‹ RomeChapitre 39 sur 186 · LA FEUILLE DES BÉNÉFICES · texte numérisé non relu

LA FEUILLE DES BÉNÉFICES

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transporter de Targent à Rome et d'autres menaces semblables, il faudrait renoncer aux translations d'évêques, aux nominations d'abbés commendataires et d'abbesses, aux créations des pensions, aux résignations en faveur, aux induits des officiers du parlement, et à tant de dispenses et de grâces ordinaires et extraordinaires que Ton demande tous les jours. »

Ainsi, les yeux toujours tournés vers Rome, le gallicanisme épiscopal ne pouvait ni s'incliner devant elle, ni se passer d'elle tout à fait. C'était pour les ecclésiastiques surtout que l'inconséquence du système apparaissait en plein.

Le pouvoir royal était de tous celui qui profitait le plus de rétablissement de cette doctrine. Les libertés gallicanes figuraient éminemment parmi les choses royales, regalia. Non seulement le gallicanisme remettait au Roi cette autorité quasi divine qui devint la théorie politique de l'ancien régime ; mais dans la pratique, c'était cette doctrine qui l'avait rendu maître de l'immense amas des biens du clergé, et par là des moyens de satisfaire sa noblesse, d'élever et de récompenser le tiers-état, de tenir en bride tous ses sujets par l'octroi ou le refus de faveurs si étendues, si nombreuses, si arbitraires. Il n'y avait pour ainsi dire pas pouvoir au monde qui pût empêcher le Roi de donner une abbaye, un prieuré, un revenu ecclésiastique.

Tout l'empressement de la paresse du royaume était ainsi suspendu à la bonne volonté royale. On sait le soin que Louis XIV apportait à la feuille des bénéfices. C'était, en effet, un des grands ressorts de son gouvernement.

Par ce système, le pouvoir royal tenait également l'opinion publique : par là il surveillait les églises, les écoles, les facultés, les livres. Prédicateurs, professeurs, maîtres de tout ordre, écrivains et publicistes, de toute origine ou de toute espèce, jouissaient ou avaient envie de quelque revenu ecclésiastique. Tous prébendiers, ou sur le point de l'être, c'est ce qui caractérise une opinion publique dont Bossu et mène le chœur et dont les gens de Port-Royal, prébendiers eux-mêmes, passent pour les indépendants.

cvi^i INTRODUCTION.

Le royaume de France formait ainsi un tout parfaitement réglé et surveillé, soumis à la discipline stricte des ambitions et où nulle idée, nulle innovation étrangère ne pouvait pénétrer.

Réformés d^Allemagne et papistes dltalie devaient rencontrer la même fortune : admis un instant, mais non assimilés, ils furent à la fin expulsés, les premiers en 1685, les seconds en 1763. Un changement ne devait se produire que par la ruine totale et simultanée des anciennes institutions.

Si le pouvoir royal obtenait le grand et dangereux avantage d'une autorité absolue, sans bornes, et on peut même dire non discutée, sur Tesprit etTâme des sujets, une situation si forte n'allait pas sans de lourdes charges et des inconvénients graves. Offert à l'adoration des mortels, entouré d'une sorte de culte, il perdait son caractère laïque. Puisqu'il avait autorité sur les sentiments religieux de ses sujets, il devait veiller à la pureté, à la sainteté de leurs sentiments. Le bras séculier acquérait ainsi une force spirituelle. Hérésies, sacrilèges, péchés relevaient de lui. Non seulement il était tenu, lui-même, à une certaine attitude religieuse, — d'où les trois conversions successives d'un prince aspirant à la couronne, comme Henri IV, — mais il devait faire en sorte que tout, autour de lui, se rangeât selon cette attitude.

Ce n'est pas assez de dire qu'il existait une religioû d'État : la religion était l'État même. D'où il résultait que tout sujet qui n'avait pas la religion du prince était hors de l'État. La conversion des dissidents, soit en particulier, soit en masse, était donc l'un des premiers devoirs d'un pouvoir civil ainsi organisé.

H fallait étouffer les hérésies ; il fallait les empêcher de naître. L'État qui rejetait l'Inquisition romaine se faisait lui-même inquisiteur.

