‹ RomeChapitre 46 sur 186 · CARAFFA ET FILOMARINO. M · texte numérisé non relu

CARAFFA ET FILOMARINO. M

T\m\ bien que sujets du roi d'Espagne, et laisse le cardinal d'Esté en liberté d'en user comme il jugera plus à propos pour le bien de son service, étant fort persuadé que ni lui ni les autres cardinaux ne contribueront jamais à l'exaltation d'aucun de ceux qui sont pensionnaires et dépendants des Espagnols, ou attachés d'inclination et d'affection à leur parti, ou mal intentionnés pour cette couronne, non plus que de ceux qui sont si étroitement unis au cardinal Barberin qu'il y eût raison de croire qu'il auroit la principale direction des affaires sous leur pontificat, ou qu'il gouverneroit l'esprit du pape ; desquels Sa Majesté n'ayant pas toute la connoissance nécessaire, elle se remet sur ce sujet au zèle et à la fidélité du même cardinal d'Esté, lui recommandant pour conclusion de faire son possible afin que l'élection du nouveau pape se fasse avec réputation et dignité de cette couronne, que la faction françoise y ait la part qu'elle y doit avoir et surtout que le successeur d'Innocent X ne tienne pas son exaltation de la faveur des Espagnols.

1. Ascanio Filomarino était également originaire du royaume de Naples. Son dévouement à la famille Barberine lui avait valu le chapeau. Il passait pour fier et altier. Mais on assurait qu'il était neutre entre les deux couronnes. C'est probablement lui que yise Mazarin, quand il parle de « ceux qui sont si étroitement unis au cardinal Barberin qu'il y eût raison de croire qu'il auroit la principale direction des affaires sous leur Pontificat ».

RECUEIL DBS INSTRUCT. DIPLOMAT. VI. — 2

L'instruction publiée ci-après a été remise à Hugues de Lionne au moment où il partait avec le titre d^ambassadeur exlraof*dinaire aux princes d Italie, chargé de la direction des affaires de Sa Majesté en cour de Rome.

La mission de Lionne a été Tobjet de travaux particulièrement détaillés. Il suffira de mentionner le premier volume des études de M. Valfrey : Hugues de Lionne , ses ambassades en Italie, 1642-1646 (Paris, Didier, in-8*, p. 163), l'article de M. Marins Topin, dans la Revue des Deux Mondes du 15 juin 4878 ; enfin le travail très judicieux de M. Gérin [Revuedes Questions historiques, !•' juillet 1879). Les nombreux écrivains qui se sont occupés du cardinal de Retz ont dû naturellement insister sur un épisode qui se rattache si étroitement à la vie de leur héros. Retz lui-même a terminé ses Mémoires par l'exposé des difficultés que la mission de Lionne à Rome lui créa ; la page qu'il a consacrée au portrait du futur ministre de Louis XIV, « brelandier et concubinaire public », a été fréquemment citée.

Le texte même de l'instruction donnée à Lionne n'est pas totalement inconnu. De nombreux fragments en ont été imprimés par les auteurs qui se sont occupés de cette question. Nous ne pensons pas cependant qu'elle ait jamais été publiée en entier.

Il faut reconnaître d'ailleurs qu'elle mérite à peine d'être tirée de l'oubli ; c'est moins un document politique qu'une pièce de procédure canonique : elle fait assez piètre figure auprès des documents d'intérêt général et de haute portée historique réunis dans ce recueil. On

