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de pureté, pendant que les clercs tonmirés, dont quelques-uns sortaient à peine de Tenfance, prononçaient ces paroles :
« La part de mon calice et de mon héritage , c'est le Seigneur ; c'est toi , mon Dieu j qui me rendras mon héritage. » .
Les clercs minorés se présentèrent ensuite; ce sont ces lévites qui remplissent dans le lieu saint les fonctions de portiers, qui sonnent les cloches pour appeler les fidèles à l'office , qui veillent au maintien du bon ordre et qui reçoivent aussi les pouvoirs d'exorciste. Le pontife leur fit toucher les instruments , symboles de leurs nouvelles fonctions, et prononça sur eux de longues et touchantes prières.
Ce fut alors le tour des sous -diacres. Ceux-ci, enveloppés, comme d'im suaire, de leurs longues robes blanches, et visiblement émus, s'avancèrent vers l'autel.
« Mes fils bien- aimés, leur dit le pontife, considérez de nouveau tous les devoirs que vous allez vous imposer. Maintenant vous êtes libres encore de retourner vers le siècle; mais si vous recevez l'ordre du sousr diaconat, vous serez liés éternellement à l'Église par le vœu de chasteté. Réfléchissez donc pendant qu'il en est temps, et si vous persistez dans votre sainte résolution, approchez au nom de Dieu. »
Les futurs sous-diacres firent quelques pas.
M. de Mérode, qui, par une faveur spéciale, devait recevoir ce jour-là tous les ordres majeurs , en faisait partie. Ces jeunes lévites s'étendirent à plat ventre sur le pavé et demeurèrent immobiles, comme pour montrer qu'ils étaient morts au monde. Pendant ce temps, le cardinal et les prêtres qui l'entouraient invoquaient pour eux chaque saint dans le chant des litanies. Ce moment solennel fut très -attendrissant; des larmes d'émotion, de crainte peut-être, mouillèrent les yeux des parents et des amis, et je ne pus m'empècher d'y mêler les miennes en songeant au sacrifice immense, au dévouement subHme de tous ces jeunes hommes, qui ne devaient plus chercher désormais de consolations et de jouissances que dans les saints et pénibles devoirs du sacerdoce.
Lorsqu'ils se relevèrent, je remarquai que M. de Mérode était extrêmement pâle , quoique la joie brillât dans ses regards. Il se prosterna avec ses confrères aux pieds du pontife, qui fit à plusieurs reprises le signe de la croix sur leur tête , en prononçant de belles oraisons ; puis il leur fit toucher les objets destinés au saint sacrifice de la messe , couvrit leur front d'un blanc tissu de lin, symbole de douceur, suspendit à leur bras le manipule , image du fruit des boimes œuvres , et bénit leurs mains, posées toutes ensemble sur le livre des Èpltres , que les sous-diacres sont chargés de lire à la messe.
Les diacres vinrent ensuite s'agenouiller devant le pontife. Celui-ci interrogea l'archidiacre pour savoir si les postulante étaient dignes de la haute fonction à laquelle ils aspiraient ; et sur sa réponse affirmative , et après avoir rappelé à tous ces jeunes hommes la sainteté de leurs premiers serments et la pureté angelique dont ils devaient faire profession , il leur posa la main sur la tète , en disant :
« Recevez le Saint-Esprit, pour résister aux tentations du démon. Mon Dieu, souffle sur eux TEsprit de vie , fortifie-les par les sept dons de ta grâce , pour que tous les préceptes de la loi brillent dans leur conduite. »
Puis il les revêtit de Tétole , et leur donna la charge de lire à haute voix le saint Évangile dans l'assemblée des fidèles.
Il ne restait plus alors à conférer que Tordre le plus haut, le plus grand, la prêtrise. Tous les diacres qui devaient être consacrés s'approchèrent du pontife , ayant sur leim; bras la chasuble ornée d'ime croix, pour rappeler celle que Jésus-Christ porta sur Tautel sanglant du Calvaire.
Le prélat demanda encore à haute voix s'ils étaient dignes de devenir les ministres du Seigneur, et quand l'archidiacre eut répondu au nom de tous les fidèles, les aspirants à la prêtrise vinrent s'agenouiller deux à deux devant le pontife, qui, au milieu du plus profond
è90 hoMË.
silence , leur imposa solennellement la main sur la tète , et tous les anciens prêtres ^ présents à la cérémonie, l'imitèrent aussitôt, comme pour conununiquer à ces âmes choisies Tesprit sacerdotal qu'ils possédaient déjà; et pendant que le prélat priait avec ferveur, tous ces vétérans tinrent leurs bras étendus sur les jeunes prêtres, afin de les investir des plus nobles pouvoirs dont une créature mortelle peut être dépositaire.
On les revêtit de Tétole croisée sur la poitrine, symbole du joug du Seigneur, et, après avoir chanté Thymne au Saint-Esprit, le prélat leur fit les onctions saintes avec le baume consacré.
Ensuite on leur présenta à tous un calice ; le cardinal monta à l'autel , prononça à haute voix les paroles de la messe , et, comme de saints échos , tous les nouveaux ordonnés les répétèrent mot à mot après lui.
Quand ils eurent pris leur part de la victime auguste, ils vinrent , plaçant leurs mains dans celles du prélat , jurer respect et obéissance à leur chef vivant et à tous ses successeurs, et le pontife leur donna le baiser de paix. La cérémonie, qui avait commencé à sept heures du matin et qui avait duré jusqu'à onze , fut alors tei^ minée par une hymne d'action de grâces, et nous nous retirâmes émus et édifiés.
Comme nous approchions du collège Romain , où se trouve maintenant le dépôt des subsistances de l'armée française, nous aperçûmes une fumée noire s' élevant
dans les airs en épais tourbillons; le feu avait pris à cet édifice, nos soldats s'occupaient activement à arrêter ses progrès. Alexandre me quitta aussitôt pour se joindre aux travailleurs, et quelques heures après il vint m' apprendre que les efforts de nos compatriotes étaient couronnés d'un plein succès, que les belles peintures à fresque du jésuite Poggi n'avaient pas même souffert, et que l'on en était quitte pour la perte d'une certaine quantité de paille et de quelques sacs de toile.
C'est la seconde ou la troisième fois depuis notre entrée à Rome que le feu menace de détruire cet utile établissement , où Pie IX se propose de réunir bientôt de nouveau la jeunesse romaine; et l'on soupçonne que la malveillance n'est pas étrangère à ces incendies. Puissent les coupables comprendre que leurs efforts seront impuissants contre la volonté divine , qui s'est visiblement déclarée pendant cette campagne pour h\ saint- père et pour ses défenseurs!
Monseigneur Vérolle. — Les cryptes vaticanes. — La première communion dans les souterrains de Saint-Pierre«
Rome» k liovembrc.
Je soHais de la basilique de Sainl-Sébastien l'esprit préoccupé, le cœur ému des souvenirs pieux qui s'étaient réveillés dans mon âme pendant les deux nouvelles heures que je venais de passer dans les catacombes avec M"' D*** et ses enfants, lorsque je fus tirée de ma profonde rêverie par M. Louis Perret (70), un des membres les plus actifs de la société de Saint-Vincentde-Paul ; il avait un renseignement à me demander, et il profitait du hasard qui me plaçait sur son chemin.
(( J'accompagne Monseigneur Vérolle (71) dans le cimetière de Saint - Calixte , me dit-il d'un air triomphant lorsque j'eus satisfait à ses questions.
— Qu'est-ce que Monseigneur Vérolle î lui répondisje , un peu étonnée de la manière dont il avait accentué
sa phrase.
— Gomment! Madame, vous ne connaissez pas de réputation Monseigneur Vérolle! reprit -il vivement;
un confesseur de la foi , comme ceux dont les corps reposaient dans les catacombes. »
Je levai les yeux , et je vis à quelques pas de distance un ecclésiastique qui causait familièrement avec les fils de M™* D***. Il paraissait avoir de quaraate à cinquante ans, et il n'était remarquable ni par sa taille, ni par sa figure ; mais sa physionomie était pleine de douceur et de bienveillance, et ses manières étaient empreintes de la simplicité évangéUque des apôtres. Il s'avança vers nous et salua poliment. J'avais grande envie d'en savoir davantage sur son compte; mais n'ayant aucun prétexte pour engager la conversation , je n'osai point lui adresser la parole; ces messieurs entrèrent dans l'égUse, et je montai en voiture.
« Ce prêtre vient de m'apprendre à prononcer le nom de Dieu en chinois , dit le plus jeime des fils de
— Il est arrivé ici hier soir, reprit l'aîné; c'est sans doute un missionnaire , il revient de la Mantchourie , et il a été bien affligé de ne pas trouver le pape à Rome , car il ignorait à son retour tout ce qui s'est passé en Europe depuis un an. »
Quelques jours après, la comtesse Rampon, si connue dans la ville par son inépuisable charité, me proposa d'aller entendre la messe dans l'église souterraine de Saint-Pierre , en ayant obtenu la permission pour elle et pour les dames qui l'accompagneraient; c'était la veille
de la Toussaint, et plusieurs soldats devaient avoir le bonheur de faire le lendemain leur première communion.
J'acceptai avec empressement.
c( La cérémonie sera d'autant plus édifiante , me dit M'"« Rampon, que c'est Monseigneur VéroUe lui-même qui célébrera le saint sacrifice.
— De grâce, lui dis-je, contez-moi donc l'histoire de Monseigneur VéroUe, dont j'entends parler avec tant de vénération.
— Son histoire est celle de beaucoup de prêtres des missions, me répondit-elle; je n'en connais pas tous les détails ; mais je sais que , comme les martyrs de la primitive Église, il a scellé de son sang la foi de Jésus -Christ. Français d'origine et d'une famille distinguée, il renonça de bonne heure aux richesses et aux plaisirs de la terre pom* ne s'occuper que de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Après avoir appris le cliinois et plusieurs de ses dialectes dans l'admirable institution de la Propagande, il quitta sa famille, son pays, sa mère peut-être, et, le cœur gros de soupirs, il partit pour des contrées lointaines. Je sais qu'enterré vif jusqu'au cou par les infidèles, et condanmé à mourir de faim dans ce cruel supplice , il ne dut son salut qu'au dévouement de quelques chrétiens indigènes qui parvinrent à le délivrer pendant la nuit et qui favorisèrent sa fuite. »
Je n'ai pas besoin de dire que je fus exacte au rendez-
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VOUS ; le lendemain , à sept heures précises , je m'agenouillais près de la Confession de Saint- Pierre. La comtesse m'y rejoignit bientôt, et nous descendîmes ensemble dans l'église souterraine, que nous visitâmes à la lueur des torches.
Ces cryptes sont inunenses et contiennent un grand
nombre de tombeaux , dont les plus remarquables sont
ceux d'Othon II ; de Charlotte , reine de Jérusalem et
de Chypre ; de Jacques Stuart, roi d'Ecosse ; des papes
Adrien IV, Boniface VIII, Nicolas V, qui mourut de
douleur de la prise de Constantinople ; d'Urbain VI et
de Pie IL On y conserve aussi plusieurs antiquités
provenant de la basilique bâtie par Constantin : entre
autres le sarcophage de Junius Bassus , préfet de Rome ,
mort au iv* siècle , peu de temps après sa conversion
au christianisme; des bas- reliefs tirés du tombeau de
Paul n ; plusieurs antiques statues de la sainte Vierge
et des apôtres ; un fragment du marbre sur lequel
était gravée la donation de la princesse Mathilde au
saint - siège ; enfin , la pierre appelée autrefois scélérale
par les gentils, sur laquelle un grand nombre de
martyrs reçurent le coup mortel. Nous parcourûmes
ainsi l'ancienne et la nouvelle crypte; la première,
composée de trois nefs, s'étend vers l'Orient, et la
seconde entoure le tombeau de saint Pierre. Nous
visitâmes les quatre oratoires correspondant aux quatre
piliers de la grande coupole, dont les autels sont
ornés de tableaux en mosaïque, et nous pénétrâmes enfin dans une chapelle située au couchant derrière le tombeau de l'apôtre.
