‹ RomeChapitre 109 sur 186 · RÉVOLTE D'AVIGNON · texte numérisé non relu

RÉVOLTE D'AVIGNON

maisons, et, pour Tévasion d'un d'entre eux, nommé Chasteuil, qui étoit prisonnier à Tarascon, quoiqu'il ne soit guère de l'usage non plus que 'de la raison qu'un prince remette à un autre un criminel quand on sait et l'on croit à une mort certaine, Sa Majesté néanmoins, pour complaire au pape, avoit condescendu à lui faire remettre ledit Chasteuil, et ses officiers se mirent en devoir de le conduire l'envoyant en Avignon, mais l'imprudence du vice-légat, qui prit très mal ses mesures pour le retrouver, donna lieu à son évasion que ses amis particuliers entreprendront de prouver et en viendront à bout ; et pour la protection que le pape se plaint que l'on donne en France à ces six proscrits, elle n'est autre que de souffrir qu'ils y mènent une vie misérable, comme ils pourroient faire en tout autre État. Cela même avant l'accommodement avoit été ici formellement consenti par le nonce qui témoigna qu'on ne vouloit sur leur sujet que les excepter de l'amnistie pour l'exemple, sans se soucier aucunement de poursuivre leurs personnes ni les châtier de mort pourvu qu'ils ne puissent rentrer dans Avignon. Cependant, contre cette parole, le vice-légat a mis depuis leurs têtes à prix pour tâcher de les faire assassiner dans le royaume, offrant même des récompenses aux assassins, et comme nos mœurs ni nos lois ne souffrent pas de pareilles procédures qui causent môme quelque horreur à ceux qui en entendent parler, les parlements se sont vus obligés de donner des arrêts contre l'ordonnance dudît vice-légat et de déclarer que les coupables de ces sortes d'attentats seront punis comme des assassins, et le nonce lui-même a toujours dit là-dessus que le vice-légat et le parlement avoient chacun eu raison de faire ce qu'ils ont fait.

Si on mettoit dans les deux côtés d'une balance les grâces que le Roi a reçues du pape et ce qu'il a fait pour l'avantage du Saint-Siège et pour les satisfactions de Sa Sainteté, mêmement en la légation du cardinal Chigi qui étoit la chose incomparablement la plus sensible pour lui de toutes celles qui le peuvent toucher, il se verroit bientôt que le poids desdites grâces et pour la qualité et pour le nombre, tomberoit du côté de celles que Sa Majesté a faites.

On peut facilement juger que le Roi n'eut pas grand plaisir

RECUEIL DES IiNSTRUCT. DIPLOMAT. VI. — 12

d'être obligé d'envoyer un corps de ses troupes dans les États de Parme et de Modène, et s'il avoit plu dès lors à Sa Sainteté de lui accorder les satisfactions qu'elle a depuis obtenues et de bien moindres, elle auroit été très aise de s'abstenir d'employer ces sortes de moyens d'envoi de troupes, mais la durée de ce différend a fait assez voir qu'il n'y avoit que ceux-là seuls capables d'arracher cette satisfaction.

La Sorbonne s'est toujours élevée de son propre mouvement contre les pernicieuses doctrines et nouveautés qui peuvent infecter les esprits sans qu'il ait été besoin de l'y inviter, et la censure que le pape a faite lui-même, depuis quelques jours, du livre abominable de Guiménius justifie aujourd'hui si la Sorbonne avoit eu tort ou raison de le condamner*.

Après le remerciement que le Roi fit au pape de la concession de l'induit pour les trois évêchés, Sa Majesté n'avoit garde de manquer à lui en demander l'extension aux autres bénéfices puisqu'elle étoit plutôt en droit de faire à Sa Majesté une plainte de cette grâce qu'un remerciement. En voici la raison : lorsque,

1. U s* agit ici du livre paru sous le titre suivant : Amadoei Guimenii Lomarensis olim primarii sacrée Theologix professons opusculum, singularia univers» fere Theologix moralis complectens : adversus quorumdam expostulationes contra »o«nullas Jesuilat^um opiniones morales ad Tractatus de Peccalis, de Opinione probabilU etc. Editio novissima, etc. Lugduni, sumptibus Phil. Borde, Laurentii Arnaud^ Pétri Gorde et Guillelmi Barbier, 166i; cum Appr. et superiorum permissu. Il est attribué à Mathieu de Moya, jésuite confesseur de la reine douairière d*Espagne« Marie-Anne. Dès que ce livre fut connu en France, la faculté de théologie, sur la proposition d* Antoine de Breda, Texamina attentivement et le censura. Il passait alors, selon le mot de Bossuet, pour ua « cloaque où se trouvait ramassé ce qu'on, avait pu découvrir de plus sale, de plus impur dans les casuistes modernes ». Même on voit, dans la censure de la Sorbonne, que celle-ci n*avait pu indiquer certaines des propositions contenues dans ce livre que par les premiers mots, tant eUe craignait d'éveiller l'idée même des vices et des crimes dont le livre faisait Tapologie. La censure de la faculté parut donc à Paris, chez Guillaume Desprez, en 1665, in-4. Mais à côté des propositions contraires à la morale que contenait le livre de Guiménius, la censure visait d'autres propositions extraites tant de ce livre que d'autres auteurs, favorables aux prétentions du pape. Alexandre VII, par une bulle en date du 25 juin 1663, censura à son tour les décisions de la faculté comme « présomptueuses, téméraires et scandaleuses m. A ce sujet, une lutte vive s'engagea entre les deux cours. Le cardinal de Retz fut envoyé à Rome, avec une mission spéciale. A la suite de longues négociations dont on trouvera tout le détail dans le volume de M. de Chantelauze : le Cardinal de Retz et ses missions diplomatiques à Rome (pp. 175-373), le pape consentit à lancer un décret de condamnation contre Guiménius (avril 1666). C'est à ce décret qui venait d'être rendu qu'il est ûût aUusion dans le passage ci-dessus de la présente instruction.

