‹ RomeChapitre 114 sur 186 · IMMUNITÉS ET FRANCHISES · texte numérisé non relu

IMMUNITÉS ET FRANCHISES

Pîccolomini et de tous les ambassadeurs et ministres des potentats étrangers qui résidoient alors en cette cour.

Sa Majesté recommande encore et sur toutes choses audit sieur duc de donner une très particulière application et d'y employer toute Taulorité de sa dignité et de son caractère à faire vivTe la nation françoise avec grande modération et retenue et notamment ses domestiques qui, pour espérer plus d'appui, sont plus capables de s'emporter à commettre des désordres et des insolences, à moins qu'il n'ait lui-même le soin de les tenir en règle et de leur faire connoître qu'il sera le premier à les châtier quand ib l'auront mérité. Par cette conduite, il acquerra grande réputation et fera bénir en tout temps son nom et celui de son ambassade, conservera l'amour que le peuple romain a toujours eu plus grand pour la nation françoise que pour aucune autre, ôtera tout légitime sujet au pape de se plaindre et tout prétexte de lui former des incidents ou donner des dégoûts.

Ledit sieur duc ne laissera pas pour cette considération de soutenir et conserver avec soin les franchises et les immunités accoutumées des environs de son palais, mais avec cette sage et juste modération qui ne rende pas ce quartier-là im asile assuré pour toute sorte de malfaiteurs, obligeant ceux qui se trouveroient coupables de quelque grand crime à chercher bientôt ailleurs une autre protection et ne prenant pas indifféremment et pour longtemps celle de toute sorte de débiteurs qui veulent frustrer leurs créanciers de leurs dettes, ce qui acquiert à leur protecteur la haine du peuple qui en souifre.

Ledit sieur duc acquerra aussi grande louange de bannir les jeux publics de son palais et de son quartier d'autant que pour un fort médiocre avantage que son écuyer retire, il se fait ouvertement une assemblée d'espions, de larrons et de la plus méchante canaille qui soit dans Rome d'où il n'arrive que des désordres, des engagements et souvent des préjudices, et en ceci encore ledit sieur duc pourra user d'une précaution pour conserver cette espèce de droit et montrer que ce n'est que de son propre mouvement qu'il n'en veut pas user, qui seroit de laisser établir lesdits jeux publics à son arrivée et quelques jours après les abolir luim^me comme ayant reconnu que cette introduction ne vaut rien.

Il sera avantageux au service du Roi et à la personne dudit sieur duc qu'il témoigne faire cas de la prélature de la cour de Rome comme auditeurs de Rote, clercs de la Chambre apostolique, référendaires des deux signatures de grâce et de justice, mais principalement de l'auditeur de la Chambre et du trésorier qui doivent infailliblement devenir cardinaux et du gouverneur de Rome avec qui il tâchera d'établir bonne intelligence et de faire, s'il est possible, toutes choses de concert pour empêcher les désordres.

On a réservé pour le dernier point de ce mémoire à parler de la seule affaire de considération que ledit sieur duc aura à traiter avec le pape à son arrivée qui est celle du rachat que M. le duc de Parme veut faire de la moitié de TÉtat de Castro en conformité et en exemption du traité de Pise. Ledit sieur duc est obligé pour cela defoumir à laChambre apostolique huitcent mille écusenun seul paiement, et il y a longtemps qu'il a fait savoir à Sa Majesté qu'il a en argent comptant toute la somme et qu'il n'attend, à ce qu'il dit, de la faire remettre à Rome que l'arrivée de son ambassadeur afin que l'affaire passe par ses mains et que son intervention et l'autorité du nom du Roi le garantisse des chicanes qu'on lui voudroit faire là-dessus, sous prétexte de quelques autres dettes.

