Ancêtres {majores
SUBORDINATION DE LA COURONNE AU PAPE. Lxxix
sans aucune exception, combien que Tautre, pour la proximité du sang, ait été quelquefois changée../ »
C'est cette doctrine enfin (car il faut en montrer toute la puissance et la vulgarisation), c'est cette doctrine qui était enseignée dans les facultés et les collèges imbus du nouvel esprit : « Nous avons ouï dire, écrit un Père de la Compagnie de Jésus, qu'un jeune homme de fort bas âge et presque enfant (ceci se serait passé à Lyon), fut élevé en haut sur le feu et commandé de prier Dieu pour le Roi (Henri IV), autrement qu'il serait jeté dedans : fit réponse qu'il aimait mieux être consumé par le feu et perdre la vie que de reconnaître pour roi un qui n'eût été approuvé par l'autorité du pape. » Et ailleurs : « Merveilleuse fut la constance de ces jeunes enfants en une injure si aigre, vu que l'on ne put tirer d'eux autre chose que ce que nous leur avions enseigné : qu'un chacun devait respecter son roi ; mais que c'était au pape à déclarer qui était roi légitime... * »
Ainsi toutes les espérances du parti ligueur et démocratique étaient comme pendus à la décision du pape, tandis que Rome voyait, pour la première fois, un champ immense ouvert à ses espérances, par les progrès de la Ligue.
Les écrivains catholiques postérieurs aux événements se sont généralement efforcés d'atténuer la portée de l'intervention papale dans les affaires de France. Mais il suffit de jeter les yeux sur les documents contemporains pour voir que cette partie fut jouée par les papes, comme une sorte de va-tout.
Les instructions données aux nonces qui se succèdent ne laissent aucun doute. Avant même que la mort de Henri UI ait ouvert la perspective d'un règne hérétique, le pape favorise la Ligue ouvertement. Il se sert de son influence sur elle pour réclamer l'introduction en France de l'Inquisition et du concile de Trente : habilement, il profite de la pénurie du roi de France pour mettre à sa disposition, par une bulle, une partie des biens du clergé, violant ainsi, sous l'habile prétexte du service rendu.
1. Responce du duc de Mayenne... aux princes catholiques... Mém. de Villerou (t. IV, p. 50).
2. Lettres écrites aux Pères de la Société en 1594 et 1595. Nazies, 1604. Cité par rabl)é PuYOL, Edm. Richer (t. Il, p. 303).
Lxxx INTRODUCTION.
Tune des clauses des libertés gallicanes; si l'un de ses légats, Horosini, se fait remarquer par son esprit de conciliation « plus royaliste que ligueur », il est rappelé, blâmé, exilé à Bologne et ne peut même obtenir une audience pour se justifier.
Quand, sur la fin de son règne, Henri III, à bout de ressources, se tourne vers Henri de Navarre, Sixte-Quint fulmine contre lui un monitoire où les prétentions pontificales étaient poussées jusqu'à demander compte au Roi de sa conduite et à le sommer de comparaître à Rome dans un délai de soixante jours.
Enfin, lorsque ce prince mourut, ce même pontife n'eut pas un mot de regret pour la personne d'un roi, catholique jusqu'au bout, fils aîné de l'Église. S'il paraît douteux que Sixte V ait prononcé officiellement le panégyrique de Jacques Clément, il est certain qu'il se refusa à faire célébrer dans Rome les obsèques du roi de France, et qu'il dit en plein consistoire « que cette mort était un jugement de Dieu ».
L'avènement de Henri FV au trône, par voie de succession légitime, posait de la façon lapins nette la question la plus grave, au sujet des relations entre les deux pouvoirs. Henri de Navarre était incontestablement hérétique, excommunié, spécialement déclaré indigne du trône par la bulle A b immensa œtemi régis potentia.
