PRESENTATION AU PAPE
pagne qui ira remplir la place de don Pedro d'Aragon, lequel est passé depuis peu à la vice-royauté de Naples, d'attenter aucune nouveauté contre ledit sieur duc dans une cour où la préséance de Sa Majesté a été d^ailleurs de tout temps inviolablement considérée et aimée ; on doit présumer que Tordre le plus exprès qu'il apportera de Madrid, sera d'éviter en toute manière de donner le moindre dégoût au Roi sur un point où ils ont sensiblement et douloureusement éprouvé que Sa Majesté est si délicate. Il y aura seulement à prendre garde de près, non pas tant à l'ambassadeur d'Espagne, qui de sa personne, ne contestera rien audit sieur duc en quelque rencontre que ce soit, qu'aux autres ministres et personnes publiques comme cardinaux, officiers du pape, prélats de la cour de Rome, ambassadeurs ou envoyés qui y arriveront, desquels ledit duc non seulement ne devra point recevoir la visite s'il arrivoit que quelqu'un d'entre eux, sous quelque prétexte que ce pût être, eût visité l'ambassadeur d'Espagne avant lui, mais leur en témoignera un ressentiment proportionné à roffense et lequel devra être plus ou moins fort et plus ou moins éclatant çelon la qualité des personnes qui lui auroient fait l'injure, et à qui on devoit avoir plus ou moins d'égard ou pour leur caractère ou dignité ou pour les princes qu'ils représenteroient.
Le même jour que l'ambassadeur entre dans Rome, les cardinaux du parti du Roi vont à sa rencontre bien loin hors la ville et l'un d'entre eux, qui est ordinairement le protecteur des affaires de France, a accoutumé de le conduire au Palais où il est admis à baiser les pieds du pape secrètement en cette première fois-là ; l'audience qui est fort courte ne se passe qu'en compliments de respect de la part de l'ambassadeur et, de celle du pape, de témoignage de joie et de satisfaction de sa venue.
Comme vraisemblablement M. le cardinal d'Esté ne se trouvera pas à Rome lorsque ledit duc y arrivera, il se pourroit émouvoir une question entre les autres cardinaux du parti à qui d'entre eux doit être déféré l'honneur de conduire ledit sieur duc à cette première audience de Sa Sainteté : M. le cardinal Antoine le peut prétendre comme le plus ancien de tous en promotion au cardinalat ; M. le cardinal Ursin comme comprotecteur
qui doit faire toutes les fonctions du protecteur en son absence, et même M. le cardinal de Retz, comme se trouvant le seul cardinal françois national. Sur quoi Sa Majesté déclare par avance qu'elle désire que ce soit M. le cardinal Antoine qui conduise ledit sieur duc à cette audience; à quoi elle s'est déterminée, tant pour avoir su qu'il souhaite fort la chose et qu'il s'en tiendra obligé, que sur le témoignage qu'a rendu ici ledit siçur cardinal Ursin qu'il aura très volontiers pour lui cette déférence, et qu'elle ne doute nullement que M. le cardinal de Retz n'entre dans le même sentiment, ayant un esprit bien supérieur à ces sortes de bagatelles.
En la première audience publique que ledit sieur duc aura de Sa Sainteté et où il tâchera de se faire accompagner avec un cortège qui soit digne de la Majesté de celui qui l'envoie, il présentera sa lettre de créance à Sa Sainteté et la lui exposera à peu près aux termes qui suivent:
Qu'aussitôt que Sa Majesté prit en sa seule main l'administration de son État, une des premières pensées qui lui vint à l'esprit fut celle d'envoyer un ambassadeur à Sa Sainteté qui, par toutes les circonstances d'éclat et de solidité, pût faire connoitre au monde la singulière dévotion qu'elle a envers le Saint-Siège apostolique et son respect filial et sa particulière vénération pour la personne de Sa Sainteté ;
Que l'ordre le plus précis qu'elle donna alors au duc de Créqui fut de tâcher de mériter par ses soins, son application et ses services l'honneur de la bienveillance de Sa Sainteté et que, s'il pouvoil en venir à bout, il auroit trouvé le moyen de bien faire sa cour auprès de Sadite Majesté ;
Que, contre l'intention et l'attente de Sa Majesté, le malheur avoit voulu que ledit sieur de Créqui au lieu de mériter les bonnes grâces de Sa Sainteté les avoit perdues d'abord, n'avoit fait et achevé son ambassade qu'avec beaucoup d'embarras, de traverses et de dégoûts donnés et reçus de part et d'autre, dont Sa Majesté ne veut attribuer la cause à personne, mais seulement à une certaine fatalité qui ne permettoit pas encore alors qu'entre le chef de l'Église et celui qui en est le fils aîné il y eût toute la bonne intelligence et la liaison qui parois-
ZÈLE DU ROI POUR LA RELIGION. i67
sesït être si nécessaires pour le plus grand bien de la chrétienté ;
Qu*aujourd*hui, et pour Tavenir, Sa Majesté veut espérer de la bonté divine qu'elle opérera efficacement la réunion des deux cours qui ont toujours extrêmement souffert quand, par des disgrâces qui ne peuvent être imputées à Tun ni à l'autre, il y a entre eux quelque espèce de division apparente, qui Sa Majesté contribuera de sa part, avec sincérité, tout ce qui peut dépendre d*elle et est bien résolue de se faire remarquer en toutes occasions pour être le vrai (ils aîné de TÉglise par la révérence qu'elle aora pour la personne de Sa Sainteté et par les soins qu'elle prendra de procurer de tout son pouvoir le maintien et l'accroissement de notre sainte religion ;
Que le même discours pourra être tenu chaque jour à Sa Sainteté par les ministres des autres rois, mais de nui autre avec tant de vérité et moins d'intérêt ;
Que Sa Majesté ne croit pas avoir besoin d'employer beaucoup de paroles pour persuader Sa Sainteté de la sincérité de ces protestations-là, puisque les effets mêmes parlent assez hautement en toutes rencontres pour la lui faire connoitre.
