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SUITES AMÈRES DU TRAITÉ DE PISE

très volontiers, elle n'en importunera jamais Sa Sainteté et n'auroit même aucun sentiment de la dureté de leur refus si on pouvoît imaginer quelque autre moyen que celui desdites grâces par lequel elle pût également s'assurer de Tamitié et de la bonne volonté de Sadite Sainteté.

Mais ce qui embarrassera le plus le rétablissement de cette bonne intelligence sera sans doute les raisonnements et cQftains discours, s'ils ont quelque fondement, que le nonce a souvent tenus ici à diverses personnes, par lesquels il a voulu faire comprendre que quelque chose que Sa Majesté fît aujourd'hui pour complaire à Sa Sainteté et la contenter, et quelque grâce qu'elle accordât à sa prière ou en sa considération, elle seroit comme jetée et perdue et ne lui acquerroit pas son affection si on n'alloit d'abord â extirper, disoit-il, la racine de toute la mésintelligence et de toutes les aigreurs qui sont dans l'esprit de Sa Sainteté sur le sujet du traité de Pisé, lequel elle considère comme la ruine de toute la gloire de son pontificat et de la réputation de sa personne en ce qu'il a été forcé d'y faire un préjudice irréparable au Saint-Siège dans le point de la désincamération de l'État de Castro, concluant que si Sa Majesté ne donne les mains à laisser réparer ce préjudice, non seulement elle ne pourra jamais ramener à elle l'esprit du pape ni en attendre aucune bonne correspondance ou effet d'amitié, mais elle aura formé une inimitié réelle entre elle et tous les autres papes, successeurs de celui-ci, à laquelle même tout le sacré-collège prendra toujours part pour l'intérêt du Saint-Siège.

Ledit nonce a passé plus outre, car il a dit que ledit collège, dans les conclaves, éliroit toujours la personne qu'il croiroit la plus contraire à cette couronne, que c'étoit au Roi à choisir entre le Saint-Siège et un duc de Parme, et qu'enfin cette affaire ne s'ajustant point à la satisfaction du pape et avec quelque rétablissement de sa réputation, la cour de Rome épieroit continuellement les occasions de s'en ressentir contre Sa Majesté et sa couronne par tous les moyens qui seroient en son pourvoir dont les occasions ne lui manqueroient pas et pourroient même arriver plus fréquentes qu'on ne croit et de plus grande considération.

Si ces discours ont quelque fondement dont ledit sieur duc de Çhaulnes pourra bientôt s'apercevoir, il n'y a rien à faire ni à négocier pour rétablir la bonne intelligence, car les menaces nî la persévérance dans une mauvaise volonté ne peuvent jamais être les voies de faire rien faire à Sa Majesté contre son gré, et bien moins en des cbbses où son honneur se trouve engagé aussi avant qu'il IJest en celle-ci, s'agîssant de l'exécution d'un traité qui a été fait et conclu par son autorité et dans lequel elle a eu, entre autres avantages, celui de faire rendre justice à un prince son ami, dont elle ne pourroit se départir sans blesser notablement sa propre réputation pour relever celle d'autrui.

Du reste, tout ce que le nonce dit a des réponses bien faciles, car en premier lieu outre qu'il n'est pas à croire que les deux tiers des cardinaux quand ils seront dans un conclave pour l'élection d'un pape aient d'autre vue que celle du plus grand bien de l'Église, il connoitra assez que ce bien-là ne peut se rencontrer à l'exaltation d'une personne qui seroit ennemie d'une couronne laquelle se trouveroit en l'état de grandeur et de puissance où Sa Majesté a mis aujourd'hui la sienne, et qu'au contraire rien ne sauroit être plus préjudiciable aux véritables intérêts du Saint- Siège et au leur propre et particulier, qu'une pareille élection, pour cent raisons qu'il seroit superflu de dire.

En second lieu, les autres papes reconnoîtront aisément (si celui d'à présent ne le veut pas voir) que la cour de Rome a incomparablement plus de besoin de l'amitié et de la bonne correspondance du Roi que Sa Majesté n'en a de la sienne, et les deux pontificats d'Innocent X et d'Alexandre VII font assez de foi de cette vérité, tout le monde ayant vu que, pour avoir pris le chemin dont le nonce nous menace, ils ont passé une vie fort malheureuse, remplie d'épines et de traverses et peu glorieuse pour la mémoire passée de l'un et pour le règne présent de l'autre, sans que l'aversion qu'ils ont témoignée pour la France ait donné une heure de déplaisir ou d'inquiétude à Sa Majesté.

En troisième lieu. Sa Majesté connoît assez la cour (Je Rome pour savoir qu'elle ne fait jamais rien que par intérêt ou par va- nité, et que ce sont les deux pôles sur lesquels roulent toutes ses actions et toutes ses résolutions sans que la gratitude d'aucune

obligation n'y ait. jamais nulle part, et comme Sa Majesté n^est pas ni d'humeur ni en état de prendre peur mais bien plutôt de la donner aux autres, il ne reste que le seul intérêt qu'on a déjà fait voir être incomparablement plus grand du côté de ladite cour à désirer et avoir besoin de l'amitié du Roi, que Sa Majesté n'en peut jamais avoir de la sienne.

