c'était la ressource des veuves et des orphelins. La charge d'aumônier apostolique et celle de gardien de la bibliothèque ont survécu à toutes les révolutions , connue pour représenter la charité et la science. Saint Grégoire !•' avait établi dans le palais pontifical un iriclinium, ou salle à manger des pauvres; elle a été fermée dernièrement, parce qu'on a pensé qu'il valait mieux donner à chaque indigent la valeur de ce repas pour qu'il pût le partager avec sa famille; mais la grande aumônerie subsiste toujours et vient en aide aux misères particulières, sans compter ses distributions générales des jours de Noël et de Pâques , où tous les pauvres de la ville , rassemblés dans la grande cour du Belvédère au Vatican , reçoivent leur part des largesses du saint-siége.
Fabiola , noble romaine , faisant partie de la société de dames dirigée par saint Jérôme, créa le premier hôpital, et, vers la fin du v*^ siècle, le pape saint Symmaque jeta les première fondements de l'archihôpital du Saint-Esprit, tel qu'il subsiste encore aujourd'hui. En 740, Tna, roi des Saxons occidentaux
dans la Grande-Bretagne, ayant cédé la couronne à Fun de ses parents, se rendit à Rome et y établit à côté de l'hôpital Saint-Symmaque une maison destinée à recevoir les pèlerins de sa nation; il y joignit une église dédiée à la sainte Vierge.
Vers la fin du xii* siècle , le pape Innocent lU , apprenant que des pécheurs avaient trouvé dans leurs filets de petits enfants noyés dans le Tibre, sentit son cœur ému d'une vive compassion. Un songe lui inspira le projet d'un établissement consacré tout à la fois aux enfants abandonnés et aux infirmes. L'hospice des Saxons était alors tombé en assez mauvais état ; Innocent in en obtint la cession du roi d'Angleterre, joignit cet établissement à celui de SaintrSymmaque , et créa ainsi l'immense hôpital du SaintrEsprit. Il en confia la direction à un ordre de religieux hospitaliers que Guido de Montpellier venait de fonder en France; il leur adjoignit des sœurs de charité de Tordre du Saint- Esprit , et ime confrérie de coopérateurs laïques du tiersordre qu'il institua à cet eflet, confrérie que l'on a souvent imitée depuis avec des attributions moins restreintes, et qui se trouve avoir son rejeton le plus moderne dans la société de Saint-Vincent-de-Paul.
L'hôpital du Saint-Esprit en vit naître bientôt un grand nombre d'autres ; chaque nation chrétienne voulut avoir un nid à l'ombre de Rome pour ses malades et ses pèlerins, et la charité particulière multiplia aussi
le nombre de ces établissements , dont quelques-uns portent le nom d'archi- hôpital.
Saint Philippe de Néri , qui était pauvre parce qu'il avait donné son bien aux pauvres, étant logé par charité chez Galeatto Caccia, gentilhonune florentin, qui lui donnait aussi tous les ans une mesure de froment, s'occupa par reconnaissance de l'éducation des deux fils de son hôte, qui devinrent des saints. Ce succès donna à Philippe l'idée de s'associer avec quelques prêtres de Saint -Jérôme -de -la -Charité pour évangéliser les jeunes gens. Il établit au même lieu une confrérie pour le service des pèlerins; les confrères leur lavaient les pieds , faisaient leurs lits , les servaient à table et soignaient les convalescents ; ce fut l'origine de l'hospice de la Trinité.
Les conservatoires furent créés pour mettre la vertu des jeunes filles à l'abri des dangers de la séduction ; lorsqu'elles sont en âge de s'établir on leur fournit une dot pour se marier ou pour se faire religieuses.
Le premier mont- de -piété fut institué par Bamaba de Terni, de l'ordre des franciscains, pour préserver les familles pauvres du malheur de tomber entre les mains des Juifs usuriers.
Afin d'éviter les grands frais nécessaires pour obtenir justice devant les tribunaux, on créa à Rome les confréries de Saint^Ives et de Saint- Jérôme-de-la-Charité, qui fournissent aux pauvres des avocats grattdts. Il
existe dans les environs de Saint -Laurent- in -Lucina un palais qui a été légué, comme fonds de dotation d'une prélature , à condition que le titulaire soit docteur en droit et qu'il se consacre entièrement à la défense des causes des indigents, de quelque nation qu'ils soient.
La confrérie de la Divine-Piiié fut instituée pour les pauvres honteux. D'après les statuts de l'association, les membres, pour les cas secrets, ne sont pas obligés de rendre compte des fonds qu'ils distribuent. Souvent ils apparaissent à l'improviste au milieu d'une famille affligée, lui remettent sans se nommer le secours donlr elle a besoin, et disparaissent comme ces oiseaux qui ont porté quelquefois le pain de la Providence aux solitaires des anciens temps.
Toutes ces institutions, con*espondant à des catégories spéciales de malheureux , se rapportent à deux pensées fondamentales; l'une appartient à Sixte -Quint, l'autre a été développée par Léon XIL Le premier avait dit : « Il faut du travail aux indigents valides ; aux invalides il faut des refuges , » et cela à une époque où les autres États étaient encore engagés dans l'organisation militaire de la société féodale. Il créa ce que nous appelons aujourd'hui le ministère des travaux publics, et le chargea de faire des œuvres monumentales pour assurer aux pauvres du travail et leur subsistance; c'était changer les pierres en pain.
