LES LÉGISTES, LA THÈSE RÉGALIENNE
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On ne peut exagérer l'influence qu'ont eue, sur les destinées politiques de l'ancienne France, les rivalités de boutique qui firent, de ces nouveaux conseillers de la royauté, les adversaires des justices seigneuriales et des justices ecclésiastiques. Pour autoriser leurs empiétements de part et d'autre, ils conçurent très rapidement et simultanément les deux théories que nous allons voir jointes désormais: la théorie régalienne et la théorie gallicane, ou plutôt ces deux théories n'en firent qu'une, dans leurs livres et dans leurs sentences.
Us eurent de bonne heure la claire conception d'un pouvoir fort, tirant sa raison d'être de lui-même, n'ayant aucun compte à rendre ici-bas, personnifiant l'État, tant à l'égard des intérêts particuliers qu'il mate, qu'à l'égard des rivalités étrangères qu'il a pour premier devoir de refouler ; ne laissant aucune résistance se produire, aucune indépendance s'affirmer devant la loi sombre et sans réplique du « Salus populi siiprema lex esto. »
Ces hommes sont à l'œuvre dès le règne de Philippe le Bel. Ils traduisent en français la formule du Digeste : « Qtwdprincipi placuit legis habet vigorem » ; Que veut le rot, si veut la loi * ; au même moment où le tiers-état, uni aux deux ordres supérieurs dans une assemblée qu'on considère comme la première réunion des États Généraux, confie au Roi les subsides et la force morale nécessaires pour lutter victorieusement contre les prétentions pontificales.
Cette lutte de Philippe le Bel et de Boniface VIII n'est pas à raconter ici. Fixons-en seulement les principaux traits '.
En 1297, Boniface VIII, plein d'anxiété sur le sort delà Terre
1. Voici les deux textes, le latin et la traduction en français dans Li livres de Jottice et de Plet :
« Qnod principi placuit legis habet vigorem, Qtpote qaum lege regia qnse de iœperio ejus latm est, popolns ei et in eum omne suum imperiom et potestatem conférât ». Ulp. Dig. 1. 1, tlu IV, fr. I, in procmio.
2. Je m'appuie sur le livre de M. de Boutaric, déjà cité : la France sous Philippe le Belf livre V : le Roi et le Saint-Siège^ p. 88.
« Ce que plest au prince vaut loi ausint corn se toz 11 peuples donoit son poer et son commandement k la loi que 11 rois envoie. »
Li Livret de Justice et de Plet {loc. cit.^ p. 9).
xxir INTRODUCTION.
Sainte et désireux de réunir toutes les armées de l'Europe dans un suprême effort, renouvelle, de sa propre autorité, une trêve entre Edouard d'Angleterre et Philippe le Bel, trêve dont il avait été antérieurement le médiateur et dont le terme était échu sans que le conflit fût apaisé. Philippe le Bel refusa de prendre connaissance de la Bulle avant d'avoir fait les protestations suivantes : « Que le gouvernement temporel de son royaume appartenait à lui seul ; qu41 ne connaissait en cette matière aucun supérieur ; qu'il ne se soumettrait jamais à âme qui vive à cet égard; qu'il voulait exercer sa juridiction dans ses fiefs, défendre son royaume et poursuivre son droit avec l'aide de ses sujets, de ses alliés et de Dieu. »
On ne pouvait parler un langage plus noble, plus légitime. Philippe poussait la sagesse politique jusqu'à s'inchner expressément devant la puissance spirituelle du Saint-Père et à déclarer qu'il acceptait la médiation de Boniface, non comme pape, mais comme simple particulier.
