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MOTIFS DE L'AMBASSADE

par le rang qu'il tient dans le royaume et par les prérogatives de sa charge d'approcher de plus près qu'un autre sa personne royale, Sa Majesté a aussi eu plus d'une occasion de bien reconnoitre que, non seulement il ne lui manque aucune des qualités personnelles ni des accompagnements qu'elle veut trouver dans cette élection, mais qu'il les possède tous au point qu'elle peut désirer pour remplir dignement son attente.

Sa Majesté a même cru ne pouvoir faire un choix plus agréable à la cour de Rome, à cause du nom qu'il porte, pour la mémoire qu'on sait qu'elle a conservée avec respect et amour de l'éclatante ambassade extraordinaire qu'y fit le feu sieur maréchal duc de Créqui *, son aïeul, où par sa magnificence et par sa civilité il gagna les cœurs d'un chacun, ce qu'il sera aisé à son petit-fils de faire revivre à l'avantage du bien du service de Sa Majesté.

Deux motifs principaux ont obligé le Roi à ne différer pas davantage cet envoi : l'un est la consolaticm et l'avantage des serviteurs que Sa Majesté a dans ladite cour, dont les uns ont besoin de protection soit pour leur avancement ou pour se garantir des préjudices qu'on leur fait, et les autres ne peuvent s'empêcher de croire, voyant ce poste vide depuis tant d'années, que Sa Majesté n'a nullement à cœur les affaires de Rome et en a abandonné le soin et toute pensée, laissant le champ libre aux autres potentats d'y faire telles pratiques qu'ils veulent, sans y former pour elle-même aucun dessein.

Le second motif a été d'achever de reconnoltre s'il y a quelque moyen possible que Sa Majesté établisse une sincère et étroite union et bonne correspondance avec le pape, celui d'une « ambassade d'éclat » soutenue de l'habileté dudit sieur duc lui ayant

c«rtaia que les difAcultës qu'il rencontra prés de la cour de Rome provinreDt plus encore des mauvaises dispositions réciproques des deux cours que du caractère violent qu'on lui attribue. En somme, il exécuta fidèlement les ordres de Louis XIV et le texte même de cette première instruction prouve que, s'il se montra pointilleux et chatouilleux à l'excès sur les questions d'étiquette, il ne faisait en agissant ainsi que répondre à la pensée la plus intime du Roi et du ministre qui l'avaient désigné.

1. Charles I*' de ce nom, sire de Créqui et de Canaples, prince de Poix, duc de Lesdiguières, pair et maréchal de France, un des hommes éminents de cette illustre famille; il fut envoyé par Louis XIII comme ambassadeur extraordinaire auprès du pape Urbain VllI. L'éloge qu'en fait ici de Lionne est confirmé par la plupart des biographes. Il fut tué d'un coup de canon au siège de Brème, en 1638.

iOO LE DUC DE CRÉQUI, 1662.

semblé le plus efficace qu'elle puisse mettre en pratique pour s'as^ surer au vrai du fond du cœur de Sa Sainteté.

Par l'instruction qui fut donnée au sieur d'Aubeville aussitôt après le décès de feu M. le cardinal Mazarin et dont Sa Majesté a fait remettre une copie audit sieur duc, il verra qu'il fut principalement envoyé à Rome pour éclaircir Sa Majesté si, le mauvais prétexte que prenoit alors le pape de vivre avec elle peu obligeamment ayant cessé par la mort dudit sieur cardinal, duquel Sa Sainteté ne se témoignoit pas satisfaite, elle voudroit à l'avenir tenir une autre conduite et dégager sincèrement toutes les paroles et les assurances que donnôit ici son nonce de l'entière disposition de Sa Sainteté à obliger le Roi et lui donner aux rencontres des marques de son affection paternelle.

