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CARACTÈRE DE L'AMBASSADEUR

UEUTENANT GÉNÉRAL POUR SA MAJESTÉ AU GOUVERNEMENT DE BRE- TAGNE, s'en allant A ROME EN QUALITÉ DE SON AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE. — 14 JUILLET 1687.

La mort du duc d'Estrées, qui a exercé cette ambassade pendant quinze années, ayant donné lieu à Sa Majesté d'examiner les qualités et le mérite des sujets qui pourroient dignement remplir ce grand poste, qu'elle considère avec raison comme le plus important et le plus relevé qu'elle puisse donner dans Tadministration de ses affaires au dehors, Sa Majesté a jeté les yeux sur ledit sieur de Lavardin, son lieutenant général au gouvernement de Bretagne, qu'elle a estimé très capable de se bien ac-

1. Henri-Charles de Boaumanoir, marquis de Lavardin, né en 1644, prit d'abord du service, puis fut nommé successivement à la lieutenance générale de la Marche et à celle des huit évéchés de Bretagne, en 1670. Cest à cette situation et aux relations qu'eUe lui procura avec le duc de Chaulnes qu*il dut probablement d*ôtre désigné pour Tambassade de Rome. On peut croire aussi que Louis XIV songea à lui, en raison de sa réputation bien assurée de hauteur et d'opiniâtreté. C'est ainsi que parle de lui, non seulement Saint-Simon, qui rend justice d'ailleurs aux qualités de son esprit, mais aussi M^e de Sévigné, qu*une amitié étroite attachait aux Lavardin. «< Je ne suis point entêtée de M. de Lavardin, écrit-elle ; je le vois tel qu'il est : ses plaisanteries ni ses manières ne me charment point du tout; je les vois comme j'ai toujours fait ; mais je suis assez juste pour rendre au vrai mérite ce qui lui appartient, quoique je le trouve péle-môle avec ses désagréments. C'est à ses solidement bonnes qualités que je me suis attachée... enfin, je souhaiterai toujours à ceux que j'aimerai plus de charmes, mais je me contenterai qu'ils aient autant de vertus. C'est le moins lâche et le moins courtisan que j'aie jamais vu ; vous aimeriez bien son style dans de certains endroits, vous qui parlez. » (Édition des Grands Écrivains, t. IV, p. 180.)

Voici maintenant ce qu'en dit Saint-Simon : « C'était un gros homme extrêmement laid, de beaucoup d'esprit et fort orné, et d'une médiocre conduite. On l'accusait d'être fort avare, difficile à vivre et d'avoir hérité de la lèpre des Rostaing dont était sa mère. Il disait que de sa vie il n'était sorti de table sans appétit et assez pour bien manger encore. »»

Tel était l'homme que Louis XIV choisit en 1687, pour l'envoyer auprès d'Innocent XI, À un moment où les relations entre les deux cours en étaient arrivées à un état de tension extrême. On sait quel fut le succès de l'ambassade. Lavardin quitta Rome, en avril 1689. Il rentra <^n Bretagne, et mourut à cinquante-cinq ans, le 29 août 1701.

quitter de cet emploi et d en soutenir la dignité avec tout le lustre et Téclatqui convient à la grandeur et à la gloire de la première couronne de la chrétienté ; Sa Majesté ayant d^ailleurs assez de preuves du zèle que ledit sieur de Lavardin a témoigné dans toutes les occasions où il a été employé pour le service de Sa Majesté, soit dans la guerre ou en temps de paix, de sa sagesse et de son habileté dans le maniement des affaires les plus importantes et de toutes les autres qualités qui peuvent être nécessaires pour donner un bon acheminement et un heureux succès aux importantes négociations que Sa Majesté a résolu de lui confier.

