XIV INTRODUCTION
de Rome se perpétuèrent en France, tant parmi le clergé que chez les divers détenteurs du pouvoir.
Le roi de France prenait conscience de sa force ; il ne pouvait accroître son autorité qu'en retendant sur le domaine où jusqu'alors FÉglise avait régné.
L'origine de la royauté capétienne est essentiellement féodale. C'est dans la possession immédiate des vastes domaines du duc de France, que les premiers rois de la race trouvent leur véritable force. Ils agissent sur leurs terres avec l'étroite et vigilante autorité du seigneur, et si ce domaine s'étend, c'est en vertu de cette même conception que les rois établissent leur gouvernement sur les nouvelles acquisitions. Le titre de roi venait en quelque sorte par surcroît, plutôt pour autoriser les acquisitions que pour modifier la puissance effective du prince. Dans son domaine direct, incessamment accru, le Roi réclamait les services féodaux, c'est-àdire le serment, l'ost, les aides, la justice. Si le fief était ecclésiastique, c'étaient les droits de surveillance, de patronage, de rachat, et autres analogues qui appartenaient à tout autre seigneur.
Bu prélèvement de ces droits en ce qu'ils avaient de pécuniaire, à un excès qu'on pouvait qualifier de simonie, il n'y avait qu'un pas : aussi voyons-nous que Grégoire VII incrimine avec la plus grande vivacité le langage et les actes de Philippe P'. Il tonne contre lui à l'occasion du choix de l'évèque Landri pour le siège de Mâcon; il menace d'excommunication, non seulement le Roi, mais le royaume tout entier : aui rex ipse, repudiato ttirpi simoniacœ hœresis mercimonio^ idoneas ad sacrum regimenpersonas promovm permittet^ aut Francis pro cette ^ nisifidem christianam abjicere maluerint, generalis anaihematis mucronepercussiilUuUefins obtemperare recnsabunV. C'était la doctrine de l'interdit dans ce qu'elle avait de plus audacieux.
L'Église gallicane affirme, par contre, son indépendance, et fait cause commune avec la royauté. Quand les canons du concile de Rome de 1074 parvinrent en France, accompagnés d'une Apologétique où le pape proclamait sa supériorité sur tous les
1. SancH Gregorii VU romani pontificîs epistoUe et diplomata pontificia. Pans. Biblioth. ecclésiast., 18T7, in-So (t. !•', p. 141).
PREMIÈRES RÉSISTANCES LOCALES. xv
évoques*, ceux de France se réunirent à Paris, dans un synode et, à leur tour, ils rejetèrent les décrets de Grégoire, en les traitant « d'absurdes et d'intolérables ».
Cet incident contient en germe toute la querelle des libertf'îs gallicanes, la papauté s'efforçant d'étendre son autorité à la fois sur les élections ecclésiastiques et sur le Roi, les évêques français, au contraire, se rangeant derrière le Roi pour soutenir à la fois l'indépendance de la couronne et la subordination du siège apostolique au corps entier de l'Église. Il est vrai que ces idées sont encore bien vagues dans l'esprit de ceux qui les formulent; mais il ne faut que le temps pour les préciser et pour développer les conséquences qu'elles portent naturellement.
Sous Louis VII, le Jeune, à la suite d'une querelle de môme nature (la désignation par le pape de Pierre de la Châtre comme archevêque de Bourges), un démêlé tout aussi violent éclata entre les deux cours. Innocent II frappa le roi de France d'interdit, comme Grégoire avait frappé Philippe I". Mais les conseillers du roi de France, Suger, abbé de Saint-Denis, et Gosselin, évêque de Soissons, conseillèrent au Roi de persévérer dans sa résistance, préférant, comme dit l'historien, « voiries élections à la merci du roi que du pape ». Ils étaient déjà, dans toute la force du ternie, des Gallicans.
Il y a longtemps que Pépin le Bref a employé, pour la première fois, la formule Dei gratta Francoriim rex, non pas tant par esprit de dévotion que pour manifester son indépendance à l'égard de toute autre puissance terrestre. Cette formule s'introduit définitivement dans les actes de Philippe-Auguste, et s'il ^crit au pape, il se met sur un pied d'égalité, même quand ce pape s'appelle Innocent III ; Reverendo patri et domino sanctissimo Innocentio, Dei gratta sanctœ Romanœ Ecclesiœ summo et tiniversali pontifici, Philipptis eadem gratia Francorum rex*.
Il est vrai que, dans la fameuse querelle du divorce, Philippe- Auguste finit par s'incliner devant la volonté papale; mais ici, Innocent III prend en main les intérêts spirituels de l'Église.