‹ RomeChapitre 116 sur 186 · PORTRAIT DU PAPE ALEXANDRE VIL · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU PAPE ALEXANDRE VIL

diamants ou de rubis, et à la magnificence de ses meubles, de ses carrosses et de tout son équipage.

n tient pour maxime de vouloir toutes choses des autres par ses propres refus comme, par exemple, s'il désire quelque satisfaction d'un prince il ne prendra jamais la voie de Vy obliger ou par des civilités ou en lui faisant des grâces, mais il lui refusera toutes celles qu'il demandera jusqu'à ce qu'il ait extorqué de lui ce qu'il prétend et il ne fait jamais de plaisir qu'il n'en tire son propre avantage. Pour conclusion il a un grand mépris et fort mauvaise opinion de la suffisance de tous les autres hommes et a une suprême estime de soi-même. Il jouit du pontificat comme d'un trône d'honneur, de gloire et de repos sans se soucier que fort médiocrement de tout ce qui se passe au reste du monde, non pas même des préjudices qui arrivent à la religion dans les royaumes chrétiens, à quoi même il évite de donner son application quand il prévoit que les nouvelles qui arrivent de cet endroitlà lui pourroient donner de la peine.

L'évêque de Béziers a rapporté autrefois au Roi un discours que le grand- duc lui avoit tenu touchant Thumeur du pape et sur la meilleure manière de se conduire avec lui, lequel Sa Majesté a trouvé si sensé qu'elle a cru à propos d'en donner connoissance audit sieur duc. Il disoit que, quelque personne que ce puisse être, soit ministre, cardinal, prince ou ambassadeur de quelque potentat ou monarque que ce soit, se trouve bien embarrassé à Rome à savoir par où se prendre pour pouvoir tirer quelque grâce ou avantage de Sa Sainteté, car s'il prie, conjure et supplie, il avance autant (disoit le grand-duc) que s'il parloit à un sourd ou à un mur, jamais pontificat n'ayant été moins disposé que celui-ci à considérer les princes et à leur faire des grâces. Si on feint de les mépriser et qu'on proteste de n'en plus demander, c'est ce que le pape désire et il en est fort aise; si on brave et menace et qu'on témoigne se vouloir ressentir du traitement qu'on reçoit, le pape ne prend point de peur et, pour la lui donner, il faudroit en venir aux eff*ets, ce qui ne convient à personne. Après quoi le grand-duc conclut que s'il restoit quelque voie de gagner du crédit auprès de lui et d'en arracher quelque chose, ce ne pourroit être que par les flatteries et en le

louant et admirant tout ce qu'il dit et tout ce qu'il fait et lui témoignant avec naïveté qu'on le tient encore plus élevé par son esprit sur celui des autres hommes qu'il n'est au-dessus d'eux par sa dignité; car, comme il a cette opinion de lui-môme, outre que ceux qu'il en croit persuadés lui en deviennent plus agréables, il les regarde après cela comme ayant bien plus d'habileté et de lumières que les autres.

Sa Majesté a cru qu'il étoit bon que ledit sieur duc fût bien informé de son naturel et jugé que, par la dernière voie dont parloit le grand-duc (avec quelque modération néanmoins pour éviter qu'il n'y entre point de bassesse), il pourroit peut-être, avec un peu de temps, s'insinuer bien avant dans les bonnes grâces de Sa Sainteté. On sait que quelques ministres l'ayant jeté à dessein dans le discours de la* généalogie de sa maison ou lui ayant cité à propos quelques vers latins qu'elle a faits autrefois, en ont obtenu sur-le-champ des grâces qu'elle leur avoit déjà souvent refusées, et que d'autres, affectant de témoigner des irrésolutions sur quelque affaire comme par inhabileté ou par inexpérience, en prenant avec respect la liberté de lui demander conseil sur ce qu'ils avoient à faire, ils l'ont fait tomber sans qû*il s'en soit aperçu dans la nécessité de leur conseiller ce qu'ils avoient dessein de faire et par cette voie l'ont engagé aux choses qui leur convenoient et à les promouvoir et à les soutenir.

Comme on ne peut refaire les hommes à notre mode et qu'il faut se résoudre de vivre et de traiter avec eux selon ce qu'ils sont et qu'ils ont toujours été, ledit sieur duc comprendra facilement de tout ce que dessus qu'il n'y a pointnle bonne ni de sûre négociation à faire avec le pape qu'en agissant avec lui conmie lui-même fait avec les autres. Il y a longtemps que Sa Majesté a fait déclarer au nonce que si le pape vouloit prendre la voie de la générosité sans prétendre rien extorquer d'elle comme par forcfe, mais plutôt lui faire voir par quelques effets que Sa Sainteté aime sa personne et son État, c'étoit un moyen certain de gagner ensuite le cœur de Sa Majesté ; qu'elle ne lui refuseroit rien de tout ce qu'un roi de France peut accorder avec honneur et sans préjudice des droits de sa couronne, à un bon pape et père commun, et on a même usé de ce terme que Sa Sainteté, en ce cas-

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