CHAPITRE IV
LA CONTRE-RÉVOLUTION RELIGIEUSE, l'abjuration de HENRI IV
La seconde moitié du xvi* siècle fut marquée par un retour offensif de l'idée catholique et de la politique romaine en Europe. Il y eut, dans toute la force du terme, contre-révolution religieuse.
Non seulement les dogmes se précisèrent, s'affirmèrent par la condamnation des hérésies nouvelles, non seulement la discipline fut rendue plus stricte, plus uniforme, et fut débarrassée des mille complaisances sur lesquelles les temps de foi non débattue avaient fermé les yeux ; mais encore les grands papes qui se succédèrent sur le trône pontifical essayèrent de restaurer la puissance temporelle du Saint-Siège en Italie, de ressaisir la direction du mouvement social et politique chez les divers peuples chrétiens.
A Tintérieur de TÉglise, la contre-révolution se fit toute dans le sens de la concentration et de l'obéissance . Devant les périls nouveaux, on comprit la nécessité d'une organisation nouvelle. L'autorité du pape gagna en force ce qu'elle perdait en étendue.
Dans les rapports avec les pouvoirs extérieurs, la contre-révolution, qui ne recula pas devant l'emploi des moyens séculiers pour arriver à ses fins, eut pour objet le maintien des peuples dans le giron de l'Eglise par la surveillance étroite des divers actes de l'autorité civile, par la réclamation d'un contrôle perpétuel sur la conscience des princes et sur l'éducation des peuples.
INSUCCÈS DE LA RÉFORME EN FRANCE. lxv
Cette réaction se fit selon un programme très complet qui embrassait les questions les plus diverses de la théorie et de la pratique. Elle trouva ses chefs dans les grands papes qui se succédèrent au XVI® siècle, les Paul IV, les Pie V, les Sixte-Quint. Elle rencontra ses apologistes dans les théologiens qui fleurirent à cette même époque, les Bellarmin, les Suarez, les Mariana. Elle fut accomplie par des instruments spéciaux créés ou développés pour servir à cet usage : les nouveaux ordres ecclésiastiques et notamment la Compagnie de Jésus, llnquisition, les séminaires. Elle eut enfin son expression complète dans les sessions d'une assemblée solennelle de l'Église, ]e concile de Trente.
L'Italie, l'Espagne, restées foncièrement catholiques, malgré les pointes qu'y avaient faites, au xv* siècle, l'esprit de réforme, furent les appuis de la papauté dans cette lutte engagée pour la reprise du monde.
Dans chacun des autres pays de T Europe, les efforts furent plus ou moins vigoureux, selon que les conquêtes de l'hérésie avaient été plus ou moins étendues, plus ou moins profondes. Si l'Angleterre, la Hollande et la plupart des contrées septentrionales, restèrent définitivement acquises aux idées nouvelles, les Flandres espagnoles, l'Autriche, la Hongrie, la Pologne, une bonne partie de l'Allemagne méridionale, au moins autant par la politique et les armes que par la persuasion et la fermeté de la foi, furent maintenues dans le catholicisme.
Placée comme elle l'était, animée de l'ardeur pour les idées qui ont toujours été les siennes, en proie à des troubles politiques occasionnés par le relâchement temporaire de l'autorité monarchique, la France devait être l'objet des préoccupations particulières du Saint-Siège.
La réforme n'avait jamais eu, dans ce pays, de bien sérieux succès. Les rivalités d'intérêts qui, dans les régions voisines, agitaient les pouvoirs laïques, n'existaient plus ou se trouvaient singulièrement affaiblies par l'application du Concordat. La papauté n'avait donc pas à faire un bien grand effort pour arrêter, dans ce pays, les progrès de l'hérésie. Il se retenait de lui-même à sa religion traditionnelle.
Mais, par contre, la stabilité ancienne de TÉgiise gallicane,
HECUEU. DBS INSTRCCT. DIPLOMAT. VI. — e
Lxvi liNTHODUCTlON.
la force du lien national, chez un peuple très épris de son indépendance, Tautorilé du Roi, grande encore dans la théorie, alors même qu'elle paraissait affaiblie dans la pratique, toutes ces causes réunies rendaient la France particulièrement rebelle à la direction exclusive que la papauté réclamait désormais sur toute l'Église catholique.
La lutte donc s'engagea, en France, dansdes conditions toutes particulières. Pour cette œuvre de discipline, plus encore que de salut, la papauté se montra plus énergique, peut^tre, que nulle part ailleurs. Elle envoya en France ses plus savants théologiens, ses plus habiles diplomates et jusqu'à des généraux, jusqu'à des armées. Elle y favorisa successivement ou simultanément les ambitions espagnoles et les ambitions lorraines ; elle y déchaîna les fureurs civiles, s'v fit l'alliée do la démocratie des grandes villes, y risqua ses plus audacieuses et ses plus tenaces intrigues. Elle échoua à la fin, mais non sans avoir poussé sa campagne jusqu'au bout ; non sans avoir laissé dans le camp de l'adversaire de nombreuses marques de sa puissance et de ses succès momentanés.