Gomme autrefois dans les catacombes^ de fervents chrétiens priaient debout et en silence ; presque tous étaient des soldats de Tannée française. Nous primes place au milieu d'eux. Monseigneur Vérolle arriva presque aussitôt, et s*agenouilla péniblement sur le prie -dieu qui lui était réservé; je m'aperçus alors de la difficulté qu'il éprouvait à se servir de ses membres endoloris par les tortures ; pendant qu'il priait , je regardai ses mains, dont je savais qu'on avait arraché les ongles ; mais les traces de ce suppUce n'étaient plus visibles. Son fidèle serviteur, jeune musulman converti au christianisme, et qui a conservé son costume oriental, aida le missionnaire à se revêtir des ornements pontificaux, et le saint sacrifice commença à la lueur vacillante des cierges qui éclairaient seuls cet étroit sanctuaire , où ne pénètre point la lumière du jour.
Dans ce moment l'office solennel était célébré audessus de nous dans la basilique ; les sons de l'orgue , accompagnant les hymnes saintes, nous arrivaient dans l'église souterraine vagues et adoucis , comme une musique du ciel. A la communion, l' évoque adressa d'une voix émue quelques paroles touchantes aux jeunes soldats qui s'approchaient pour la première fois de la table sainte, et bientôt tous les assistants eurent comme
eux le bonheur ineffable de se nourrir du pain des anges. La sainteté du lieu , la vue de ce prêtre martyr^ le recueillement profond des fidèles remplissaient Tâme d'une indicible émotion ; nous nous crûmes un moment reportés aux premiers siècles de l'Église , alors que les chrétiens persécutés venaient aux mêmes Keux puiser dans la participation aux saints mystères la force de triompher des tourments. Oh ! si dans ce moment il eût fallu mourir ou renoncer à la foi de Jésus-Christ , sans doute pas un de ceux qui priaient alors avec tant de ferveur n'eût hésité dans son choix.
La messe terminée , l'évêque donna la confirmation à plusieurs militaires; mais, avant de leur conférer ce sacrement 9 il éleva la voix et leur rappela que , soldats du Christ , ils devaient être prêts à vivre et à mourir pour lui. Son sermon fut court, mais persuasif; les plus simples paroles acquéraient dans la bouche du confesseur de la foi une puissance que le plus brillant talent d'orateur n'aurait pu leur donner; et quand il nous fit ses adieux en disant qu'il devait retourner bientôt. auprès des fidèles confiés à ses soins, dans ces contrées lointaines où nous savions que de nouveaux tourments l'attendaient sans doute, et qu'il ajouta que , ne devant probablement plus nous retrouver dans ce monde, il nous donnait rendez-vous dans le ciel, tous les cœurs furent émus , tous les yeux se mouillèrent de larmes.
La basilique de Saint-Laurent-hors-des-murs. — La basilique de Sainte- Croix-de-Jérusalem. — La vraie croix. — Conservation des saintes reliques. — Conduite dés républicains de Rome. — Consécration de la rose d'or. — - Pie IX la fait offrir à la reine de Naples.
Rome, le 10 novembre.
Je veux aujourd'hui , ma Céline , vous faire parcourir rapidement les deux autres basiliques que vous ne connaissez pas encore. Allons d'abord à celle de Saint- Laurent-hors-des-murs. Constantin la fit bâtir vers Pan 330 , sur le sépulcre même du martyr. Plusieurs fois dévastée dans les troubles dont Rome a été le théâtre , elle fut autant de fois restaurée par les souverains pontifes.
Un portique dont les colonnes sont des cônes tronqués; des peintures représentant divers traits de la vie de saint Laurent et du pape Honorius III ; une tour du ix* siècle ; trois nefs formées par des colonnes de granit égyptien ; un pavé en opm alexandriminn ; les ambons de marbre qui servaient de pupitre ; un sarcophage antique , orné d'un bas-relief représentant un mariage romain : voilà à peu près tout ce que j'ai vu de remarquable dans cette
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église 9 dont l'aspect simple et sévère est éminemment religieux. On y conserve, outre une grande partie des reliques de saint Laurent, le marbre sur lequel le martyr fut déposé après son supplice, et où Ton voit encore aujourd'hui Tempreinte de son corps calciûé.
La basilique de Sainte -Croix -de -Jérusalem occupe l'emplacement des jardina de Yarus, devenus ceux d^Héliogabale et le théâtre de ses honteuses débauches. Elle fut bâtie par Constantin pour y conserver les pieux trésors que l'impératrice sa mère avait rapportés de la Tert*e sainte.
Vous savez que sainte Hélène, quoique âgée de quatre-vingts ans , fit le voyage de Jérusalem pour renverser les statues de Jupiter et de Vénus du temple qu'Adrien leur avait élevé sur le lieu même où nôtre divin Sauveur voulut mourir pour le salut des honunes. Sainte Hélène fit creuser dans les fondements de ce temple, car elle savait que les Juife avaient l'habitùdé d'enfouir les instruments du supplice dans le lieu où les ôondàmnés recevaient la mort. Bientôt en effet les travailleurs trouvèrent dans la même fosse trois croix et l'inscription que les Juifs avaient apposée sur celle de Jésus , mais qui en était détachée. Rien donc ne distinguait la croix du Sauveur de celles des deux larrons, et l'embarras des chrétiens était grand , lorsqu'on eut l'idée d'amener un pauvre malade et de l'approcher successivement des trois croix. Les deux premières n'eurent sur lui aucune
influence ; mais à peine eut-il touché la troisième qu'il se sentit guéri. Un mort ressuscité par le même attouchement confirma cette démonstration ; et sainte Hélène , au comble de ses vœux , fil diviser le bois sacré en trois parties inégales ; elle en donna une à Pévêque de Jérusalem et une autre au patriarche de Constantinople, se réservant la plus considérable, qu'elle apporta à Rome avec le titre, les clous et les épines de la couronne. Toutes ces reliques furent déposées dans la nouvelle basilique , à l'exception de la pointe du clou que la mère de l'empereur fit enchâsser avec habileté dans le casque de son fils pour lui protéger la tète et le garantir contre les traits des ennemis. Elle en plaça de même ime partie dans le mors du cheval de l'empereur, afin de lui donner de la sûreté (72).
Il ne reste plus maintenant que trois fragments de la vraie croix , qui sont conservés dans un reliquaire , et dont on détache les innombrables parcelles que l'on distribue dans le monde entier. J'ai le bonheur de posséder une de ces parcelles, dont vous hériterez peutêtre quelque jour, conune de ce que je possède de plus précieux.
Le titre de la vraie croix , qui avait été déposé audessus du grand arc de la basilique , y fut découvert en 1492, pendant que le cardinal Gonzalve Mendoce faisait réparer l'église. Un grand nombre de fragments en ayant aussi été distribués, l'inscription hébraïque
est presque détruite, mais on distingue encore parfaitement ime portion du latin et du grec.
Ces précieuses reliques sont conservées dans ime petite chapelle intérieure du couvent joint à l'église , et, à l'exception du jour où elles sont publiquement exposées à la vénération des fidèles, on ne peut les voir qu'en présence d'un évoque. Ce pieux trésor courut plusieurs fois de grands dangers. En 1798, après le pillage de la basilique et l'expulsion des moines, les républicains pénétrèrent dans la chapelle , s emparèrent des châsses d'or et d'argent , et consentirent cependant à laisser les reliques entre les mains de D. Sixte-Bénigne, l'un des religieux du couvent. L'année dernière , sous le gouvernement des triumvirs , les moines du monastère de Sainte-Croix , soupçonnés de vouloir introduire Peimemi dans la ville , furent insultés et menacés à plusieurs reprises. Mazzini , voulant avoir l'air de les protéger, établit à leur porte un poste de garde civique ; mais ce poste était si faible qu'il n'en imposa pas aux sicaires. Le même jour une quarantaine d'hommes armés et mal vêtus se présentèrent au couvent.
« Que demandez-vous? leur dit le sergent Rînaldi , commandant du poste .
— Nous sommes venus pour .manger, boire et massacrer les moines, » lui répondit l'un d'eux en le poussant rudement.
Rinaldi, qui n'avait pas assez d'honunes pour leur
résister, leur offrit du vin afin de gagner du temps, pendant que les religieux leur échappaient. Il parvint ainsi à arrêter ces bandits près d'un quart d'heure au rez-de-chaussée; mais bientôt un d'entre eux se leva en s' écriant :
<c Allons égorger les moines. »
Une douzaine de ses camarades refusèrent de le suivre et s'éloignèrent; les autres montèrent de force, mais ils ne trouvèrent point les religieux ; ceux-ci s'étaient réfugiés dans un lieu secret. Alors la fureur des sicaires ne connut plus de bornes; ils enfoncèrent les portes, brisèrent les meubles, cherchant partout leur proie ; mais toutes leurs perquisitions furent inutiles. La nuit arriva, les républicains se retirèrent, emportant tout ce qui leur tomba sous la main , et les moines purent s'évader.
I^s jours suivants , la populace se porta de nouveau à Sainte -Croix, pillant et saccageant les grandes salles du cloître et l'église elle-même. Sur les plaintes réitérées du vicaire général de l'ordre , Sterbini se rendit au monastère, qu'il trouva occupé par une troupe de sept cent cinquante soldats sans frein et sans discipline , enfonçant les portes , pénétrant dans les caves , perçant les tonneaux à coups de baïonnettes et détruisant tout ce qu'ils ne pouvaient emporter. Sterbini leur reprocha fortement ces actes de vandalisme ; mais ses paroles furent reçues avec mépris. Il parvint cependant à sauver beaucoup d'objets du pillage, et entre
autres les saintes reliques, qui furent transportées dans la basilique de Saint*Pierre , pendant que les déva^ tafeurs du couvent de Sainte -Croix assassinaient un paysan qui passait près de là par hasard, et maltraitaient une jeune fille avec tant de brutalité , que la malheureuse , transportée à l'hôpital , y mourut peu de temps après.
La basilique de Sainte-Croix -de -Jérusalem a subi plusieurs transformations depuis Constantin. Son architecture n'offre rien de très- remarquable. La voûte de Tabside est remplie par une fresque de Pinturicchio représentant la découverte de la croix , et son triomphe sous Héraclius. L'église souterraine, dans laquelle les femmes ne peuvent entrer que deux jours dans l'année , à moins qu'elles n'obtiennent une permission spéciale , contient les deux chapelles Saint -Grégoire et Saint e- Hélène. Dans cette dernière, ornée de mosaïques antiques, on lit cette inscription :
« La terre du saint Calvaire de Jérusalem, déposée dans la partie inférieure de cet édifice par la bienheureuse Hélène , a été conservée ici , et de là vient le nom de Jérusalem donné à cette chapelle. »
C'est dans l'église de Sainte -Croix que les papes bénissaient ordinairement la rose d'or qu'ils envoient quelquefois aux personnages éminents qui se distinguent par leur attachement au saint -siège. Pour cette cérémonie le pape partait du Latran, « revêtu de
ses ornements pontificaux et la mitre en tète ; il recevait la rose d*or des mains du camerlingue, et lu sacristain du palais lui présentait le baume et le musc. Un cubiculaire tenait la rose , tandis que le souverain pontife y infusait les parfums ; puis Sa Sainteté la reprenait de la main gauche pour pouvoir bénir de la droite , et se rendait à Sainte -Croix. Après l'évangile le pape prononçait le sermon; la messe étant finie, il mettait la tiare et retournait processionnellement au Latran , tenant toujours la rose à la main. Avant d'arriver au palais, le préfet de Rome, en costume rouge, chaussé d'un soulier rouge et d'un soulier de drap d'or, descendait de cheval et marchait à côté du souverain pontife pour tenir la bride et l'étrier, et lui baiser le pied au moment où il arrivait à Saint-Jean (73).
