ÉLECTION D'ODESCALCHI
mains, sans prendre aucune garantie, un de ses plus ardents adversaires.
Les vertus dlnnocent XI justifiaient son élection. Son hostilité contre Louis XIV rendit célèbre son gouvernement. Nous entrons dans le pontificat qui \1t TafTaire de la régale, l'assemblée de 1682, la proclamation des quatre articles et la guerre de la ligue d'Augsbourg. On ne pouvait certainement prévoir, dès 1676, une pareille suite d'événements. Mais l'origine « espagnole » d'Odescalclii,son caractère connu, la persévérance avec laquelle on avait froissé sa taciturne ambition, tout pouvait faire naître, à son sujet, des appréhensions que Louis XIV ressentit d'abord, qu'il sacrifia à son désir de vengeance et que le reste de ce pontificat devait malheureusement justifier. On trouvera une relation du conclave de 1676, d'après les documents des affaires étrangères, dans le livre de M. Michaud : LouisXlV et Innocent XI (t. I", pp. 13 et suivantes).
DC ROI A M. LE DUC d'eSTRÉES, DU 1" AOUT 1676, A VERSAILLES.
Mon cousin, le courrier Mancinî que vous m'aviez dépêché le 22 de ce mois pour me donner part de la mort du pape Clément X * arriva ici le 30. Je fis témoigner aussitôt aux cardinaux de Bouillon et de Bonzi' qui se trouvoient auprès de moi que je désirois qu'ils partissent pour le conclave, et j'ai fait écrire aux cardinaux Grimaldi et de Retz que je souhaitois qu'ils se missent
1. Le pape Clément X (Altieri) motirut le 22 juillet 1676, àTàge de quatre-vingtsix ans.
2. Pierre Bonzi, d'une famille noble de Florence, émigrée en partie en France, à la suite de Catherine de Médicis. L'évéché de Bëziers fut occupé successivement par six Bonzi. oncles et neveux, dont deux furent cardinaux. Celui dont il est question, après avoir été successivement évèque de Bëziers, archevêque de Toulouse, fut archevêque de Narbonne et reçut le chapeau en 1672, sur la nomination du roi de Pologne. Il avait eu, quelques années auparavant, une mission diplomatique dans ce pays. Saint-Simon en parle avec les plus grands éloges. W raconte qu'il avait su, par sa bonne grâce, ses manières affables, son adresse sans feinte, se concilier tous les esprits dans le Languedoc. Mais l'arrivée de l'intendant Basville ébranla tout son crédit. On se fit une arme des faiblesses du cardinal-archevêque pour une certaine Mb* de Oange. Le Roi était, à cette époque, dans un de ces moments de ferveur « qui le portoient à des réformes pour autrui ». Bonzi tomba dans une disgrâce qui l'affecta si fort qu'il en mourut, en juillet 1703. H se trouva dans les conclaves d'Innocent XI, Alexandre VIII et Innocent XII.
RECUEIL DES INSTRCCT. DIPLOMAT. VI. — 18
aussi en chemin pour Rome. Les deux premiers partiront le 5 de ce mois, et les deux autres, qui sont plus avancés, pourront arriver en même temps qu'eux. Le cardinal Maldachini m'assure qu'il fera encore plus de diligence. Ainsi je fais état que vous aurez dans peu de temps ces cinq cardinaux de ma faction. Il y a lieu de croire qu'ils seront à Rome avant que le conclave soit fini, mais pour ne perdre point de temps, je vous renvoie, par le courrier Mancini, ma réponse à votre dépêche, et aux mémoires si exacts et si amples qui m'ont été envoyés par le cardinal d'Estrées ; elle vous servira de r^gle pour la conduite que vous devez suivre dans le conclave.
Comme il est arrivé divers changements dans le sacré-collège, même dans les affaires de la cour de Rome, depuis Tinstruction que je vous envoyai, au mois de janvier 1672, touchant les sujets que je pourrois souhaiter qui fussent élevés ou exclus du pontificat, je vous donnerai, par cette dépêche, une nouvelle connoissance de mes intentions.