Le pape, en lançant cette bulle longtemps suspendue, avait déclaré solennellement son droit de disposer des couronnes et notamment de la couronne de France, du moins pour raison spirituelle : « Inprœcelso hoc solio et in plenitudine potestatis quam ipse Rex Regum et Dominus Dominantium, licet nobis indignis tribuity auctoritate Dei omnipotentis, ac beatorum Pétri et Pauli apostolorunij ejus et nostrâ... pronuntiamtis et declaramus Eenricum quondam regem et Eenricum Condensem fuisse et esse hœreticos.. et pariter eosdem fuisse et ipso jure esse privâtes et incapaces ac inhabiles ad succedendum in quibuscumque Ducatibus, Principatibus, Dominiis et Regnis, ac specialiter in Régna Franciœ in quo tôt atrocia et nefûrid crimina patrarunt... etc., »
Cette décision, lancée de si haut, en termes si pompeux, dans
AVENEMENT DE HENRI IV. lxxxi
des temps si troublés, avait été reçue comme le dernier mot de la sagesse pontificale. Pour tous les catholiques, pour le parti ligueur en particulier, le débat de doctrines qui divisait depuis longtemps Rome et la France se trouvait ainsi tranché. L'application de la loi salique était désormais subordonnée à la qualité de catholique chez le prince que le sang appelait à la couronne. L'hérésie le rendait indigne. Or, comme le pape seul avait juridiction définitive en matière d'hérésie, îl se trouvait être, indirectement, le suprême juge de la successibilité au trône de France.
Par contre, toute la théorie légiste, celle qui attribuait à la royauté française une institution divine; celle qui affirmait qu'en matière de succession au trône, comme en toute autre matière successorale, le mort saisit le vif; celle qui répétait Tautre formule, également traditionnelle, que le raine meurt pas en France^ tout cet ordre ancien du royaume respecté depuis des siècles et auquel était attachée Tindépendance même du prince et des sujets, tout cela était rayé, d'un seul coup, par les termes de Texcommunication.
Et que l'on considère l'habileté du dilemme dans lequel la papauté enfermait les Français : ou Henri de Navarre serait définitivement écarté et, dans ce cas, son successeur était obligé de s'incliner devant une autorité à laquelle il était redevable d'un trône ; ou Henri de Navarre abjurerait le protestantisme; mais, condamné par le pape, il ne pouvait obtenir que du pape luimême l'absolution et, par conséquent, la faculté de régner comme prince catholique, sur un peuple dont la majorité catholique n'accepterait jamais la domination d'un prince protestant.
n faut reconnaître que, de ces deux éventualités, la seconde fut celle qui parut avoir, de bonne heure, la préférence de Sixte-Quint. Sa clairvoyance était éveillée par les craintes que lui faisait éprouver l'accroissement de la domination espagnole en Europe. L'esprit politique de ce grand pontife comprenait ce que la papauté perdrait si la France, conquise et divisée, ne faisait plus office de contrepoids. Mais ces craintes
1. Voir le texte de la Bulle, à la suite de la réponse qu'y tit François Hotman : Bnawn fulmen Pops Sixti V, etc., Lugduni Batavorum, MDLXXXVI.
ftSCUBIL DES INSTRUCT. DIPLOMAT. VI. — f
Lxxxir INTRODUCTION.
qui, même chez mi pape éminent, n'apparaissaient que par boutades, n'étaient point partagées par la majorité des cardinaux. Corrompus ou candides, violents ou indifférents, créatures de Philippe II ou imbus des plus imprudentes conceptions de 1 ultramontanisme, ils croyaient le moi^ent venu de pousser à bout les affaires de France.
Lorsque Sixte-Quint mourut, — après le court pontificat d'Urbain VII, — ils élevèrent au trône un cardinal connu pour ses sentiments favorables à la Ligue et qui s'appela Grégoire, comme pour manifester le désir de suivre les traces des grands papes qui avaient illustré ce nom.
Ce fut lui qui, dans un monitoire célèbre adressé au nouveau nonce en France, M*' Landriano, donna dé^rmais pour objet à la politique du Saint-Siège « la ruine du Navarrais » ; ce fut ce pape qui raffermit la situation de Mayenne ébranlée, ranima l'ardeur des Espagnols, encouragea les uns et les autres par des promesses et des dons d'argent; ce fut lui enfin qui envoya en France une armée pontificale sous les ordres de son propre neveu.
