PRÉSÉANCE SUR LES ESPAGNOLS
L'ordre observé à Rome seroit de visiter la reine de Suède après ledit cardinal doyen ; mais comme, depuis dix ou douze années, cette princesse a toujours été fort contraire aux intérêts de la France et qu'elle a tenu une conduite qui n'a pas été agréable au Roi, que d'ailleurs elle a prétendu que l'ambassadeur de Sa Majesté donnât le titre d'Exdellence à son grand écuyer qui étoit le marquis Del Monte et à son chambellan, le duc d'Estrées cessa de le voir et Sa Majesté ne veut pas aussi que ledit sieur de Lavardin lui rende les devoirs accoutumés, d'autant plus que le cardinal Azzolini qui la gouverne absolument continue de faire tout ce qui peut dépendre de lui pour empêcher que le pape ne donne satisfaction à Sa Majesté; cependant, comme ce dardinal, qui a beaucoup d'esprit et d'intrigue, pourroit servirutilement, s'il le vouloit, ainsi qu'il l'a fait pour l'exaltation du pape Clément IX et que, d'ailleurs, il cherche avec assez d'empressement de rentrer dans les bonnes grâces de Sa Majesté et a fait quelques démarches pour ce sujet à la mort du duc d'Estrées, fedit sieur de Lavardin ne lui doit pas ôter toute espérance de se remettre dans les bonnes grâces de Sa Majesté, s il veut les mériter dans les occasions qui s'en présenteront et selon les preuves qu'il pourra donner à l'avenir audit sieur de Lavardin de ses bonnes intentions, soit en disposant le pape par les moyens et les ressorts qu'il peut faire agir à donner â Sa Majesté une entière satisfaction, soit en agissant dans le premier conclave de concert avec ledit sieur de Lavardin et les cardinaux de la faction de France pour le choix d'un bon pape. Sa Majesté sera bien aise de lui donner toutes sortes de marques de son estime et de son affection et ledit sieur de Lavardin s'en pourra expliquer secrètement dans ce sens à celui qui lui parlera confidemment de la part de ce cardinal.
Sa Majesté n'a rien à prescrire audit sieur de Lavardin sur toutes les autres visites des cardinaux auxquels il parlera en conformité des lettres de Sa Majesté et les visitera sans garder aucun ordre, suivant les quartiers où ils logent.
Il saura aussi plus particulièrement du sieur de la Buissière les traitements qu'ils se doivent faire réciproquement les uns aux autres et même ceux qui s'observent entre les ambassadeurs do France et d'Espagne.
Ledit sieur de Lavardin sait que la déclaration que le marquis de la Fuente fit au Roi, en Tannée 1662, dans sa première audience ne donnera pas lieu au marquis de Cogolludo, qui doit aller à Rome en qualité d*ambassadeur du roi catholique, d attenter aucune nouveauté dans une cour où la préséance de Sa Majesté a été d'ailleurs de tout temps inviolablement conservée, et ainsi on doit présumer que Tordre le plus exprès qu'il apportera de Madrid sera d'éviter en toutes manières de donner le moindre déplaisir au Roi sur un point où les Espagnols ont éprouvé à leur dommage que Sa Majesté est si délicate. Il y aura seulement à prendre garde de près, non pas tant à l'ambassadeur d'Espagne qui, de sa personne, ne contestera rien audit sieur de Lavardin en quelque rencontre que ce soit, qu'aux autres ministres et personnes publiques comme cardinaux, officiers du pape, prélats de la cour de Rome, ambassadeurs ou envoyés qui y arriveront, desquels ledit sieur de Lavardin ne devra point recevoir la visite, s'il arrivoit que quelqu'un d'entre eux, sous quelque prétexte que ce pût être, eût visité l'ambassadeur d'Espagne avant lui, mais leur en témoignera un ressentiment proportionné à l'offense et lequel devra être plus ou moins fort, et plus ou moins éclatant selon la qualité des personnes qui lui auroient fait l'injure et à qui on devrait avoir plus ou moins d'égard ou pour leur caractère ou dignité ou pour les princes qu'ils représenteroient . Quoiqu'il n'y ait point eu de rang jusqu'àprésent pour lescarrosses que les ambassadeurs envoient aux cortèges, néanmoins comme celui d'Espagne a quelquefois affecté de faire passer les siens devant ceux de l'ambassadeur de France, ledit sieur de Lav^irdin doit prendre garde que ledit ambassadeur d'Espagne ne fasse rien en cela et en toute autre chose qui puisse préjudicier à la préséan(5e de l'ambassadeur de Sa Majesté et à moins que l'autre ne convienne par écrit comme ses prédécesseurs ont fait que le rang des carrosses en ces rencontres est sans conséquences, il ne doit pas souffrir que ceux de Tambassadeur d'Espagne précèdent.