Maintenant le cérémonial est changé ; mais les papes continuent à bénir la rose d'or le quatrième dimanche de carême , pour en faire don à des persoimages illustres.
Le 2 septembre, l'avant -veille de son départ de Gafite , Pie IX a fait remettre cette rose à la reine de Naples par Monseigneur Stella, ablégat ou délégué spécial, qui s'est rendu dans l'oratoire de la princesse et a déposé sur l'autel un vase d'or aux armes pontificales, surmonté d'un rosier du même métal , au sommet duquel figurait la rose consacrée que Tablégat a offerte à la reine après la messe, en prononçant la formule
du rituel. La reine a baisé la fleur bénite, et le lendemain elle s'est rendue avec le roi auprès du saintpère pour le remercier de son gracieux présent .
Histoire de sainte Agnès. — L'église Sainte-Agnès. — La place Navone. — Les fontaines. -^ Inondation. -* L'église Sainte-Agnès-de-la-Voie- Salaria. — Anecdote de Brasier. — Le caporal Verdaux. — Rencontre singulière. — Les soldats français entre leurs bons et leurs mauvais génies. — L'association des dames de charité. — Bons effets produits sur l'esprit des soldats.
Rome, le 18 novembre.
L'an 304 de Jésus-Christ , sous le règne de Dioclétien, lorsque , suivant le témoignage des auteurs du temps , jamais plus violente tempête n'avait agité PÉglise chrétienne , vivait une noble romaine , belle et pure comme im ange. A peine sortie de l'enfance, son jeune cœur brûlait déjà du feu sacré de l'amour divin. En vain les magistrats de Rome, informés de son mépris pour les impures divinités du paganisme, employèrent -ils tour à tour la violence et la ruse pour la forcer à offrir de l'encens aux faux dieux; ni leurs semblants d'affection, ni leurs flatteries, ni leurs menaces ne purent ébranler la résolution de la belle Agnès.
Un jour que le préfet de Rome siégeait au cirque Agonal, il donna Tordre qu'elle. lui fût amenée. Une foule innombrable, avide de ce spectacle, se pressait dans l'enceinte. La jeune fdle s'avança, entourée de gardes, les yeux modestement baissés, mais le front calme et serein.
c( Agnès , lui dit le juge , soyez enfin raisonnable et consentez à adorer Minerve , vous qui faites profession de chasteté.
— Je suis chrétienne, répondit la jeune fille d'une voix douce et mélodieuse, et je n'adore qu'un seul Dieu.
— Malheureuse, reprend le juge, ne vois-tu point devant toi les instruments de tortures, les tenailles, les chevalets, les ongles de fer qui vont déchirer tes entrailles, les bètes féroces prêtes à te dévorer?
— Mon corps vous appartient , reprit Agnès sans pâlir; mais vous n'avez aucune puissance sur ma volonté.
— Je vois ce que c'est , reprend le tyran confus , on vous a appris à mépriser les supplices , et vous comptez la vie pour rien ; mais peut-être serez-vous plus sensible à la perte de votre honneur ; je vais vous faire conduire dans un lieu de prostitution, à moins que vous ne baissiez votre tête altière devant l'autel de nos dieux , et que vous ne demandiez pardon à Minerve de l'avoir méprisée.
— J'ai voué ma virginité à Jésus- Christ, répond
Agnès avec confiance ; et il aime trop ses épouses pour souffrir qu'on attente impunément à leur pudeur; il vous fait le maître de mon corps pour le percer de mille coups, si bon vous semble; mais n'espérez point qu'il vous le livre pour en faire souiller la pureté. »
Le préfet, peu touché de ces paroles, ordonna aux bourreaux d'exposer Agnès dans un lieu de débauche sous les arcades du cirque.
Les habitantes de ce lieu infâme accueillirent la noble vierge avec d'insolentes risées , et poussèrent leur impudique effronterie jusqu'à la dépouiller de ses vêtements.
La jeune fille ne leur opposa point une résistance inutile ; mais elle éleva vers le ciel des yeux brillants de foi et d'espérance, et aussitôt ses cheveux, miraculeusement accrus, l'enveloppèrent tout entière pour protéger sa pudeur, et les témoins de ce prodige s'éloignèrent avec respect. Cependant un jeune homme, plus libertin que les autres , pénètre à son tour dans ce vil repaire , et , s'avançant hardiment , il ose arrêter ses regards sur la vierge consacrée à Jésus-Christ. Agnès frémit au fond de son cœur, et prie le Dieu tout-puissant de lui venir en aide; aussitôt Tange gardien de l'innocence frappe le téméraire de son glaive de feu, et le jeune homme , subitement aveuglé , tombe à la renverse , en proie à d'affreuses convulsions.
On s'empresse, on accourt auprès de lui, l'infortuné avait cessé de vivre. Ses compagnons l'emportèrent h
sa demeure , et racontèrent à sa famille éperdue le tragique événement. Alors le père du jeune homme court au lieu de déhanche , se précipite anx pieds d'Agnès , et , le visage haigné de larmes , la voix entrecoupée de sanglots, il lui redemande son fils.
A la vue de cette douleur amère , à l'aspect de ces larmes paternelles, le cœur de la vierge s'émeut de compassion ; elle mêle ses pleurs à ceux du père infortuné , et , levant les mains vers le ciel , elle demande à Dieu la résurrection de son persécuteur. Les anges recueillent sa prière , et la portent comme un agréable parfum au pied du trône de l'Éternel ; aussitôt le jeune mort s'agite sur sa couche, la vie et la lumière lui sont rendues à la fois.
Cependant un témoin de cette scène merveilleuse courut raconter au magistrat tout ce qui venait de se pdisser.
(i Quoi! s'écrie le tyran avec rage, faudra-t-il que ma volonté cède à celle d'une enfant? ne suis-je donc plus le maître ici î »
Et appelant un de ses satellites , il lui ordonne d^aller couper la tête de la vierge qu'il n'a pu déshonorer.
Agnès était encore dans le même lieu, priant et soupirant après la couronne céleste. Dès qu'elle aperçut le bourreau qui s'avançait lentement , une épée nue à la main, elle s'écria dans des transports de joie :
« Approchez , mon ami , votre vue n'a rien qui
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m'effraie; je suis prête, voilà mon sein; frappez, hâtez- VOUS de me réunir à Jésus-Christ! »
Puis se jetant à genoux, elle pria encore quelque temps en silence, et, la joie dans le cœur, le sourire sur les lèvres, elle reçut enfin le coup mortel. Son âme, libre de ses liens terrestres , prit son vol vers les cieux , et les chœurs des bienheureux , la troupe des anges et des séraphins, accourant à sa rencontre, lui ouvrirent les portes du séjour de déhces.
Voilà, ma chère Céline, le drame palpitant d'intérêt que représentent de vieilles mosaïques , placées dans le lieu même où fût exposée sainte Agnès. L'église de ce nom , bâtie sur les arcades de l'ancien cirque, est incrustée de beaux marbres et de bas-reliefs rappelant aussi le martyre de cette sainte. Une belle statue de l'Algarde, placée sur un autel , représente Agnès miraculeusement couverte de ses cheveux.
Le cirque Agonal est devenu la place Navone , l'une des plus vastes et des plus belles de Rome. Elle est ornée de trois fontaines magnifiques ; celle du milieu , érigée par limocent X, de la maison Pamfili, sur les dessins du Bernin , est formée d'un vaste bassin circulaire , au nûlieu duquel est Un grand rocher, perlcé de grottes marines, d'où s'élève un obélisque de granit rouge, couvert d'hiéroglyphes. Les statues de marbre qui décorent cette fontaine, le lion et le cheval marin surtout, sont d'une grande beauté.
Tous les samedis et tous les dimanches du mois d'août les Romains inondent la place Navone en empêchant r écoulement des eaux; les piétons ne peuvent alors passer que sur les bords de la place , plus élevés que le (*enh*e ; et c'est un grand plaisir pour le peuple de voir les chevaux s'enfoncer dans Teau jusqu'au poitrail. Les gens en voiture s'amusent aussi à traverser cette espèce de lac, tandis que des musiciens, placés sur une estrade, font retentir les airs du son des instruments.
En quittant la place Navone, je suis allée visiter sur la voie Salaria une autre église dédiée aussi à sainte Agnès , à l'endroit où le corps de la sainte fut retrouvé par les chrétiens. On descend dans cette église par un escalier en marbre de quarante-cinq degrés. Nous visitâmes mie petite partie des immenses catacombes de Sainte-Agnès, où Constance- Auguste, fille de l'empereur Constantin et fondatrice du premier monastère de femmes , voulut être enterrée à côté du tombeau de la vierge martyre.
Comme nous sortions de ce lieu l'esprit saintement préoccupé , nous aperçûmes dans l'égUse deux soldats faisant leurs prières. Mon frère s'approcha du plus Agé et lui dit d'une voix amicale :
« Bonjour, Brasier ; comment vous portez-vous , mon brave î
— Pas mal, mon commandant, c'est beaucoup de bonté de votre part. »
ROME. 3li
Ils échangèrent encore quelques mots que je n'écoutai point.
Lorsque nous fûmes sortis , Alexandre me demanda si j'avais remarqué cet homme.
« C'est un soldat du 66« de ligne , » lui répondis-je en riant. Car la veille mon frère avait voulu m'apprendre à distinguer à l'uniforme les différentes armes et les divers grades, et il n'avait encore qu'imparfaitement réussi.
« C'est un homme de cœur, reprit Alexandre. Le 3 juin, au moment où les Romains venaient de reprendre la villa Corsini , Brasier se trouva cerné dans une masure.
— Rends-toi ou tu es mort, lui crie l'ennemi.
— Pas si béte , » répondit-il sans s'émouvoir.
(1 Et il défend sa position , en tirant l'une après l'autre toutes ses cartouches. Enfin, lorsque les munitions lui manquent entièrement, il s'assied à terre, tire son briquet et allume sa pipe. Les républicains qui l'entourent se précipitent sur lui et le terrassent.
— Crie : Vive la république romaine! lui dit-on.
— Vive la France ! » s'écrie Brasier d'une voix de stentor.
(( Les baïonnettes se dirigent sur sa poitrine: c'en était fait de sa vie, lorsqu'un officier romain s'écria :
— Ne le tuez point, c'est un brave -
— Je le crois bien, répond le soldat, tous les Français le sont. »
31â HOME.
Je voulais retourner à l'église pour revoir ce vaillant militaire que j'avais à peine remarqué; mais les chevaux nous avaient déjà entraînés bien loin sur la route.
« Pourquoi ne pas m'avoir raconté plus tôt cette histoire? dis-je à mon frère.
— C'est que l'occasion ne s'en est pas présentée. Mais ne croyez pas , ma chère , que Brasier soit le seul de nos soldats qui j dans cette campagne de Rome , ait grossi nos annales d'une action glorieuse; je pourrais vous citer beaucoup d'autres traits de ce genre. En voici un qui me revient en mémoire.
a Le tambour-major du 20^ de ligne, fait prisonnier au 30 avril, avait été dépouillé de sa canne, que les républicains avaient envoyée aux Florentins comme un trophée. Cette perte était très-sensible non-seulement au pauvre tambour -major, mais encore à tous les soldats de son régiment. Un caporal, nonuné Verdaux, se mit en tête de remplacer la caime perdue et de consoler ainsi ses frères d'armes.