En 1545, au moment où le concile, convoqué par le pape Paul II, tenait ses premières sessions à Trente, le règne de François I" touchait à sa fin. Depuis vingt ans, le concordat était appliqué en France sans trop de difficultés. On peut dire qu'une génération entière d'ecclésiastiques avait été choisie sous l'empire du nouveau système.
Les résistances qui avaient d'abord accueilli le régime concordataire allaient ainsi s'affaiblissant et le pouvoir royal, exerçant avec soin son droit de nomination, en profitait, autant pour récompenser ses serviteurs fidèles, que pour s'assurer de nouveaux dévouements.
Mais le règne de Henri II, qui vit les commencements de l'entreprise pontificale pour la restauration de l'influence romaine au dehors, mit un terme à la première période ascendante de la monarchie capétienne.
Lorsque ce prince mourut, en 1589, il laissa son royaume en
NOUVELLE CONCEPTION DU GALLICANISME. Lxvii
proie à la faiblesse ou à Tincapacité de ses successeurs, aux rivalités des grands, aux entreprises de l'étranger.
Il ne faut donc pas s'étonner de voir les libertés gallicanes péricliter et presque périr à cette môme époque.
Les conséquences du Concordat s'étaient déjà développées. La conception médiévale de la prépotence des évêques et du système des élections populaires était désormais loin des esprits. C'est à peine si quelques parlementaires, vieillis sur les lys, en conservaient la mémoire. En réalité, la thèse qui se développait exclusivement depuis la signature du Concordat tournait sa double offensive à l'encontre du pape : c'était le régalisme et l'épiscopa- Usme.
Le roi de France n'a pas de supérieur sur terre. — Le pape est inférieur à CÉglise réunie en concile : telles étaient les deux maximes que l'on considérait en France comme des axiomes, et qu'on désirait, sinon étendre au reste du monde catholique, du moins maintenir hautement comme doctrine traditionnelle de l'Église, antérieure et supérieure à la doctrine commune^ à la doctrine romaine.
Le roi qui, à la rigueur, eût transigé sur la question de l'épiscopalisme, — on l'avait bien vu dans la négociation du Concordat, — tenait ferme pour la défense de cette partie de la thèse commune, car il avait besoin de ses évêques. Les évéques, qui n'étaient pas sans hésitation sur la valeur des prétentions royales, les soutenaient cependant : ils ne pouvaient se passer du secours des rois.
Au début de la période d'action qui s'ouvrait, les papes euxmêmes avaient prêté la main aux progrès de l'une et l'autre des deux thèses. Ils avaient fait à la première une forte concession, en convoquant le concile. C'était reconnaître, en quelque sorte, qu'au moment où des décisions capitales allaient être prises sur le sort de l'Église, l'autorité et les lumières du Saint-Siège, à elles seules, ne suffisaient pas. C'était admettre, conformément à la thèse parisienne, que les conciles jouaient dans l'Église un rôle supérieur; que les évêques assemblés donnaient au monarque ecclésiastique une force à laquelle celui-ci ne pouvait, dans de certaines circonstances, se dispenser d'avoir recours.
Lxviii INTRODUCTION.
En outre, ce même concile était convoqué, à Tinstigation de Tempereur; les ambassadeurs des divers princes chrétiens y étaient appelés ; rien ne devait s'y produire sans leur concours ; on admettait que les princes fissent des propositions ou, du moins, manifestassent leurs sentiments et attirassent les discussions du concile sur des projets de réformes, touchant même aux matières de dogme, par exemple le Libelle de Ferdinand !•'. Toutes ces concessions, la marche même des délibérations qui se poursuivaient autant à Vienne, à Paris, à Madrid, qu'à Trente et à Rome, tout cela prouvait qu'il y avait quelque chose de fondé dans la thèse régalienne ; que ce n'était pas sans raison que les princes réclamaient une part de direction et de responsabilité dans l'existence religieuse de leurs peuples; que ce n'était pas en vain qu'ils revendiquaient ce titre à'évéques du dehors porté, disait-on, par Constantin.
Ge n'est pas le lieu de raconter ici les sessions du concile de Trente, de montrer les deux partis aux prises, d'indiquer les moyens employés par la papauté pour faire triompher ses doctrines ou pour écarter les questions brûlantes. On sait que les prélats italiens, envoyés en foule au concile, écrasèrent presque toujours de leur nombre les opinions divergentes des prélats allemands, espagnols, français. On sait que les divisions de nation à nation facilitèrent la tâche des légats du pape. On sait qu'après deux interruptions,, maintes séances orageuses, un grand déploiement de travail, d'éloquence, de patience, de prudence et de politique, le concile aboutit à la détermination du dogme et des hérésies modernes, à un établissement plus ferme de la discipline et qu'il découragea les tentatives de transaction qui s'étaient produites. Mais il laissa dans le vague les points qui pouvaient amener une lutte trop éclatante entre les églises locales et le Saint-Siège. Surtout, il remit les questions qui n'avaient pu être résolues, à la décision du pape, jetant ainsi les premiers fondements publics de cette doctrine de l'infaillibilité qu'un autre concile devait proclamer trois siècles après*.
