V. oi-dessut^ p
INCAMÉRATION DE CASTRO. 77
sauver le reste des cinq millions qui est la valeur dudit État.
Dès que le Roi reçut l'avis de cette prétendue incamération par laquelle le pape dit de s'être lié lui-même les mains à ne pouvoir plus accorder aucune grâce en ce fait-là audit sieur duc de Parme, Sa Majesté ayant encore su de quelle manière désobligeante pour les deux rois cet acte consistorial s'étoit passé à la vue de toute la cour de Rome, qui demeura scandalisée du peu de considération que Sa Sainteté avoit eu pour Leurs Majestés, ayant refusé même d*admettre à son audience leurs ministres qui vouloient lui représenter les mauvaises conséquences de l'engagement où elle allait entrer par cette résolution précipitée. Sa Majesté dès lors écrivit une lettre à part à Sa Sainteté qui lui fut présentée par le président Colbert et par laquelle, en attendant de savoir les pensées et les résolutions du Roi Catholique, elle lui témoignoit par avance le sentiment qu'elle avoit, en son particulier, du traitement que Leurs Majestés avoient reçu d'elle en cette rencontre. Ledit d'Aubeville pourra voir cette lettre entre les mains desdits sieurs cardinaux à qui le président Colbert en a laissé ime copie en partant de Rome.
Le nonce depuis cela a présenté un bref à Sa Majesté en réponse de la même lettre, mais comme il ne contient rien de satisfaisant pour M. le duc de Parme ni même qui lui laisse aucune espérance d'être mieux traité à l'avenir de Sa Sainteté, le Roi a résolu, avant que rien remuer de nouveau en cette affaire, d'attendre que la réponse qui doit venir de Madrid et que le comte de Fuensaldafia ' espère de recevoir de jour à autre, soit arrivée, par laquelle Sa Majesté, ayant su les sentiments et les résolutions qu'aura prises, de sa part, le Roi Catholique, elle écrira audit sieur d'Aubeville ce qui aura été concerté et arrêté ici avec le comte de Fuensaldafia touchant les meilleurs moyens de reprendre cette poursuite auprès de Sa Sainteté avec espérance de plus de fruit que par le passé; et ainsi il se contentera de dire quelque chose en arrivant à Rome qui donne à connottre dans cette cour-
1. Le comte de Puentaldafla, antërieurement capitaine général des Pays-Bas, était, depuis le mois de juin 1660, ambassadeur d'Espagne près de la cour de France. Il devait y être penona grala^ car il avait achevé la négociation du mariage, et Mazarin le nomme dans son testament.
78 LE SIEUR D'AUBEVILLE, I66i.
là qu'on n'acquiesce pas ici à ce qui s'est fait en dernier lieu sur cette affaire, ni aux raisons contenues dans le dernier bref, mais que Sa Majesté attend une dépêche d'Espagne pour en faire reparler à Sa Sainteté de la part des deux rois. Ledit sieur d'Aubeville tiendra principalement le même discours aux ministres dudit sieur duc qui sont à Rome, et au duc même, en cas qu'il prenne son chemin par terre et qu'il passe par ses États ; et cependant emploiera cet intervalle de temps à s'instruire lui-même des mêmes ministres de toutes les raisons qui peuvent le plus appuyer la justice de la cause de leur maître et de ses prétentions contre la Chambre apostolique, afin que, quand il recevra les ordres du Roi d'en reparler à Sa Sainteté^ il le puisse faire avec plus de fondement et soit mieux préparé à répliquer aux objections du pape et aux considérations qu'il alléguera pour soutenir ce qu'il a fait.
La quatrième affaire est celle du cardinal de Retz ' touchant laquelle le Roi écrit une lettre au pape qui lui sera présentée par ledit sieur d'Aubeville. Elle est en créance sur lui * et il l'exposera à Sa Sainteté en la manière qui s'ensuit :
Que le Roi ayant tous les jours de nouveaux sujets de mécon-
1. Cette partie de instruction tire son intérêt da fait que c'est la dernière manifestation offioieUe de Thostilité de la cour de France contre le cardinal de Retz. Mazarin n*était pas enterré depuis si longtemps que le Roi et ses ministres pussent échapper à Tinfluence des conseils pressants que ce cardinal avait donnés au Roi, parait-il, jusque sur son lit de mort. Lyonne ne pouvait notamment oublier si Tite le rôle qu'il avait joué précédemment dans la poursuite du cardinal de Retz devant la cour de Rome. Il est & remarquer cependant que cette partie de l'instruction, qui se trouve comprise dans la minute corrigée de la main de Lyonne, a disparu de la copie paraphée et probablement authentique, qui se trouve reliée dans le même volume du dépôt des Affaires étrangères. On pourrait conclure de là qu'à la réflexion on se résolut à laisser en suspens cette affaire du cardinal de Retz. Pourtant il est certain que d'Aubeville continua d'abord en cour de Rome les instances qu'avaient faites ses prédécesseurs. Biles ne devaient pas durer bien longtemps. Car, dès le mois suivant (juin 1661), des négociations étaient engagées entre Retz et les principaux ministres du Roi, notamment Le Tellier et Fouquet, pour amener une réconciliation ayant pour point de départ la démission de l'archevêque de Paris. Ces négociations traînèrent quelque temps. Elles se terminèrent, comme on sait, par la généreuse décision du cardinal de Retz qui s'en remit soudainement à la bienveillance du Roi (janvier -février 1662). Le détail de ces dernières résistances et de la soumission finale se trouve complètement exposé par M. Chantelauze dcins le premier chapitre de son Tolume : le Cardinal de Reti et ses mUsions diplomatiques à Rome, On ne peut qu'y renvoyer le lecteur.
