‹ RomeChapitre 68 sur 186 · RÉPONSE DU ROI AU NONCE · texte numérisé non relu

RÉPONSE DU ROI AU NONCE

des affaires d'Allemagne qu'à moins de violer directement les constitutions de TEmpire, pareilles résolutions de déclarer une guerre ou de lever de l'argent ne peuvent être prises que dans une assemblée légitime de tout le corps de l'Empire, que c'est même Je seul véritable moyen qu'a l'empereur d'obtenir un secours considérable, solide, et de durée; que tous les indirects et particuliers qu'il pratique par des envois à chaque prince ne peuvent être proportionnés aux foi*ces d'un ennemi puissant qui poussera la guerre avec d'autant plus d'ardeur qu'il saura que les princes et États de l'empire sont divisés entre eux-mêmes et d'avec leur chef, et par conséquent incapables, dans cette mésintelligence, de soutenir ses efforts; qu'au contraire le seul bruit d'une diète générale convoquée pour prendre les résolutions de faire la guerre à cet ennemi commun et pourvoir aux moyens de la maintenir, ne peut produire qu'un très bon effet pour réprimer ses entreprises, lui faire appréhender plus vivement les engagements et les suites d'une rupture et donner courage aux nôtres. Que le pape doit employer son crédit auprès de l'empereur pour lui faire connoitre toutes ces vérités qui sont palpables et qu'en cas qu'il persiste après cela dans la même opiniâtreté de refuser la diète à tous les États de l'Empire qui l'en conjurent, il faudra conclure qu'il voit en effet que le péril n'est pas si grand qu'il l'a fait entendre à Sa Sainteté par le marquis Mattei et qu'on peut s'en mettre l'esprit assez en repos puisque le principal intéressé et le plus proche du danger ne s'en met point en peine.

C'est ce qui a été répondu au nonce sur les lenteurs qu'il vouloit faire appréhender des résolutions allemandes. Quant à la proposition de faire trois corps d'armée dont le second fût composé seulement des forces du pape, du roi et des princes d'Italie, on lui a répliqué et représenté trois choses.

L'une que le Roi n'estimoit pas que ce prétendu second corps, composé comme on vient de dire, pût être rendu assez puissant pour se trouver, arrivant en Hongrie, de la considération qu'il convient à la dignité des potentats qui l'auroient envoyé et, pour le dire plus nettement (ce qu'il n'a pas été besoin d'expliquer au nonce, et qu'il ne sera pas nécessaire aussi de dire si ouvertement au pape, mais seulement le lui faire comprendre), que Sa Majesté

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ne vouloit pas que le corps dans lequel seront ses troupes se trouve, par sa médiocrité, exposé entièrement à la discrétion de l'empereur qui, par la conduite qu'il a tenue, ne donne que trop de soupçons qu'il pût avoir intention, avec le temps, de ruiner ou réduire à rien les troupes françoises par les fatigues de la guerre ou par d'autres moyens indirects, après en avoir tiré quelque service.

La seconde, que le Roi et ses alliés dans l'Empire s'étoient mutuellement engagés à ne prendre point de pareilles résolutions que de commun concert, et dans la suite aussi ne faire marcher ni agir leurs forces que conjointement, à quoi Sa Majesté ne vouloit non plus manquer de sa part qu'elle se tenoit assurée que ses confédérés n'y manqueroient pas de la leur.

La troisième, que, puisque Faction des armes de la ligue qui se propose ne peut être en Candie, pour les difficultés presque insurmontables que tout le monde voit aisément qui se rencontreroient à rien entreprendre de grand de ce côté-là et en venir à bout, il s'ensuit que tous les efforts des princes qui se ligueront doivent nécessairement tourner vers la Hongrie, et conséquemment qu'il faudroit que de ce prétendu second corps composé des troupes du Roi et des forces dltalie, celles de Sa Majesté traversassent toute la plus grande partie de l'Allemagne, sans qu'on puisse même bien voir où se pourroit faire la jonction prétendue avec les troupes d'Italie. Ce que Sa Majesté ne juge pas praticable par plusieurs raisons, à moins qu'au même temps que les forces du Roi marcheront dans l'empire, les troupes de ses alliés du Rhin y soient jointes.

Touchant la dernière instance qu'a faite ledit sieur nonce de l'envoi d'une personne expresse à Rome de la part du Roi avec pouvoir de traiter et conclure les articles de la ligue. Sa Majesté a répondu qu'elle donneroit la satisfaction au pape de lui dépécher au premier jour un gentilhomme pour d'autres affaires qu'elle a à poursuivre, et qu'il auroit aussi charge d'entendre toutes les ouvertures et propositions qui lui seroient faites par Sa Sainteté ou par ses ministres touchant ladite ligue, pour en rendre compte à Sa Majesté, mais qu'elle ne pouvoit lui donner de pouvoir plus étendu, ayant elle-même les mains liées à ne rien conclure que conjointement avec les princes ses alliés dans l'empire ; que ce-