sent trop que Mazarin, en poursuivant avec tant d'acharnement son illustre rival, en l'attaquant auprès d'une cour dont le rôle tout naturel était de défendre un cardinal et de protéger un proscrit, s'abaissait à un rôle indigne et s'appliquait à une lâche mesquine qui ne pouvait aboutir. Les instruments môme dont il se servit dans cette circonstance paraissent diminués par l'œuvre à laquelle on les emploie. Ce Marca, grand jurisconsulte, grand canoniste, mais ambitieux et versatile et dont Bossuet a dit : « qu'homme d'un très beau génie, d'un esprit souple et variable, il avait la malheureuse facilité de passer d'un sentiment à l'autre, à la faveur de quelques équivoques, et de traiter, comme en se jouant, les matières ecclésiastiques... », Marca ne s'est pas relevé de l'accusation portée contre lui à cette occasion par les amis de Retz et par les jansénistes : on l'accusa, non sans motif, d'avoir appliqué son talent et sa haute dignité de gallican à la poursuite d'un emploi dont il eut la honte de jouir pendant quelques mois. Lionne, dont l'activité et l'intelligence avaient déjà brillé dans d'autres négociations, parut dans celle-ci au-dessous de luimême. Les Fouquet, les Colbert de Croissy, les Duneau dont il s'entoura ou dont Mazarin l'entoura, ne contribuèrent pas à relever son rôle, ni à rendre sa tâche plus facile.

Les premières aigreurs répandues entre la cour do France et le nouveau pontife, Alexandre VII, s'envenimèrent encore par les difficultés que, dès l'abord, le pape rencontra dans Tafiaire du cardinal de Retz. Ce pontife, naturellement indolent, fut gêné d'avoir à se prononcer si vite sur une affaire si grave. L'insistance de Lionne l'irrita. Il oscilla longtemps entre des résolutions contraires et finalement mécontenta les deux parties. Pourtant il faut reconnaître que jamais il ne voulut céder sur le fond. Ouoiqu'il fit peu de cas du cardinal de Retz, il ne consentit pas à nommer les cgmmissaires chargés de le juger, encore moins à le livrer à la \indicte du puissant ministre.

Lionne dut donc retourner en France sans avoir accompli la mission qui lui avait été confiée ; il ne fut pas plus heureux dans cette affaire particulière, qu'il ne l'avait été dans l'affaire plus importante du conclave.

Ainsi que le prouve le titre même emprunté au manuscrit, l'instruction n'est pas l'œuvre du premier ministre ou de ses auxiliaires habituels. Comme il s'agissait de matières ecclésiastiques, c'est à un prélat, c'est à l'archevêque de Toulouse, Marca, que la rédaction en fut confiée. C'est ce qui en explique le ton empesé et dogmatique. L'ambassadeur pouvait puiser dans ce texte quelques démonstrations topiques ou quelques précédents appliqués à la circonstance. Mais il y aurait cherché en vain une ligne de conduite, des renseignements

LE CARDINAL DE RETZ. 2i

sur la cour si complexe au milieu de laquelle il allait avoir à manœuvrer, des indications précises sur les concessions qu'il pouvait faire et sur les résultats qu'il était indispensable d'obtenir.

Celte instruction doit cependant être publiée en entier. L'affaire à laquelle elle se rapporte est une de celles qui ont le plus attiré l'attention des historiens. Les noms qui s'y trouvent mêlés sont des plus illustres parmi ceux de cette génération. Enfin il est impossible de laisser une lacune dans la série des documents dont l'intégrale publication est l'objet même du présent recueil.

Voici le point précis où en était l'aflfaira du cardinal de Retz, au moment où cette instruction fut rédigée, en novembre 1654.

Malgré deux amnisties successives, Retz avait été arrêté pour raison d'État, le 19 décembre 1652. Pendant quinze mois il avait été tenu étroitement emprisonné au château de Yincennes. En mars 1654, son oncle, François de Gondi, archevêque de Paris, était mort. Immédiatement le chapitre, très attaché aux intérêts du coadjuteur, Tavait mis en possession de l'archevêché. La cour ne voulait à aucun prix laisser une pareille puissance entre les mains de son adversaire le plus acharné. Un arrêt du conseil du Roi, rendu le 22 mars, décida que les bénéfices de l'archevêché de Paris seraient mis en régale, jusqu'à ce que le nouvel archevêque eût prêté serment, et d'autre part on refusa à celui-ci le droit de prêter ce serment tant qu'il n'aurait pas été jugé sur l'accusation de lèse-majesté portée contre lui.