258 ROMR
K Malheureusement^ ccHitinua le colonel, toutes les rixes ne se terminent point d'une manière aussi comique. Dernièrement deux chasseurs à pied ont été attaqués dans un cabaret par une troupe de misérables qui se sont rués contre eux avec violence. Le sabre à la main, le dos appuyé contre le mur, nos braves compatriotes se défendirent longtemps avec courage; Tun d'eux tomba enfin mortellement blessé, et les assassins prirent la fuite. M. Mangin, secrétaire général de la police, averti de ce qui s'était passé, poursuivit les coupables, et saisit dans le quartier des vélites, et malgré la résistance de leur chef, l'artilleur romain accusé d'avoir porté le coup mortel. On prend cependant de vigoureuses mesures pour jwévenir les assassinats; tout porteur d'armes prohibées est passible de peines sévères , et le général de Rostolan est allé même jusqu'à défendre une partie des fêtes du mois d'octobre, au grand déplaisir des femmes romaines.
— De quelles fêtes voulez -vous parler? dis -je au colonel.
—De ces courses dans la campagne qui sont, dit-on, un reste des anciennes bacchanales, me répondit-il. Le mois d'octobre, époque de la fin des vendanges, est ordinairement consacré au plaisir ; les femmes du Transtévère surtout parcourent les champs en poussant des cris de joie, chantant ou déclamant des vers que quelques-imes improvisent avec une facilité merveilleuse.
Alors les petites tavernes des environs du Testaccio sont toujours pleines de consommateurs; hommes, femmes, enfants prennent leurs repas en plein air, et les sons joyeux du tambourin et du galoubet se font entendre de toutes parts. Puis le soir la foule se porte aux villas Pamfili et Borghèse ; là , pendant que les propriétaires de ces magnifiques demeures en font les honneurs à leurs amis et connaissances, et que les femmes du haut rang se promènent dans le parc en voiture , les gens du peuple dansent gaîment sur la pelouse. Nous autres Français, nous nous contentons d'im seul carnaval; il faut aux Romains deux époques de folie.
— Quel dommage que le général en chef ait cru nécessaire de défendre les plaisirs du mois d'octobre ! je les aurais vus si volontiers, dis-je à mon tour.
— Mais je crois que vous pourrez en voir au moins quelque échantillon, me dit en riant le colonel; car, malgré l'ordonnance, j'ai rencontré ce matin plusieurs Transtévérines en habits de fête près de la porte Angelica.
— J'irai dès demain me promener de ce côté- là. Voulez- vous être des nôtres, colonel?
— Je ne demande pas mieux, me répondit- il; quelle est votre heure?
— Venez à trois heures, vous me trouverez prête. »
Le colonel fut exact au rendez- vous. Il trouva chez
moi le bon abbé Dotti , qui voulut bien nous ac^om-
pagner. Nous montâmes tous quatre en voiture, et, comme la chaleur me parut encore im peu forte , nous errâmes d'abord quelque temps dans la ville. En passant près du temple de la Fortune -Virile, j'aperçus un vieux bâtiment orné de fragments antiques d'une architecture singulière, que je n'avais pas encore remarqué; sur la porte, entièrement close, était une inscription à demi ruinée, que l'abbé m'expliqua; eUe indiquait que cette maison avait été donnée par Nicolas Rienzi à son fils David.
Je demandai ce que c'était que Rienzi; j*en avais bien quelque idée, mais très -confuse; nous autres
femmes, quoique curieuses, nous savons si mal l'histoire ! l'abbé vint en aide à mes souvenirs , et me raconta que Nicolas, fils de Laurent (ces deux noms fondus ensemble par abréviation ont fait celui de Cola di Rienzi ) , vivait au xiv* siècle , et que son père était cabaretier. De grands talents oratoires, joints à beaucoup d'instruction et à une ambition plus grande encore , lui valurent le titre de recteur et de gouverneur de Rome. Envoyé en ambassade auprès du pape Clément VI, alors résidant à Avignon, il obtint du souverain pontife la confirmation de son titre; mais peu satisfait d'une fortune si supérieure à sa naissance , il aspira plus haut encore, et de retour à Rome, il fit tant et de si beaux discours que le peuple , entraîné par son éloquence, renouvela pour lui la charge de
tribun y dont il prit possession au Capitole , aux acclamations d'une foule immense.
Dès ce moment , le pouvoir et l'ambition de Rienzi ne connurent plus de bornes; il leva des troupes, 6t un code de gouvernement, envoya des ambassadeurs en son nom , et , malgré son origine plébéienne et son titre de tribun du peuple, on le vit se faire armer chevalier, tenir cour plénière et prendre le litre pompeux de libérateur de Rome, manifestant l'intention de soumettre toute l'Italie à sa puissance et d'obliger les prétendants à la couronne impériale à comparaître d'abord devant lui.
Quoique Rienzi n'eût jamais attaqué ouvertement la souveraineté pontificale, tant d'orgueil et de talents réunis éveillèrent de vives inquiétudes dans l'esprit de Clément VI ; il somma le tribun de se désister de ses prétentions, et les Romains de rester fidèles à leur serment d'obéissance envers le saint- siège; mais une conspiration ourdie par la noblesse , fatiguée déjà d'ime dictature qui durait depuis sept mois, délivra le pape de ses appréhensions; et le tribun, abandonné par le peuple, se vit obUgé de fuir à l'aide d'un déguisement.