Quoique les ambassadeurs de Savoie aient dans quelques cours les mêmes traitements que ceux des têtes couronnées, néanmoins, comme le pape n'a pas voulu recevoir ceux-là dans la salle royale et que d'ailleurs les ambassadeurs de France
LE DUC DE BRACCIANO. 34i
.l'auroient pu les traiter à Rome comme ambassadeurs d'une tête couronnée sans tomber dans de grands embarras, Sa Majesté ne veut pas aussi que ledit sieur de Lavardin leur donne la main chez lui ni d'autres titres que « seigneurie illustrissime » sans faire sonner la cloche quand ils le viendront visiter.
n y a bien de l'apparence aussi que le duc de Savoie se contentera d'y avoir un résident, ainsi qu'il a fait depuis quelque temps pour éviter toutes sortes d^embarras.
A plus forte raison ledit sieur de Lavardin ne doit point donner la main ni V « Excellence » aux ambassadeurs de Toscane et de Malte qui cèdent à celui de Savoie; il ne laissera pas de les visiter et leur parler en françois et sans titres, s'ils le désirent.
Quoique les ambassadeurs de Sa Majesté aient fait par le passé quelque difficulté de rendre la visite aux ambassadeurs de Ferrare et de Bologne, les considérant comme ambassadeurs d'États sujets et ne trouvant point de mémoires qui parlassent de cette visite, néanmoins, dans les derniers temps, les ducs de Chaulneset d'Estrées ont eu ordre de Sa Majesté de leur faire cet honneur et Sa Majesté consent aussi que ledit sieur de Lavardin en use de même, s'il juge que cela convient au service du Roi.
Sa Majesté avoit accordé au feu duc de Bracciano, Paul-Jordain, suivant quelques anciens exemples, que l'ambassadeur de France lui donneroit la main quand ce duc le visiteroit; mais comme cette distinction empêchoit plusieurs ducs .et barons romains, même quelques prélats, de visiter cet ambassadeur, Sa Majesté ne voulut pas que le duc de Gréqui donnât la main chez lui au duc de Bracciano d'à présent et cette innovation fut cause qu'ils ne se virent plus ; mais, depuis, le cardinal Ursin étant venu en France et ayant représenté au Roi qu'il ne seroit pas juste que le duc son frère qui n'étoit ni vassal ni officier de Sa Majesté fût traité moins honnêtement par son ambassadeur que celui d'Espagne ne traitoit le connétable de Colonne qui tenoit du roi catholique cette charge et plusieurs fiefs au royaume de Naples, Sa Majesté par l'instruction qu'elle donna au duc de Chaulnes voulut que cet ambassadeur le traitât de la* même manière que celui d'Espagne traitoit le connétable. Aussi, ayant été vérifié que l'ambassadeur d'Espagne recevoit au lit et par la pe-
tite porte la première visite du connétable pour éviter tous les embarras touchant la réception, la main et les accompagnements, la chose fut exécutée de cette manière à l'égard du duc de Bracciano, pour lequel on ne sonna point la cloche ainsi qu'il avoil été souhaité ; mais à Tégard des autres visites, on n'y observa point cette circonstance du lit : il les fit sans cérémonie et sans aucune réception ni accompagnement.
Quoique, depuis ce temps-là, le roi d'Espagne ait voulu que le connétable et tous les autres seigneurs romains ses vassaux rendissent visite à son ambassadeur et se contentassent de la gauche, néanmoins Sa Majesté a voulu que le duc d'Estrées continuât à traiter le duc de Bracciano en la manière ci-dessus dite, qu'on appelle le mezzo termine^ et le prince de Vicovaro, frère du duc de Bracciano, se contentant de la main gauche, a été traité d'Excellence.
Ledit sieur de Lavardin en usera de même aussi, tant envers cette maison qu'envers le connétable Colonne qui doit être traité de même et l'ambassadeur doit faire de semblables traitements à la duchesse, de Bracciano et à la connétable Colonne au cas que celle-ci revienne à Rome.
Ledit sieur de Lavardin donnera aussi le titre d' « Excellence m aux princes des maisons papales, pourvu qu'ils l'aient visité sans prétendre la main de lui,, sans quoi il ne les doit traiter que do « seigneurerie illustrissime m.
Le duc de Sforza * ayant demandé au Roi les mêmes traitements que recevoit le feu duc de Sforza son cousin, offrant de se mettre pareillement sous la protection de Sa Majesté, il n'a pas jugé à propos de lui accorder cet avantage et surtout de le traiter de cousin, voulant, auparavant, être bien informé de la considération en laquelle il est à Rome, du rang qu'il y tient et de toutes les raisons qui peuvent porter Sa Majesté ou la détourner de lui accorder ce qu'il demande, et c'est sur quoi elle attendra des éclaircissements dudit sieur de Lavardin et du cardinal d'Estrées.
Il pourra aussi donner le titre d' « Excellence » aux princesses
1. François Sforza prit le titre de comte de Santa-Fior à la mort de son cousin, Louis-François-Marie Sforza, duc de Sforza et .d'Ognano, et de Segni, comte de Savilla et de Santa-Fior, mort sans enfants, le 7 mars 1685.
NOMIISATION D'UN NONCE. 343
de Rome qu'il ira visiter et il ne sera point obligé de voir celles dont les maris n'auront point rendu visite à l'ambassadrice.