« A la prise d'un des bastions, Verdaux aperçoit un tambour-major de l'armée ennemie d'une taille gigantesque, qui était possesseur d'ime magnifique canne.
« Voilà mon affaire, » se dit-il en lui-même. Et faisant un porte-voix de ses deux mains, il crie au géant de lui apporter sa canne au plus vite.
u — Parbleu! répond celui-ci en mauvais français.
VOUS seriez cinq de ta force, mon petit, que vous ne parviendriez pas à me l'arracher.
« — C'est ce qu'on va voir tout de suite , » reprend Verdaux.
« Il s'élance aussitôt, et franchissant le petit mur qui le sépare de son adversaire , il se précipite sur lui , le saisit à la gorge , le terrasse en un clin d'œil , et rapporte fièrement la caime conquise.
<c Un autre soldat , mortellement blessé de trois balles en pleine poitrine, se traîne connue il peut jusqu'à son lieutenant :
« Je suis perdu, lui dit-il, je vous rapporte les pièces d'or que vous m'aviez confiées- »
a Et il meurt en prononçant ces mots. »
Alexandre était en verve, et il allait sans doute m' apprendre encore quelques beaux traits de courage ou de probité, lorsque nous vîmes venir de loin une troupe de militaires français entourant plusieurs ecclésiastiques , au milieu desquels se trouvait un prélat que nous reconnûmes bientôt pour Monseigneur Luquet, évêque d'Hésebon. Les soldats étaient sans armes et marchaient d'un air recueilli, qui n'excluait point cependant ime certaine gaieté ; ils causaient entre eux ou avec les ecclésiastiques, qui répondaient complaisamment à toutes leurs questions. Nous nous perdions en conjectures sur cette rencontre, lorsque mon frère, après avoir salué le prélat, qui est Français, mais
établi depuis fort longtemps à Rome, prit le parti d'appeler mi sous-officier de son régiment afin de satisfaire notre curiosité.
« Où allez- vous ainsi? lui dit-il.
— Voir réglise Sainte- Agnès, je crois, répondit le jeune homme en portant la main à son képi; Monseigneur Luquet a la bonté de nous montrer l'un après l'autre tous les monuments de Rome; il nous explique leur origine, nous arrête devant les objets d'art les plus remarquables, nous raconte les faits historiques qui s'y rattachent. Tout cela est bien agréable à voir et à entendre, et, ma foi, commandant, mes camarades et moi , nous profitons de la complaisance de ce bon évêque.
— Et vous faites bien , mes amis, répondit Alexandre ; vos loisirs ne sauraient être mieux employés. »
Le sous-officier s'empressa de rejoindre la troupe, qui se dirigeait en effet vers Téglise Sainte-Agnès.
« C'est une noble et bonne idée qu'a eue là Monseigneur d'Hésebon, et toute l'armée doit lui en savoir gré, » me dit Alexandre.
Rien de plus louable en effet que la conduite des bons catholiques à Rome envers nos vaillants soldats; leur zèle à guider ces braves gens dans le droit chemin déjoue les efforts des démagogues pour les entraîner dans une voie funeste et déshonorante. Les soldats français semblent placés à Rome entre leiurs bons et leurs
mauvais génies , qui se disputent leur âme. D'un côté, rien n'est épargné pour les exciter au vice , et par lui à l'indiscipline et au désordre ; conversations impies, discours séditieux , hypocrites démonstrations d'amitié, calomnies , railleries indécentes , séductions honteuses , tout moyen semble bon aux démocrates pour démoraliser nos troupes et leur faire perdre ces sentiments d'humanité et d'honneur qui font leur gloire. D'autre part, des chefs consciencieux et énergiques veillent activement au maintien de la discipline et du bon ordre, des honrmies pieux et éclairés se consacrent avec ardeur à l'instruction religieuse des soldats et au développement de leur intelligence; Monseigneur Luquet, les abbés Bastide, Masson, Yilliers de l'Ue-Adam et plusieurs autres poussent la solUcitude et la bonté jusqu'à leur procurer d'innocents plaisirs , afin de les détourner de ceux qui sont à la fois dangereux et coupables. Les membres de la société de SaintrVincent-de-Paul unissent leurs efforts à ceux de ces vertueux ecclésiastiques ; les femmes chrétiennes mêmes ne restent point en arrière. Il existe depuis quelques mois à Rome une association française de dames de charité qui tient séance chaque semaine au couvent de la Trinité-des^Monts. Cette œuvre, qui a pour présidente M™* la comtesse Rampon , douce et aimable compatriote , dont le temps et la fortune sont entièrement consacrés au service des malheureux ; cette œuvi'e, dis-je, a pour but spécial d'aider et de secourir
les pauvres familles françaises établies à Rome, que des événements imprévus, le manque de travail, et quelquefois aussi la paresse ou tout autre vice ont plongées dans la misère ; mais , autant qu'il est en leur pouvoir, elles viennent aussi en aide à nos braves soldats. Les dames respectables et distinguées qui la composent, fortes de la vive approbation des généraux en chef Oudinot et de Rostolan , et munies de l'autorisation du sous-intendant Dutheil , chargé depuis notre entrée à Rome de l'organisation et de l'administration de nos hôpitaux, visitent nos soldats malades, font entendre au chevet de leur lit de souffrance de douces paroles de consolation et d'espoir, leur demandent quel est leur pays, les interrogent sur leur famille, pour relever leur courage et les distraire de leurs maux en leur fournissant l'occasion de parler de leur village . de leur mère , de leurs sœurs : doux souvenirs qui rassérènent l'àme de ces pauvres gens, heureux encore sur le sol étranger de se voir entourés de compatriotes et d'amis qui s'intéressent à leur sort et prennent part à leurs douleurs et à leurs joies.
Les charitables visiteuses offrent aussi aux malades les petits objets qui peuvent leur être le plus agréables: des livres instructifs et amusants lorsque leur état leur permet d'en faire usage, des chapelets et des médailles bénites dont ils sont tous très-désireux , et quelquefois , avec la permission du médecin, des confitures, du
sucre ou des sirops. Ces bonnes dames pénètrent même jusque dans nos prisons militaires pour adoucir le sort des détenus ; souvent leurs simples et salutaires paroles ont ému les cœurs, et fait naître le repentir dans des âmes longtemps insensibles aux remontrances et aux punitions, les préparant ainsi aux instructions plus graves et plus profondes du confesseur et de Taumônier.
Tant de soins ont déjà porté de bons fruits, et, comme autrefois dans les combats que Milton a chantés , les bons génies triomphent évidemment des mauvais. Au brillant courage des guerriers, beaucoup de nos soldats unissent les vertus qui font les saints; on les voit, pieux et recueillis, prier avec ferveur au pied des autels et se relever calmes et joyeux, pleins d'affection pour leurs camarades, de respect pour leurs supérieurs, de zèle pour les devoirs de leur noble profession, d'humanité et de bienveillance pour tous les honunes.
Une découverte au Ghetto. — Les dames du Sacré-Cœur-de-la-Trinité-
des-Monts. — Monseigneur d^Ysoard.
Rome, le S5 novembre.
Le Ghetto, ou quartier des juifs, ce labyrinthe inextricable de petites rues sales et étroites, vient d'être c^mé tout à coup par les troupes françaises, pendant que la police faisait des perquisitions à domicile, pour rechercher une foule d'objets précieux disparus pendant la république.
La misère la plus complète était affichée dans la première maison qu'on visita ; c'était cependant celle d'un juif brocanteur, qu'on savait actif et habile dans son métier. Des clefs et des serrures rouillées, des clous ébréchés, des étoffes fanées, des débris de toute espèce, entassés pèle-mèle dans les coins d'une chambre sale et enfumée , furent tout ce qu'on trouva d'abord; et les préposés de la police se retiraient désappointés, lorsque l'un d'eux , fouillant dans un de ces tas avec le bout de sa canne, entendit sonner creux. Ce bruit excita son attention, les chiffons furent enlevés, et l'on dé-
couvrit une trappe de bois soigneusement fermée, qu'on ouvrit aussitôt. Alors un spectacle bien différent s'offirit aux regards; ce n'étaient plus de vieux fers rouilles, mais de beaux calices de vermeil, des croix d'or et d'argent, de riches ornements d'église, des bijoux de grand prix. Le brocanteur s'arrachait les cheveux de douleur et de rage. Interrogé conunent ces objets se trouvaient en sa possession, il dit les avoir achetés pendant le siège de difTérentes personnes dont il igno* rait les noms. Ces noms , que beaucoup de gens seraient fort curieux de connaître , resteront sans doute un mystère pour le public. Il est probable d'ailleurs que des agents subalternes ont seuls été chargés de pareilles ventes , conclues à très-bas prix avec l'acheteur.
Les aufares perquisitions dans le Ghetto amenèrent de nouvelles découvertes , et tous ces objets seront rendus à leurs possesseurs légitimes.
Le général Rostolan, qui a eu l'heureuse idée de faire cerner le Ghetto, est toujours au moment de partir; on parle pour le remplacer du général d'Hautpoul, dont Pillustre famille est déjà chère à la cour de Rome par les souvenirs de vertu qui se rattachent au prélat de ce nom. On dit aussi que le pape pense sérieusement à retourner dans sa capitale ; mais je ne croirai à cet événement si vivement désiré que quand j'en serai témoin oculaire. En attendant nous voyons s'éloigner chaque jour quelques-uns de nos compatriotes et de nos
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amis; les généraux Vaillant et Regnaud-de-Saînt-Jeand'Angely sont déjà de retour en France. Le brave colonel de Pontevès , de l'antique et respectable famille qui occupe une belle plac« dans l'histoire de Provence, est venu aussi nous faire ses adieux; je le vois partir avec regret , c'est un de ces hommes rares dont l'extrême modestie relève encore le mérite. On parle aussi de réduire l'effectif de l'année, trop considérable pour ce qui lui reste à faire maintenant.
Quant à moi , je ne quitterai PItalie que lorsque le saint-père m'aura donné sa bénédiction. Rome est une mine inépuisable pour le savant et pour Partiste ; mais c'est surtout un séjour de délices pour une âme chrétienne , et rien ne manquerait à mon bonheur si vous y étiez près de moi. Ma vie s'écoule rapidement entre les exercices de piété, auxquels de belles cérémonies donnent plus d'attrait; les distractions continuelles de courses intéressantes, et les douces causeries de l'amitié; car j'ai des. relations fort agréables avec plusieurs femmes d'officiers français et avec les religieuses de la Trinit^es-Monts , nos saintes et vénérables compatriotes. La mère abbesse, M"' de Coriolis , est une personne d'un mérite supérieur, dont l'esprit et les grâces eussent fait sûrement l'ornement de tous les salons , et dont les vertus et la piété font la gloire du monastère qu'elle dirige depuis longtemps. Plusieurs autres sœurs sont remarquables par leur amabilité et leur instruction;
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toutes sont exemplaires par leuc vie. pieuse et cha* ritable.
Le pape Léou XII fit venir de France ces bonnes dames pour faire l'éducation des filles nobles, trèsnégligée jusque alors; d'autres religieuses du même ordre , mais installées avec moins de luxe , élèvent à moindre prix les filles de la bourgeoisie , et les unes et les autres ont en outre un externat gratuit pour les filles d'ouvriers.