Trois ans plus tard, Rienzi fit ime tentative pour ressaisir le pouvoir ; mais ayant échoué dans cette entreprise, il chercha de nouveau son salut dans la fuite , et se rendit en Bohème , où il fut arrêté. Le pape réclama son extradition, le garda deux ans prisonnier à
Avignon , puis , espérant que cette captivité aurait tempéré la fougueuse ambition de Rienzi , dont les talents incontestables seraient utiles pour réiablir le bon ordre dans les États romains, livrés alors à l'anarchie la plus complète , il le renvoya en Italie avec le titre de sénateur. Rienzi s'empara d'abord de Toscanella, d'où il put tenir la campagne; et profitant d'une occasion favorable , il parvint enfin à entrer à Rome , où il fut d'abord reçu avec enthousiasme et où il retrouva sa popularité première; mais bientôt l'énergie qu'il lui fallut déployer pour réprimer les abus et pour régulariser l'administralion le rendirent également odieux au peuple et à la noblesse; une sédition violente s'éleva contre lui , les cris : « Mort au traître Cola di Rienzi ! Mort à l'auteur de la gabelle! » retentirent autour du Capitole. Le sénateur y répondit par ceux de : « Vive le peuple ! » qu'il fit entendre du haut d'une fenêtre en agitant le drapeau de la ville, car il se flattait d'apaiser ainsi la fureur populaire. Mais des flèches lancées contre lui vinrent lui enlever cette dernière espérance. Usant alors de stratagème, ilrevôtit l'habit d'un domestique, et se mêlant hardiment à la foule qui entourait le Capitole , il donna le premier l'exemple du pillage; il s'empara d'un matelas sous lequel il cherchait à s'évader, lorsqu'il fut reconnu par un homme du peuple , (jui le désigna à ses camarades ; et l'ancienne idole des Romains tomba aussitôt percée de
leurs coups. On déchira ses entrailles 9 on lui coupa les mains et les pieds , et les restes de son corps furent pendus à une fourche patibulaire.
Ainsi mourut Cola di Rienzi, triste exemple de rinconstance de la faveur populaire.
Pendant que Tabbé nous racontait cette histoire des temps passés , le soleil perdait peu à peu de son insupportable ardeur, et nous sortîmes de la ville par la porte Angelica. Bientôt le bruit des tambours de basque , se mariant à des voix sonores, qui ne manquaient ni de fraîcheur ni d'harmonie, frappa nos oreilles, et nous aperçûmes plusieurs voitures de louage chargées de jeunes filles, vêtues de ce gracieux costume des Transtévérines que je vous ai déjà dépeint. Quelquesunes étaient remarquablement joUes, et Tanimation que leur donnaient la poésie , la musique et le plaisir, ajoutait encore à leur beauté.
Nous suivîmes quelque temps de très - près une de ces calèches découvertes destinées à quatre personnes, et dans laquelle onze belles Romaines avaient trouvé moyen de s'entasser. J'espérais entendre leurs improvisations; malheureusement le vent, qui venait par derrière, emportait au loin leurs paroles. Je dis à mon cocher de gagner les devants pour que les sons pussent nous arriver plus distincts ; mais le conducteur des Transtévérines, ne devinant point nos motifs, regarda comme im affront de se laisser dépasser par une
voiture française , et fouettant vivement ses chevaux ^ il s'efforça de nous barrer le passage. Mon cocher, à son tour, tenait d'autant plus à exécuter Tordre qu'il venait de recevoir qu'on semblait vouloir y mettre obstacle. Une lutte véritable s'engagea bientôt entre ces deux honunes; les roues des chars tournaient avec une effrayante rapidité sur ce chemin large et uni. 11 fallait voir les bacchantes 5 l'œil en feu, les cheveux au vent, précipiter la mesure et exciter conducteur et coursiers du geste et de la voix.
Nous nous amusâmes quelque temps de cette course à fond de train, que les chevaux des Transtévérines soutinrent avec une ardeur dont on aurait dû les croire incapables, vu la quantité de gens qu'ils traînaient; mais bientôt j'eus pitié de ces pauvres animaux , ruisselants de sueur, que leur maître aurait crevés, je crois, plutôt que de céder; et je dis à mon cocher de ralentir le pas. Il fallut répéter trois fois cet ordre pour en obtenir l'exécution, tant l'émulation était réciproque. Il obéit enfin , et le char des bacchantes nous dépassa de quelques toises. Alors un immense cri de triomphe partit à la fois de la bouche du Transtévérin et de ses compagnes; les échos d'alentour en furent ébranlés, et nos oreilles étourdies. Puis le char rival fit un mouvement de conversion vers la porte Angelica; mais, en passant près de notre voiture , les rieuses jeunes filles, abandonnant leurs tambours de basque, nous
firent avec les deux mains au bout du nez un geste plus connu que respectueux, qu'il n'aurait peut-être tenu qu'à nous de prendre pour une impertinence, mais que nous eûmes le bon esprit de considérer conune une plaisanterie permise en temps de bacchanales.
Cependant le char vainqueur s'avança en triomphe vers une petite auberge située sur le bord de la route , et pénétra majestueusement dans une vaste cour, où une troupe de paysans et de jeunes filles dansaient au son de deux ou trois instruments formant un orchestre champêtre, tandis que les vieillards et les femmes âgées mangeaient du macaroni et buvaient du vin nouveau sur une table de bois grossier. Je mis pied à terre pour considérer plus attentivement cette scène de mœurs étrangères , et , à ma prière , les tambourins reprirent l'air de la SaltareUa, que l'on venait d'abandonner pour une danse moins gracieuse dont j'ai oublié le nom. Cinq ou six jeunes couples s'avancèrent au milieu du cercle des spectateurs; les garçons se mirent à sauter et à se balancer presque sur eux-mêmes en regardant leurs danseuses et en accompagnant chaque pas de gestes gracieux des bras et de la tête , tandis que les jeunes filles, tenant de chaque main un des bouts de leur mouchoir qu'elles abaissaient et relevaient alternativement , tournaient et pirouettaient autour de leurs cavaliers, lorsqu'un danseur ou une danseuse se trouvait
fatigué, il allait s'asseoir sur un banc, et un autre le remplaçait aussitôt.