Jamais la politique romaine ne s'était aventurée aussi loin. Elle risquait tout, comme si elle avait tout à gagner. Ce quelle entrevoyait dans l'avenir, c'était, à travers tant de tiraillements et de désordres, au bout de la lassitude de tous les partis, la couronne de France remise entre les mains du souverain pontife pour en disposer à son gré ; un roi, fidèle serviteur du Saint- Siège recevant en France les actes du concile de Trente et l'Inquisition ; une nouvelle dynastie attendant de Rome sa consécration : « Si cela était nécessaire, écrivait l'abbé d'Orbais, le pape dit qu'il ira couronner le nouveau roi à Paris*. »
Nous n'avons pas à rappeler, ici, avec quelle satisfaction le parti de la Ligue accueillit les encouragements et les secours du Saint-Siège. Si troublées qu'elles fussent par la lutte, sans doute les consciences des chefs étaient parfois émues à l'idée du péril que le secours tant imploré de l'Espagne faisait courir à la France. En outre, la politique de là Ligue, si claire tant que ce
1. 9 juillet 1592. Voir L'ÊPiNOis,/fl Ligue et les Papes (p. 580). Le rapprochenicQt avec la politique suivie par Pie VII à l'égard de Napolëon vient naturellement à l'esprit.
LE GALLICANISME ET LA LOI SALIQUE. Lxxxiii
parti avait eu à sa tête des chefs populaires, devenait chaque jour plus incertaine, depuis qu'un adolescent et un général plus sage que brillant remplaçaient les glorieux défunts.
On fut donc heureux de se tourner vers Rome et, puisque le pape sortait de son mutisme, de s'en rapporter à lui, de se décharger sur lui de la responsabilité d'événements dont Timprévu, chaque jour renouvelé, commençait à lasser l'attente.
La Ligue donc, déjà moins enthousiaste, se trouvait cependant dans sa période la plus particulièrement pontificale. Elle trouvait sa dernière ressource, sa dernière excuse dans l'ardeur de ses sentiments ultramontains.
Mais tous les catholiques du royaume pouvaient-ils partager ces sentiments ? Non, assurément, et c'est ce qui eût dû réveiller dans l'esprit des successeurs de Sixte-Quint comme un souvenir de la prudence de ce pontife.
Non seulement un grand nombre de catholiques s'étaient attachés à la fortune du nouveau prince, quoique protestant; non seulement la plus grande partie de la noblesse reconnaissait en lui le roi légitime; non seulement des hommes comme Biron, Luxembourg, Nevers, prenaient sa défense; mais les évêques eux-mêmes, la majorité des évêques de France se prononçait pour lui.
C'est ici le nœud de toute cette histoire du gallicanisme. C'est l'heure où le pacte décisif va être signé entre Tépiscopat et le pouvoir royal. C'est le moment où les évêqoes de Franco, parfaitement éclairés sur leurs propres intérêts, animés d'un esprit de résolution trop rare dans ce corps, surent agir d'eux-mêmes et tirer la royauté française du mauvais pas où l'avait placée lliaBileté romaine. C'est l'heure où devint claire à tous les yeux l'efficacité monarchique du Concordat et où l'asseinblée de 1682 fut préparée.
L'épiscopat français, placé, lui aussi, dans le dilemme, ou de s'incliner devant Rome ou de se jeter dans Thérésie, passa au travers des mailles d'un filet si serré : il sut se tirer d'embarras et arracher au péril le représentant de la dynastie légitime, en se tenant
Lxxxiv INTRODUCTION.
fermement attaché aux maximes de rindépendance du royaume et des libertés gallicanes. Ce fut là le grand service rendu par le gallicanisme à la France, service qui, présidant à Tavénement de la famille des Bourbons, ne pouvait être oublié par elle : il unit définitivement dans la prospérité, dans les revers et jusque dans la mort, la destinée de la monarchie légitime et celle de Tépiscopalisme gallican.