L*intention de Sa Majesté est que ledit sieur de Lavardin parte le 18 juillet prochain pour aller par terre à Rome, et comme il sepourroit rencontrer beaucoup de difficultés chez les princes souverains sur les Etats desquels il doit passer, touchant les cérémonies et les honneurs dus à son caractère et principalement sur la main qu'il auroit droit de prétendre dans leurs maisons, Sa Majesté veut que, pour éviter ces embarras, il se dispense de les voir et, pour cet effet, qu'arrivant près de Turin, il concerte avec le marquis Darcy * les mesures qu'il aura à prendre pour s'embarquer sur le Pô sans passer dans la ville et sans voir le duc de Savoie, soit en prenant le temps que ce prince sera à la vénerie ou ailleurs, soit qu'il juge à propos de lui faire dire par le marquis Darcy que les ordres qu il a de Sa Majesté de se rendre incessamment à Rome ne lui permettant pas de recevoir les honneurs et bons traitements que le duc de Savoie viendroit lui faire, il est obligé de passer incognito et qu'il sera très aise d'avoir occasion, dans son séjour à Rome, de lui marquer son respect par tous les services qui pourront dépendre de lui.

Il en usera de même aussi à Parme, Modène et Florence, s'il ne peut point éviter de passer par ces villes, et il réglera sa marche dans toute l'Italie en sorte qu'il n'arrive point à Rome avant que les chaleurs soient passées, qui sera environ le 18 ou le 20 septembre*.

En passant par le Milanois, il fera seulement avertir le gouverneur de son passage et lui fera dire que, comme il a ordre de

1. Le marquis d'Arcy, envoyé de Louis XIV près du duc de SaToie.

2. Le marquis de Lavardin arriva à Rome, le dimanche 16 novembro 1687.

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se rendre incognito à Rome, il ne peut aussi recevoir aucuns honneurs dans sa marche ni se donner la satisfaction de Tassurer lui-même de ses services.

Ledit sieur de Lavardin fera en sorte cpie tous ses domestiques et équipages qu'il aura fait embarquer à Marseille, même les gardes de marine auxquels Sa Majesté a ordonné de se rendre auprès de lui, arrivent en même temps ou un peu plus tôt, dans la dernière ville du grand-duc afin qu'il puisse paroi tre avec tout son équipage et ses carrosses aussitôt que l'audience de Sa Sainteté lui aura été assignée.

L'ambassadeur de Sa Majesté entre d'abord à Rome incognito et se tient de même jusqu'à ce que toutes choses soient disposées pour son entrée publique ; tous les cardinaux, ambassadeurs et seigneurs romains lui envoient faire compliment et les cardinaux factionnaires ^ aussi bien que les ambassadeurs le vont visiter en personne incognito ; l'ambassadeur rend à ceux-ci leur visite de même, et envoie un gentilhomme remercier les autres de leur civilité.

Lorsque toutes choses sont disposées pour son entrée publique avec le plus de magnificence qu'il lui est possible, et qu'outre cela le pape convient de lui donner une audience particulière, ce jour- Ut, ledit ambassadeur sort de Rome et va en un lieu où tous les cardmaux, ambassadeurs, princes et seigneurs de Rome envoient des gentilshommes dans des carrosses lui faire compliment ; il prend ensuite la route de Rome. Les cardinaux factionnaires vont environ à trois milles au-devant de lui et montent dans son carrosse ; il rencontre, à deux mille, celui du cardinal patron, dans lequel il monte avec les cardinaux de la faction et le maître d'hôtel du cardinal patron ; mais comme il n'y en a point à présent, Sa Majesté remet ledit sieur do Lavardin à concerter cette cérémonie avec le cardinal d'Estrées. Quoi qu'il en soit, il ira d'abord dans son hôtel et ensuite, sur le soir, à l'audience du pape avec le seul cardinal qui le doit présenter à Sa Sainteté à laquelle il fera trois génuflexions sans mettre le genou en terre et, après lui avoir baisé les pieds, commencera son compliment à genoux.

1 . Factionnaires, c'est-à-dire appartenant à la n faction » française.