INDULT DES TftOIS ÉVÊCHÊS. 179

par une pure faute du vice-légat Golonna, la révolte d'Avignon arriva depuis la généreuse restitution que Sa Majesté avoit faite au pape et au Saint-Siège de cette ville-là et de tout TÉtat du comté Yenaissin sur lesquels cette couronne a des droits si clairs, on se trouva très embarrassé à Rome pour imaginer un seul moyen par lequel on pût, avec la moindre apparence, espérer de pouvoir réduire cette ville-là à son devoir et on la comptoit déjà pour absolument perdue à moins que Sa Majesté n'eût la bonté d'employer elle-même son nom et ses forces pour y rétablir Tautorité de Sa Sainteté; Sa Majesté avoit beaucoup de raisons de politique et d'autres, qui regardoientla conduite particulière du pape toujours de plus en plus désobligeante à son égard depuis que le cardinal son neveu s'étoit tiré de cette cour, avec promesse de faire de grandes choses auprès de son oncle pour le service de Sa Majesté, dont en deux ans il n'a pas encore accompli une seule.

On conviendra donc qu'il étoit d'une nécessité indispensable de trouver quelques moyens et à quelque prix que ce pût être d'intéresser Sa Majesté en cette affaire où il sagissoit, pour le Saint-Siège, de la perte d'une ville considérable et peut-être de tout son État et, pour la personne de Sa Sainteté, de la perte de sa réputation et de l'opprobre de son pontiBcat. On se résolut donc d'envoyer ordre et pouvoir au nonce, d'engager à Sa Majesté la parole du pape que, si elle vouloit bien appuyer sa cause contre les Avignonois et rétablir son autorité dans la ville, Sa Sainteté en considération d'un si grand bienfait accorderoit très TolonUers à Sa Majesté l'induit des trois évêchés que les rois ses devanciers n'avoient jamais pu obtenir des papes ses prédécesseurs. Le nonce fit cette offre au Roi et lui donna cette parole de la part de Sa Sainteté et Sa Majesté l'accepta, considérant même que la cause du pape étoit fort juste, mais il est nécessaire encore de remarquer une particularité fort importante, le nonce qui, suivant ses ordres, agissoit de très bonne foi, demanda au sieur de Lionne après la parole de l'induit donnée, un mémoire de ce que le Roi pouvoit désirer pour son exemption et ledit de Lionne mit par écrit dans un billet qu'il remît entre les mains dudit nonce, les propres paroles qui suivent :

M Sa Sainteté fera expédier en la plus ample forme qu'il se

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puisse un bref adressé à Sa Majesté par lequel elle lui accordera rindult de pouvoir nommer aux trois évêchés de Metz, Toul et Verdun et à toutes les abbayes et autres bénéfices desdits évêchés. »

Le nonce se chargea du billet et en promit de nouveau l'accomplissement ponctuel. Cependant, lorsque raccommodement de raffaire d'Avignon fut fait à l'entière satisfaction du pape, le nonce présenta quelque temps après à Sa Majesté un bref de Sa Sainteté dans lequel il ne se troirva que Tindult pour la nomination aux évêchés sans qu'il y fût fait aucune mention des abbayes et des autres bénéfices. Ce qui surprit et toucha Sa Majesté au point qu'on le doit être quand on voit un manquement formel à une parole donnée ; le nonce qui se souvenoit de quelle manière toutes choses s'étoient passées et en la réduction d'Avignon et en la négociation secrète dudit induit avoit quelque honte luimême de présenter ce bref et dit, pour toute excuse, que le cardinal Chigi lui mandoit que jusqu'alors il n'avoit pu obtenir davantage de Sa Sainteté et que si Sa Majesté lui faisoit l'honneur de vouloir croire son conseil, elle feroit en ce rencontre ce que les Espagnols pratiquent, tomar y ;oerf/r, c'est-à-dire prendre et demander. Sa Majesté avec sa prudence et sa modération accoutumées voulut bien suivre le conseil dudit cardinal et, au lieu des plaintes qu'il avoit grand sujet de faire du manquement formel à la parole que le nonce avoit donnée, elle remercia Sa Sainteté par une lettre expresse et lui demanda l'ampliation de la grâce et cette demande n'a depuis trouvé que des rebuts si désobligeants aussi bien que toutes les autres affaires dont elle avoit parlé audit sieur cardinal Chigi à son départ et qu'il s'étoit chargé d'obtenir de Sa Sainteté, qu'enfin elle prit il y a sept ou huit mois la résolution de faire déclarer par le sieur de Bourlemont audit cardinal qu'à l'avenir elle n'importuneroit plus Sa Sainteté de la demande d'aucune grâce ni pour elle ni pour ses sujets.

Il est certain qu'on ne donne point en France d'exemption aux bulles apostoliques quand les parlements où elles doivent être enregistrées, sur des lettres patentes que le Roi fait expédier trouvent qu'elles contiennent quelque chose de contraire ou à nos

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