Rester hérétique et ne pas régner, régner après avoir demandé l'absolution du pape, telle était Talternative laissée à Henri de Navarre. Une troisième solution cependant était possible, à laquelle on ne parait pas avoir songé à Rome*, mais qui cependant devait se produire, qui devait se dégager non seulement des circonstances, mais des traditions les plus éminemment françaises ; qui devait, par sa simple mise à exécution, faire rentrer les catholiques français dans la voie nationale dont ils s'étaient depuis si longtemps écartés ; qui devait enfin mettre le pape dans le plus grand embarras et le forcer ou de se désavouer lui-même ou de laisser la France évoluer hors de Torbite romain: cette solution, c'était l'abjuration du roi, non entre les mains du pape, mais bien entre les mains des évêques français. Tel fut le biais gallican qui sauva le royaume du désordre et le roi de l'hérésie.
Dès l'avènement de Henri IV, un nombre assez considérable de prélats, qui s'étaient trouvés parmi les partisans de Henri III lors de sa mort, étaient restés près du nouveau Roi. Ils s'étaient tenus pour satisfaits de l'engagement qu'avait pris celui-ci « de so faire instruire en la religion catholique », et malgré les protestations des ligueurs, du légat et du pape lui-même, ils avaient cru pouvoir lier leur sort à celui du prince protestant, qu'ils considéraient, d'ores et déjà, comme le roi de France. Cette conduite paraîtrait difficilement explicable, si l'on ne se rendait compte des motifs sinon d'intérêt personnel, du moins d'intérêt' de corps, qui déterminaient ces évêques.
Ils voyaient que la Ligue était faite pour la ruine de tout l'ordre ancien du royaume et notamment de l'épiscopat. Elle le menaçait par en haut et le minait par en bas. En effet, tout ce qui tendait à l'extension de l'autorité pontificale était un sujet d'inquiétude pour l'aristocratie épiscopale et, d'autre part, les
L'ÉPISCOPAT FRANÇAIS ET LA LIGUE. lxxxv
instruments dont se servait la cause ultramontaine étaient considérés avec une sorte de dégoût et d'horreur par le corps élégant et choisi des prélats français : ce n'était, pour eux, que le plus \il ramas de la démagogie monacale. Les cardinaux de Vendôme et de Lenoncourt supplient le pape de « ne pas se laisser mener par une minorité de factieux, composée d'étrangers ou d'agents du roi d'Espagne, gens prévenus en justice, obérés et perdus de dettes... vil et abject populaire prêt à changer à tout vent... ' » (c Que le Saint-Père y mette ordre, écrivait à son tour le cardinal de Gondi, car Tautorité des prélats est non seulement diminuée, mais entièrement supprimée '. »
C'est qu'en effet les moines abandonnés à toute la diversité de leurs opinions, en proie à la violence révolutionnaire naturelle chez des gens qui n'ont rien 3 perdre, ne cachaient nullement la hardiesse de leurs projets : jésuites en tête, et par derrière, capucins, minimes, carmes et cordeliers, ils montaient à l'assaut de Tordre établi. Voici de quel esprit était animé l'un d'entre eux, qui devait passer pour des plus sages, le Père Félix, commissaire général de la province de Paris pour l'ordre des capucins ; il écrivait au pape : « Il est temps de restaurer en ce royaume la religion et la liberté ecclésiastique, d'enlever les évêchés, les abbayes, les églises des mains des femmes, des laïques, de religieux à la vie dissolue et licencieuse. La plupart des évêques simoniaques et opposés au concile de Trente font entendre au roi que les décrets du concile le priveront de son autorité'. »
Rome écoutait de telles paroles avec complaisance et le légat du pape se laissait dédier l'étonnant livre de Génébrard, archevêque d'Aix : De sacrarum electionum jure et necessitate ad ecclesiœ Gallicanx redintegrationem ; livre où la violence anti-royale et anti-épiscopale allait jusqu'à réclamer le retour au régime des élections *.
\, L'ÊPiNOis (p. 398).