Je commencerai par les haisons que vous avez cultivées depuis ce temps avec les cardinaux Rospigliosi et Chîgi. Mon affection est toujours la même et fort distinguée pour ce premier. J'ai beaucoup d'amitié pour l'autre et suis fort sensible à la manière dont il a agi jusques à cette heure dans mes intérêts. Ainsi, quoique le mérite du cardinal Cibo, l'estime que j'ai pour lui et l'attachement secret qu'il a contracté avec moi depuis quelques années, pussent me le faire souhaiter autant qu'aucun autre, je souhaite toutefois qu'il se puisse trouver, dans l'une de ces deux factions, un sujet capable de remplir dignement la chaire de saint Pierre.
Mais mon plus véritable désir seroit qu'une si sainte élection pût tomber sur le sujet le plus saint du sacré-collège, et vous devez fort vous expliquer de la pureté de mes intentions sur ce point. C'est dans ce même esprit que je ne désire point que vous veniez sans une extrême nécessité à ces exclusions publiques qui sont toujours odieuses, et que vous employiez seulement les voies secrètes et particulières pour détourner les choix que vous jugeriez plus désavantageux u l'Eglise ou contraires à mes intérêts.
Après vous avoir établi ce fondement des intentions que je porte dans le conclave, je passerai à examiner par ordre les fac-
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lions dans lesquelles je souhaiterois que le pape fût élu, et à vous faire connoître dans chacune d'elles les sujets auxquels vous devriez concourir, et ceux dont vous devriez traverser Télection.
Comme je vous ai déjà fait voir que le cardinal Rospiglipsi tient le premier lieu dans ma bienveillance, et que je ne puis lui en donner une meilleure preuve qu'en contribuant autant qu'il sera en moi à faire un pape dans sa faction, mon intention est que vous concouriez avec lui en faveur du cardinal Cerri * qui, par son mérite et par les autres qualités qui rendent les sujets papables, est presque le seul qui puisse y aspirer.
Que si les espérances qu'il auroit conçues pour ce cardinal ne succédoient pas, plus sa liaison est forte avec Chigi, plus j ai de raison de l'appuyer, et je trouve bon que vous passiez avec lui dans la faction de ce cardinal. Comme elle est nombreuse, et qu'il y a divers cardinaux qui peuvent aspirer au pontificat, je viendrai au détail de chacun d'eux, afin de vous faire connoître ceux que vous devez porter, et ceux que vous devez exclure.
Ceux de cette faction auxquels je ne saurois concourir sont Bonvisi, Corsini', Conti\ Spinola* : le premier par le chagrin qu'îF peut conserver qu'il auroit été pape au dernier conclave si j eusse voulu y concourir, par la considération de son neveu, nonce présentement à Vienne, et dont j'ai sujet de croire que les
i. Cerri, Romain, créature de Clément IX, passait pour bel esprit, très versé dans les afiaires de la Rote dont il avait fait partie pendant trente ans. La cour de France en faisait plus de cas que celle de Rome. L'Ambassadeur vénitien, en effet, ne le considérait pas comme ayant un grand avenir. L'abbé Servien et le cardinal d*Ëstrées, dans leurs lettres adressées à Louis XIV ou à set ministres, le donnent comme ami de la société et de la table, incapable de grandes choses.
2. Corsini, Florentin, riche et de très bonne maison, âgé seulement de cinquantedeux ans en 1676. Comme il est dit, un peu plus bas dans le texte de l'instruction, il avait été envoyé comme nonce en France, par Alexandre VII. Mais la même querelle que nous avons signalée ci-dessus à propos de la mission du nonce Nerli, éclata au sujet de l'envoi de Corsini. Louis XIV, n'ayant pas été consulté ù l'avance sur ce choix, flt arrêter le nonce à Marseille et ne le fit remettre que quelque temps après entre les mains du vice-légat d'Avignon. Corsini d'ailleurs passait pour Espagnol. U mourut en 1678.
3. Conti, nommé cardinal par Alexandre VII ; attaché à l'Espagne, comme il est dit ci-dessous et surtout grand ami de la reine Christine et du cardinal Azzolini.