Après avoir joui quelque temps de ce spectacle . je remontai en voiture , et tout le long de la route nous vîmes se renouveler les mêmes danses dans la cour des tavernes qui bordent le chemin , et nous rencontrâmes encore plusieurs chars d'improvisatrices, mais sans pouvoir assez distinguer leurs paroles pour en comprendre le sens. Enfin , comme la nuit approchait , nous nous dirigeâmes vers Ponte- Molle , et nous rentrâmes dans la ville par la porte del Popolo et par le Corso.
Le colonel descendit au café Nuovo , où il a l'habitude de passer une demi-heure chaque soir. Ce café, qu'on appelle maintenant le café Français , occupe le rez-dechaussée du beau palais Ruspoli, dont l'escalier est composé de cent quinze marches, chacune d'un seul bloc de mai'bre blanc. L'abbé me dit qu'il avait été construit par Barthélemi Ammanti, et je fus surprise d'apprendre que la famille Ruspoli existât encore.
« Comment le prince de ce nom a-t-il pu se décider à louer à un cafetier cette magnifique habitation ? lui dis-je.
— Par un motif bien louable , Madame ; le prince veut payer les dettes de son grand-père , et , pour y parvenir, il loue son palais et vit très-modestement. Cette famille était cependant, au siècle dernier, une des plus riches de Rome ; mais la vanité et l'entêtement
du prince , qui en était le chef , l'ont réduite à cet état de gène, d'où elle se relèvera, je l'espère. Puisque nous sommes seuls et que vous aimez les anecdotes , je vais vous raconter celle-là.
« Clément XIV mariait son neveu, et, suivant la coutume généralement adoptée alors par les grands seignexu's de la cour, tous envoyèrent au nouvel époux de précieux cadeaux. Le prince Ruspoli seul ne se conforma point à l'usage , disant qu'un homme comme lui ne pouvait s'abaisser à rendre cette espèce d'hommage au bourgeois GanganelU , dont le seul titre était celui de neveu du saint-père.
« Quelques jours après, Clément XIV sortit en grand apparat , et , comme les autres seigneurs romains , Ruspoli caracolait fièrement , monté sur un magnifique coursier , auprès de la voiture papale , cherchant à attirer l'attention du souverain pontife. Clément l'aperçut en effet; mais détournant la tète aussitôt^ il dit à demi-voix : •
— Ces Ruspoli sont toujours empressés de faire parade de leurs richesses; mais ils se garderaient bien d'en consacrer la moindre partie à un acte de déférence envers leur souverain.
(( Le prince entendit ces paroles et se retira préoccupé. Les membres de sa famille l'interrogèrent sur le motif de sa mélancolie, et mécontents d'apprendre la défavem? de leur chef, qu'ils craignaient de voir rejaillir sur eux-
mêmes , iLs blâmèrent hautement sa conduite et le décidèrent à envoyer au neveu du pape un présent plus magnifique que tous c^ux qu'il avait déjà reçus. On choisit à cet effet le plus beau diamant des bijoux de famille ; mais Ganganelli , par ordre de Clément , renvoya le tardif hommage , et le prince furieux jura qu'il ne reparaîtrait à Rome que dans une position capable d'en imposer au saint-père lui-même. Il partit pour Vienne , où il déploya une magnificence royale et parvint à se faire nommer ambassadeur auprès de la cour de Rome. Cependant ses prodigalités excessives avaient épuisé sa fortune ; il fut obligé d'emprunter pour soutenir son luxe , et il mit ainsi la dernière main à la ruine de sa famille. »
Nous élioas arrivés chez moi. L'abbé me quitta , Alexandre alla rejoindre le colonel, et moi, j'ai consacré la soirée à vous écrire , ma bonne amie , heureuse si je puis ainsi vous distraire un moment dans ce vieux château, que vous avez la bonté de trouver triste et désert depuis que vous ne m'y voyez plus.
XXVHl
Églises de Rome. ~ Le genre gréco- romain. — Légende de Sainte- Marie-des-Neiges. — La basilique de Sainte -Marie -Majeure. — Anecdote historique. — La croix de Henri IV.
Rome, le iS octobre.
Je continue à visiter les monuments remarquables; les églises m'attirent plus particulièrement; il y en a, dit-on, plus que de jours dans Tannée, sans compter les chapelles particulières. Presque toutes ces églises méritent d'être vues ; cinquante au moins sont dignes d'admiration. J'ai entendu dire à beaucoup de personnes que ce grand nombre d'églises était hors de toute proportion avec celui des habitants; ne pourraiton pas leur répondre que Rome n'est pas seulement la capitale des États romains, mais de la chrétienté tout entière , et qu'elle doit recevoir dans ses maisons de prière tous ceux de ses enfants extérieurs qui voudront passer les monts et les mers pour la visiter ?
Les étrangers critiquent aussi trè&-volontiers le style architectural des églises romaines, disant que ces belles façades grecques, ces nobles et riches portiques, ces
nefe séparées par des colonnes de marbre ou de porphyre, ces coupoles, ces baldaquins en bronze doré, ces éclatantes chapelles latérales , ces dalles de marbre , ces bas-reUefs , ces fresques , ces statues , ces mosaïques , ces mille décors enfin, que les flots de lumière du soleil d'Italie illuminent de toutes parts, n'inspirent pas autant le sentiment reUgieux que les masses énoimes de nos vieilles cathédrales gothiques, avec leurs clochers élancés, leurs flèches se perdant dans les nues, leurs arceaux, leurs colonnettes, leurs rosaces, leurs galeries, dentelles de pierres, et les grandes et sombres voûtes sous lesquelles les vitraux de couleur des fenêtres en ogive laissent pénétrer un jour mystérieux , qui remue le cœur et invite au recueillement.
