LES CARDINAUX DE LA FACTION
ennemis ou des jaloux et envieux de sa grandeur et de la prospérité de ses affaires, lequel pourroit ne s'occuper pour leur plaire qu'à y faire des cabales ou, par ses fausses relations, ne songeroit qu'à déguiser les bons sentiments de Sa Majesté à son maître et à aliéner leurs esprits. Sa Majesté a cru nécessaire d'informer ledit sieur duc de ce détail parce que cette contestation pourroit naître dans le cours de son ambassade, la nonciature du sieur Roberti ayant déjà duré deux ans, et qu'ainsi il aura de quoi répondre et par des raisons convaincantes pour maintenir l'usage qui est établi.
M. le cardinal d'Esté est un prince plein d'honneur, dont la vie est exemplaire et irréprochable ; il est tenu pour homme de grande suffisance et dextérité dans le maniement des affaires, a témoigné une fermeté inébranlable en divers différends qu'il a eus à démêler, comme en celui qu'il eut avec l'amiral de Castille et un autre avec ce pape-ci, ce qui n'a pas rendu son nom ni son entremise dans les affaires fort agréables au palais. Il a d'ailleurs autant déplu pour le service et la gloire du Roi que s'il étoit né son sujet. Sa Majesté désire que ledit sieur duc fasse une étroite liaison d'amitié et de confidence avec lui, lorsqu'il sera de retour à Rome où l'abbé Manzieri dit qu'il s'acheminera dès que les chaleurs seront passées, et qu'il lui témoigne d'ailleurs en toutes rencontres qu'il a la considération qui se doit pour un prince de sa cpialité et de son mérite.
M. le cardinal Antoine accablera sans doute ledit sieur duc de mille plaintes ou des mauvais traitements qu'il prétend avoir reçus ou du peu de considération qu'on fait de lui. Il se trouve pourtant grand aumônier de France, abbé de l'abbaye de Saint- Évroult * qui vaut vingt mille livres de rente et archevêque duc de Reims. Il a auprès de lui un secrétaire nommé l'abbé Baglioni, qui est fort habile et fort porté pour cette couronne ; ledit sieur duc peut prendre toute confiance en lui et lui dire même que Sa Majesté lui a donné cet ordre, et il se pourra servir dudit abbé, tant pour diriger la conduite de son maître, que pour lui ôter de l'esprit les chagrins qu'il conçoit de ce qu'il ne croit pas d'être
i. Abbaye importante, fondée, dit-on, en 560, sise en Normandie, actuellement département de TOrne, arrondissement d'Argentan, canton de la Ferté-Fresnel.
assez considéré. Cependant il sera bon, dans Toccasion d'un conclave, de faire en sorte que ledit cardinal ne s'engage pas à prendre aucun conclaviste de la main de son frère le cardinal Barberin, mais qu'il y mène avec lui ledit abbé Baglioni et Tursi, son médecin.
On ne dit rien audit sieur duc de M. le cardinal Ursin auquel, nonobstant ses manquements passés. Sa Majesté a généreusement rendu la comprotection de ses affaires : ledit sieur duc l'a assez connu dans le voyage qu'il a fait ici pour n'être pas besoin d'en parler dans un mémoire.
Il assurera M. le cardinal Maldachini que Sa Majesté continuera à lui faire ponctuellement payer sa pension de douze mille francs et qu'elle se confie d'ailleurs entièrement aux assurances qu'il lui donna ici de son zèle inaltérable pour son service comme de son côté il doit faire un état certain de l'affection et de l'estime de Sa Majesté.
Ledit sieur duc dira à M. le cardinal Mancini et aux deux sœurs de feu M. le cardinal Mazarin quand il les visitera, que Sa Majesté a toujours fort présents à la mémoire les services recommandables que ce grand ministre lui a rendus et à cet État, et qu'elle sera ravie de toutes les occasions qui lui donneront lieu d'en témoigner sa gratitude en la personne de ceux qui lui appartenoient d*aussi près que ledit sieur cardinal et lesdites dames.
Sa Majesté recommande audit sieur duc de n'user jamais en parlant ni en écrivant du terme des deux couronnes, quand il aura à exprimer la France et l'Espagne ou le Roi et le roi catholique, et que môme il prenne quelque occasion de faire connoître au pape que le Roi attend de sa justice et de sa bonté paternelle qu'il voudra bien s'abstenir à l'avenir d'user de ce terme délie due corone, lorsqu'il parle aux cardinaux dans les consistoires ni dans les brefs apostoliques ou autres expéditions où son nom paraît et que Sa Sainteté aura agréable de remettre les choses dans l'ancien usage et comme elles étoient avant l'innovation que Philippe II tenta de faire avec tant d'injustice, pendant la minorité d'un des rois prédécesseurs de Sa Majesté, dont le feu roi d'Espagne s'est publiquement désisté en présence du nonce