4. Spinola, Oénois, créature d'Alexandre VIÏ, dévoué à l'Espagne. C'était un candidat très sérieux à la tiare; car il était de mœurs pures et jouissait d'une bonne réputation. Il fut de nouveau question de lui au conclave de 1680; mais l'hostilité de la cour de France l'écarta toujours du Saint-Siège.
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sentiments me sont fort opposés, et enfin par l'adversion si forte qu'auroit le cardinal Rospigliosi à son élévation. Ainsi vous aurez soin de faire que les cardinaux de ma faction Tempêchent, autant qu'il sera en eux.
Il en est de môme de Corsini que j*ai sujet de croire fort attaché à TEspagne et que je puis craindre qui conserve le ressentiment de Tordre que je donnai de le faire arrêter à Marseille lorsqu'il avoit été envoyé nonce en France par Alexandre VII, sans ma participation. Mais, parce qu'il est intime ami du cardinal Chigi, et celui de tous les cardinaux qu'il souhaiteroit davantage pour pape, il faudra se servir des voies les plus douces auprès de lui pour traverser son élection, ce qui ne sera pas peutêtre difficile parce que son âge si peu avancé lui sera naturellement un assez grand obstacle. Mais autant ce sujet ne me peut convenir, autant faut-il travailler à ménager Chigi lorsque Ton ne suivra pas son sentiment.
L'attachement de Conti à la reine de Suède et au cardinal Azzolin qui se sont déclarés si ouvertement dans ces derniers temps contre mes intérêts *, outre l'attachement de sa maison à la maison d'Autriche, fait de môme que son élection ne peut m'ôtre agréable.
Le nom seul de Spinola, son alliance avec le marquis de los Balbasez, et les attachements de cette famille pour l'Espagne lui sont une exclusion assez naturelle auprès de moi.
Ainsi, dans cette faction, il ne reste de sujets papables que je puisse agréer queDelfino*, Litta,Piccolomini% CarafTa, Vidoni et Franzone *.
1. Sur les relations très tendues entre la cour de France et le cardinal d'Estrées d'une part, la reine de Suède et le cardinal Azzolini d'autre part, voir les trois chapitres par lesquels se termine le volume premier de Touvrage de M. Michaud: Louis XIV et Innocent XI (pp. 583-586).
2. Le cardinal Delfino, nommé au cardinalat par Alexandre VII, était âgé de soixante ans. Le cardinal d'Estrées en parle comme d'un homme de mœurs pures, de manières honnêtes et d'esprit modéré. Mais l'inimitié d'un certain nombre de cardinaux et notamment d'Ottoboni rendait difficile son exaltation.
3. Ce Piccolomini est le même qui, n'étant que prélat, fut nonce en Franco lors de l'affaire de la garde corse. Il ne paraît pas avoir gardé rancune de la façon brutale dont Louis XIV le traita en cette circonstance. Cardinal en 1663, archevêque de Sienne, il passait pour instruit, « plein de l'opinion de son mérite et de sa capacité M.
4. Le cardinal Franzone, âgé de soixante-sept ans ; il était écarté de la tiare , parce qu'il était Génois et, disait d'Estrées, républicain ardent.
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Caraffa seroit celui que je croirois qui me conviendroit le plus et par son mérite, et par le peu de confiance que les Espagnols y peuvent prendre. Après lui Vidoni, mais que je ne puis espérer par l'opposition invincible du cardinal Chigi. Ensuite Litta. Après ces trois sujets, Piccolomini et Franzone n'ont rien qui puisse m'obligera traverser leur élection, si Chigi et Rospigliosi le désiroient. Je doute que Delfino puisse avoir beaucoup de part au pontificat, mais vous connoissez par combien do raisons il me seroit très agréable.
Après avoir examiné en cette sorte la faction de Chigi, si ce cardinal étoit obligé de sortir de ses créatures, et qu'il passât à celles dlnnocent X, je concourrois avec beaucoup de plaisir à Cibo par toutes les raisons qui vous sont connues.