INTÉRÊTS FRANÇAIS EN ORIENT. li

pendant cette circonstance, c^est-à-dire ce défaut de faculté de conclure, ne devoit faire nulle peine à Sa Sainteté parce qu'au même temps que ce gentilhomme partiroit d'ici pour Rome, elle en dépêcheroit un autre à Francfort à ses alliés pour tâcher à les porter sans délai à tout ce qu'elle jugeoit que Sa Sainteté pouvoit désirer d'eux en cette conjoncture, et que si Sa Sainteté avoit agréable, pour gagner temps, de s'ouvrir audit gentilhomme de tous ses sentiments sur la matière, comme elle prieroit aussi d'un autre côté ses alliés de s'en expliquer au plus tôt, il arriveroit que Sa Majesté, à peu près au même temps, sauroit et de Rome et de Francfort ce qu'on se peut promettre de bon des ouvertures que le pape fait pour la défense de la chrétienté, et qu'aussitôt après, soit ici, soit à Rome, soit en Allemagne, selon qu'elle le jugera plus praticable et plus prompt, elle s'appliquera sans intermission à mettre la dernière main à l'affaire, autant qu'il sera en son pouvoir et que les autres princes par leurs réponses lui auront donné lieu de la conclure comme elle l'espère à la satisfaction de Sa Sainteté.

VoUà en substance tout ce qui s'est passé ici avec le nonce au sujet de la ligue que le pape veut ménager entre les princes chrétiens, sur quoi ledit d'Aubeville aura beau champ de faire va* loir la piété de Sa Majesté et même la déférence qu'elle a eue en ce rencontre aux désirs de Sa Sainteté, puisque, comme il a été touché ci-dessus, plusieurs considérations fort importantes la pouvoient assez dissuader d'entendre à une pareille proposition, et il ne sera que bien à propos que ledit d'Aubeville prenne quelque occasion de les faire comprendre au pape et à ses ministres afin qu'ils estiment les choses ce qu'elles valent en effet et que Sa Sainteté connoisse d'en avoir plus d'obligation au Roi.

De ces considérations directement opposées à ce que Sa Sainteté désire du Roi, il y en a trois principales qu'il ne doit pas omettre :

La première regarde même l'avantage de la religion dans le Levant * où le pape sait bien que le nom du Roi a jusqu'ici été le

1. Cest ici une allution aux pririlègei établis en faveur des chrëtieni en Orient, par les capitulations de François !«'. Colbert, suivant en cela la tradition de la politique française, fit de grands efforts pour les maintenir, et ce n*a pas été une des moindres erreurs de Louis XIV de céder à des préoccupations religieuses excessives en prenant, à plusieurs reprises, les armes contre les Turcs. A l'époque où

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plus fort rempart contre les avanies et les persécutions que les Turcs feroient aux chrétiens sans la protection de Sa Majesté, qui les fait jouir paisiblement de la possession du Saint-Sépulcre et des autres lieux saints et leur donne d'autres sûretés et avantages pour le libre exercice de leur religion.

La seconde est la ruine entière de tout le commerce qu'ont jusqu'à présent eu les sujets du Roi dans le Levant, Sa Majesté voyant bien qu'elle ne peut entrer dans cette ligue sans rompre ouvertement avec la Porte ottomane et que, par cette rupture, ses peuples ne perdront pas seulement pour l'avenir tous les grands avantages qu'ils tiroient de ce commerce, mais qu'il sera fort malaisé et peut-être impossible de sauver les effets que les marchands françois ont continuellement et en qualité et en quantité fort notable dans les échelles du Levant ^

La troisième est purement politique et néanmoins de grande considération pour s'y arrêter, si Sa Majesté, par un effet singulier de sa piété dont peu d'autres potentats en pareil cas lui donneroient l'exemple, ne s'étoit résolue d'abord à sacrifier les intérêts d'État à ceux de la religion. Elle consiste dans le péril que fort vraisemblablement elle et ses amis et alliés dans l'Empire peuvent courir que, leurs forces communes ayant donné moyen à l'empereur, non seulement de résister aux forces ottomanes, mais de recouvrer toute la partie qu'il ne possède pas du royaume de Hongrie et de faire encore au delà de grands progrès sur les infidèles, nous n'ayons à la fin travaillé nous-mêmes à forger des fers aux princes et États de l'empire, l'empereur pouvant, à un coup prêt et à la faveur des avantages qu'il auroit acquis par notre assistance, faire un accommodement avec le Turc et trouvant sa puissance de beaucoup accrue, retomber avec toutes ses forces sur les bras desdits princes et États de l'empire, disposer et ordonner des quartiers dans toute l'Allemagne à son bon plai-

cette instruction a été écrite, les rapports de la France et de la Turquie étaient des plus tendus. L'ambassadeur de France, maltraité par le grand vizir Kuprugli, était obligé de quitter Constantinople.

1. On trouve au Ministère des Affaires Étrangères un fonds très précieux consacré au « commerce de Marseille avec TOrient » sous le règne de Louis XIV. 11 offre les nombreuses traces de l'activité de ce commerce et de Tintérét qu'il inspirait aux ministres de Louis XIV et notamment à Colbert.

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