Telle fut l'origine de la lutte. Posée dans ces termes de haut dissentiment politique, elle ne pouvait avoir qu'une solution : la rétractation ou la défaite de l'une ou l'autre des deux parties. 11 faut observer, en outre, que la conduite des deux adversaires était en conformité absolue avec la tradition des deux pouvoirs dont ils étaient temporairement les détenteurs : Boniface VIII parle comme tous les papes, depuis Grégoire VII *. Quant aux paroles de Philippe le Bel, elles sont presque textuellement les
1. Grégoire IX écrivait à Frédéric II : u C est un fait notoire et manifeste que Constantin qui possédait la monarchie universelle a voulu, du consentement du peuple de Rome et de l'Empire romain tout entier, que le vicaire du prince des apôtres, qui avait l'empire du sacerdoce et des dmes dans le monde entier, eût aussi le gouvernement des choses et des corps dans tout Tunivers, persuadé que celui-là devait régir les choses terrestres à qui Dieu avait confié sur la terre le soin des choses célestes... Tu oublies que les prêtres du Christ sont les pères et les maîtres de tous les rois et de tous les princes chrétiens. (Lettre du 23 octobre 1236. Huillard-Brèholles, Introduction à l'Histoire diplomatique de Frédéric II, p.CDXxx. BouTARic, loc, cit.f p. H4.) Comparer avec ces paroles de Bonirace VIII : « Nous venismes devant le pape, écrit un contemporain, et li monstrasmes le grand fiance que vous aviés en lui et comment vous vous asseûriez bien de vo droit et comment il estoit en lieu de Dieu en terre et souvraîns dou roy de France en espirituel et en temporel... Li pape respondi tantost tele réponse :... mais bien estoit voir que souvrains estoit-il dou roy de France en espirituel et en temporel. »> {Biblioth, École des Chartes, 4* série, t. II, p. 602.)
BOMFACE VIII ET PHILIPPE LE BEL. xxiii
mêmes que celles qui ont déjà servi aux conseillers et aux barons de Philippe P' et de Philippe- Auguste.
j\u même moment une autre querelle avait éclaté. Le clergé de France se plaignait des exactions de Philippe le Bel. Parla bulle Clericis laicos, Boniface VIII excommuniait non seulement ceux qui prélevaient des contributions sur le clergé, mais aussi les clercs qui consentaient à les payer.
Par contre, ce même clergé français se plaignait d'être ruiné par les redevances qu'il payait à la cour de Rome ; le Roi lança un édit (avril i 296) interdisant la sortie de l'or, de Targent et des marchandises hors du royaume. La question de gros sous accompagnait et donnait une acuité toute pratique à la rivalité de doctrines. Dès cette phase de la lutte, tandis que le clergé régulier prenait partie pour le pape, le clergé séculier s'attachait énergiquement à la fortune du Roi. Le pape cède alors : la bulle Clericis laicos est en quelque sorte biffée par la bulle Noveriiis ?ios.
Les choses en seraient peut-être restées là, si le jubilé de 1300 n'avait mis une sorte de folie des grandeurs dans le cœur orgueilleux de Boniface VIII. La doctrine du pape détenteur des deux glaives est reprise, en présence du concours solennel des pèlerins, dans un sermon prêché à Saint- Jean-de-Latran. Bernard Saisset, évêque français, est envoyé comme légat auprès de Philippe, pour lui rappeler ses devoirs envers la chrétienté et le pousser à la croisade. Il insulte le Roi. Un procès est intenté au légat par devant les barons et pairs du royaume. Ce procès pose la question, souvent reprise, de la compétence d'un tribunal autre que celui du pape dans la cause d'un évêque.
En réponse, le Pape convoque un concile à Rome pour pourvoir à la défense de l'Église, à la correction du Roi et au bon gouvernement de la France. Le Roi refuse aux évêques de France Tautorisation de se rendre à ce concile. Le départ de quelques-uns d'entre eux pose une autre question, non moins agitée, celle de l'interdiction aux clercs de sortir du royaume sans l'expresse permission du gouvernement.
La bulle Ausculta ^//reprend, avec plus de vigueur, la thèse du droit de correction remis au pape sur les rois. Le Roi fait