‹ RomeChapitre 76 sur 186 · TRINITÉ DU MONT · texte numérisé non relu

TRINITÉ DU MONT

sentir, ni de recevoir, pour une obligation et en pure grâce, ce qui lui appartient clairement par un droit fort légitime.

Ledit d'Aubeville en renouvellera donc les instances à Sa Sainteté de la part du Roi, comme d'une affaire toute de justice qui ne lui peut être refusée, et que néanmoins obtenant de cette manière, elle ne laissera pas de s'en tenir fort obligée à Sa Sainteté.

Il seroit bien superflu de remplir cette instruction de toutes les raisons qu'a le Roi pour appuyer la justice de sa prétention et combattre celles que les officiers du pape allèguent au contraire. Il s'en est dressé des écrits et mémoires bien particuliers que ledit d'Aubeville trouvera à Rome entre les mains des ministres de Sa Majesté et sur lesquels il prendra soin de se bien instruire pour tâcher d'achever promptement cette affaire à la satisfaction de Sa Majesté.

La sixième est touchant les désordres arrivés depuis quelque temps dans le couvent royal des Minimes de la Trinité du Mont S causés en partie par des cabales de quelques moines qui vouloient, à quelque prix que ce fût, perpétuer leur séjour à Rome, mais bien plus par le dessein formé dès longtemps par les religieux calabrois et favorisé par le cardinal Spada', protecteur de l'ordre, d'entamer les privilèges dudit couvent royal et peu à peu les saper en sorte qu'il en arrive bientôt comme de celui des Feuillants, bâti autrefois pour les seuls François, et où aujourd'hui un seul de la nation auroit peine d'être reçu pour un jour. Présentement le général même des Minimes ne peut, par l'usage de tout temps observé, coucher une seule nuit dans ledit couvent de la Trinité, hors peut-être au temps de sa visite qu'il ne peut faire qu'en six ans une fois : toutes ces exemptions et privilèges causent tant d'envie à la faction calabroise qui prédomine dans lltalie, qu'il n'est rien qu'elle n'ait tenté en divers temps pour les choquer et pour les ruiner, mais toujours inutilement par la protection que les ambassadeurs des rois ont successivement

1. C«tte affaire du couvent de la Trinité du Mont est exposée avec détail dans une note qui se trouve dans le fonds Rome, yoI. CXLIIIJol. 58. 11 suffît d*y renvoyer le lecteur, ce dëmAlé étant sans aucune importance historique. 2. Sur le cardinal Spada, voir ci-dessus, p. 9^ n. 2.

88 LE SIEUR D'AUBEVILLE, i66i.

donnée à ce couvent royal ; aujourd'hui le choc est plus dangereux tant par l'absence d'un ambassadeur, qui auroit bien su ranger dans leur devoir trois ou quatre petits moines qui ont fait tout le désordre par leur ambition et par leur désir de plaire à ceux qu'ils croyoient pouvoir les avancer, qu'à cause de l'intérêt qu'y prend le cardinal Spada lequel, pour un homme prudent, est allé bien vite à s'engager d^en faire une espèce de point d'honneur contre le Roi, qui saura bien, s'il continue, trouver les occasions de lui en témoigner son ressentiment. Il seroil trop long de déduire ici tout ce qui s'est passé en cette affaire dès le commencement de l'année dernière. Ledit sieur d'Aubeville pourra s'en faire instruire avant son départ par le P. Harel, collègue du général; et à Rome par lesdits sieurs cardinaux ou par le sieur abbé de Bouriemont, auditeur de Rote S et par tous les autres François, qui ont vu entre autres choses avec étonnement et grande indignation que le Roi, ayant envoyé un ordre signé de sa main à un moine dudit couvent, nommé le P. Burel, de partir à l'instant pour venir trouver Sa Majesté, ce fidèle sujet n'ait tenu compte jusques ici d'obéir et soit soutenu dans cette rébellion par le cardinal Spada sans y paroître pourtant, mais sous le nom de la congrégation des Réguliers.

Il y a deux voies de sortir de tout l'embarras que causent entre le pape et le Roi les différends de ce couvent, l'une courte, facile et qui remédiera pour l'avenir à ce qu'il n'en puisse plus arriver de semblable, qui seroit que le pape trouvât bon que ledit couvent ne fût plus sous la direction du protecteur de l'ordre, mais sous celle du protecteur des affaires de France. Si le pape veut acquiescer à cet expédient, le Roi s'en tiendra entièrement satisfait sans faire plus aucune plainte du passé, et Sa Sainteté sembleroit y devoir d'autant plus donner les mains s'il étoit vrai, ce qu'elle a dit elle-même au sieur Colbert, que ledit cardinal Spada l'a souvent suppliée de le décharger de cette protection.

1. Louis d'Anglure de Bouriemont, qui fut pendant vingt-deux ans auditeur de Rote pour la France à Rome, avait succédé en cette qualité à son frère, François, devenu évéque de Castres, puis archevêque de Toulon. Louis devait être, comme nous le verrons par la suite, le principal négociateur du traité de Pise. Il fut nommé évêque de Figeac en 1679 et archevêque de Bordeaux en 1680. Il figure en cette qualité parmi les prélats les plus dévoués à la cause gallicane, dans l'assemblée du clergé de 1682.