Il était maître des doctrines, lisait les livres avant qu'ils parussent, supprimait ceux qui paraissaient furtivement, et parfois leurs auteurs. Si une interprétation nouvelle d'un dogme se faisait jour, le pouvoir royal ou les cours souveraines en connaissaient, la pesaient au poids et à la livre, non seulement du dogme catholique, mais aussi des maximes gallicanes. Jansénisme, molinisme, quiétisme devaient passer successivement

L'ETAT RELIGIEUX. cix

SOUS cette censure. Le philosophisme du xvni" siècle rencontra devant lui les rois, alors qu'il paraissait n'en avoir d'abord qu'à la religion.

Or, parmi tant de mesures arbitraires reprochées au pouvoir royal, peut-être aucune ne lui fit plus de mal que celles qui touchaient à l'exercice de sa mission ecclésiastique. Qu'on juge des règnes de Louis XIV et de Louis XV, sans la révocation de l'édit de Nantes; sans les affaires du jansénisme et la bulle Unigenitiis; sans la lutte contre les philosophes d'une part, et contre les jésuites de l'autre. La Bastille eût été presque sans objet.

Même au point de vue de sa politique extérieure, la conduite des rois se trouve grandement influencée par ce rôle de David et Salomon que les ecclésiastiques du royaume lui ont réservé. Là aussi, le roi de France a une mission, une mission sainte et tout autre que celle de la conservation et de l'extension de son autorité ou de son empire. Telles alliances lui sont interdites. Richelieu est obsédé par les pamphlets qui lui reprochent sa politique protestante, et La Rochelle en sait quelque chose. On ne parlait jamais de l'alliance turque, si nécessaire contre l'Autriche, qu'avec une sorte de mystère, et les folles expéditions du mont Saînt-Gothard et de Candie furent une sorte d'expiation de la traditionnelle politique d'entente avec les musulmans.

Vu du point de vue gallican, le règne de Louis XIV nous apparaît sous son véritable jour, animé d'une pensée non politique comme on l'a dit, mais bien plutôt religieuse : la guerre de Hollande, la guerre de la ligue d'Augsbourg, l'intervention dans les affaires d'Angleterre, les expéditions dans la Méditerranée, ont toutes plus ou moins ce caractère. Quant aux relations avec la papauté, mélange de violence et de déférence, de corruption scandaleuse et de persécution mesquine, elles vont de l'affaire de la garde corse à la lutte contre Innocent XI, de l'assemblée de 1682 à la bulle Unigenitus^ à travers des alternatives de succès et de revers, généralement moins honorables et moins heureuses pour Paris que pour Rome.

Là aussi, on touche du doig^ ce qu'il y avait d'incomplet et d'inconséquent dans le système gallican. Il osait et n'osait pas. Toujours hardi en paroles, quelquefois en actions, jamais en exé-

liNïRODUCTlON.

cutions définitives. La religion souffrait de ces incertitudes, et rÉtat y perdait encore plus que la religion.

Mais nous voici arrivés en plein cœur du règne de Louis XFV, en plein cœur de notre sujet.

A la date où doit se terminer cette étude, le hasard de l'hérédité ou plutôt la force des situations historiques remet le pouvoir entre les mains d'un homme dont le caractère s'adapte de la façon la plus étroite au râle imposant qui lui est confié. Il est le grand roi, le roi-soleil, le roi-Dieu, bien moins par lui-même que par l'amas des grandeurs entassé depuis des siècles pour lui servir de piédestal et d'autel.

Louis XI, Louis XII, François P', Henri IV, les rois absolus qui l'avaient précédé, avant de monter sur le trône avaient connu les diverses faces de la fortune. Simples gentilshommes ou prétendants sans domaine, ils avaient tous, plus ou moins, fait la conquête de leur royaume.

Louis XIV est roi, pour ainsi dire, en naissant. Il ne connaît des hommes que le sourire de l'adulation. On cherche les raisons de l'orgueil immense qui l'anime. On croit en découvrir l'origine dans le sang espagnol, dans les leçons del'altière Anne d'Autriche. Mais il est plus-simple de la reconnaître dans la situation exceptionnelle que, seul de tous les hommes, peut-être, il occupa.

Tout était fait pour l'enivrer, et les conseils même de la religion ne parvenaient jusqu'à lui que sous forme de prières. Il fallait le bon sens droit qui était le fond de sa nature d'homme pour le retenir sur la pente, au faîte do laquelle l'effort des siècles l'avait porté.