Ces critiques ou plutôt ces préférences sont-elles fondées? Je serais fort embarrassée de décider. Il me semble qu'on peut prier Dieu partout avec la même ferveur, sous les plafonds resplendissants de dorures et de peintures gréco- romains, comme dans nos grandes églises toujours un peu délabrées; sous le beau ciel de l'Italie, comme sous les voûtes de verdure des plus sombres et des plus silencieuses forèis. Il me semble bien juste ausâ que les arts déploient toute leur magnificence pour orner les temples de celui qui n'a besoin d'aucune offrande, mais qui avait cependant pour agréables les dons du juste Abel et les sacrifices d'Abraham; et sous ce rapport les Romains sont nos maîtres. Peut-être
ROME. 27i
encore le style d'architecture qu'ils ont adopté convient-il mieux à l'imagination vive et ardente des méridionaux , tandis que les hommes du Nord se complaisent davantage dans un charme mystérieux et indéfinissable, qui fait penser et pleurer.
Quoi qu'il en soit, je regrette infiniment que vous ne puissiez, comme moi, visiter toutes les églises de Rome, et que le temps me manque pour vous les décrire. Mais je veux vous parler au moins des plus remarquahles.
Allons donc ensemble à la basilique de Sainte -Marie- Majeure , qui dispute à l'église de Sainte-Marie-in-Tran&tevere l'honneur d'être le premier temple consacré à Dieu sous l'invocation de la sainte Vierge , et dont , chemin faisant, je vais vous raconter l'origine miraculeuse.
Au temps du pape Libère, le patrice Jean et sa femme, n'ayant point d'enfants, résolurent d'employer leur fortune à l'accomplissement d'une œuvre agréable à la sainte Vierge, et ils la priaient tous les jours de leur faire connaître par quel moyen ils pouvaient dignement l'honorer, a Aux noues du mois d'août, dans le lemps où la chaleur est ordinairement la plus forte dans la ville , la neige couvrit pendant la nuit une partie de l'Esquilin. Cette même nuit, la mère de Dieu avertit séparément en songe Jean et son épouse de faire construire sous son invocation une église dans le lieu qu'ils trouveraient couvert de neige. Jean le
fit connaître au pape Libère , lequel assura qu'il avait eu le même songe.
« C'est pourquoi le pontife vint, au milieu des solennelles prières du clergé et du peuple , sur la colline que la neige couvrait, et y traça l'emplacement de l'église construite aux frais de Jean et de son épouse, puis rétablie par Sixte III.
« Cette église fut d'abord connue sous les noms de basilique Libérienne et de Sainte-Marie-de-la-Crèche. Mais conune il existait dans la ville un grand nombre d'autres sanctuaires en Thonneur de la sainte Vierge , afin que cette basilique, plus illustre que toutes les autres par la grandeur du miracle et par la dignité, fût aussi distinguée par l'excellence même du nom, elle fut appelée Sainte- Marie -Majeure. On en célèbre la dédicace par une soleimité anniversaire du jour oîi tomba la neige (67). »
Entrons maintenant dans cette église , qui fut reconstruite au v* siècle.
Elle est divisée en trois nefs séparées par des colonnes de marbre provenant du temple de Junon Esquiline. La chapelle de la Sainte -Vierge et celle du Saint-Sacrement ou de la Crèche sont d'une beauté sans égale ; on conserve dans celle-ci le berceau , le foin de la crèche et les langes de l'enfant Jésus, que l'on expose le jour de Noël à la vénération des fidèles.
N'attendez pas de moi, ma chère Céline, que je
VOUS détaille toutes les belles choses dont je suis entoiu'ée ; ces descriptions continuelles de bas-reliçfs , de mosaïques, ces répétitions constantes des mots admirable, merveilleux, vous fatigueraient à la longue. Gomme Tabeille diligente, qui, sans s'arrêter longtemps sur la même fleur, eu tire cependant le suc qui doit composer son miel, je veux butiner çà et là pour vous et pour moi quelques bons sentiments, quelques pensées pieuses qui charment notre esprit et nourrissent notre &me.
Voilà la chapelle Borghèse , dont les peintures sont comme un saint cantique en l'honneur de la mère de Dieu; voici le tombeau de Pierre Colonna, qui fut miraculeusement sauvé d'une tempête par l'intercession de la sainte Vierge. J'ai vu en avant de l'abside une magnifique mosaïque, placée par Sixte m après que le concile d'Ëphèse , en condamnant les erreurs de Nestorius , eut rendu un éclatant témoignage au dogme de la maternité divine. Tout ici nous rappelle la douce et consolante pensée de cette Vierge sainte , et , comme le dit Monseigneur Luquet , « l'existence seule de cette basilique est une preuve éclatante de la perpétuité du culte voué par l'Église à la sainte Vierge , une preuve de l'ignorance volontaire et des égarements du protestantisme (68). »
La première fois que je suis entrée à Sainte -Marie- Majeure, on y célébrait la graud'ipesse ; une musique
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ravissante se faisait entendre, un pur encens fumait dans les encpnsQirs d'or, embaumant Pair de son doux parfum, et du, plafond, à caissons dorés s'échappait une pluie de fleuj^ qui voltigeaient longtemps avant de joncher de leurs bi^illants pétales les dalles de marbre de Tenceinte sacrée ; cet usage , inconnu dans notre France, me paraît très-gj['acieux.
Plusieurs souvenirs intéressants se rattachent à la
basilique de Sainte -Marie-Majeure.
