Picot, Histoire des États généraux, 1. 1 (p
2. Les sentiments de rassemblée sont formulés dans une « supplique du peuple de France » à laquelle on donna la plus grande publicité : « A vous, très noble prince, notre seigneur, par la grâce de Dieu, roi de France, supplie et requiert le peuple de votre royaume, pour ce qu'il lui appartient que ce soit fait, que vous gardiez la souveraine franchise de votre royaume, qui est telle que vous ne reconnaissiez de votre temporel souverain en terre fors que Dieu, et que vous fassiez déclarer, pour que tout le monde le sache, que le pape Boniface erre manifestement et fit péché mortel en vous mandant qu'il étoit votre souverain de votre temporel... » BOUTARIC (p. 24).
3. Les actes d'adhésion à la proposition d'appel au futur Concile ont été conservés en très grand nombre. Il y a plus de six cents adhésions ecclésiastiques au Trésor des Chartes. Un pareil chiffre prouve combien il est difficile de dire que le clergé ait eu la main forcée, surtout si l'on observe que plusieurs corps refusèrent l'adhésion. Ce furent en général les ordres réguliers (V.BouTARic,p. 29, p. 111, etc.). On a conservé les adhésions de Limoges, Nevers, Saint-Junien, Cordes, Reims, Montcornet, Chaudardes^ Amiens, Bapaume, etc., c'est-à-dire de grandes métropoles ainsi que de simples communes rurales.
ATTITUDE DU CLERGÉ FRANÇAIS. xxv
Les événements qui suivent sont le développement naturel d'une telle situation. Boniface VIII, que des ambitions démesurées avaient acculé aux solutions extrêmes, périt victime d'une force brutale qu'il avait déchaînée lui-même.
Philippe le Bel n'est pas seul responsable de cette lamentable histoire. D'autres colères et d'autres vengeances, que l'esprit agressif du pape avait excitées, y eurent leur part. Mais le grand démêlé dont elle fut la suite naturelle eut pour effet de donner à la royauté française conscience de sa force, à la nation le sentiment de son existence, à l'une et à l'autre la certitude qu'elles étaient unies pour la défense -de leur indépendance, quelle que fût la grandeur, quelle que fût l'autorité, quelle que fût la sainteté des prétentions qu'on pouvait élever contre elle.
Dans cette crise, le clergé séculier français demeura fermement attaché aux doctrines défendues par les deux autres classes de la nation et par la royauté. Cette attitude est d'autant plus remarquable que, dès cette époque, la lutte s'était engagée, dans le royaume, entre la juridiction ecclésiastique et la juridiction laïque ; déjà les hommes du parlement s'étaient déclarés les adversaires du pouvoir ecclésiastique à l'intérieur aussi bien que du pouvoir papal au dehors. Des ecclésiastiques français avaient déjà dû recourir à la haute intervention du Saint-Siège, pour maintenir la compétence de leurs tribunaux. Mais ceux qui avaient agi ainsi avaient toujours été l'exception ; ils avaient été le plus souvent l'objet du blâme et même de la condamnation de leurs collègues. En somme, la masse restait fidèle au sentiment national, aux principes gallicans, pour les appeler par leurs noms.
Les raisons ne manquent pas pour expliquer cette fidélité. La plupart des hauts dignitaires ecclésiastiques étaient d'ores et déjà désignés par le pouvoir royal à l'élection ou au consentement des chapitres et des fidèles. Il n'est pas étonnant qu'ils restassent attachés à un pouvoir dont ils étaient les créatures.
En outre, depuis la plus haute antiquité, les évêques avaient considéré avec envie ou avec crainte les progrès de la monarchie pontificale. L'activité des grands papes, les Léon, les Grégoire,
XXVI liNTRODUCTION.
les Nicolas, effrayait tant de prélats, semi-laïcs, semi-ecclésiastiques, que les hasards de ces temps sombres mettaient à la tête des métropoles. L'éloignement de leurs sièges, la gloire ecclésiastique de certains de leurs prédécesseurs, l'autorité des conciles provinciaux les avaient accoutumés à se considérer comme maîtres chez eux. Les primats, les patriarches, les chefs des églises africaine, hispanique, gallicane, anglaise, souffraient impatiemment ce dernier appel à son tribunal que Tévêque de Rome prétendait imposer.
Enfin leurs privilèges, tant en ce qui concernait la justice qu'en ce qui touchait à la collation des bénéfices mineurs, étaient singulièrement atteints par les nouvelles entreprises de la papauté : « Dès la fin du xni° siècle, dit M. Boutaric, les églises de France envoyaient à Rome des sommes considérables. L'abbé de Saint-Denis écrivait au Roi que son abbaye était ruinée par les redevances qu'il payait au Saint-Siège. » On voit donc que si le clergé français lia de bonne heure sa fortune à celle des rois, ce fut autant par intérêt et par nécessité que par dévouement et par choix. .
Après le court règne de Benoit IV qui rétablit la paix dans l'Église, celui de Clément Y mit la papauté dans la main et sous la coupe de la Maison de France. Le siège apostolique fut transporté à Avignon, où il demeura fixé pendant soixante-douze ans.
