BONNES DISPOSITIONS DU ROI
là, auroit le même crédit auprès d'elle et dans tout son royaume qu'a eu autrefois le pape Clément YIII auprès de Henri le Grand durant son règne ; mais tout cela n'a servi de rien. Il faudroit transformer la nature de Sa Sainteté et il est aisé à voir, particulièrement depuis que son esprit est demeuré si ulcéré de ce qu'il croit avoir beaucoup perdu de sa réputation au traité de Pise, qu'on ne peut rien traiter avec elle utilement qu'en faisant cette espèce de contrats que les jurisconsultes appellent innominati: Do ut des, facto ut fadas ; je donne pour que tu me donnes, je fais pour que tu fasses.
Le Roi de sa part est très disposé à rétablir avec le pape une sincère bonne correspondance et liaison aussi étroite que Sa Sainteté voudra ; on dira bien plus en confidence audit sieur duc que Sa Majesté souhaiteroit fort la chose et estimeroit beaucoup le service que ledit sieur duc lui rendroit s'il en pouvoit venir à bout. Car outre qu'on peut dire avec vérité que la chrétienté et la religion en plusieurs occasions souffrent quelque chose de cette mésintelligence qui paroit et qui est en effet entre le pape et Sa Majesté, elle ne désavoue pas qu'elle ne pût tirer divers avantages considérables de l'affection de Sa Sainteté, si elle avoit une fois gagné son cœur ou seulement qu'elle l'eût mis en état de n'avoir point d'aversion pour cette couronne ni à lui faire des grâces, parce que Sa Majesté a tant de moyens en main non seulement de lui rendre la réciproque, mais de le surpasser, qu'il n'y aurpit guère de choses qu'elle n'obtint de Sa Sainteté ou par un motif de bonne volonté ou en échange et compensation de quelque autre bienfait ou satisfaction qu'elle lui accorderoit.
Pour parvenir à ce but ou se détromper une fois pour toutes s'il n'est pas possible d'y arriver, Sa Majesté trouve bon et même désire que ledit sieur duc, dès la première ou dans la seconde audience qu'il aura du cardinal Chigi, lui témoigne qu'il est parti d'ici avec un esprit de travailler incessamment à cette réunion et de n'y épargner ni soins ni application, qu'il lui veut même confier que Sa Majesté a agréé le dessein qu'il en a formé et l'a assuré qu'elle y cbntribueroit volontiers de sa part ce qui dépendroit d'elle et qu'elle pourroit faire avec honneur; que si ledit cardinal a la même intention d'employer le crédit qu'il a auprès
(le Sa Sainteté pour la porter à cette réunion, il n'y aura rien de plus facile que de la faire, si on veut de part et d'autre procéder avôc sincérité ; que pour commencer à faire connoitre à Sa Sainteté et audit sieur cardinal de quel esprit il vouloit agir dans tout le cours de son ambassade, si on vouloit de delà y correspondre et ne le pas nécessiter par des froideurs ou des traitements désobligeants à tenir une conduite toute contraire, il avoit pris prétexte du bon accueil que lui a fait le sieur vice-légat d'Avignon à son passage, pour se donner la liberté d'écrire respectueusement mais fort pressamment à Sa Majesté pour la supplier de vouloir bien donner ses ordres pour l'enregistrement dans les parlements des facultés dudit sieur vice-légat ; qu'il l'avoît fait avec d'autant plus d'efficace et de désir d'y réussir qu'il avoit appris de ce ministre même que ledit sieur cardinal avoit quelque intérêt partioulier à la chose et qu'il vouloit espérer que la première nouvelle qu'il recevroit de France seroit que Sa Majesté l'avoit accordée.
Que pour mieux parvenir au but qu'il s'étoit proposé il avoit voulu savoir bien particulièrement du sieur de Lionne quelles pouvoient être les causes qui avoient pu mettre de nouvelles brouilleries entre les deux cours, qu'ils en avoient eu ensemble de longs entretiens parce qu'il ne pouvoit bien comprendre de quelle manière et par quel malheur il s'étoit pu faire que ledit sieur cardinal, à son départ de France *, ayant laissé toutes choses dans un si bon chemin d'une parfaite intelligence, elle s'étoit altérée tout de nouveau et on étoit d'abord retombé dans les premières froideurs ; que cela lui frappoit d'autant plus le sens ([u'il lui sembloit de voir que chacun avoit recommencé de marcher dans une voie directement contraire à ses propres intérêts, et ce qui étoit plus étonnant qu'on y étoit entré pour des bagatelles. Que le sieur de Lionne convint facilement avec lui de ces deux maximes, mais que son étonnement fut encore accru
1. Allusion au voyage du cardinal Cbigi en France, à la suite du traité de Pise. n avait pleinement réussi auprès du Roi et de la cour, et il avait paru remporter lui-même la meilleure impression du brillant accueil qui lui avait été fait. On ne pouvait espérer cependant que, tant que durerait le pontificat d'Alexandre VII, tant que la pyramide commémorative de Tincident de la garde corse resterait debout, Rome oublierait Taffront qui lui avait été infligé.