BRCUeiL DES INSTBUCT. DIPLOMAT. VI. — 19

Sur quoi il est bon qu'il soit averti que le duc de Chaulnes voyant que le pape Alexandre VII lui laîssoit dire tout son compliment en cette posture, l'abrégea pour présenter à Sa Sainteté la lettre du Roi et aussitôt le pape le fit lever, l'embrassa des deux côtés et le fit asseoir : ainsi ledit sieur de Lavardin pourra profiter de cet exemple, au cas que le pape le laisse trop longtemps dans une posture peu convenable à la dignité d'ambassadeur de Sa Majesté.

Voilà tout ce que Sa Majesté a jugé à propos de faire observer audit sieur de Lavardin, sur la conduite qu'il doit tenir dans son voyage, jusques à Rome et jusques au moment de sa première audience du pape, auquel, après avoir présenté la lettre de Sa Majesté, il parlera à peu près dans les termes qui suivent : que Sa Majesté qui a toujours reconnu devoir à la divine Providence tous les glorieux succès qui ont afTermi pour longtemps le bonheur de ses sujets et qui espère encore, de cette même source de grâces, l'heureux accomplissement de l'ouvrage si avancé de la conversion entière de ceux qui étoient dans l'erreur du calvinisme, est bien persuadée qu'elle ne peut mieux mériter la continuation des bénédictions que le ciel verse si abondamment sur sa personne et sur son règne que par les preuves éclatantes qu'elle donne incessamment, non seulement de son zèle infatigable pour le bien et l'avantage de notre sainte religion, mais aussi du désir qu'elle a d'obliger Sa Sainteté par son respect filial et par la vénération particulière qu'elle a pour sa personne et pour sa vertu si exemplaire, à s'unir ensemble par des nœuds d'estime et d'amitié indissolubles.

Qu'il semble en effet que Dieu n ait appelé un si bon pape au règne de sa sainte Église par le concours de tous les suffrages dont le Saint-Esprit s'est servi pour cette exaltation et principalement par la coopération de Sa Majesté et de tous les cardinaux les plus affectionnés à sa couronne, ainsi que Sa Sainteté voulut bien le reconnoître par la lettre qu'elle écrivit de sa main sur ce sujet à Sa Majesté, le 24 septembre 1676*, qu'afîn d'établir toute

1. La lettre que le pape Innocent XI écrivit le 24 septembre 1676 à Louis XIY sur le sujet de son exaltation se trouve aux Archives des Affaires Étrangères, R<me. vol. 247, fol. 88.

SENTlMExNTS PIEUX DU ROI. 291

la bonne intelligence que Dieu vouloit qu'il y eût entre un pape aussi vénérable par son mérite et par sa vertu que par la qualité de chef de son Église et de père commun des fidèles et un roi très chrétien qui remplit si parfaitement les devoirs de fils aîné de rÉglise ; qui a plus mérité du Saint-Siège par des millions d'âmes qu'il y a ramenées, que Gharlemagne par des libéralités qui en ont fait la grandeur temporelle ; qui est sans contredit le plus grand de tous les augustes monarques qui ont régné depuis Clovia, non seulement par sa sagesse et par ses actions incomparables qui font aujourd'hui et feront encore plus dans les siècles à venir ladmiration de toute la terre, mais aussi par tant d'autres vertus et de qualités héroïques que Dieu a réunies en sa personne pour le former selon son cœur et pour faire connoître à celui qui gouverne si sagement son Église que rien ne lui peut être plus agréable qu'une parfaite intelligence entre eux *.