Il peut même s'abstenir de visiter les princesses du parti d'Espagne à moins que l'ambassadeur de cette couronne qui se doit bientôt rendre à Rome n'ait visité les princesses du parti de France.
Quant aux prélats de Rome comme ils entrent dans les congrégations où on traite souvent les affaires les plus importantes, ledit sieur de Lavardin témoignera en faire cas et leur accordera les mêmes traitements qui leur ont été faits par ceux qui l'ont précédé, qui est de les faire couvrir et s'asseoir dans des fauteuils, même de rendre la visite à quelques-uns d*eux comme L'auditeur et le trésorier de Chambre et le gouverneur de Rome quand cette charge est exercée par un prélat.
Pour conclusion, ledit sieur de Lavardin ne donnera la main qu'aux prinqi^s souverains, aux ambassadeurs des couronnes et au neveu déclaré du pape régnant, et au surplus il se conformera dans tous les autres cas qui ne sont point exprimés dans cette instruction aux avis et au registre du sieur de la Ruissière qui l'instruiront de ce qui s'est passé en pareil cas.
Il doit encore observer que le sieur Lando qui est de la part de la république de Venise à Rome \ mais sans caractère, s'est toujours ti'ès bien conduit envers le duc d'Estrées qui a jugé à propos de lui rendre la visite et comme Sa Majesté l'a approuvé, elle désire aussi que ledit sieur de Lavardin en use de même.
Si l'occasion arrive de la nomination d'un nonce ordinaire en France, ledit sieur de Lavardin prendra soin qu'on n'altère rien à Rome dans la pratique de tout temps observée, que les papes n'en viennent point à la publication du sujet qu'après avoir communiqué leur pensée au Roi et en avoir eu son agrément. Il y a eu quelques fois des contestations en pareille occurrence, la cour de
1. Girolamo Lando, envoyé à Rome sans caractère officiel, en décembre 1683, resta dans cette ville pendant sept ans, avec charge particulière de solliciter auprès du pape des secours dans la lutte contre les Ottomans. H fut plusieurs fois chargé de missions extraordinaires spéciales, notamment à l'avènement d'Alexandre VIII. On a de lui une Relation très intéressante de la cour de Rome, datée du 7 avril 1691 . Elle est publiée dans les Reiazioni délia corte di Roma deBAROzzi et Berchet (t. II, pp. 409 et suiv.).
344 LE MARQUIS DE LAVARDIN, i687. !
Rome ayant tenté d'abolir cet usage sur ce, disoit-elle, qu'ils ne lioient pas les mains au Roi sur le choix de ses ambassadeurs et ,
qu'il n'étoit pas juste que le minisire dont ils vouloient se servir en des affaires de grande confiance eût autant d'obligation à Sa i
Majesté de son agrément (puisqu'elle auroit pu l'exclure de la nonciature) qu'à Sa Sainteté même de son choix ; mais on a tou- >
jours reparti à cela qu'il y avoit une notable différence d'un am- i
bassadeur qui part de France et d'un nonce qui y vient de Rome, j
en ce que Rome étant comme une mère commune qui nourrit j
toutes les nations chrétiennes indifféremment et où personne ae i
demeure neutre et sans se partialiser, il importe fort au Roi de i
savoir sur qui le pape veut jeter les yeux pour un pareil emploi i
afin de ne pas courir le risque d'avoir dans sa cour, en la personne publique d'un ministre de Sa Sainteté^ un espion secret de > ses ennemis ou d'un jaloux et emîeux de sa grandeur et de la prospérité de ses affaires, lequel pourroit ne s'occuper pour leur ' plaire qu'à y faire des cabales ou ne songeroit qu'à déguiser à son ' maître, par ses fausses relations, les bons sentiments de Sa Ma- | jesté et à aliéner leurs esprits. Sa Majesté a cru nécessaire d'in- i former ledit sieur de Lavardin de ce détail parce que cette contestation pourroit naître dans le cours de son ambassade, le cardinal Ranucci * qui est nonce extraordinaire ayant déjà de- | meure quatre ans en France en cette qualité. j
Sa Majesté recommande audit sieur de Lavardin de n'user jamais, en parlant ou en écrivant du terme, des deux couronnes, \
quand il aura à exprimer la France et l'Espagne ou Sa Majesté et le roi catholique ; elle veut même que sïl peut établir une bonne intelligence entre le Saint-Siège et elle, il fasse connoltre dans la suite du temps au pape que le Roi attend de sa justice et de sa bonté paternelle quïl voudra bien s abstenir de ce terme, délie due corone, lorsqu'il parle. aux cardinaux dans les consistoires ou dans les brefs apostoliques ou autres expéditions où son nom paroit, et que Sa Sainteté aura agréable de remettre les choses dans l'an- |
cien usage comme elles étoient avant l'innovation que Philippe II '
tenta de faire avec tant d'injustice pendant la minorité d*un des
1 . Angelo Ranucci, Bolonais, nonce en Pologne et en Franœ, cardinal en 1686, j
mort en 1689. '