AVIS DE LA MORT DU PAPE
créé, et Sa Majesté présupposant que Taffaire de l'évêque de Béziers ira son chemin ordinaire sans beaucoup de peine, elle n'aura d'ailleurs aucun intérêt plus considérable dans la cour de Rome que la promotion d'un autre de ses sujets au cardinalat, puisqu'il se trouve heureusement avoir droit de la prétendre. C'est pourquoi ledit sieur duc insistera plus particulièrement sur ce point que sur aucun autre de faire connoître au pape que le Roi l'ayant extrêmement à cœur, jugera principalement de la disposition et des sentiments de Sa Sainteté à son égard par la manière obligeante dont Sa Majesté se promet qu'elle voudra bien y agir, de favoriser ledit évêque, et quoique ledit sieur duc puisse témoigner que le Roi recevra comme une grâce singulière ce qu'il plaira au pape de lui accorder, il importe fort néanmoins qu'il lui fasse connoître que Sa Majesté la tient fondée sur beaucoup de justes raisons du côté du royaume de Portugal, afm que le pape soit persuadé qu'il ne lui sera pas facile d'exclure cette proposition par un simple refus, le Roi voulant et pouvant appuyer la demande par des motifs très forts et très légitimes.
Sur cette même matière, ledit sieur duc s'appliquera à confirmer l'ambassadeur du Portugal dans les bonnes intentions qu'il témoigne, l'assurant que le Roi ne prend pas moins de part aux intérêts du prince son maître et du royaume qu'à ses propres afiaires, et que Sa Majesté n'a rien recommandé plus fortement audit sieur duc que de soutenir avec lui l'honneur et la dignité de la couronne du Portugal par toute sorte de voies et de moyens possibles dans quelques intérêts qu'elle puisse avoir, et surtout dans la prétention d'un chapeau de cardinal, comme la plus essentielle de toutes à la grandeur du prince son maître et de sa nation.
Gomme on n'a pas sujet d'être tout à fait content du procédé de M. le cardinal Ursin en cette affaire du cardinalat et que des raisons assez apparentes donnent lieu de douter de ses intentions, croyant peut-être que l'évêque de Laon étant devenu cardinal, la Reine * lui feroif donner la protection de ce royaume-là, ledit sieur duc témoignera audit cardinal Ursin, pour tâcher de redresser sa con-
1. IsabeUe-Marie de Savoie, successivement femme des deui frères Alphonse VI et Pierre II.
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duite, que Sa Majesté s'en trouvera satisfaite ou mécontente selon qu'il agira diversement sur le sujet dudit cardinalat.
Depuis tout ce que dessus achevé, le Roi a reçu l'avis par un courrier exprès que Sa Sainteté expira le 9 de ce mois, à cinq heures du matin. Sa Majesté n'a rien à ajouter à ce qui est contenu dans ce mémoire, si ce n'est que ledit sieur duc doit se faire communiquer à son arrivée par ledit sieur de Bourlemont et par l'abbé Melani ' la minute des dépêches que chacun d'eux a écrites au Roi et audit sieur de Lionne sur les affaires du conclave, où il verra leurs sentiments particuliers et en fera l'usage qu'il estimera à propos.
On a oublié de faire remarquer audit sieur duc que, pour tenir éloignés du pontificat ceux pour lesquels Sa Majesté n'a pas d'inclination, et plus encore ceux qu'elle voudroit exclure, c'est une bonne pièce à faire jouer dans le conclave, que d'y parler adroitement do l'exécution du traité de Pise% comme faisant entendre que tel sujet pourra-t-on élire, que l'on tomberoit bientôt en de grandes contestations avec la France sur la désincamération de Castro solennellement promise par ledit traité.
1. Otto Melano, clerc du diocèse de Pistoie, assida correspondant et pensionnaire de la cour de France.
2. L'affaire du duché de Cafetro, toujours en suspens, en était, comme on sait, un des articles.
L'instruction donnée à César d'Estrées, évoque de Laon, n'a qu'une importance secondaire. Au moment où il l'écrivait, Lionne (de la direction duquel eUe est la dernière trace dans notre volume) pensait avoir à exposer bientôt l'ensemble de ses idées, en rédigeant l'instruction pour le duc d'Estrées, déjà désigné comme ambassadeur. La mort empêcha l'illustre ministre de donner suite à ce projet.
L'évoque de Laon, qui devait jouer par la suite un rôle si actif auprès de la cour de Rome, y était envoyé alors à titre provisoire. La partie la plus importante de sa mission était de solliciter, pour luimême, le chapeau de cardinal. Il y réussit, non sans quelque difficulté, et, slnstallant ensuite à Rome, sous le titre de cardinal d'Estrées, il y prépara le terrain pour l'arrivée de son frère, l'ambassadeur.
L'instruction que nous publions ne présente qu'un intérêt bien réel, c'est de faire pénétrer d'assez près dans la connaissance des intérêts des cardinaux romains. On y voit les conclaves se préparer longtemps à lavance et les cardinaux eux-mêmes mettre leur concours au plus offrant. On ne peut s'étonner, après cela, que Louis XIV se soit repris sans cesse à/;ette tâche ingrate de l'élection d'un pape favorable à ses intérêts : ne voyait-il pas, en effet, ceux mêmes de qui elle dépendait, lui offrir, en échange d'un secours pécuniaire, Tappui de leur influence et de leur suffrage ?