Il avoit même eu d'abord la pensée de faire porter tout son argent à Livoume pour y être embarqué sur les mêmes galères qui porteront ledit sieur duc à Civita-Vecchia, mais il a, depuis quelque temps, changé d^avis et a mandé ici au sieur abbé SiriS son résident, qu'il avoit estimé plus à propos pour éviter et prévenir toute contestation sur la valeur et le prix des monnaies de faire remettre toute la somme audit sieur duc par lettres de change sur de bons banquiers de Rome. Le nonce dit ici que tous les banquiers de Rome joints ensemble n'ont ni le pouvoir ni crédit de fournir huit cent mille écus en un seul paiement. M. de Parme à qui l'on a mandé ce discours du nonce continue à soutenir qu'il a bien pris ses mesures et qu'il accomplira la chose comme

1. L'abbé Vittorio Siri, historien, né à Parme, en 1608, plusieurs fois chargé de missions près de la cour de France, par les ducs de Parme et de Modène, et réciproquement. Il est V&VLieurduMercurh, ovvero Historia dtcorren^'/empt (1644-1682), et des Memorie recondiie deW anno 1601 sino al 1640 (1669-1679). Il mourut à Paris, le 6 octobre 1685.

il l'a dite : c'est son affaire, et il la doit entendre mieux que le Donce ni que tout autre. Cependant ce que ledit sieur duc aura à faire, quand lesdites lettres de change lui auront été adressées et qu^il en verra le paiement infaillible (ce qui ne peut guère être bien assuré qu'il n*ait fait porter dans son palais toute la somme, la tirant des uns et des autres par parcelle) sera d'aller dire luimême au pape qu'il a tout l'argent en son pouvoir et supplier Sa Sainteté de donner ses ordres à ses ministres pour le faire recevoir et porter au château Saint- Ange et d'expédier préalablement toutes les décharges, quittances et autres actes qui doivent être fournis audit sieur duc pour le rachat de la moitié de l'État de Castro afin qu'on fasse de bonne foi et dans un même temps l'échange de ladite somme contre lesdits actes, prenant là-dessus, au nom du Roi, les paroles de Sa Sainteté qui seront nécessaires pour s'assurer contre toute surprise.

En quoi ledit sieur duc ne pourra manquer, se conduisant entièrement suivant ce que ledit sieur duc de Parme ou par ses lettres ou par ses ministres lui aura témoigné de désirer, et n'omettant ainsi de prendre en toutes choses les bons avis que ledit sieur de Bourlemont lui pourra donner sur une affaire qui se doit traiter en exemption du traité de Pise qu'il a négocié et signé et dont il a d'ailleurs une très particulière connoissance.

Fait à Saint-Germam*en-Laje, le 10« jour de mai 1666.

Peu d'instructions parmi celles qui figurent dans ce recueil, présentent, au point de vue purement diplomatique, un intérêt plus grand que le Mémoire secrets, remis au duc de Ghaulnes. Il est de la belle époque et de la grande manière de Lionne. Jamais celui-ci n'a montré une connaissance plus déliée des hommes et des situations ; jamais il n'a mis une finesse plus adroitement insinuante au service de desseins plus vastes. Le portrait du pape Alexandre VII qui ouvre l'instruction est un pur chef-d'œuvre. Les ouvertures relatives à la succession d'Espagne qui la terminent, se rattachent à cette grande négociation si largement déroulée pendant tout le cours du règne de Louis XIY et dont M. Mignet a présenté lui-même un si large tableau.

C'est ici ou jamais le cas de citer la belle page que l'éminent historien consacre au ministre de Louis XIV. L'instruction publiée ci-dessous témoigne de la justesse de l'appréciation et permet de reconnaître à la fois le mérite du diplomate et le talent de l'historien : « Presque toutes ses négociations réussirent, dit M. Mignet. On n'en est pas surpris lorsqu'on connaît la manière dont elles furent conduites par M. de Lionne. La vue de ce ministre embrasse avec aisance le vaste champ des affaires politiques de l'Europe, et elles lui sont si familières qu'il les traite avec une facilité merveilleuse qui plaît, bien que parfois elle devienne un peu prolixe. Dans les ordres et les directions qu'il donne, il montre la connaissance la plus profonde des hommes et des matières d'État ; il prévoit toutes les difficultés probables, et il indique avec abondance les moyens de les vaincre. On le surprend fréquemment à penser, à agir, diriger de lui-même, sauf l'approbation du Roi qui ne lui manque jamais; il paraît ne pas douter que ses avis seront écoutés, préférés, suivis. On reconnaît qu'il cède volontiers au sentiment qu'il a de sa force, de sa rare prudence et de son ascendant sur l'esprit de son maître. Ses allures sont lestes, dégagées et en quelque sorte présomptueuses : elles ne deviennent jamais rudes

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