En l'année 590, comme la peste ravageait Rome d'une façon cruelle , le pape Grégoire le Grand ordonna une grande procession de pénitence. « Avant d'arriver à Sainte -Marie -Majeure, quatre-vingts personnes étaient mortes dans les rangs de la procession; telle était la fureur avec laquelle sévissait la terrible maladie. Grégoire , prenant alors en ses mains l'image de la madone , s'achemina vers la basilique de Saint- Pierre, pieds nus et couvert d'un sac ; ceux qui le suivaient portaient aussi le vêtement de pénitent. Le cortège traversait lentement et silencieusement les rues d'ailleurs désertes de Rome , lorsque , arrivée en face du môle d'Adrien , on entendit dans les airs une voix angélique , qui prononçait ces paroles : Regina cœli, ketare, alléluia. Resurrexit sictU dixit, aUeluia. Le pontife et le peuple, pénétrés de joie et d'un saint respect , s'agenouillèrent ; et saint Grégoire , inspiré, s'écria : Orapro nolns Deum , aUeluia. En ce moment un messager céleste, se posant
sur la cime du mausolée, remit son épée dans le fourreau, pour faire comprendre ainsi que l'Éternel, apaisé par les pieuses supplications de son vicaire terrestre , voulait mettre un tenne aux maux qui désolaient Rome. En efiet, au moment même, la peste cessa ses ravages, et ceux qui en étaient atteints furent instantanément guéris (69). »
Dans cette même église de Marie, l'exarque Olympius, envoyé de Constant, empereur hérétique, entreprit de tuer par trahison le pape Martin , qu'il n'osait pas attaquer ouvertement. Il fit semblant de se convertir pour pouvoir frapper le pontife , pendant qu'il recevrait la conununion de sa propre main ; mais au moment où il allait accomplir ce meurtre , le complice qui devait lui remettre l'arme fatale devint instantanément aveugle, et Olympius, frappé de terreur, se jeta aux pieds du pape en avouant son crime et en demandant pardon.
En 1075, comme selon l'usage saint Grégoire VTI célébrait, la nuit de Noël, les divins mystères dans l'église de Sainte -Marie -Majeure, Cenci, préfet de Rome, tout dévoué au parti de l'empereur d'Allemagne Henri IV, excommunié à cause de sa vie scandaleuse , pénétra dans le lieu saint à la tête d'une troupe de sicaires, blessa grièvement le pontife, le saisit par les cheveux et l'entraîna dans une tour sur les bords du Tibre ; mais le peuple se souleva aussitôt , et rendit la liberté à Grégoire, qui, tout couvert de sang, fut
porté en triomphe à la basilique , oîi il acheva ToiBce divin, si tragiquement interrompu.
En sortant de Sainte-Marie-Majeure , nous ne traverserons point la place sans remarquer, non loin de la colonne triomphale de la Sainte-Vierge, une simple croix
de bronze sur une colonnètte de granit oriental. Cette croix fut élevée par Clément VIII en mémoire de l'abjuration de notre Henri FV", dont le retour dans le sein de la véritable Église mit fin aux longues guerres de la Ligue , et prépara à la France plusieurs siècles de prospérité et de gloire.
L'ossuaire des Capucins. — Partie de plaisir. — Frascati. — Origine de celle ville. — Deslniclion de Tusculum. — Les villas de Frascati. — La loterie. — La sorcière. — Retour.
Rome, le 24 octobre.
Je VOUS ai parlé , ma Céline , de l'ossuaire de Casteldi-Guido ; mais celui des Capucins , que j'ai visité avanthier, est bien autrement extraordinaire.
Figurez-vous plusieurs chapelles presque souterraines, entièrement décorées d'os de morts. Et quand je dis
décorées, ne croyez point que ce soit une expression impropre dans la circonstance; c'est bien, en effet, une décoration étrange et lugubre que ces rosaces , ces arabesques, ces colonnades ^quement formées par des ossements humains incrustés dans le mur. Les autels , les candélabres et même les lustres pendus au plafond ne sont composés que de crânes, de tibias, d'os de toute espèce. Des squelettes entiers , portant Fhabitde capucin, sont debout ou agenouillés au pied du sanctuaire; la mort, la mort partout, sous toutes les formes et dans toute sa laideur.
L'idée première de cette mosaïque humaine, qui cause une impression désagréable , malgré le talent merveilleux de l'artiste, est due au cardinal Barberini dé' Saint - Onuphre , frère du -pape Urbain VUI, capucin austère, qui, pendant que les autres membres de sa famille profitaient de leur influence excessive sur l'esprit du pontife pour accumuler les dignités et les richesses , ne s'occupait, lui, que d'exercices pieux et de bonnes œuvres. Les ossements des religieux de son ordre, ensevelis dans une couche de terre qu'il fit venir de Jérusalem , fournissent seuls les matériaux de ces chapelles de la mort, qui ne font pas sur l'imagination l'effet* tristement salutaire que l'auteur a sans doute voulu produire.
En sortant de Possuaire des Capucins, où je ne retournerai probablement plus , je reconnus M"* MolUère à
rélégaace de sa taille, et je hâtai le pas pour la rejoindre.
« Je viens de chez vous , me dit-elle gracieusement , pour vous proposer d'aller ensemble à Frajscati , comme nous l'avons projeté. »
L'offre était trop séduisante pour être refusée. Nous primes tout de suite nos dispositions , et le lendemain , à sept heures, nous nous mettions en route dans une calèche découverte, traînée par quatre chevaux et entourée de cavaliers caracolant autour de nous.
M"® Mollière a le caractère égal, les manières aimables , et une grande facilité d'élocution , qui prête beaucoup de charme à ses paroles toujours bienveillantes. M"* D**% qui était des nôtres, est trop de mes amies pour que j'ose entreprendre son éloge; les deux jeunes Dutheil, Léonce et Alfred, encore dans l'adolesc^înce , sont instruits , bien élevés , pleins d'esprit et de bons sentiments ; tous les hommes qui nous accompagnaient étaient distingués et spirituels ; la route de Rome à Frascati nous parut délicieuse.
