L'Épwois (p
2. Voir les États généraux de 1593, publies par Bbrnard, dans la Collection des documents inédits (pp. 146 et luiv.).
Lxxxviii INTRODUCTION.
Lyon pour les ligueurs, Tarchevêque de Bourges pour les. royalistes. Celui-ci sortit vainqueur de la lutte. Tous les courages abandonoaient successivement le parti contraire.
A quelques jours de là, un simulacre de discussion eut lieu entre le Roi et les principaux prélats de son parti. Après quelques minutes de conversation, Henri requit de ses évêques un texte de profession de foi. Ils délibérèrent entre eux s'ils pouvaient le dresser d'eux-mêmes, sans attendre mandement du Saint-Siège. On ne leur laissa pas le temps de s'appesantir sur le problème : car « comme lesdits seigneurs délibéraient, Sa Majesté envoya demander si ladite profession de foi était faicte et dressée, laquelle, ayant été lue en pleine compagnie, fut approuvée et portée par ledit archevêque de Bourges et trois autres à Sa Majesté* ». Ce fut toute la cérémonie à l'égard du Saint-Siège.
Comme on le voit, l'autorité du Roi intervenait jusque dans le détail de l'exécution et brusquait la résolution des prélats, pour assumer toute la responsabilité. On prit simplement la précaution d'expliquer que, le Roi présent à l'armée étant sans cesse en péril de mort, il y avait lieu, selon les canons, de passer outre, un simple prêtre pouvant tenir compte de ses sentiments nouveaux et lui donner l'absolution.
Le dimanche 25 juillet 1593, la cérémonie officielle eut lieu à Saint-Denis, par-devant le cardinal de Bourbon, les archevêques de Bourges, évêques de Chartres, de Séez, de Digne, du Mans, abbés de Chastelliers, nommé à l'évêché de Bayeux, Du Perron, nommé à l'évêché d'Évreux, l'évêque de Nantes officiant, l'archevêque de Bourges recevant l'absolution du Roi, et par-devant un grand concours du peuple, venu de Paris, pour assister à cette réconciliation du Roi légitime et de l'Église.
« Qui êtes-vous? » dit l'archevêque, arrêtant Henri, dès le portail de Téglise. « Je suis le Roi », dît celui-ci, et il pénétra dans l'égUse pour prendre part aux différentes phases de la cérémonie ecclésiastique.
Au point de vue politique, le grand débat dont nous avons exposé les péripéties était tranché.
1. Procès-verbal officiel, publié dans Capepioue : la Ligue et Henri /F, 3« édit. iii-12 (p. 245).
ABJURATION DE HENRI IV. lxxxix
Rome essaya vainement de parer le coup. Par la vigueur d'abord : le légat condamna, dans un monitoire solennel, l'initiative qu*avaient prise les prélats français. Les prédicateurs populaire et notamment Jean Boucher furent déchaînés contre ces mêmes coupables, « ces scribes, ces pharisiens hypocrites, ces animaux tachetés et mouchetés de diverses bigarrures ; ces autruches grossières et pesantes, ces paons au beau plumage, mais avec pieds de larrons, tète de serpent et voix de diable... » — ce Le plus grand péché est aux évèques qui se sont tant oubliés... Quelle impiété ! » écrivaient les députés de Lyon à leurs commettants.
A Rome, on commença par traiter la conversion de Henri IV de comédie feinte, fausse, et de nul aloi. Henri lY avait envoyé on gentilhomme porteur d'ime lettre de sa main, adressée au Saint-Père, le pape Clément VIH, et où Ton avait exprimé, sous dliabiles paroles de soumission, tout le sens de la thèse gallicane. Le duc de Nevers demandait également une entrevue au pape. Celui-ci refusa de les recevoir, en déclarant qu'il fallait auparavant que le Roi montrât sa contrition, fit pénitence, reçût l'absolution, tt fût enfin relevé de son incapacité à porter la couronne. Mais on n'en était plus là depuis longtemps. Le P. Possevin, envoyé en France pour éclairer le pape, ne pouvait que l'instruire de la triste réalité. Il revint plus royaliste que ceux qu'il était chargé de ramener dans la bonne voie *.
L'exemple des évoques avait été suivi par tout le royaume. Paris était au Roi; les provinces cédaient une à une; les villes ouvraient leurs portes. L'engouement ancien pour les Guises se tournait vers la cornette blanche du nouveau vainqueur. Avec son esprit politique et son sens des réalités, la Compagnie de Jésus elle-même se retournai!. Il fallut que le pape avouât sa défaite, capitulât.
11 ne capitula que devant la crainte d'un schisme, devant la menace très sérieuse de la constitution d'une Église nationale : « à la fin d'avril 1593, le cardinal Sega envoyait prévenir le pape que dans l'intérêt du royaume, il ferait bien de reb(?nir le Roi, »
«. Voir les Lettres du cardinal d'Ossat, édition Amelot de la Houssaye ; à Paris, «te Jean Boudot, 1698, in4o (t 1«, pp. 40 et suir.).
xc INTRODUCTION.
et arrivé à Rome, le 13 novembre, il disait que « si le pape ne donnait l'absolution, le schistne était tout fait, sans qu'il y eût aucun remède ». « Les esprits, — ajoute lauteur, non suspect, auquel nous empruntons ces appréciations et ces faits, — les esprits étaient en effet irrités, et, pour intimider sans doute, un arrêt du grand Conseil défendit de s'adresser à Rome pour obtenir des bulles et des expéditions de bénéfices, les provisions devant être données par Tarchevêque de Bourges et des lettres du Parlement \ »
Les négociations furent conduites à Rome avec la plus grande modération par Fhabile d'Ossat. Suivant la tradition des négociateurs français à Rome, et notamment de son illustre prédécesseur, Duprat, il insiste peu sur les mots, beaucoup sur le fond. « Au lieu de paroles magnifiques e.t braves, il préféra, comme il dit lui-même, la substance, la vérité et la réalité des choses*. »
Il reconnut implicitement que l'absolution donnée par les évêques n'était pas valable canoniquement; mais politiquement, elle n'en produisait pas moins tous ses effets. Il prit, au nom du Roi, l'engagement de rétablir la religion catholique dans le royaume ; mais, pour l'exécution, tout l'avenir restait ouvert et on rentrait dans la formule : « Qui a terme ne doit rien. » Il promit de publier le concile de Trente, mais sous réserve des libertés et franchises de l'Église gallicane. Il éluda sagement l'offre habile faite par le pape de venir, lui-même, en France donner l'absolution au Roi. Enfin lui et son collègue Du Perron s'inclinèrent dévotement, par procuration, sous la verge pontificale frappant leurs épaules à chaque verset du Miserere : « A entendre ce mot, écrit avec un sourire le sage abbé, vous diriez que nous en fûmes tout épaulés, tandis que nous ne sentions non plus que si une mouche nous eût passé par-dessus nos vêtements, ainsi vêtus comme nous étions. »
Au prix de cette cérémonie, au prix de ces concessions verbales et de ces soumissions de pure forme, la paix fut définitive-
1. L'Épinois, la Ligue et les Papes (p. 622). Nous avons souvent cité cet auteur dont l'ouvrage, paru récemment, offre cet avantage inappréciable de s'appuyer, en partie, sur les archives secrètes du Vatican.