En présence d'une situation sans issue, Retz, d'ailleurs fatigué d'un long emprisonnement, consentit à donner sa démission. U se réservait en échange de nombreux avantages pécuniaires. Mais il fallait que le pape ratifiât cet arrangement. En attendant, et par une mesure qui fut considérée comme un adoucissement aux rigueurs qui l'avaient jusque-là frappé, Retz fut tiré de Vincennes et transféré au château de Nantes. C'est de Nantes qu'il s'évada.

U marchait sur Paris, décidé à venir revendiquer ses droits et à braver le ministre en face, quand une chute de cheval le força à s'arrêter d'abord, puis à rebrousser chemin, enfin à partir pour Rome, en passant par l'Espagne. Il arriva dans cette ville, le 30 novembre 1654.

Aussitôt le départ de Retz, le conseil du Roi avait pris des mesures pour s'assurer des ressources et delà juridiction de l'archevêché. En outre, le parlement avait ouvert une procédure contre le fugitif, sans se soucier de sa situation privilégiée de membre du sacré collège.

Mazarin, d'autre part, porta tout l'eflfort de sa politique à Rome vers ce but : obtenir l'extradition ou du moins la condamnation du cardinal.

Les relations interrompues en fait avec la cour de Rome depuis

décembre 1653, furent renouées par l'envoi d'Hugues de Lionne ; et celui-ci, il faut le remarquer, n'avait à traiter d'aucime autre affaire. L'instruction en cas de conclave que nous avons publiée ci-dessus fut adressée non à lui (comme Ta dit M. Chéruel), mais bien au cardinal d'Esté : c'est donc tout à fait accessoirement que Lionne eut à s'occuper du remplacement d'Innocent X.

Lionne partit de Paris le 25 novembre. Il arriva à Marseille le 14 décembre. Retenu par les vents contraires, il ne put s'embarquer que dans la seconde quinzaine de janvier, et ne fut à Rome que le 23 du même mois.

Innocent X était mort ; le conclave était ouvert. Déjà même Tacces de ses membres était interdit aux ambassadeurs des puissances.

C'était donc maintenant au futur successeur d'Innocent X qu'incombait le soin de prendre une détermination à l'égard du cardinal de Retz. Or le cardinal était lui-môme un des membres influents du conclave. 11 était un des chefs de 1' « escadron volant », des manœuvres duquel le succès du vote allait dépendre. La tâche de Lionne n'en devenait que plus difficile, puisque le sort du futur juge se trouvait jusqu'à un certain point entre les mains du futur accusé. En présence d'une situation si compliquée, les finasseries scolastiques de Marca devaient être d'un faible appui pour un ministre nouveau venu sur un terrain difficile et chargé d'ailleurs de plaider une cause qu'on pouvait dire perdue d'avance.

DE MONSIEUR DE TOULOUSE ' A PARIS, LE MOIS DE NOVEMBRE 16Si, DONNÉ A M. DE LIONNE ENVOYÉ A ROME PAR LE ROI.

Pour savoir la conduite qu'il faut tenir à Rome en l'affaire de M. le cardinal de Retz, on doit considérer premièrement les

i. Pierre de Marca, ne à Qant, ea Bëam, en 1594.

Successivement conseiUer au conseil souverain de Pau, conseiller d*État, ëvéque de Conserans, intendant en Catalogne, archevêque de Toulouse, et, à travers tous ces emplois, uniquement fidèle aux doctrines royales les plus strictes et adversaire déclare des prétentions romaines. Son gallicanisme ardent et qui parut à plusieurs n'être pas désintéressé lui valut de nombreux ennemis qui ont laissé peser sur sa mémoire un renom d'ambition et de cupidité. Il a eu contre lui k la fois les jésuites

Page 1