Le vaste couvent de la Trinité-des-Monts , qui domine Rome tout entière, fut bâti par Charles VIII pour les religieux français de Perdre de Saint-François-de-Paule, connus sous le nom de Minimes, qui l'ont occupé jusqu'à l'époque de la première révolution française. Son magnifique escalier, ses hauts clochers et sa façade élégante font le plus bel ornement du mont Pincio et de la place d'Espagne. L'église renferme quelques tableaux remarquables et les tombeaux de plusieurs de nos compatriotes. J'y remarquai celui, tout neuf encore, de Mgr d'Isoard , que vous avez pu connaître à Aix. Homme d'esprit et de distinction, riche et honoré, heureux époux d'une fenune charmante et père de trois enfants, rien ne manquait à son bonheur. Mais Dieu soufila sur ce fragile édifice de la félicité humaine ; la jeune femme mourut en mettant au monde son quatrième enfant ; elle mourut avec courage et résignation, car c'était une femme chrétienne , un de ces anges dont le monde n'est
pas digne y et que Dieu rappelle de bonne heure daiis la céleste patrie. Près d'exhaler son dernier soupir, sa main dans celle de son mari , elle lui parlait des miséricordes divines et lui assignait un mystérieux rendez-vous dans le séjour des étemelles félicités.
Les dernières paroles d'Augustine adoucirent pour son mari l'amertume de cette séparation déchirante ; les larmes du jeune époux coulèrent moins douloureuses , et dès qu'il eut mis ordre à ses affaires , il partit pour Rome , oïl le cardinal d'Isoard , son oncle , a laissé de bons et honorables souvenirs. Il fit ses études théologiques, et renonçant pour toujours aux plaisirs de là terre, il s'engagea dans les ordres sacrés. Nommé peu de temps après auditeur de rote, il édifia l'Église par ses vertus, et mourut jeune encore et mûr déjà pour le ciel, où l'attendait sa douce et sainte compagne.
Les deux filles de Mgr d'Isoard, qui ont trouvé une tendre mère dans leur tante Pabbesse, reçoivent l'excellente éducation de la Trinité-des-Monts.
ROME. :m
Une promenade au Ck)rso. ~ Mœurs romaines. ^ Ponte-Molle. ^ VArco-Oscnro. — Histoire d'un faux ermite. — Les Sacramentines. — Des théâtres à Rome. — Théâtre des Marionnettes. — Drame et ballet
Rome, le i décembre.
L'un des grands plaisirs des Romains est, le soir, la promenade au Corso , et ils la prolongent généralement jusqu'à Ponte-Molle. C'est là que la grande dame, à demi couchée au fond de son carrosse , étale une fraîche toilette nouvellement arrivée de Paris, tandis que les bourgeoises, entassées dans des calèches de louage, suivent gaiement la file des voitures au milieu des cavaliers et des piétons , qui encombrent la rue et ses trottoirs étroits. On écoute la musique sur la place du Peuple. On se fait apporter des glaces que l'on prend sans descendre de voiture, et Ton ne rentre qu'à la nuit. C'est, selon moi, un singulier amusement que cette promenade, régulièrement uniforme, des jeudis. et des dimanches, au milieu de la foule compacte; je m'y livre cependant quelquefois, pour faire plaisir à mon frère, grand admirateur des beautés romaines. Mais
il est rare que je pousse la complaisance jusqu'à faire plus d'un tour ou deux sur le Corso ; nous retournons ensuite chez nous par le Pincio et la via Sistina. Hier soir, au contraire, nous allâmes jusqu'à Ponte- Molle , autrefois le pont Milvius , bâti au vii^ siècle de Rome. En retournant à la ville, comme nous passions près de VArco-Oscuro, il me prit fantaisie de mettre pied à terre et de visiter le petit oratoire , bâti dans l'épaisseur de la muraille et dédié à la sainte Vierge. Nous nous amusâmes quelque temps à déchiffrer des vers écrits au crayon sur le mur même à la louange de Marie; puis nous pénétrâmes dans trois ou quatre petites chambres en i;uine, presque attenantes à la chapelle.
« Ceci est l'Ermitage, nous dit un dragon romain que nous avions rencontré sous la grande voûte de l'Arc, et avec lequel nous venions de lier conversation.
' — Mais où donc se tient l'ermite ? hii dis-je ; je ne vois ici ni lit, ni table, ni siège.
— Il dormait naguère sous ce grand arbre, répondit-il; maintenant il repose dans le cimetière; c'est une tragique histoire que la sienne , signera. » • Je priai le dragon de me la raconter, il ne se le fit pas dire deux fois, et s' appuyant contre le mur, il commença ainsi :
« Le dernier ermite de VArco-Oscuro était un vieillard
vénérable , qui soignait la chapelle et vivait pauvrement des rares aumônes de ceux qui venaient y jirier; encore les partageait-il d'ordinaire avec de plus pauvres que lui , ne gardant pour sa part que l'absolu nécessaire. Sa porte était toujours ouverte aux indigente sans asile et son cœur -à tous les malheureux.
Un soir que la pluie tombait par torrente, que le vent soufflait avec violence, i^ie voix lamentable se fit entendre sous VArco^Oseuro.
« Un morceau de pain pour l'amour de Dieu, » disait la voixw '
Le bon ermite, qui était en prière aux pieds de la Madone, se lève vivement, allume sa lampe à celle qui brûlait devant le sanctuaire , et trouve assis sur la terre im homme à demi mort de froid. et de Min.
Sans lui demander son nom ni sa patrie; le vieillard introduit le mendiant dans son ermitage , lui sert les légumes qu'il avait fait cuire pour son repas du soir, lui cède son grabat et s'en retourne prier- danîs la dhapelle.* Ce mendiant était un Calabrais qui s'était enfui de son pays pour échapper à la justice. Il est des scélérate dont le cœur est inaccessible à tout bon sentiment ; celui-ci était de ce nombre. Loin d'être touché du charitable accueil de Termite , il conçut l'infernal projet de se défaire de lui pour s'emparer du peu qu'il possédait. Armé de son couteau, il se glisse comme une couleuvre jusque dans le sanctuaire, où le regard
courroucé de la Madone le fit sans doute reculer d'effroi , car il n'osa point accomplir son crime dans le lieu saint , et il attendit jusqu'au point du jour que l'ermile rentrât chez lui. Alore, conune un tigre qui guette sa proie , le misérable se précipite sur son bienfaiteur et le renverse à terre. La lutte ne fut pas longue; le vieillard poignardé exhale un long soupir et va recevoir dans le ciel la récompense de ses vertus. L'assassin creuse ime fosse, y ensevelit sa victime, et fouille partout pour découvrir l'argent qu'il espérait trouver. Il ne trouva pas un seul écu, et le scélérat commençait à regretter son crime inutile, lorsque Satan vient souffler à son oreille le diabolique projet que le monstre mit aussitôt à exécution. L'ermite qu'il avait tué était presque de sa taille; le bandit revêt la robe de bure, entoure ses reins de la ceinture de corde, sillonne son visage de rides factices, compose sa physionomie, et attend les pèlerins.
Bientôt une jeune fille d'Albano vint déposer son offrande dans le tronc et s'agenouiller aux pieds de la Madone. Le faux ermite l'aperçoit, sort de sa cellule, regarde avec précaution pour s'assurer que la campagne est bien déserte, et fond sur cette proie avidement convoitée. Que se passa -t-il alors? Dieu seul le sait; mais la pauvrette ne reparut jamais dans sa famille au désespoir. Deux ou trois paysannes éprouvèrent le même sort, et personne ne soupçonnait l'ermite de
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VArco-Oscuro, dont la réputation de vertu s'étendait à plusieurs lieues à la ronde.
Cependant il arriva qu'une jeune femme des environs , surnommée Lilia à cause de la blancheur de son (eint, vint aussi faire sa prière aux pieds de la Madone , et, comme celles qui l'avaient précédée depuis trois à quatre mois, elle ne retourna pas le soir à sa demeure. Déjà son maii et ses parents, dont les perquisitions étaient restées infructueuses , pleuraient amèrement sa mort, lorsqu'ils la virent revenir pâle, sanglante, échevelée, les vêtements en désordre, les yeux brillants d'un sombre éclat. On Pentoure, on l'interroge : la pauvre fenime ne répond d'abord que par ses sanglots et ses larmes ; puis elle raconte en frémissant qu'enfermée trois jours dans la cave de l'Ermitage, elle n'est échappée que par miracle des mains du misérable, dcmt elle demande vengeance.
Aussitôt le mari, les frères se précipitent, la menace à la bouche, le stylet à la main, entraînant à leur suite tous ceux qu'ils rencontrent sous leurs pas. Le Calabrais, traqué dans cette enceinte connue une béte féroce dans son repaire , se vit contraint d'avouer tous ses crimes, et tomba bientôt après, percé de coups, sous la main vengeresse du mari outragé. Le peuple, transporté de fureur, mit en pièces le corps du coupable, et dévasta l'Ermitage, qui n'a pas été réparé depuis lors.
Voilà , continua le dragon en me montrant un petit caveau , l'endroit où le Calabrais enfennait les femmes dont il pouvait s'emparer; voici la petite fenêtre qui lui servait d'observatoire, et c'est là-bas, sous ce grand arbre, qu'on a retrouvé les corps de ses victimes. »
Je remerciai le narrateur de sa complaisance , et nous retournâmes à la ville ; j'avais le projet d'assister à la bénédiction qu'on donne tous les soirs dans la chapelle de§ Sacramentines au Quirinal.
Les religieuses de cet ordre ont pour but spécial d'adorer nuit et jour notre Seigneur dans la sainte eucharistie. J'en avais aperçu quelques-imes , du haut de la terrasse de la Consulta, se promenant dans leur étroit jardin avec leur ample vêtement de laine blanche et leur grande croix rouge sur la poitrine , et M"* D"* m'avait raconté que leurs chants nocturnes, leurs hynmes d'adoration et d'amour, qu'elle entendait de sa chambre en rentrant d'une fête ou lorsqu'elle se réveillait par hasard dans la nuit, et quand la ville entière était plongée dans un profond sommeil, avaient souvent excité dans son âme de saintes et salutaires pensées. Moi aussi j'aime à entendre leurs voix douces et mélancoliques se marier au son de l'orgue sous les voûtes sonores du cloître , et à mêler le soir mes faibles prières aux prières ferventes de ces âmes contemplatives qui , comme Marie sœur de Marthe, ont choisi la meilleure part. Mais mon frère témoigna un si vif désir de me
conduire au spectacle que je crus devoir céder à ses instances.
Le théâtre à Rome diffère essentiellement de nos théâtres de France. La musique et les décors en font presque tous les frais ; c'est , à proprement parler, im lieu de réunion , où les femmes reçoivent des visites , où les hommes se donnent rendez*-vous pour parler de politique ou d'affaires conunerciales , tout en applaudissant la cantatrice à la mode ou Tartiste distinguée. Les pièces qu'on joue en Italie, soumises d'avance à une censure religieuse et éclairée, n'offrent point les dangers du répertoire français ; aussi les acteurs et les actrices n'encoureni^ls aucun blâme ecclésiastique ; ils accomplissent, comme les autres fidèles, tous leurs devoirs de chrétiens, et sont reçus volontiers dans les sociétés les plus scrupuleuses.
Nous nous acheminâmes donc vers le théâtre le plus fréquenté de la ville , dans la pensée d'entendre l'opéra italien ; mais le hasard vouhrt que , la première chanteuse étant tombée subitement malade , il y eût relâche ce jour-là.
Mon frère parut d'abord vivement contrarié ; puis il prit gaiement son parti, et me proposa d'aller voir les Marionnettes. « Allons donc aux Marionnettes, si cela peut vous consoler, » lui dis-je en riant.
Il y a à Rome cinq ou six théâtres; mais celui des Marionnettes est certainement le plus fréquenté.
