LIGUE CONTRE LE TURC
peut souhaiter, d'étreindre avec Sa Sainteté une parfaite union et bonne correspondance à Tavantage de la religion et de l'autorité du Saint-Siège apostolique, pourvu qu'elle le puisse avec dignité et que son respect et ses déférences ne trouvent pas toujours en Sa Sainteté la même rétribution du passé ; c'est-à-dire qu'elle veuille avoir plus de considération pour la personne et les intérêts du fils aîné de l'Église et du successeur de tant de rois qui ont signalé leur piété par la protection qu'ils ont donnée au Saint-Siège en tous ses besoins et par les avantages temporels qu'ils lui ont procurés.
Voilà à peu près et en substance ce que Sa Majesté estime que ledit sieur d'Aubeville doive dire à Sa Sainteté la première fois qu'il sera admis à ses pieds ; sur quoi, suivant les réponses qui lui seront faites par le pape, il se conduira après selon les sentiments desdits sieurs cardinaux, auxquels il communiquera tout ce qui lui aura été dit, en cas que l'un d'eux n'ait pas été présent à cette audience. Cependant, pour son information particulière et afin que, dans la suite, il puisse y agir selon les ordres desdits sieurs cardinaux, il saura qu'il y a présentement six affaires principales du service de Sa Majesté qui peuvent être mises sur le tapis dans la cour où il va : la première, la ligue des princes chrétiens contre l'ennemi commun; la seconde, les intérêts de M. le duc de Modène ; la troisième, ceux de M. le duc de Parme ; la quatrième, l'afTaire du cardinal de Retz ; la cinquième, les bénéfices d'Artois, et la sixième, les différends du couvent royal des Minimes de la Trinité du Mont.
Qu6mt à la ligue, ledit sieur d'Aubeville saura que le pape dépêcha, le mois passé, un courrier exprès à son nonce résident en cette cour, avec ordre de présenter un bref à Sa Majesté par lequel, sur les besoins pressants que peut bientôt avoir l'empereur d'être assisté contre l'ennemi commun', il convie Sadite
1. n i^agit ici du grave danger que faisait alors courir à TEmpire la menace d*ane nouveUe invasion des Turcs. Les hostilités avaient éclaté, en 1660, à la suite des démêlés relatifs à la Transylvanie. Les succès de Montecuculli, au cours de la campagne de 1661, n^avaient pu arrêter Télan des armëes.turques qui envahissaient la Hongrie. Jean Kemeniy allait mourir bientôt (1662), en essayant de les repousser, et les Transylvains acceptaient déjà un volvode, vassal du Grand Seigneur, Michel Abafi. Ce péril avait ému TEmpereur et c^est sur ses démarches que le pape avait
RECUEIL DBS mSTRUCT. DIPLOMAT. VI. — H
66 LE SIEUR D'AUBEVILLE, 1661.
Majesté d'entrer dans une ligue où Sa Sainteté s'offre en même temps d'entrer aussi avec tous les princes chrétiens qui voudront donner cette preuve de leur piété et de leur zèle pour le maintien de la religion. Le nonce a ajouté à cela que Sa Sainteté faisoit la même instance par ses autres ministres au Roi Catholique, aux princes d'Italie et à tous les princes catholiques d'Allemagne. Quoique Sa Majesté pût être dissuadée d'embrasser cette ouverture par diverses considérations très importantes dont quelques-unes même regardoient l'avantage et la protection de la religion vers les parties orientales , les autres Tintérèt très notable qu'ont ses sujets de ne pas perdre tout leur commerce du Levant, comme Sa Majesté voit et connott fort bien qu'il sera infailliblement ruiné par une rupture ouverte avec le Turc; en outre, quoique l^empereur n'ait pas vécu, depuis son élection * , avec le Roi d'une manière fort obligeante ni qui dût beaucoup convier Sa Majesté à s'embarrasser pour le soutenir, et enfin, quoique Sa Majesté eût encore eu la voie de prendre un tempérament qui ne l'exposeroit pas aux inconvénients et aux préjudices d'une rupture ouverte avec la Porte, en répondant à Sa Sainteté que pour diverses raisons elle ne peut entrer dans la ligue qui se propose, mais qu'elle fourniroit effectivement sans cela la même assistance de troupes entretenues à ses dépens, en quoi le pape auroit encore eu à se louer beaucoup de la piété du Roi, néanmoins Sa Majesté passant généreusement sur toutes les considérations qui viennent d'être succinctement touchées, elle a répondu
renouvelé, auprès des cours de l'Europe, les instances nouveUes d'une ligue contre « Tennemi commun ». Ce point de rue donne à cette partie de l'instruction une importance toute particulière. L'attitude de la France à l'égard de l'Empire et à l'égard des Turcs y est déterminée une fois pour toutes. U convient de remarquer cependant que Louis XIV paraît s'être laissé entraîner, par la suite, à un secours plus effectif que celui qu'il croyait pouvoir promettre tout d'abord. Henri Martin (t. XV, p. 183) dit qu'aux premières demandes du pape, Louis XIV avait répondu par une offre de 60 000 auxiliaires, à fournir moitié par la France, moitié par Talliance du Rhin. Le texte que nous publions prouve que cette évaluation est tout au moins exagérée. Louis XIV, 8*il n'écartait pas la demande, faisait plutôt une réponse dilatoire.
1. L'empereur dont il s'agit est LéopolJ I^r. Son élection ne s'était pas faite sans difïlculté de la part de la France, et l'on conçoit qu'il en ait gardé quelque rancune. Voir le détail des négociations qui la précédèrent, notamment dans J. Val- PRBT, Hugues de Lionne^ ses ambctssades en Espagne et en Allemagne (Pion, in-8», pp. 67 etsuiv.j.