Il résulte de cette translation deux ordres de faits qui, de prime abord, paraissent contradictoires : d'une part la papauté et la royauté française se montrent, au début, très étroitement unies ; d'autre part l'autorité pontificale prend, en France, un essor qu'elle n'avai t jamais eu ; c'est le temps où le pape Jean XXII pousse à l'extrême les prétentions des papes au sujet de la collation des bénéfices majeurs. 11 réclame la disposition générale de toutes les églises cathédrales de la chrétienté.
Si l'on y regarde de près, la simultanéité de ces deux résultats s'explique : du moment où la concorde était rétablie entre l'empire et le sacerdoce, il était naturel qu'ils s'unissent pour disposer en commun des bénéfices les plus importants. L'his-
PREMIÈRE ENTENTE DES DEUX POUVOIRS. xxvii
torien do Philippe le Bel, qui est entré dans un examen très précis des faits particuliers, montre très bien comment les choses se passaient dans la pratique : le Roi désignait son candidat au pape; celui-ci le consacrait*. Ainsi les deux pouvoirs avaient satisfaction au détriment des anciennes règfes et des véritables libertés de rÉglise. Ce partage sans façon, où chacune des deux puissances disposait de ce qui ne lui appartenait pas, était comme un premier essai de Fentente qui, deux siècles plus tard, devait intervenir entre elles sous le nom de Concordat.
Cependant l'autorité des tribunaux ecclésiastiques ne paraît nullement ébranlée au cours du xiv" siècle.
Les réclamations qu'elle provoque deviennent de plus en plus fréquentes, soit qu'elle eût en effet reçu de l'accroissement, soit qu'on en sentit plus lourdement le poids.
Ce sont les légistes qui élèvent ces plaintes, et dont la voix vient jusqu'à nous. Tandis que Philippe de Valois affectait de ramener sur le trône quelque chose, sinon des vertus, au moins de la dévotion du bon roi saint Louis, Pierre de Cugnières, avocat au parlement de Paris, engage le grand débat qui devait se terminer par la ruine des officialités.
Il prit texte du Reddite Cxsari qttœ sunt Cœsaris et devant la cour du Parlement, le Roi y étant, les grands et les évêques du royaume rassemblés, il développe dans les propositions suivantes les abus des cours ecclésiastiques : elles instruisent indûment contre des laïques et prétendent se faire payer les dépens ; elles étendent le privilège de clergie à des hommes de toutes sortes, bâtards, serfs, gens sans feu ni lieu pour accroître leur autorité ; leurs notaires exercent dans les justices royales et seigneuriales, et par les contrats qu'ils reçoivent soumettent les contractants à la juridiction ecclésiastique; les officialités rendent une justice dérisoire, pécuniaire, « si bien qu'un homme qui entrait dans la prison ecclésiastique par la porte de fer, en sortait par la porto d argent » ; elles étendent abusivement la force de l'excommuni-
\, m On ne vilplu$ d'élections d'évéques par les chapitres. Philippe commandait, il failait obéir. Moyennant cette soumission, le Roi permettait au pape de nommer directement aux brèches... Le Roi prétendait bien profiter de ce droit de nomina- Uoo qa'il laisaait an pape pour placer ses propres créatures. » (Boutaric, loc. cit. p. 16:>.) Voir, à la suite, les nombreux exemples cités par cet auteur.
xxviii INTRODUCTION.
cation, traduisant et condamnant à de grosses amendes ceux qui avaient seulement eu des rapports avec un excommunié ; elles accusent les hommes riches d'usure pour recourir contre eux et leur extorquer de fortes sommes ; enfin, dans la matière des testaments, réclamant une compétence qui ne leur appartient pas, ces mêmes juges profitent du moindre vice de forme, ou du moindre prétexte pour se faire « foncer le poignet » par les héritiers avant de reconnaître la validité de l'acte.
Ces doléances de Pierre de Cugnières furent célébrées par toute Técole gallicane parlementaire, comme un des actes les plus hardis et les plus forts en faveur de leurs prétentions. On voit cependant de quoi elles se composaient. C'était uniquement la rivalité étroite, mesquine d'avocats et de juges se disputant les clients et les plaideurs, les honoraires et les épices.
Elles paraissent cependant avoir touché les ecclésiastiques à l'endroit sensible. Pierre de Cugnières fut traité d'hérétique et la fureur du clergé de Paris se perpétua traditionnellement dans la légende bouffonne de Pierre du Coignet*.
Les plaintes de l'avocat n'eurent d'ailleurs aucune suite immédiate. Si le Roi eut quelque velléité de suivre ces conseils, il en fut détourné par l'autorité des évoques qui l'admonestèrent sévèrement : « Il leur fit répondre, dit le chroniqueur, que les droits et les libertés que ses prédécesseurs avaient donnés aux églises, il n'entendoit pas à en rien oster, ni amenuisier, ains estoit son lentente de les avant accroistre. »
L'heure n'était pas arrivée d'engager une lutte qui devait demander de longs efforts et dont l'issue était incertaine. Au moment où s'ouvre la guerre de Cent ans, le pouvoir royal entre dans une période d'affaiblissement et de crise qui coïncide avec l'humiliation et l'abaissement de la papauté d'Avignon. A la faveur de ces circonstances, l'épiscopat français reprend vigueur et il mène plus vivement que jamais la campagne ecclésiastique tant contre le pouvoir civil que contre le pouvoir pontifical.
1. Voir E. Pasquier, les Becherches de la France, III, 33 (édit. 1723, 1. 1, p. 287^; et les Grandes Chroniques de France, édition Paulin Paris (t. V, p. 336).