2. C'est-à-dire : cette lettre accrédite le sieur d'Aubeville pour traiter particulièrement cette affaire.
tentement dudit cardinal qui, de l'obscurité même de sa retraite ', témoigne plus de mauvaise volonté que jamais, s'il en avoit le pouvoir, de troubler son État, cabale avec des princes étrangers, et pour en avoir protection et pour aliéner leur esprit de cette couronne et les engager à des résolutions contraires à son service, et n'omet rien par le moyen de ses émissaires pour débaucher ses sujets de l'obéissance qu'ils lui doivent et tAcber, en toutes les manières dont il peut s'aviser, de causer quelque préjudice au bien de ses affaires.
Sa Majesté, voyant cette opiniâtreté invincible dudit cardinal à persévérer dans des desseins aussi pernicieux que l'on ait jamais eus, s'est résolu de reprendre auprès de Sa Sainteté la poursuite du châtiment de ses crimes et de supplier Sadi te Sainteté d'avoir agréable de donner, sans plus de délai, les ordres nécessaires pour l'instruction du procès dudit cardinal, tant parce que la justice et le bien et la tranquillité de cet État le requièrent, que pour ne point laisser passer à la postérité le dangereux exemple qu'un si grand nombre d'attentats contre Tautorité souveraine soient demeurés, impunis et, notamment, commis de celte sorte par un ecclésiastique que son devoir et toutes raisons obligeroient plutôt à former aux peuples, par une conduite entièrement différente, un modèle exemplaire de modération, de fidélité et d'obéissance.
Cependant, afin que ledit sieur d'Aubeville ait plus de moyens de bien servir Sa Majesté en la poursuite de cette affaire qu'elle a fort à cœur comme son service le requiert, Sa Majesté a jugé à propos de l'informer succinctement de ce qui s'y est passé cidevant, de l'état où elle est demeurée et par quelles voies le cardinal de Retz a trouvé moyen d'éluder jusqu'ici le châtiment qui étoit dû à ses fautes.
Aussitôt après la création de ce pape, le sieur de Lionne que Sa Majesté avoit envoyé à Rome pour la servir pendant le dernier conclave ' fit instance de sa part à Sa Sainteté à ce qu'il lui
1. Le cardinal de Retz, aussitôt qu'il avait appris la mort de Mazarin, avait quitté Londres, on il se trouvait, pour se rapprocher de la France. Il avait passé la Manche et s'était avancé jusqu'à Valenciennes ; mais apprenant que les mauvaises dispositions du Koi ne s'étaient pas encore modifiées, il s'était rendu à Bruxelles.
3. Sur toute cette partie rétrospective, voir Tinstruction ci-dessus, pp. 21 et suiv., et Valfrry : Hugue$ de Lionne, ses ambassades en Italie, etc., chap. iv et y.
80 LE SIEUR D*AUBEVILLE, 1661.
plût employer son autorité pour faire le procès au cardinal de Retz qui se trouvoit aussi alors à Rome, comme étant notoirement coupable envers elle de plusieurs crimes atroces, c'est-àdire de rébellion, de soulèvement de ses peuples contre leur souverain et divers autres semblables, de même nature ou non guère moindres.
Qu'à la vérité Sa Majesté donnant la paix à ses sujets avoit accordé une amnistie générale de laquelle, par sa bonté, ledit cardinal ne se trouvoit point avoir été exclu, mais qu'étant incontinent après retombé en de nouvelles fautes qui ne méritoient pas un moindre châtiment. Sa Majesté non seulement le demandoit à Sa Sainteté, mais étoit en droit de demander encore qu'il fût puni de tout le passé puisque, par sa récidive, ses anciens crimes revivoientet que l'effet de l'amnistie étoit anéanti à son égard comme si elle n'eût jamais été donnée.
Sa Sainteté, pendant quelques mois, évita de donner une réponse positive à cette instance sous prétexte que la lettre du Roi s'adressoit au pape Innocent son prédécesseur et non pas à elle, et qu'en tout cas il falloit que ledit sieur de Lionne attendit de nouveaux ordres, ne cessant cependant de favoriser sous main en toutes choses le cardinal de Retz jusqu'à ce qu'enfin, par les artifices dudit cardinal, il se laissa même porter, sans en dire mot au ministre du Roi, à lui accorder le pallium comme à un archevêque de Paris, qui étoit ime déclaration formelle de le reconnoître pour tel à son égard, quoique ledit sieur de Lionne lui eût souvent fait voir que ledit cardinal ne pouvoit justement s'attribuer cette qualité, n'ayant ni pris possession légitimement dudit archevêché après la mort de son oncle, m prêté au Roi le serment de fidélité qu'il lui devoit, acte néanmoins qui doit nécessairement précéder cette prise de possession.
Il se peut dire que le pape eut du regret de s'être engagé si avant et même quelque espèce de honte quand le sieur de Lionne lui faisant aussitôt des reproches, de la part du Roi, d'un si grand pas qu'il venoit de faire contre le droit de Sa Majesté, il lui fit lire en outre, dans un livre des canons de l'Église qu'il lui présenta, que le pallium étoit une récompense de la vertu et une marque d'honneur et d'autorité qui ne devoit être accordée à aucun