Nous entrâmes dans une salle passablement enfumée ; nous pénétrâmes dans une loge garnie de mauvais bancs fort sales. Une douzaine de musiciens exécutèrent l'ouverture. La toile fut levée au milieu des trépignements de joie d'une foule compacte, et une jeune marionnette, haute de deux pieds environ, vêtue de blanc et couronnée de fleurs, se promena gravement dans un jardin planté de grands arbres de carton. Rien n'était plus drôle que sa petite pereonne parfaitement proportionnée, et ses gestes un peu roides.
« Quand viendra-t-il , mon fiancé î » disait-elle à sa confidente en roulant les yeux d'une façon singulière.
Puis elle se mit à chanter d'une voix sonore un grand air d'opéra, pour apprendre au public qu'elle devait se marier bientôt avec le chevalier le plus accompli de l'univers, occupé pour le moment à mener à bien deux où trois douzaines d'aventures, toutes dignes pour le moins des célèbres travaux d'Hercule.
Alors arrive Polichinelle, le valet du vaillant chevalier, qui vient porter à Colombine des nouvelles de son fiancé.
Polichinelle avec son masque noir est à lui seul l'âme de ce théâtre , le personnage obligé de toutes les pièces de marionnettes : ses gaucheries , ses lazzis«et ses bons mois excitent chaque soir des éclats de rire hcnnériques, des applaudissements à renverser la salle entière, si le ciment romain ne consolidait pas l'édifice.
Pendant que Colombine écoute le récit des hauts faits de son futur, des pirates arrivent qui s'emparent des deux jeunes filles, et Polichinelle, qui s'est prudemment caché dans le creux d'un chêne , se dispose à aller avertir son maître de l'enlèvement , dont il a été témoin.
Le deuxième acte nous montre Colombine dans le sérail du sultan, qui s'est mis eh tête de l'épouser^ au grand déplaisir des beautés de toute couleur qui peuplent déjà son harem. La jeune fille reçoit avec une dignité de princesse toutes les prévenances du Grand Seigneur, et fait fi de sa personne et de ses présents. Pendant ce temps, Polichinelle, qui n'est pas resté oisif depuis qu'il est sorti de son arbre, trouve moyen d'avertir le chevalier et de s'introduire avec lui dans le sérail pour préparer la fuite de Colombine. Le complot est découvert; le sultan, furieux, ordonne à ses gardes de mettre à mort le téméraire.
Colombine ne trouve rien de mieux à faire que de s'évanouir entre les bras de sa suivante , et Polichinelle se sauve pour aller lui chercher des protecteurs.
Au troisième acte , Pinfatigable Polichinelle est déjà de retour; il retrouve la jeune fille pleurant dans le jardin du sérail auprès du tombeau de son fiancé. Le valet , désireux de revoir son cher maître , se met en devoir d'ouvrir le tombeau, non sans beaucoup de simagrées et de contorsions qui font pouffer de rire tous
les spectateurs ; mais voilà que le chevalier, qui n'était qu'évanoui, se ranime tout à coup et se lève comme un spectre; Polichinelle tombe à la renverse de surprise et de frayeur. Le sultan arrive sur ces entrefaites , et appelle de nouveau ses gardes. Le chevalier se défend avec énergie ; mais , accablé par le nombre , il va mourir pour tout de bon cette fois ; car le Grand Seigneur, pour prévenir les résurrections , va lui faire couper la tète. Heureusement pour le pauvre garçon , les troupes rassemblées par Polichinelle survieiïnent à point nommé, le chevalier se met à leur tète , livre un combat sanglant à ses ennemis , remporte la victoire et délivre Colombine, au grand contentement de Polichinelle, qui célèbre par des gambades de toute espèce le prochain mariage du jeune couple.
Cette courte analyse peut vous donner quelque idée du répertoire des Marionnettes , dont lés traits d^esprit , les reparties, souvent fort piquantes, du signer Polichinelle, font toujours le principal mérite.
Immédiatement après l'opéra , nous eûmes im ballet , exécuté avec infiniment d'ensemble et de précision par les petites danseuses de bois , qui surpassaient de beaucoup en légèreté les sylphides le plus en vogue de rOpéra français ; leurs ronds de jambe et leurs pirouettes nous amusèrent beaucoup , et ce fut de grand cœur que je joignis mes bravos à ceux de tous les assistants.
Lesf inconnues. — Une société républicaine. — Le palais de l'Inquisition.
— Culte. — Reliques.
Rome, le 8 décembre.
Je venais de recevoir votre touchante lettre, ma Céline, et, seule dans mon immense salon, à moitié étendue sur un sofa, je savourais avec délice le plaisir de relire pour la troisième fois tout ce que vous me dites d'aim^le et de tendre , lorsque j'ai été interrompue par l'arrivée de Théçla, précédant deux étrangères, dont Pune était une jeune et jolie femme fort élégamment vêtue, tandis que l'autre, au contraire, portait le modeste habit des religieuses hospitalières de Tordre de Saint-Lazare. Celle-ci m'expliqua avec larmes le but de leur visite. Son frère , qui s'était gravement compromis pendant les derniers événements politiques , avait d'abord cherché son salut dans la fuite; mais, fatigué de la vie errante qu'il menait depuis quelques mois, il était retourné à Rome, où il courait risque d'être saisi d'un instant à l'autre par les agents de la police ; et sa sœur
et sa femme avaient pensé qu'il me serait peut-être pos-
sible de lui venir en aide. Je ne pouvais que compatir à leurs inquiétudes, et faire remettre en main propre au général de Rostolan la pétition qu^elles avaient rédigée en faveur du proscrit.
Je m'acquittai dès le jour même de cette conunission , et j'allai aussitôt en rendre compte, connue je Tavais promis.
La religieuse n'était point alors auprès de sa bellescrar, mais un cerde assez nombreux entourait la jeune femme; il y avait là de fort jolies personnes, mises avec une certaine recherche , et des hommes grands et robustes, appartenant tous à la classe bourgeoise. Ils causaient politique, et je compris tout de suite que j'avais à faire à des démocrates pur sang, dont les idées et les opinions différaient essentiellement pour la plupart de celles que j'avais entendu émettre jusque alors depuis mon arrivée à Rome. Cependant pas un n'attaquait la réputation ni le caractère de Pie IX , et tous rejetaient sur son entourage les actes de son gouvernement qui n'étaient point à leur convenance. Les cardinaux , les Monrignori et la noblesse étaient surtout en butte à leur malveillance, et il me parut à leurs discours qu'ils enviaient beaucoup plus encore les titres pompeux de l'aristocratie que sa richesse ou ses avantages positifs.
Comme , après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec la maîtresse de la maison, je gardai longtemps
le silence, je crois qu'on ne devina point d'abord *que j'étais Française ; mais enfin deux ou trois mots que j'a* dressai à la jeune fenune , trop préoccupée du motif de ma visite pour faire attention à ce qui se disait autour d'elle , me trahirent sans doute , et je vis les hommes se regarder entre eux , conmie effrayés et surpris de leur imprudence. Cette appréhension ridicule me fit sourire malgré moi, et je cherchai à les rassurer sans leur faire comprendre que j'avais deviné leurs craintes.
a Ah! Madame, me dit en mauvais français une fenmie à la chevelure d'ébène, aux yeux noirs et brillants , dont le robuste embonpoiat trahissait seul la maturité , vous êtes étonnée peut-être de ce que vous m'avez entendu dire ; je sois cependant d'une bonne et ancienne famille, toute dévouée au saintrsiége, et qui à fourni jadis un évêque et deux Monsignori à l'Ëglise ; mais quand on a vu, comme moi, les preuves de la tyrannie du gouvernement clérical , quand on a pénétré dans le palais de l'hiquisition, on ne peut s'empêcher de s'indigner contre tant d'injustice et de cruauté.
— Quoil Madame, lui dis-je douloureusement impressionnée , l'inquisition existe encore 7 et ce tribunal , que je croyais à Rome enclin à la douceur, d'après ce que j'en avais lu et entendu dire , se montre au contraire injuste et cruel?
— Je le crois bien , répondit-elle vivement; on arrête un homme, on le conduit en prison, on le juge, on
Texécute , il disparaît de la scène du monde sans avoir pu dive un seul mot pour sa défense , sans que personne coniiaisse le motif de son arrestation. J^avais souvent entendu dire tout cela, mais nous en avons tous eu la preuve évidente pendant le temps de la république, lorsqu'on a ouvert au peuple les portes du palais de l'Inquisition. Je m'étais mêlée à la foule, et j'ai vu de mes propres yeux les cachots obscurs , les chaînes de fer, les instruments de torture , les os de morts épars çà et là. Le squelette d'une fenune, dont le crâne était encore couvert de cheveux, attirait tous les regards. Pauvre malheureuse! qu'on avait laissée mourir de faim peutêtre! Ah ! c'était un affreux spectacle!
— Drôle, très -drôle, dit un vieux médecin qui se trouvait assis près de moi ; ces imbéciles avaient eu la sottise de prendre au hasard tous les ossements qui leur tombaient sous la main ; il y en avait de chiens , d'ânes , de chevaux ; de sorte que Feffet a été absolument manqué aux yeux de tout homme un peu versé dans la science. Je l'ai dit à Sterbini; si l'on m'avait consulté, on aurait agi avec un peu plus de discernement.
— Conunent , Monsieur ! lui dis-je , tous ces instruments de torture , ce squelette de femme que Madame a vu de ses propres y eux?...
— Tout cela était arrangé pour faire impression sur la multitude , afin de lui donner un peu de zèle pour la république, en excitant sa haine contre le pouvoir déchu.
— Mais alors c^àiait une infâme calomnie! m^écriai-je.
— Pardon , pardon , signora , c^était une ruse de guerre, répondit le vieux médecin avec un malin sourire ; la véritable faute est de n'avoir pas mieux préparé et mieux fait jouer les ressorts. »
Je me levai indignée, et après avoir demandé à M">® Z*** la permission de l'entretenir quelques moments en particulier, je sortis tristement préoccupée de ce que je venais d'entendre.
Concevez -vous, ma Céline, qu'un gouvernement puisse employer de semblables moyens, et que, tout grossiers qu'ils soient, ils fassent impression sur la multitude! Il en est ainsi cependant ; car, malgré le témoignage contradictoire et très-positif du vieux médecin, je suis bien sûre que la dame aux cheveux noirs n'en demeure pas moins persuadée d'avoir vu de ses yeux les tristes restes des victimes de Pinquisition. Et cela me surprend médiocrement; n'entends -je pas tous les jours des hommes d'un âge mûr, et dont l'instruction en matière profane est souvent très -réelle, dire que les indulgences sont l'absolution sans confession et sans repentir, la promesse de l'impunité pour les fautes passées , présentes et à venir, tandis que la plus simple jeune fille , venant de faire sa première communion, n'ignore point . que les indulgences sont la rémission des peines temporelles dues au péché dans cette vie ou dans l'autre , et
que, pour les obtenir, il faut non-seulement remplir toutes les conditions imposées par le chef de TËglise , mais encore et surtout avoir la conscience pure de tout péché mortel, et faire le ferme propos de ne jamais offenser Dieu.
n existe encore contre la cour de Rome un autre préjugé dont je reconnais tous les jours l'injustice. Vous aurez entendu, connue moi, assurer que les choses saintes, prières, reliques, indulgences, ne s'accordent à Rome qu'à prix d'argent. Eh bien ! je vous le déclare, ma chère Céline, rien n'est plus faux; on pourrait dire, au contraire, que tout est vénal à Rome, excepté les choses saintes. Ainsi, tandis que les domestiques des grands seigneurs viemient vous demander la buona mano quand vous avez dîné chez leur maître , et qu'il faut payer pour visiter les palais et les musées et rémunérer les plus légers services, le culte n'entraîne ici aucune dépense ; on ne loue point les chaises , on ne fait point de quête dans les églises; les revenus du clergé suffisent à tous les frais. J'ai demandé des reliques, et j'en ai obtenu plusieurs du cardinal-sacriste ; elles ont été enchâssées avec soin dans de petits reliquaires, enveloppés chacun d'une lettre authentique, travail long et minutieux qui nécessite certainement quelques déboursés ; on n'a pas même voulu en recevoir la juste rémunération : tant l'on tient à Rome à exécuter à la lettre cette parole du divin Sauveur à ses
disciples : « Donnez gratuitement ce que vous avez reçu gratuitement. »
visite aux hôpitaux. — Le jeune soldat et le vieux sergent. — Don Flavio Ghigi. — L*abbé Jouanet. — La chapelle Saint-André-des- Jésuites. — Cellule et statue de saint Stanislas. — Difficultés vaincues. — Un des fils du prince de Ganino.