Que Sa Majesté croit n'avoir rien omis de tout ce qui dépend d'elle pour répondre en cela à la volonté de Dieu 6t pour s'acquérir l'amitié paternelle de Sa Sainteté, qu'elle a cultivée par Tentretien d'un ambassadeur auprès de Sa Béatitude depuis son exaltation jusques à présent et par les ordres exprès qu'elle lui a souvent réitérés d'aller au-devant de tout ce qui pour roi t plaire à Sa Sainteté sans préjudicier aux droits et prérogatives de la couronne de France; que c'est aussi par ce même motif que, pour désabuser Sa Sainteté des fausses impressions que les ennemis de cette bonne intelligence avoient tâché de lui donner des intentions de Sa Majesté, elle fit choix, en 1681, du cardinal d'Estrées pour l'envoyer à Rome comme la personne la plus propre de tout son royaume pour éclairer Sa Sainteté des véritables sen-

1. Quoique les hyperboles delà louange fussent habituelles autour de Louis XIV, il faut voir dans ce passage autre chose que de simples flatteries adressées indirectement par le rédacteur de Tlnstruction à celui qui devait la signer. Ce que contient en efifet ce passage n'est rien autre chose que l'affirmation résolue de la théorie du droit divin. On y voit rappelée la prétention du roi de France de n'être placé sur son trône que par la volonté et le choix exprès de la puissance divine ; on y trouve évoqué le souvenir de Clovis et surtout de Gharlemagne, de ces anciens rois de France auxquels le Saint-Siège devait tant; enfin la dernière phrase achève le tableau en mettant le Roi sur un pied d'égalité avec le pape dans les préoccupations de la divine Providence. 11 suffit de parcourir les auteurs qui ont pris la défense de la théorie monarchique pour retrouver dans leurs livres les mêmes paroles que Louij XIV emploie ici pour caractériser son droit, son autorité, sa personne quasi diriae.

timents de Sa Majesté tant à cause de sa qualité de cardinal qui, rattachant aux intérêts du Saint-Siège, devoit rendre son entremise très agréable à Sa Sainteté que, parce qu'ayant plus de connoissance qu'aucun autre de Tusage et maximes de TÉglise gallicane et des justes raisons sur lesquelles sont fondées toutes les résolutions et déclarations de Sa Majesté, il auroit d'autant plus de moyen de satisfaire Sa Sainteté surtout ce qui lui pouvoit faire quelque peine et donner un bon acheminement à cette union des cœurs que Sa Majesté a toujours désiré si ardemment et qui est si nécessaire pour le bien et l'avantage de notre religion; que, contre l'intention et l'attente de Sa Majesté, le malheur a voulu que ce bon concert n'ait pas encore pu être établi, qu'elle n'en veut attribuer la cause à personne, mais seulement à une certaine fatalité qui ne permettoit pas encore cette parfaite liaison entre le chef de TÉglise et celui qui en est le fils aine.

Que Sa Majesté n a rien recommandé plus expressément audit sieur de Lavardin que d'y employer tous ses soins et qu'il s'estimeroit le plus heureux de tous les hommes, si Sa Sainteté vouloit bien aussi se servir de son ministère pour faire connoître par lui à Sa Majesté qu'elle a pour elle tous les sentiments d'affection paternelle que mérite un si grand roi et qu'elle n'a suspendu les effets de la justice qu elle lui doit et des grâces dont Dieu l'a rendu le dispensateur, que pour s'en servir à présent à former entre eux ce parfait concert, cette bonne intelligence et cette étroite union que Dieu demande d'eux pour procurer à son Église tous les avantages et tout le bonheur qu'il lui destine.

On remet entre les mains du sieur de Lavardin des lettres de Sa Majesté pour tous les cardinaux, qu'il rendra en faisant la visite du sacré-collège ; elles sont en créance sur lui et il les assurera tous en général de l'affection de Sa Majesté et de son estime, proportionnante peu près les compliments et les assurances plus particulières de la bienveillance de Sa Majesté, selon la qualité des sujets et leurs inclinations et attachements qu'il tâchera encore de mieux pénétrer par leurs discours qu'elles ne lui peuvent être expliquées dans la suite de ce mémoire, et il rendra un compte exact à Sa Majesté de ce qu'il aura pu découvrir.

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