D'ailleurs, si on veut faire quelque réflexion aux exemples du passé, on trouvera que les mêmes princes qui ont traité plus durement ladite cour ont toujours été ceux qui y ont eu le plus de crédit et de partisans et que la meilleure voie pour obtenir toutes choses d'elle n'est pas celle de l'honnêteté, des grâces et des obligations, mais celle de la hauteur, de la dureté et de la crainte. Jamais monarque au monde, quand ç'auroit été un payen, ne sauroit traiter Rome plus impitoyablement et plus barbarement que le fit l'empereur Charles-Quint ; il la fit saccager à diverses reprises, il tint sept mois durant le pape prisonnier ; il emprisonna bonne partie du sacré-collège et présenta plusieurs fois la potence à cinq cardinaux ; et il fut depuis pour ces services-là comme le maître de l'élection de tous les papes de son temps, jusqu'à faire élire son précepteur, et eut des promotions de cardinaux autant qu'il voulut ^

Son fils, le roi Philippe II, ne fit guère mieux traiter le pape Paul IV par le duc d'Albe, vice-roi de Naples, qui s'avança avec une armée pour l'assiéger dans Rome ^ et quoique le pape, pour se tirer du même péril, fui accordât les plus honteuses et plus désavantageuses conditions que le vice-roi se put mettre en tête de lui demander, le ressentiment qu'en eut le collège des cardinaux et la fin de toute l'affaire fut qu'après la mort du pape et à l'instigation de Philippe II, et par son autorité, le

1. Ces divers événements depuis la prise et le sac de Rome, en 1527, jusqu'à Télection du pape Adrien VI, ancien précepteur de Charles-Quint, sont trop connus pour qu'il y ait lieu d*y insister.

2. Allusion à la guerre qui éclata en 1556, entre TEspagne et le Saint-Siège. Le duc de Quise combattait au nom du Roi de France, allié du pape, contre le duc d'Albe, vice-roi de Naples. Celui-ci, par une marche habile, trompa son adversaire .et marcha sur Rome ; mais il ne put surprendre la ville et dut renoncer à l'espérance qu'il avait conçue de la saccager de nouveau. Le duc de Quise ayant dû quitter la péninsule, pour rentrer en France, le pape en passa par les conditions des Espagnols. (V. Fornbron, Histoire de Philippe 11^ t. !•', p. 80.)

cardinal Garaffa, son neveu, fut étranglé dans une prison, et le duc de Palliano, son autre neveu, fut décapité*.

Le Roi est bien éloigné d'avoir jamais fait ni pensé à faire de si sanglants outrages ni au pape ni à ladite cour, et sa piété y lésistera toujours; tout ce dont elle peut se plaindre, mais avec peu de raison, c'est que la dignité de Sa Majesté ayant été, contre le droit des gens, inhumainement violée en la personne qui représentoit la sienne propre, elle a voulu une réparation proportionnée de cet outrage et suffisante pour mettre son honneur à couvert et a pris cette occasion-là pour faire rendre justice à un prince son ami, par la restitution d'un État qui lui appartient et qu'on lui avoit usurpé sans aucune raison, selon la connoissance et l'aveu de tout le monde désintéressé, comme il parolt assez par la teneur du traité des Pyrénées, dans l'article qui parle de cette affaire, où le premier et le second roi de la chrétienté convinrent unanimement de poursuivre cette justice auprès du pape jusqu'à ce qu'ils l'eussent obtenue, et Sa Majesté a eu le bonheur et l'avantage de l'obtenir elle seule.

On laisse à juger, cela étant, si le Roi n'ayant fait que protéger une cause juste, doit se mettre beaucoup en peine des ressentiments qu'en pourra avoir la cour de Romo, ni si son honneur étant aussi avant engagé qu'il l'est à la ponctuelle exécution du traité de Pise, en ce principalement qui regarde l'intérêt d'un tiers (car pour le sien il seroit maître de s'en départir selon sa volonté). Sa Majesté peut être capable d'entendre là-dessus à de nouvelles négociations pour détruire ce qui a été fondé et conclu avec tant de peine, mais avec tant de gloire.

Toute la réponse que ledit sieur duc de Chaulnes peut faire sur des pareilles instances si elles lui sont renouvelées de delà, devra être la même qu'on a déjà faite ici au nonce, quand il a parlé de cette affaire, qui est qu'il n'y a rien à traiter là-dessus

1. Charles Garaffa, de soldat devenu subitement cardinal, fameux par ses sentiments anti-espagnols, son despotisme et sa fin tragique. Après la mort de Paul IV, son oncle, le pape Pie IV, fit arrêter le cardinal Garaffa, ainsi que son frère le duc de Palliano, et divers autres membres de la même famille. Le 3 mars 4561, le cardinal fut étranglé dans la prison. Les autres furent décapités. Mais, par la suite, sous le pontificat de Pie V, le procès des Garaffa fut revisé et leur mémoire réhabilitée.

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