L'esprit dans lequel furent conduites les délibérations du
1. Consulter : la Contre-Révolution religieuse au XV I^ siècle ^ par Martin Phi- LiPsoN. Âlcan, 1884, in-8o.
LE GALLICANISME DEVANT LE CONCILE DE TRENTE, lxix
concile ne permit pas que Tune ou Tautre des questions qui faisaient le fond du système gallican, fussent abordées de front ou fussent définitivement tranchées au cours des sessions. Elles vinrent Tune et Tautre, comme incidemment, à l'occasion de telle ou telle proposition secondaire, quelquefois même sur un simple détail de rédaction.
La question de Vinstitution divine des évoques sur laquelle reposait tout Tépiscopalisme, se présenta au cours du débat sur la résidence do ces prélats. Après de longues discussions qui, sans cesse suspendues, sans cesse reprises, se prolongèrent presque durant tout le concile, la majorité qui, tout d'abord, s'était prononcée nettement pour l'institution divine, se contenta d'une rédaction vague qui laissait toute satisfaction aux susceptibilités romaines. Or cette solution ne fut obtenue que par la défection du cardinal de Lorraine qui, contrairement au sentiment de sa nation, céda sur ce point véritablement fondamental.
La question de l'indépendance du pouvoir temporel était plus délicate encore : elle fut abordée indirectement, vers la fin des sessions, à l'occasion de la ré formation des princes. Il y eut, sur ce point, de longs dissentiments. Le chapitre 3S de la première rédaction des légats tendait à établir la doctrine romaine, sinon dans sa formule théorique, du moins dans ses effets pratiques. Il interdisait les annates, abolissait Vexequatur royal sur les bulles et brefs pontificaux, arrachait les clercs aux tribunaux séculiers, étendait infiniment la juridiction ecclésiastique. Il n'est pas étonnant que les princes, aussi bien le roi d'Espagne que le roi de France, aient protesté vivement contre de pareilles décisions. Les ambassadeurs français, notamment, le firent dans les termes les plus nets, et, après avoir lu leurs protestations, quittèrent le concile.
Or, si un accommodement se fil encore, sur ce point, si les prélats consentirent à la rédaction ambiguë qui finit par être substituée à celle des légats, ce fut encore sous la pression et par les conseils du cardinal de Lorraine, qui, dans cette circonstance, non seulement trahissait les doctrines de cette école gallicane où il s'était vanté, tout d'abord, d'avoir été nourri, mais qui prenait le contre-pied des instructions précises reçues par lui.
Lxx INTRODUCTION.
Ainsi le concile de Trente, bien différent des conciles de Constance et de Bâle, vit le pouvoir définitif du Saint-Père consacré, les doctrines indépendantes rejetées ou laissées dans l'ombre, en un mot, le gallicanisme vaincu et réduit aux bornes du pays qui lui donnait son nom.
Ce résultat fut dû, en partie, nous Tavons vu, à l'attitude prise par le cardinal de Lorraine. Il ne faut pas exagérer l'influence que ce prélat put avoir sur la détermination du concile. L'Église ne devait pas s'arrêter dans la marche fatale qui, depuis des siècles, la conduisait vers l'établissement d'ua pouvoir monarchique très centralisé. Le gallicanisme pouvait avoir sa raison d'être en France. Hors de ce pays, il perdait toute sa force. Il ne présentait, en effet, ni une doctrine assez rigoureuse, ni une coalition d'intérêts assez puissante pour entraîner les convictions, ou s'imposer à la volonté des autres parties de rÉglise chrétienne.
Cependant, en agissant comme il le fit, le cardinal de Lorraine ne fit pas que s'incliner devant la conviction fort problématique que les séances du concile avaient pu faire pénétrer dans son esprit. Un autre mobile le poussait.
On a remarqué, fort justement, que son évolution, sa palinodie, si l'on veut, se manifesta à la suite du voyage qu'il fit à Rome, en septembre 1863. On en a conclu qu'il avait été séduit par les offres du pape et que ses discours au concile avaient été le paiement de la promesse, à lui faite, de la légation de France.
Il faut voir les choses de plus haut. La France était alors en proie aux plus laborieuses difficultés de ses guerres civiles*. François II était mort. La minorité de Charles IX, la régence de la reine Catherine, l'importance des grands établissaient, en quelque sorte, la vacance du pouvoir. D'ores et déjà, les ambitions des Guises n'allaient à rien moins qu'à se substituer à la famille régnante. Si la mort du grand duc de Guise suspendait