Ses Mémoires, qui permettent d'assister au naïf travail de cette âme sans seconde, nous montrent qu'il faisait un grand effort pour se rendre compte de son propre mérite, de la valeur de ses propres opinions. U n avait de mesure pour lui que lui-même.

En somme, il y a quelque chose de grave et de sérieux dans la formule qu'il emploie : L'État, c'est moi. Que sa volonté fût souveraine, voilà ce qu'il savait par la plus forte des convictions, l'expérience journalière. Mais c'était donner à ses actes un noble

LOUIS XIV ET LA PAPAUTÉ. cxi

but et comprendre le grand sacrifice fait pour lui, que de s'identifier avec l'État, et de s'efforcer de plier sa propre conduite à l'heureuse direction des affaires publiques.

Il aborda notamment les matières de religion, avec cet esprit de gravité qui lui était naturel, mais aussi avec la vive persuadion de la sainteté et presque de Tinfaillibité de sa mission.

De là, la surprise qu'il manifeste dès les premières résistances, son entêtement, sa colère soudaine, ses violences; assurément ce qui lui paraissait le plus autorisé dans ses actes, c'était tout ce qui touchait à ces questions. Il se donnait, coup sur coup, des preuves de son ardeur au service de Dieu. Il frappait les protestants au dedans, les combattait au dehors, s'en prenait même aux Turcs, accablait le jansénisme, veillait avec un soin incessant au troupeau qui lui était confié. La réserve avec laquelle la cour de Rome paraissait approuver ses actes, la résistance qu'elle montrait à ses volontés, ne pouvait évidemment partir que d'un esprit de chicane, de dispositions espagnoles, de préventions insupportables. Il ne pouvait s'expliquer qu'il existât d'autres droits que les siens, ou du moins des droits contre ses droits. Il fallait soixante ans de règne et vingt ans de revers pour lui apprendre ce que dix années d'adolescence enseignent au commun des mortels.

Une majesté continuellement en éveil et continuellement froissée, tel est le secret des relations de Louis XIV avec la cour de Rome. Ce mot de majesté lui-même ne suffit pas. Il faudrait dire un principe. Il y a dans la conduite de Louis XIV quelque chose du poids et de la rigidité d'un système, qui ne peut fléchir sans se rompre. Il est le gallicanisme vivant, agissant, militant, triomphant.

Ainsi, cette illustre doctrine, préparée par une tradition éminemment nationale, entretenue par des préoccupations d'intérêts particuliers et d'intérêts de corps, aidée, dans l'intérieur même de l'Église, par des rivalités qu'elle détourne à son profit, le gallicanisme, est devenue, pour la France, une constitution politique, une doctrine roligitMiso, un symbole.

cxii INTRODUCTION.

Après avoir joué, en plusieurs circonstances, un rôle décisif dans les grands faits de notre histoire, après avoir ramassé autour de lui une part notable de notre gloire, après avoir décidé, une fois même, de notre avenir politique, il se sent assuré de luimême, il saisit de son esprit la grande masse de la nation; il dirige la politique de nos rois. Son succès est porté à son comble par la splendeur du règne auquel il préside, par la gloire des orateurs et des écrivains qui le défendent, par la majesté de rassemblée qu'il provoque et où ses anciennes constitutions prennent forme et force de lois écrites.

Mais là aussi s'arrête son élan. Le double péril qu'il contient est apparu. Le pape a compris qu'il fallait en finir, et il a engagé un combat dont il doit sortir vainqueur. D autre part, les âmes pieuses ont senti passer le souffle du schisme. Elles se sont retirées sans bruit. Il ne reste plus que les violents, les irréconciliables. Mais ceux-ci iront plus loin ; ils ne s'arrêteront pas à des formules scolastiques, à des raisonnements d'un autre âge.

D'ailleurs l'application de la théorie régalienne et gallicane entraine le Roi vers d'autres dangers, vers d'autres défaites. Ce n'est plus seulement la doctrine, c'est l'institution, c'est la royauté elle-même qui périclite.

Le xvni* siècle attaque l'arbre à la fois par ses deux racines. L'une et l'autre autorité, politique et religieuse, doivent périr ensemble et elles couvriront d'une ruine commune, le sol sur lequel elles ont, pendant des siècles, étendu leurs rameaux entrelacés.

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