En arrivant à la ville , nous allâmes d'abord entendre la messe dans la cathédrale de Sainl-Herre , située sur la grande place , où je remarquai une jolie fontaine à trois jets d'eau. Le général Mollière, alors à Fra&cati, et qui venait d'y passer la revue de sa brigade , vint nous joindre à l'église , où les femmes et les jeûnas filles , la tête couverte de ce grand voile blanc qui sied
si bien à leur frais et beau visage, se' tènaietil agenouillées et recueillies. Il nous conduisit à la tùcahda nobile, oh nous attendait un bon déjeuner; et nous mena ensuite voir les courses de chevaux libres, gravissant la côte sans cavaliers. C'était un jour de fête , les habitants se pressaient en foule souâ les ombrages de la villa Bracciano pour jouîr de ce spectacle , éi nous admirâmes beaucoup plus la beauté dé cette population , si remarquable par la pureté des formes et la fraîcheur du teint , que Tagilité des chevaux qui prenaient part à la course.
Frascati , que son air salubre el sa charmante situation sur le penchant d'une colline verdoyante rendent très-agréable pendant Tété, lire soû nom dès branches de feuillage appelées/ro^ofAe en italien, avec lesquelles fm'enl d'abord construites les premières cabanes établies en cet endroit par les pauvres hàbitanlis dé Tusculum, cette ville délicieuse, patrie de Caton, où Cicéron, Lucullus, Gabinius, Crassus ont eu dé si magilifiqUes demeures. Tusculum avait survécu à la chute de Tempire et à l'invasion des barbares ; et , pîendant que les factions agitaient les États de TËglise ku xii* siècle, elle demeiu^a toujours fidèle au saint-siége , et soutint contre les habitants de Rome , qui méconnurent quelque temps l'autorité temporelle du pape, une guerre souvent heureuse.
En 1 1 88 , lorsque les Romains entamèrent dés négo-
ciâtions avec Clément III, ils exigèrent qu^il laissât détruire les fortifications de Tusculum. Le pape eut la faiblesse d'y consentir; et lorsque les Romains virent cette ville sans défense , un ignoble sentiment de vengeance s^empara de leur âme : ils attaquèrent Tusculmn, la ruinèrent de fond en comble, rasèrent les maisons au niveau du sol , et dispersèrent les habitants , qui se réunirent sur le penchant de la colline , où ils s'abritèrent d^ abord sous des huttes de feuillage qui furent les premières habitations de Frascati.
Nous montâmes par des allées ombreuses et doucement ménagées jusqu'au sommet de la montagne où s'élevaient jadis les blanches maisons de Tusculum. De ce lieu la vue s'étend jusqu'à la mer et aux montagnes de la Sabine; elle embrasse la campagne de Rome tout entière; elle se repose sur GrottarFerrata, Marino, Castel-Gandolfo et les collines environnantes. Quelques fragments mutilés, quelques débris épars, voilà tout ce qui reste de la ville et de ces maisons de plaisance , où Cicéron composa ses dissertations philosophiques, où les grands de Rome trouvaient tant de délices; mais les villas qui entourent maintenant Frascati ne leur cèdent en rien en agrément et en magnificence.
Celle du Belvédère , bâtie par le cardinal Aldobrandini Borghèse , neveu du pape Clément VIII , doit son nom à sa vue admirable. C'est une délicieuse habitation, entourée de jets d'eau, de cascades et de
fontaines , et la cassine est remarquable par la beauté des marbres et des peintures qui la décorent.
La Ruffinella, qui a appartenu jadis aux jésuites ^ puis à Lucien Bonaparte , et qui appartient aujourd'hui au roi de Sardaigne, les villas Mondragone, Taverna et Conti sont aussi de charmantes demeures.
Je ne crois pas qu'il existe au monde rien de plus frais, de plus gracieux que Frascati avec sa ceinture de douze délicieuses villas. Le chemin jusqu'à Albano , par Marino, Gastel-Gandolfo et les bords du lac, est dessiné , pendant quatre lieues , comme le serait le plus pittoresque des jardins anglais.
Lorsque nous retournâmes à la ville , le soleil avait perdu de son ardeur, et la poptdation entière, réunie sur la grande' place, assistait à une tombola ou loterie. Le tirage avait lieu sur une estrade élevée; on nous apporta des sièges, et, tout en prenant des glaces et des gâteux ^ nous fûmes témoins des vives émotions de tout ce peuple, dont Tengouefment pour les jeux de hasard va jusqu'à l'excès. Les papes, malgré leur répugnance, ont été obligés de céder à cet entraînement populaire , et de laisser subsister les loteries publiques , non-seulement à cause des dangers des loteries clandestines, mais encore parce que le peu d'étendue des États pontificaux donnait à tous les Romains la facilité de placer leurs mises dans les pays environnants. Benoit XIV voulut au moins sanctifier ce plaisir dan-
gereux pai» une œuvre de bienfaisance , et il ordonna qu'il serait prélevé sur chaque tirage une bourse d'orphelin et une dot de pauvre fille.
Pendant que nous regardions le jeune enfant , vêtu d'une tunique blanche, qui tirait lès numéros, une vieille femme, la tête et les épaules couvertes d'une espèce de mante noire, s'approcha de moi d'un air mystérieux , et me proposa à voix basse de me vendre un breuvage qui avait la vertu de faire voir en songe les numéros gagnants. Je la remerciai, et sans doute un sourire d'incrédulité erra sur mes lèvres , car elle reprit presque aussitôt :
« La signora a grand tort de se méfier des paroles de son humble servante. L'efPet du breuvage que je lui propose eist aussi certain sur le • cerveau que celui du soleil sur les plantes ; aussi je ne l'offre jamais qu'aux personnes qu'il me plaît de favoriser, et si je le donne à la signora, c'est que j'aime les Français en général, et que la physionomie de la signora m'a plu tout d'abord. Croyez-moi, ne laissez pas échapper l'occasion, prenez la fortime aux cheveux.