Rome, le 15 décembre.
Ce matin , j'ai accompagné M"" la comtesse Rampon dans sa visite aux hôpitaux. Pendant qu'elle causait un peu plus longuement que de coutume avec un soldat malade de son pays, je me suis approchée d'un jeune honmie qui paraissait en proie à de vives souffrances. Près de lui se tenait un vieux sergent de grenadiers , portant au visage une cicatrice encore récente, et sur la poitrine la croix de la Légion d'honneur.
<c Allons, camarade, disait-il au jeune soldat, son voisin , im peu de courage ; parbleu ! on n'est pas militaire pour rien.
— Je voudrais être mort pour ne plus souffrir, répondit le jeune homme.
— Ça viendra toujours assez tôt, mon petit; main-
tenant il faut penser à te guérir, vois-tu , parce que ta mère serait capable de mourir de chagrin, la pauvre chère femme ! si elle savait que tu as laissé tes os loin du pays; et tu ne voudrais pas être cause de ce malheur. D'ailleurs le mal ne dure pas toujours, et quand la santé reviendra, tu seras bien aise d'être encore en vie.
— Je crois bien que la santé ne reviendra jamais, père Laviolette, dit le jeune homme; je suis trop malade.
— Bah ! bail ! il n'y paraîtra plus dans quinze jours.
— En attendant, ce sont de chiennes de douleurs, allez!
— Et si l'on te coupait bras et jambes , morbleu ! ou si tu te sentais comme moi le visage chatouillé par un sabre de cavalerie?
— Oh! mais cela, ça fait partie du métier, c'est bien différent.
— C'est toujours la même chose, vois-tu, puisque c'est aussi la guerre qui est cause qu'il t'est venu des douleurs. »
Tout en parlant de la sorte, le vieux sergent soulevait doucement la tête du malade et lui faisait avaler un peu de tisane.
« Quelle maladie a votre camarade? demandai -je au sergent.
— Un rhumatisme aigu , Madame , me répondit-il ; ça n'est pas dangereux, mais ça fait souffrir, et ce
ROME. m
garçon est si jeune encore qu'il n'en a pas l'habitude , ajouta-t-il d'un air de compassion , tout en arrangeant l'oreiller du malade.
— Ce jeune honmie est sans doute votre parent? di^je au vieux militaire , dont les soins paternels me touchaient beaucoup.
— Non, Madame; me réponditril, je ne le comiais que depuis qu'il est mon voisin de lit; mais il est plus malade que moi , et , puisque nous sommes tous les enfants du bon Dieu, il faut bien s'aider entre frères. »
Je pensai que le bon sergent, pour n'être ni philosophe , ni socialiste , n'en comprenait pas moins bien la véritable fraternité.
« Puis-je vous être utile? lui dis-je.
— Bien obligé, me répondit-il simplement; mais si c'était un effet de votre bonté de prêter à ce garçon un de ces petits livres que vous avez entre les mains , ra lui ferait passer le temps dans ses moments de calme , car il lit conune un maître d'école. »
Je m'empressai de satisfaire à la demande du sergent et de mettre toute ma bibliothèque à la disposition de son protégé.
« Et vous, mon brave, lui dis-je, ne voulez-vous pas aussi un petit Uvre pour vous distraire ?
— Merci , Madame ; quand j'étais de garde au couvent de la Trinilé-des-Monts , la sœur Eugénie m*a prêté tous
les livres possibles; j'ai lu saint Louis , saint Augustin, saint Jacques, saint François; j'ai tout lu, Madame.»
Je ne pus m'empêcher de sourire de la naïveté de ce vieux brave.
<( Vous accepterez au moins un chapelet bénit par le pape, lui dis-je.
— J'en ai déjà un que les sœurs m'ont donné , ainsi qu'une médaille, un livre de prières, une Imitation de Jésu^hrist; je suis au grand complet, tandis que beaucoup de mes camarades n'ont encore rien de tout cela et le recevront avec grand plaisir. »
Je suivis le conseil du bon sergent, et je vis que tous ces petits objets de piété étaient fort agréables à la plupart des malades , qui en désiraient pour euxmêmes et pour leur famille.
Cependant un autre militaire , un blessé du 30 avril , me refusa comme le sergent , et pour un motif à peu près semblable ; ce n'étaient point les sœurs qui l'avaient mis au complet, mais le prince romain, son ami et son visiteur assidu. Ce pauvre caporal, que sa blessure à la jambe retenait encore au lit, étala à mes yeux avec complaisance tout son petit trésor, ses livres, ses médailles , en me répétant avec une certaine emphase :
a Mon ami le prince, qui m'a donné tout cela, passe souvent plus d'une heure assis là près de mon lit. Je lui raconte mes campagnes , et lui me parle du bon Dieu; car il sait le français comme vous et moi. »
Je fus curieuse de connaître le nom de cette personne charitable; et j'appris que c'était don Flavio, troisième fils du prince Chigi , que je connaissais comme un homme éminemment pieux et bon. Le titre de prince que lui donnait si yolonliers le caporal, son ami , n^appartient en réalité qu'à Talné de sa famille ; don Flavio et ses autres frères n'auront de leur père que le nom de Chigi et ime modeste légitime ; mais sa piété le met au-dessus de ces avantages terrestres, et , content de son sort , il emploie son temps en bonnes œuvres.
M"' Rampon ne tarda pas à me rejoindre , et comme elle avait quelque chose d'important à communiquer à l'aumônier de l'hôpital , nous demandâmes à le voir. On nous dit qu'il était dans sa chambre, qu'un infirmier nous indiqua.
Nous frappâmes doucement à la porte entr' ouverte.
« Entrez, » nous dit le bon prêtre, qui récitait son bréviaire.
 la vue de deux dames françaises , le pauvre homme se trouva fort embarrassé , il n'avait qu'une seule chaise de paille dans sa modeste cellule. Heureusement pour lui , Pinfirmier qui nous accompagnait vint à son secours et courut nous chercher un second siège. L'aumônier s'assit lui-même sur le lit de soldat qui, avec une petite table de bois blanc et quelques livres rangés sur une étagère, composait tout l'ameublement de
cette pauvre chambre, et il nous prêta une oreille attentive.
L'abbé Jouanet est un prêtre français , établi à Rome depuis vingt-quatre ans ; il était prieur de l'archibôpital du Saint-Esprit, lorsque le gouvernement républicain le chassa de ce poste et remplaça les religieux consacrés au service des malades par des infirmiers civils • qui passent lemr temps à fumer et à boire. L'administration française a offert à Tabbé Jouanet la charge d'aumônier de l'hôpital de Saint-Dominique, que ce digne homme a acceptée avec empressement , heureux de pouvoir être utile à ses compatriotes. Les six cents francs d'appointements qu'il reçoit de la France suffisent amplement, ditril, à tous ses besoins. 11 nous parla avec effusion des joies ineffables qu'il éprouvait chaque jour en voyant les bons sentiments des soldats de Parmée française.
« Pas un, disait-il, qui ne supporte la mort avec courage; pas un qui refuse les secours de la religion. »
Ce bon prêtre nous fit visiter le jardin et la chapelle de l'établissement. Ce vaste et beau couvent de Saint-Dominique appartient aux religieuses de cet ordre qui en avaient été chassées pendant le siège. A l'entrée des Français à Rome, il fallut pourvoir aux besoins d'une armée de trente mille hommes, éprouvée par les fatigues du siège et attaquée par les fièvres du pays, qui commençaient à ijévir avec violence. 11 fut
donc nécessaire de créer rapidement plusieurs hôpitaux français; car celui du Saint-Esprit , encombré de Romains, ne pouvait contenir qu'un nombre limité de nos soldats. Les couvents d^hommes ou de femmes, avec leurs grandes salles, leurs buanderies, leurs vastes cuisines, étaient plus propres à cet usage qu'aucun autre édifice public ou particulier. Le premier qui fut ainsi transformé fut le couvent de Saint-André du Quirinal , maison de noviciat des jésuites, fondée par François Borgia. La chapelle de ce couvent est tout ce qu'on peut imaginer de plus beau. Figurez-vous une rotonde dont la coupole est de la plus grande élégance , dontles colonnes sont de marbre précieux , dont les murs sont complètement revêtus de marbre à rintériemr et décorés d'autels magnifiques. Celui de Saint-Stanislas, incrusté de pierreries, est d'une beauté sans pareille. On raconte que lorsque Bemin, l'architecte de cette gracieuse chapelle , fut devenu vieux , il s'y faisait porter dans un fauteuil , et passait des heures entières à contempler son ouvrage.
La cellule que saint Stanislas habita pendant sa courte vie dans ce monastère de Saint-André, où il était descendu à son arrivée de Pologne, a été aussi transformée en une chapelle, où l'on voit une statue de Legros, représentant le jeune saint sur son lit de mort. Le corps, qui est en marbre blanc, est vêtu d'une robe de marbre noir, et repose sur un matelas
de marbre jaune , ce qui donne à cette statue un cachet tout particulier. Comme elle se trouve dans l'intérieur du couvent, les femmes ne peuvent la voir sans une permission expresse.
Le couvent de Saint-André ne pouvant recevoir tous les malades , le sous-intendant Dutheil organisa encore d'autres hôpitaux : un d'abord dans le couvent de Sainte- Thérèse, placé à peu de distance et qui n'exigeait presque point d'augmentation de perisonnel; puis un autre dans le beau couvent de Saint^Dominique ; un autre dans celui des Bernardins , près des Thermes de Dioclétien ; et l'hospice civil de la Trinité-des-Pèlerins dut encore être affecté aux malades français.
Les carmélites et les dominicaines trouvèrent un asile dans d'autres monastères de leur ordre; les dernières, qui sont des filles nobles , habituées aux aises de la vie, supportèrent assez impatiemment l'emprunt de leur maison, nécessité par des circonstances impérieuses ; et leurs plaintes , parvenues jusqu'à nous , scandalisèrent presque notre délicatesse française ; tant nous sommes accoutumés au dévouement sans bornes des religieuses de notre pays. Les humbles filles de Sainte-Thérèse, au contraire, à l'exemple de leur fondatrice, se réjouirent de souffrir pour le soulagement de leurs frères en Jésus^Christ , et cédèrent de bon cœur leurs modestes cellules.
Les locaux trouvés, il fallut encore surmonter de
grandes diiBcultés, afin de pourvoir sur-le-champ à tous les besoins de plus de deux mille malades, pour une partie desquels on manquait de matelas, de linge et de couvertures, dans une ville où Ton ne voulait pas user du droit du vainqueur pom* rien prendre de force, et dont les habitants, appauvris d'ailleurs par le gouvernement républicain, se montraient d'autant moins serviables ou généreux qu'ils nous voyaient moins exigeants. Enfin toutes ces difficultés furent heureusement aplanies par Thabileté de Tintendant et par le dévouement du sous-intendant , sur qui reposait cette lourde charge. On obtint du ministère romain, de la municipalité et des congrégations religieuses ce qu'on pouvait obtenir ; on avait déjà beaucoup reçu de Marseille, et le service des hôpitaux militaires se fait à Rome avec autant de régularité , et dispose maintenant à peu près des mêmes ressources que dans nos plus grandes villes de France. Le zèle des officiers de santé et d'administration a toujours été remarquable.
