ARRIVEE DE L'AMBASSADEUR
affaires du dehors, ni de contenter les autres puissances, ne voient rien si à contre-cœur que la présence de l'ambassadeur d'un grand Roi qui peut, sans rien craindre, leur dire toute sorte de vérités et auquel ils ne sauroient ôter ni les occasions ni le droit de leur reprocher continuellement leurs injustices ou leurs imprudences, et cela avec une pleine et entière liberté ; d'où même il est quelquefois arrivé que des papes à qui, par ce moyen, on a appris l'indigne vie de leurs parents ou donné quelques autres connoissances qu'on leur tenoit fort cachées, en ont été tellement saisis qu'ils n'y ont pu survivre, contre l'intention de ceux qui leur eurent ouvert les yeux de cette sorte. Et de ce même principe, il est encore souvent arrivé que les neveux qui font leur idole de la conservation de la santé de leur oncle ont donné toute satisfaction à des ministres qu'ils auroient, par leur propre inclinalion, fait maltraiter si cette considération ne les eût retenus.
Sa Majesté désire donc que ledit sieur duc de Chaulnes parte sans délai pour s'embarquer à Marseille sur deux galères qu'elle a demandées à la République de Gênes pour le transporter à Civita- Vecchia, n'ayant pu, comme elle l'avait souhaité, lui donner des siennes propres qu'elle a été obligée d'envoyer combattre ses ennemis*.
n y a toute apparence que se mettant en chemin au 16* de ce mois au plus tard et faisant son voyage avec quelque diligence, il pourra l'entretenir avant la fin du* mois prochain qui est un temps où il n'y a encore aucun péril d'entrer dans Rome ; mais si, contre l'espérance de Sa Majesté, il ne pouvoit arriver à Rome que plus tard et lorsqu'il y auroit quelque danger d'y entrer pour raison des grandes chaleurs, en ce cas-là, Sa Majesté non seulement n'entend pas que le zèle qu'il a pour son service lui fasse s'exposer, mais le lui défend expressément et lui ordonne d'aller passer le reste de l'été à Frascati ou à Tivoli, dans la maison de M. le cardinal d'Esté.
1. La flotte française, sous les' ordres du duc de Beaufort, avait quitte la MéditeiTanée pour se reodre dans TOcëan, dans l'intention de porter secours aux Hollandais, alors en guerre avec l'Angleterre. Mais, soit calcul, soit inaction, Beaufort s'attardait alors devant Lisbonne, tandis que Ruyter et le prince Rupert livraient aux Anglais les grandes batailles navales qui forçaient rentrée de la Tamise fjuin 1666].
RECUEIL DES INSTRUCT. DIPLOMAT. VI. — 11
On ne prescrit rien audit sieur duc sur les cérémonies de sa réception et de son arrivée dans Rome, il en apprendra suffisamment le détail et toutes les formalités qui ont accoutumé d'éb'e pratiquées par le sieur de la Buissiëre, maître de chambre de l'ambassadeur de Rome, auquel Sa Majesté mandera de se trouver à son débarquement à Civita-Vecchia pour l'en informer, comme aussi d'avertir à temps les officiers de Sa Sainteté qui sy doivent rencontrer pour l'y recevoir.
Et puisque l'on est tombé sur la matière des cérémonies et des traitements qui n'est pas la moins importante de la cour de Rome, laquelle, pour l'ordinaire, y apporte plus d'attention qu'elle ne fait aux affaires de plus grande considération, Sa Majesté, avant qu'en sortir, donnera quelques ordres particuliers audit sieur duc pour sa conduite à l'égard de certaines personnes.
Le premier est touchant la prétention de l'ambassadeur de Savoie (en cas qu'il en allât un à Rome) de recevoir de celui du Roi tous les mêmes honneurs qu'ils .ont accoutumé de faire aux ambassadeurs des têtes couronnées, ce que Sa Majesté n'entend pas lui accorder dans la cour de Rome, quoique les ambassadeurs de Savoie en aient été mis en possession en divers autres endroits par des relâchements auxquels la prudence a voulu que l'on consentit durant les nécessités qu'imposait la guerre et dont, aujourd'hui, elle ne veut pas priver la maison de Savoie en ces mêmes lieux-là, mais seulement ne laisser introduire aucune nouveauté à Rome où elle ne peut (sans tomber dans divers grands embarras et inconvénients) que suivre les mêmes mouvements (pie le pape donne, c'est-à-dire faire le même traitement aux ambassadeurs qu'ils reçoivent de Sa Sainteté, et comme, jusqu'à présent, ceux de Savoie n'ont pu obtenir des papes d'être reçus dans la salle royale, qui est la prérogative des têtes couronnées. Sa Majesté ne peut aussi condescendre que son ambassadeur à Rome leur donne la main chez soi ni leur donne le titre d'extraordinaire, ni qu'il fasse sonner la cloche de son palais quand il en est visité.
En second lieu, touchant le duc deBracciano, chef de la maison Ursine, à qui, en la personne du feu duc Paolo Giordano son oncle et sur quelques exemples du marquis de Tresnel (lequel étant de la même famille voulut la favoriser en son ambassade de