«t II y a quelque temps , je donnai par pitié un peu de ce bon vin de Monte -Porzio, préparé par mes soins, à un jeune artiste , si pauvre qu'il ne lui restait pour toute fortune que l'habit qu'il avait sur le corps et un anneau orné d'un rubis. Dans la nuit le jeune homme vit en songe des cliiffres d'or qui s'approchaient
de lui comme pour Tinviter à les saisir. 11 s'éveille en sursaut , s'habille à la hàtè , se dirige vers le bureau de loterie, fouille dans ses poches et n'y trouve pas même la moindre baïoque. Il eut bien Fidée de mettre en gage la bague qu'il portait à son doigt, mais elle lui venait d'une femme aimée , et il n'eut pas la force , d'en faire le sacrifice , de peur qu'il ne fût étemel ; le malheureux osait douter des numéros de son rêve! Ce fut son crime et sa punition.
a Le jour du tirage arrive, une force irrésistible l'entraîne malgré lui; il arrive sur la place juste à temps pour entendre proclamer les cinq numéros qu'il avait vus en songe ! L'infortuné pousse un cri déchirant, on s'empresse autour de lui, ses amis accourent, l'interrogent, il ne leur répond que par des phrases incohérentes, il était fou de chagrin et de regret.
« Une jeune orpheline au contraire sut apprécier mon breuvage; elle m'acheta pour quelques baïoques ime de Ces petites fioles que je vous offre , elle gagna cent mille scudi , épousa un prince , et elle mène grand train à l'heure qu'il est. Faites comme la jeune fille et non conmie le pauvre artiste ; signora.
— Je ne tiens pas à être princesse , lui dis -je en riant. Mais d'où vient, ma bonne, que vous ne faites pas usage pour votre compte de cette merveilleuse liqueur? »
La pauvre vieille allait répondre lorsque mon frère
m entraîna loin d'elle, en me faisant remarquer que la nuit approchait et qu'il était temps de soùger à la retraite.
Ces messieurs reprirent leurs chevaux, et nous remontâmes gaiement en voiture , fort satisfaits de Temploi de cette journée. Malheureusement l'hospitalité libérale du général MoUière s'était étendue jusque sur nos gens, et nos deux domestiques français en avaient abusé au point d'être passablement ivres. Nous nous en aperçûmes bientôt à la rapidité extraordinaire avec laquelle les chevaux nous emportèrent sur la route. Les arbres et les villas fuyaient derrière nous comme si nous eussions glissé sur un chemin de fer ; ni montée ni descente ne ralentissaient leur course désordonnée. La nuit était venue cependant, et nous eûmes toutes les peines du monde à obtenir un instant d'arrêt pour allumer les lanternes.
« N'ayez pas peur, j'ai le chemin dans la tête, il faudra bien que les chevaux marchent quand même, et je n'ai pas besoin d'y voir pour les conduire , criait le cocher en riant aux éclats ; s'ils ne comprennent pas le français , je le leiu* apprendrai. »
Il arrêta à la fin; mais le domestique ne put jamais parvenir à allumer les lanternes de la voiture, tant il avait la vue trouble et la main tremblante; et il fallut que M. Mistral , l'un de nos aimables compagnons de voyage, eût la bonté de nous rendre ce petit service.
Nous recommençâmes ensuite notre course aventureuse^ et bientôt les grandes ombres du palais et de la basilique de Saint -Jean-de-Latran se projetèrent devant nous ; nous arrivâmes en un clin d'œil à Sainte- Marie -Majeure. Nous parcourûmes, toujours au galop, les périlleuses descentes qui conduisent de cette église au palais Albani et de la place Monte - Cavallo à celle des Saints -Apôtres; et comme il est un dieu pour les ivrognes, domestiques, chevaux et voiture n'éprouvèrent pas la moindre avarie.
L*ordin&tion. — Le collège Romain.
Rome^ le 29 octobre.
Le descendant d^une des plus illustres familles belges, M. de Mérode, qui a servi glorieusement dans noire armée d'Afrique en quaUté de volontaire, renonçant à tous les prestiges de l'ambition , de la fortune et de Pamour, vient d'embrasser les ordires sacrés, après deux ans de préparation et d'études. La touchante cérémonie de son ordination avait attiré un certain nombre de Français dans la basilique de Saint -Jean-
de-Latran. J'étais placée dans une tribune du ehceur, où M. de Corcelles^ ambassadeur de France , parent de M. de Hérode , et M"' la comtesse Rampon ne tardèrent pas à venir aussi.
Presque aussitôt les jeunes lévites, qui priaient ensemble dans une chapelle latérale , s'avancèrent deux à deux, un cierge à la main, dans le sanctuaire où Son Éminence le cardinal - vicaire , revêtu des habits pontificaux, commença par s'agenouiller au pied de l'autel. 11 se préparait par la prière à cette fonction sublime de transmettre à d'autres hommes les pouvoirs suprêmes du sacerdoce, que les apôtres reçurent de Jésus -Christ, et qui remontent jusqu'à lui par les mille anneaux de cette chaîne merveilleuse qui ne sera jamais interrompue.
Une centaine de jeunes hommes , dont les uns portaient la soutane noire du clergé séculier, et les autres le froc des frères minimes, la robe du Carmel ou la blanche soutane des dominicains, priaient aussi dans l'enceinte en attendant le moment de se consacrer au Seigneur.
On appela chacun d'eux par son nom , comme pour s'assurer que tous étaient fidèles au rendez-vous ; puis ceux qui n'avaient encore reçu aucun grade s'avancèrent à pas lents , et s'agenouillèrent aux pieds du prélat, qui les bénit, coupa une partie de leur chevelure et les revêtit du surplis, image de candeur et