Et là-dessus ledit sieur duc pourra toucher ce que Sa Majesté a fait et continue tous les jours de faire pour l'extirpation de ces infidèles pirates qui endommagent si notablement le commerce de la mer Méditerranée S ce que ses armes ont opéré en Hongrie pour le salut de la chrétienté ', au préjudice même de quelques intérêts politiques de cette couronne qui paroissent y être si fort contraires, ce que Sa Majesté a fait et continue de faire tous les
1. De 1661 à 1666 avaient eu lieu, dans la Méditerranée, une série d'expéditions dirigées par Beaufort et qui avaient pour objet la destruction des pirates qui l'infestaient On avait tenté un établissement durable à Djidjelli (Qigeri), entre Bône et Bougie. Cette tentative avait échoué ; mais Alger et Tunis avaient subi les conditions que leur imposaient les flottes françaises. A Alger seulement, plus de trois mille esclaves chrétiens avaient été mis en liberté (mai 1666).
2. Les pourparlers dont il avait été question dans la précédente instruction iTiient, comme on le sait, abouti à l'envoi en Hongrie d'un corps de troupes (nuQçaises sous les ordres du comte de Coligny-Saligny. On connaît également la part prise par ces troupes à la victoire du Saint-Qothard (!«' août 1664), à la suite de Joëlle l'empereur Léopold se hâta de conclure le traité peu honorable qui rendait UTransjlvaoie indépendante, mais qui maintenait Abafi dans sa principauté. Voir, pour ces faits et les négociations qui les accompagnèrent, VHistoire de France de Hbou Martin (t. XV, p. 189) et Recueil des instruclions données aux ambassadeurs fie France en Autriche, publié par A. Sorel (pp. 64 et suiv.).
i68 LE DUC DE CHAULNES, 1666.
jours pour abattre la secte du jansénisme* et de quelle manière elle se conduit en toutes les affaires qui regardent les huguenots, comme pour la démolition de leurs temples, leur exclusion non seulement de toutes tes charges de son royaume, mais même des métiers des artisans et les autres rigueurs qu'elle leur tient sur le fait de l'exercice de leur croyance *. Elle juge même qu'elle ne peut mieux que par de si pieux sentiments correspondre à tant de grâces visibles que Dieu a si abondamment versées sur sa personne royale et sur son règne dans les vingt-trois ans qui se sont écoulés depuis son avènement à la couronne.
Sa Majesté n'entend que ledit sieur duc, ni dans cette audience ni dans aucune autre, entre dans aucune plainte du passé et du peu de considération que Sa Sainteté a fait jusqu'ici de diverses justes instances qui lui ont souvent été portées de sa part. Car comme Sa Majesté a fait déclarer au cardinal Chigi qu'elle ne prétendoit plus importuner Sa Sainteté d'aucune demande de grâces, il sembleroit que le reproche de n'en avoir obtenu aucune seroit un renouvellement des mêmes instances, mais
1. La déclaration royale du 29 avril 1664 avait enjoint la signature du formulaire. En août, novembre et décembre 166i, avait eu lieu Tenlèvement des religieuses de Port-Royal et leur remplacement par les filles de Sainte-Marie (V. le Port-Royal de Sainte-Beuve, t. IV, pp. 207 et suiv.). En 1665 (15 février), un nouveau formulaire confirmant le précédent avait été envoyé en France par le pape; Louis XIV Tavait fait enregistrer en lit de justice au Parlement. Cependant la résistance des quatre évéques, à la tète desquels se faisait remarquer M. d'Aleth (Pavillon), commençait à embarrasser le Roi. Louis XIV « avoit fait solliciter à Rome deux nouveaux brefs, -^ Tun par lequel le pape ordonneroit aux évéques de révoquer leurs mandements explicatifs, — Tautre par lequel le pape encore nommeroit des prélats françois commissaires pour procéder et au besoin porter sentence contre les évéques récalcitrants ».
L'attitude du Roi à Tégard du pape dans cette affaire était donc des meilleures et témoignait d'un respect particulier pour les volontés de la cour de Rome. Il est vrai qu'en cour de France on commençait à considérer qu'on allait trop loin dans cette voie. Le Tellier déclarait l'affaire mal enfow*née. Il craignait avec juste raison que les ultramontains ne profitassent du champ qui leur était ainsi ouvert pour empiéter à la fois sur les droits des évéques et sur ceux du Roi. Une commission de neuf prélats fut nommée par Alexandre VII pour juger les quatre évéques en vertu de l'autorité apostolique. C'eût été une grande nouveauté en France. Mais la mort d'Alexandre VII (juillet 1667) changea le cours des choses. (V. Port-Royal, ibid.^ p. 363.)
2. Ce passage expose, en l'exagérant quelque peu, pour les besoins de la cause, la politique suivie d'abord à l'égard des huguenots. Elle est rigoureuse; elle n'est pas encore violente. Mais l'esprit qui la dirige est dangereux et conduira fatalement Louis XIV à la révocation de l'Édit.