LE SIEUR CHASSEBRAS. 89

L'autre voie est contenue dans un mémoire qui sera remis audit sieur d'Aubeville, afin qu'il le présente à Sa Sainteté, par lequel ensuite de ce que le nonce a souvent offert et dit de deçà que le pape est non seulement disposé de confirmer tous les privilèges du couvent de la Trinité du Mont, mais s'il est besoin de les augmenter, Sa Majesté prie Sa Sainteté de cette confirmation, et d'y vouloir ajouter certains points qu'elle estime pouvoir contribuer notablement, à l'avenir, au bien et à la tranquillité dudit couvent, sans qu'il y puisse plus arriver de pareils désordres, si Sa Sainteté a agréable de les accorder, comme ledit sieur d' Aubeville lui en fera de vives instances;

Dans la dernière audience que le président Colbert eut du pape avant son départ de Rome, il exécuta l'ordre que Sa Majesté lui avoit donné de témoigner à Sa Sainteté en passant, et sans en faire une affaire; combien elle avoit sujet de trouver étrange que le sieur Ghassebras, l'un des principaux émissaires du cardinal de Retz*, et d'ailleurs un des plus forts arcs-boutants du jansénisme, eût été choisir son séjour dans Rome même, et qu'au lieu d'y être traité comme un sectaire notoirement reconnu pour tel de toute la France, il y fût caressé et favorisé de tout le monde; le pape en fut surpris, en effet, ou témoigna de l'être de ce que lui dit le sieur Colbert ; aussi n'y avoit-il point de bonne réplique à faire. Mais on n'a pas appris par aucune lettre particulière depuis ce temps-là, ni qu'on ait fait aucune recherche dudit sieur Ghassebras dont Sa Sainteté avoit montré ignorer le séjour dans Rome, ni qu'on ait fait aucune démonstration contre lui. Il sera bon que ledit d'Aubeville prenne soin, en arrivant, de s'informer de ce que sera devenu cet homme, et, s'il est encore dans Rome, tâcher de pénétrer ce qu'il y fait, pour en rendre compte à Sa Majesté.

1. Le sieur Ghassebras, cure de la Madeleine, était, en effet, un des plus précieux appuis de Retz et un des soutiens les plus fermes du jansénisme. Déjà, en 1655, le pape Alexandre Vil avait été morigéné au si^et du séjour de Ghassebras à Rome : « On ne tauroit s*étonner assez, écrivait Brienne, que le pape ne se soit pas scandalisé que le curé de la Madeleine qui est un janséniste déclaré, lequel encore depuis peu a été caché quinze jours dans le Port-Royal, soit Tinstrument des attentats du cardinal de Retz. » Le pape était assez embarrassé pour répondre à Ces vives interpellations. Voir le mémoire de M. Ghantelauze intitulé le Cardinal de Relz et les Janséniste» dans le Port-Royal de Sainte-Beuve (t. V, appendice, p. 560).

90 LE SIEUR D*AUBEVILLE, 1661.

I] est arrivé ici, depuis peu de jours, une occasion de faire connoître bien évidemment à Sa Sainteté non seulement les véritables sentiments du cardinal de Retz touchant cette secte des jansénistes, mais ce qu'il contribue, quand il le peut, pour la fomenter et la favoriser. Voici le fait : le Roi, continuant ses soins et son application à pousser ces gens-là par toutes voies, pour extirper autant qu'il sera en son pouvoir une erreur condamnée par le Saint-Siège, prit deux résolutions*, touchant les monastères des religieuses de Port-Royal de la ville et de la campagne : l'une d'envoyer un officier de la justice pour ordonner de sa part aux supérieures des deux couvents de renvoyer chez leurs parents beaucoup de jeunes filles qu'elles y tenoient dans des sentiments suspects de cette erreur et leur défendre pour l'avenir d'en plus prendre chez elles, ni de recevoir des novices ; Tautre, de faire changer les directeurs, supérieurs ou confesseurs desdits deux monastères.

Mais comme cela étoit un fait purement ecclésiastique. Sa Majesté appela, pour l'exécution, les vicaires de l'archevêché de Paris, auxquels elle témoigna son intention le jour qu'elle partit de Paris pour venir à Fontainebleau. Le sieur Le Comte, qui est le premier des deux vicaires, a depuis écrit au sieur Le Tellier une lettre que Ton remet audit d'Aubeville afin qu'il en puisse faire voir l'original même à Sa Sainteté, comme Sa Majesté le lui en charge, lui faisant remarquer que le nommé Saint-Glin ', dont il est fait mention dans ladite lettre, est depuis longtemps reconnu pour un des principaux chefs de toute la faction, ce que Sa Sainteté ne peut pas ignorer. Cependant c'est lui que le cardinal de Retz a particulièrement choisi pour lui donner, par une commission signée de lui, l'emploi de la direction de ces deux monastères de filles avec puissance de leur donner tels confesseurs qu'il jugera à propos : ce que les vicaires disent aujourd'hui

1. 11 s'agit ici de ce qu'on a nommé la « seconde persécution ». Elle eut lieu en avril 1661. Voir le récit de Sainte-Beuve (t. III, pp. 114 et suiv.).

2. M. Singlin, un des héros de Port-Royal. On ne peut que renvoyer à ce qu*en a dit Sainte-Beuve. Qrand vicaire du cardinal de Retz dans le ressort de Port-Royal, il avait été institué directeur des deux maisons. Au début de mai 1661, sur un ordre exprès du Roi, il avait été obligé d'abandonner sa situation de directeur, et forcé de se cacher pour échapper à une lettre de cachet qui l'exilait en Bretagne. II mourut en 1664.

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