Au moment où nous sortions de Saint-Dominique, nous nous croisâmes à la porte avec le second fils du prince de Canino , qui , comme don Flavio et quelques autres nobles romains, vient souvent visiter nos soldats malades. Ce jeune homme, qui nous parut pâle et frêle conraie une pauvre fleur brisée sur sa tige, est, ditron, im modèle de vertu, de douceur et de piété. Puisse son exemple toucher le cœur de son père.
que ses erreurs politiques et sa conduite coupable ont obligé de fuir la ville hospitalière, devenue pour sa famille une seconde patrie!
lie général Baraguey - d*Hilliers. — Mes filleules. — Prise de voile
et profession de religieuses Lazaristes.
Rome, le 24 décembre.
Le général Baraguey-d'Hilliers est arrivé depuis quelques jours pour prendre le commandement de l'armée d'Italie. Dès le lendemain les officiers se rendirent en corps chez le général de Rostolan et lui firent leurs adieux. Alexandre m'a raconté que ce brave militaire . qui ne rentre en France que sur ses demandes réitérées , était cependant fort ému ; il lui en coûtait de se séparer de ses compagnons d'armes , et , comme il a beaucoup de franchise, il a répété plusieurs fois qu'il lui avait fallu de la force d'àme pour faire à sa conscience le sacrifice d'une position si sympathique à ses goûts. 11 s'est ensuite mis en route pour Portici , où le saint-père sera heureux de le recevoir; et son nom, inscrit au Capitole à côté de celui du général Oudinot, reste gravé dans le cœur de tous les honnêtes gens.
Le général Baraguey-d' Milliers, homme d'esprit et d'énergie, a débuté par de vigoureuses mesures contre les assassins. Le port des couteaux , des poignards , des stylets a été de nouveau interdit, et tout individu trouvé porteur d'armés prohibées doit être immédiatement fusillé.
Laissez-moi maintenant vous raconter une cérémonie touchante dans laquelle j'ai eu l'honneur de jouer un certain rôle.
Il y a trois jours de cela , j'étais tranquillement dans ma chambre , occupée à rédiger quelques notes , lorsqu'on m'annonça le bon abbé Jouanet , dont je vous parlais dernièrement. Il venait me prier de servir de marraine à une de ses nièces, qui devait prononcer ses vœux le surlendemain. J'y consentis avec joie, espérant bien avoir ainsi ma part des prières de la novice ; et je courus m'informer au Sacré-Cœur des devoirs que m'imposait le titre que je venais d'accepter. Les charges en sont légères : il s'agissait seulement de conduire la jeune fille à l'autel, de la débaiTasser à propos de son cierge ou de son livre, et de l'aider à changer de costume. On m'apprit aussi qu'une robe de soie noire et un voile de dentelle sur la tète étaient la seule parure convenable en pareille circonistance. C'est du reste le costume usité en Italie pour toutes les cérémonies pubUques et pour les présentations au sainte-père.
Au jour indiqué, je me rendis de grand matin chez
les bonnes sœurs , dont la touchante mission est de soigner les pauvres femmes malades dans les hôpitaux.
Ma filleule me reçut avec une grâce tout affectueuse. C^était une belle fille de vingt-un ans , qui savait à peine quelques mois de français, quoiqu'elle fût originaire de Gap; car elle avait quitté la France dans un âge si tendre que Rome était devenue sa véritable patrie. Mais sa sœur ainée, religieuse dans le même couvent , n'avait point oublié son pays, et elle en parlait avec bonheur. Nous causâmes quelque temps ensemble; toutes deux me parurent d'un naturel gai et aimable et fort satisfaites de leur sort.
Bientôt la supérieure s'approcha de moi , me souhaita la bienvenue , et me pria de remplacer la princesse de Saxe et la princesse Doria , protectrices de cette maison , alors absentes de Rome , et de vouloir bien servir aussi de marraine à plusieurs autres jeunes filles qui aspiraient également au bonheur de se consacrer à Dieu. Puis elle m'emmena au parloir, où l'on me servit sur un plateau d'argent une tasse de chocolat, des gâteaux et des glaces ; et toutes les personnes invitées à la fête recevaient la même politesse. Peu de temps après Ton annonça l'arrivée du cardinal -vicaire , qui se dirigea immédiatement vers la sacristie, accompagné de plusieurs ecclésiastiques. Je me rendis aussitôt à l'église, où je trouvai mes nombreuses filleules pieusement agenouillées au pied de l'autel. L'ime d'elles, qui n'était
encore que postulante , portait une robe de soie blanche, couverte de dentelles et de falbalas ; des colliers , des ch^dnes d'or , des bijoux de toute espèce ornaient son cou et ses épaules, et de longues plumes blanches ombrageaient sa luxuriante chevelure. La pauvre fille paraissait mal à Taise dans ces riches atours , accumulés sans goût et sans grâce; il était évident qu'elle s'en était affublée sans plaisir et avec distraction.
La supérieure vint chercher les novices pour les conduire à la sacristie , où le cardinal les bénit et les interrogea chacune en particulier pour s'assurer de la sincérité et de la liberté de leur vocation. Pendant ce temps les religieuses plaçaient sur un coin de l'autel la robe grossière des sœurs de SaintrLazare , un voile blanc , et les voiles noirs destinés aux professes. Le cardinal monta à l'autel, revêtu de riches ornements pontificaux, et commença le saint sacrifice de la messe» Le graduel une fois dit, il s'assit sur un fauteuil , et les jeunes filles que j'accompagnais entrèrent processionnellement dans l'église , tandis que Farohiprètre chantait en latin ces paroles :
« Prud^tes vierges , préparez vos lampes , voici venir votre fiancé. »
A cette voix les novices allumèrent leurs cierges et s'agenouillèrent devant le chœur, et l'archiprêtre dit au pontife :
« Très - révérend père, notre sainte mère l'Église
catholique demande qiie vous daigniez bénir, consacrer et fiancer ces vierges pures à notre Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant.
— Savez-vous si elles en sont dignes ? demanda le cardinal.
-^ Autant que la fragilité humaine nous permet de le savoir, je le crois et je l'assure , » répondit Tarchiprôtre.
Alors le pontife, ]a mitre sur la téie^ prononça ces mots :
c( Avec Paide de Dieu et de notre Sauveur, nous choisissons ces vierges pour les fiancer à Jésus-Christ. »
Et les appelant à haute voix :
« Venez , leur dit-il , je vous apprendrai à aimer Dieu.
— Nous vous suivrons de toute notre âme , » répondirent les jeunes filles en entrant dans le sanctuaire et en s'agenouillant devant Tautel.
Alors, après avoir récité sur elles plusieurs oraisons, le cardinal entonna Thymne Vent, Creator, puis il s'assit de nouveau devant l'autel, et les novices prononcèrent l'une après l'autre, et d'une voix lente et solennelle, le triple vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, auquel elles ajoutèrent celui de consacrer leur vie entière au soulagement des malades.
A la vue de ces douces créatures , à peine sorties de Tadolescence , et renonçant ainsi, pour le service de Dieu et des pauvres, à toutes les illusions de la jeunesse.
à tout ce que le monde leur promettait de plaisir et de bonheur, je me sentis vivement impressionnée , et des larmes d'une indicible émotion inondèrent mon visage. Elles , au contraire , paraissaient calmes et recueillies , et pendant que le pontife bénissait les vêtements déposés sur Tautel , les vierges priaient en silence , élevant vers le ciel des yeux brillants d'une sainte joie.
Bientôt Ton remit à chacune d'elles les insignes de son nouvel état, et quand ce fut le tour de la postulante, qui n'avait pas prononcé de vœux, elle s'agenouilla devant la supérieure en lui livrant sa tête, et les longues tresses de ses beaux cheveux noirs, que j'avais admirées en entrant, tombèrent en un clin d'œil sous les ciseaux. Je conduisis ensuite mes filleules dans une pièce attenante à Péglise , afin qu'elles revêtissent leurs nouveaux habits. Dès que ces pieuses sœurs ne furent plus retenues par la sainteté du heu , elles se précipitèrent dans les bras l'ime de l'autre en se félicitant de leur bonheur. La novice surtout, plus jeune de quelques années, témoignait sa joie par des démonstrations bruyantes et enfantines qui me faisaient à la fois rire et pleurer ; il fallait la voir embrasser ses compagnes, jeter loin d'elle avec mépris chacun des coUfichets de sa brillante toilette , et baiser avec transport sa robe de bure et son tablier d'infirmière, tout en poussant de petites exclamations joyeuses , et en frappant Tune contre l'autre ses mains blanches et potelées.
ara ROME.
Lc^isqn^IIe en! leyèta la cornette et le voile blanc des i»\>*^. n>:-::s i^Miuiiànies dans Téglise, o& la céréo cSe se Ictz±Zm1 piar nue hymne d'action de grâces.
Esi ril-^sz:: > sizi: Ika. les nouvelles religieuses f ir^Hi': ^îL-k iT^f*» iH réîiàtées par toutes leurs compagnes, ia.T r^îlt* î^ !iirlèr«it bient«jt les parents et les amis. r tlL îi ù es r^;» inJre mi »n frère au parloir, où le car- IzndL c'juT^ et les ecclésastiques qui raccompagnaient ic^i'Miinat «les places et du chocolat. On me plaça auprès la xa Eaiineace, avec qui je m'entretins longtemps de 'SI Friate et de Rome. Ce [MÎnce de l"É^se me parut rt*^i.i de d«:»uceur et de piété, et digne en effet de suppléer le souverain pontife dans ses fonctions d'évèque v^ Rome« ciMume sa charge de cardinal -vicaire Vj
A ma gauche se trouvait le supérieur général de Tordre du Carmel, vieillard de haute taiUe, dont la figure vénérable , fatiguée par Fétude et par les austérités du cloitre plus encore que par les ans, respirait une gaieté douce et bienveillante; il portait le costume de son ordre , et sa tète chauve , son visage pâle, ses yeux vifs et spirituels ressortaient admirablement au-dessus de sa robe grossière, que ceignait une ceinture de corde.
Pendant que les dragées et les bonbons de toute sorte circulaient à la ronde sur de grands plateaux d'argent y le digne religieux me faisait un pompeux éloge de Texcellente discipline de nos soldats , dont quelques
compagnies se trouvent casernées dans son monastère. 11 me demanda aussi si j'étais membre de la confrérie du Carmel, et me promit une grande part dans les prières des religieux de son ordre.
J'allai ensuite prendre congé de mes filleules , qui m'embrassèrent avec effusion et m'offrirent un précieux reliquaire artistement travaillé. Je les quittai tout émue, en leur promettant d'aller les voir bientôt à l'hospice Saint -Jean, oîi les appellent désormais leurs charitables fonctions.
Église Saint-Étienne-le-Rond. — Vive impression. — Le Golysée. -^ Songe. — Martyre de saint Ignace. — L'amphilhéÂtre. ^ L^arène. — Le podium. — Les loges et les gradins. — Les vomitoires. — Les jeux. — Construction et dédicace du Golysée. — Hardiesse d^Almachius. — Destinations diverses du Golysée. — Scènes du 23 mars i84S. — Prédicatioiy en plein air. — Chemin de la croix.
Rome, le 4 janvier 1850.
Jusqu'ici les églises de Rome avaient charmé mes regards par la pureté de leurs lignes architecturales et par l'élégance de leurs décors; j'aimais à prier dans ces temples dignes du Dieu qu'on y adore , si toutefois l'ouvrage des hommes pouvait jamais être digne de