Pour Albizzi, il n*y en a point dont je désirasse moins l'élection, tant j'aurois sujet d'appréhender que, de l'esprit dur et vindicatif dont il est, il ne fit trop paroître, lorsqu'il seroit pape, le ressentiment qu'il a témoigné si vif depuis longtemps du retrancbement de sa pension. Ainsi les cardinaux de ma faction ne peuvent trop s'opposer, si l'occasion s'en présentoit, aux dispositions qui paroitroient en sa faveur.
Le souvenir du dernier conclave me doit faire appréhender avec raison l'élévation d'Odescalchi *. C'est assez pour vous obliger à l'empêcher autant qu'il se pourra. Si toutefois la pluralité des voix étoit tellement pour lui que son élection ne se pût détourner que par une exclusion publique, je ne désire point qu'elle se fasse, et j'aimerois mieux alors que les cardinaux françois donnassent les mains à l'élection d'un sujet qui pourroit servir utilement ITÉglise, d'autant plus que, par la manière dont je vous ai chargé et le cardinal d'Estrées de lui parler, il a dû connoître
i. C'est précisément le nom qui allait sortir de Turne : c'est le futur pape Innocent XI. Benoit Odescalchi, fils d'un banquier de Côme, était né sujet du roi d'Espagne. Il avait d'abord fait le commerce, puis avait pris du service en Allemagne. Riche, austère, réservé, il avait gardé de son métier militaire des habitudes de discipline et de commandement qui le distinguaient dans la cour de Côme. Son esprit ne parait pas avoir été très étendu. Mais son courage était grand. Il avait dû sa fortune à la donna Olimpia qu'il avait su flatter, disait-on. 11 aimait peu les Jésuites et l'on assure que c'est leur influence qui s'opposa à sa canonisation dont plusieurs fois il fut question, en cour de Rome. Né en 1610, il devait mourir en août 1689, à l'âge de soixante-dix-neuf ans. (Voir plus loin ton portrait, p. 360.)
que les raisons qui m'obligèrent à l'exclure au dernier conclave ne regardoient point sa personne.
Quelque estime et quelque engagement que j'aie pour le cardinal Facchinetti, sa dépendance si particulière pour le cardinal Barberin me donne toujours lieu d'appréhender son élé\^tion. Comme j'aurois peine toutefois à manquer publiquement à la parole qui lui a été donnée par le duc de Chaulnes en mon nom, je souhaite que les exclusions paroissent lui venir de toute autre part que de la mienne. Vous devrez lui faire témoigner que je demeure toujours dans les mêmes sentiments pour lui et il sera de votre adresse et de celle des cardinaux de mon parti de cacher les soins que vous donnerez et les adresses dont vous vous servirez pour favoriser les obstacles qui se formeront par d'autres à son élection. Mais si la partie étoit tellement faite en sa faveur qu'il ne pût recevoir l'exclusion que par les cardinaux françois, plutôt que de faire paroître ce manquement à ma parole je consens qu'ils concourent à son élection. Ce que je désirerois seulement que vous fissiez, seroit de tirer de lui de nouvelles promesses de sa reconnoissance, et que sa liaison étroite avec Barberin ne l'empècheroit jamais de faire les choses qui me seroient agréables.
Je n'ai pas lieu de désirer, mais je n'ai aussi nulle raison d'exclure Gabrielli et Carpegna en cas que la pluralité des voix se déclarât pour eux. Je verrois avec plus de plaisir qu'en prenant un pape dans les créatures d'Urbain VIII, l'on jetât les yeux sur Grimaldi, ce que l'on ne doit pas toutefois attendre [par sa qualité de cardinal françois.
Je puis de même ne pas désirer Omodei* par rattachement qu'il a à Azzolin, mais je ne voudrois pas toutefois recourir au dernier moyen de l'exclusion publique si ce seul moyen pouvoit l'empêcher d'être élu pape.
Après vous avoir fait voir en cette sorte mes sentiments sur les sujets que vous et le cardinal d'Estrées m'avez témoigné croire être les plus capables dans toutes ces factions de prétendre au pontificat, il me reste à vous faire connoître mes intentions sur
i. Louis Omodei, Milanais, cardinal en 1652, passait pour Espagnol.