Mais jusqu'ici Sa Majesté n'y a point reconnu de changement et comme diverses personnes intelligentes et affectionnées au Roi, considérant les rigueurs et les duretés qu'on trouve toujours les mêmes en Sa Sainteté sur toutes les affaires, quoique justes d'ailleurs, que Sa Majesté peut avoir à cœur et dont elle lui fait instance, et faisant d'un autre côté réflexion, combien par raison de prudence et de bonne politique. Sa Sainteté devrait aller au devant de donner de son propre mouvement toute satisfaction au Roi, en l'état florissant que sont ses affaires, pour obliger Sa Majesté à y correspondre, et acquérir sur elle un crédit que Sa Sainteté pourroit aprèsutilement employer au bien de la religion et à la défense de la chrétienté, ces mêmes personnes ne pouvant concilier deux choses si contraires, ont estimé que la véritable cause de ces rigueurs et de cette dureté pouvoit être attribuée au déplaisir secret qu'elle peut avoir de ce que, depuis son assomption au régime de l'Église, Sa Majesté n'a pas voulu honorer son pontificat de la présence d'un ambassadeur, ce qu'elle impute à mépris, dont il est à croire qu'elle est d'autant plus touchée que le monde peut avoir conçu cette même impression qui lui est désavantageuse, quoique jusqu'ici elle n'ait jamais voulu s'expliquer de la peine qu'elle en souffre, peut-être pour ne pas se compromettre dans l'incertitude où elle est si, la témoignant, on lui auroit donné la satisfaction qu'elle pouvoit désirer;

Sa Majesté a donc cru devoir encore faire ce nouveau et der-

PRETENTIONS ITALIENNES. m

nier pas pour obliger le pape, afin qu'il n'y ait plus, s'il est possible, ni véritable cause ni prétexte qui empêche rétablissement d'une entière bonne correspondance et liaison entre eux, laquelle peut être si profitable aux occasions à la chrétienté, ce qui est le principal objet que Sa Majesté s'y propose, n'ayant d'ailleurs guère de grâces en son particulier à attendre de Sa Sainteté qu'il ne lui soit assez indifférent de recevoir, hors les spirituelles dont tous les chrétiens ont besoin et dont les bons papes, comme est celui-ci, sont toujours libéraux selon le devoir de leur charge.

Sa Majesté désire donc que ledit sieur duc profitant des beaux jours et de la douceur de la saison s'achemine incessamment à Rome pour y arriver avant les chaleurs et, afin qu'il fasse son voyage plus commodément, plus sûrement et avec plus de dignité, Sa Majesté a commandé, il y a déjà quelque temps, qu'on tint prêtes quatre de ses galères pour le transporter.

Sa Majesté désire que ledit sieur duc s'en serve jusqu'à Civita- Vecchia ou à Palcf et qu'il évite de passer par la cour de Florence tant en allant qu'à son retour, parce que, depuis que Sa Majesté a pris en sa main seule la direction de son état, elle a peine à souffrir la continuation d'un abus qui s'est introduit depuis quelques années au préjudice de la dignité de cette couronne, les princes d'Italie ayant usurpé sur ses ambassadeurs l'honneur de la main droite qu'ils avoient accoutumé de leur donner ; et comme l'ancien usage y est contraire et que les électeurs même, voire quelques rois du Nord, n'ont pas entrepris cette nouveauté. Sa Majesté sera bien aise, ou de remettre les choses dans la règle, ou que lesdits princes d'Italie ne soient plus vus par ses ambassadeurs.

On ne prescrit rien audit sieur duc sur les cérémonies de sa réception et de son entrée dans Rome. Il en apprendra suffisamment le détail et toutes les formalités qui ont accoutumé d'être pratiquées parle sieur de Luzarche*, auquel Sa Majesté mandera de se trouver à son débarquement à Civita-Vecchia pour l'en in-

1. M. de Luzarchd remplissait, à cette époque, l'emploi de maître de cérémonies, ou, comme on disait alors, de « maître de la chambre » de Tambassade fran* çaise à Rome.

former ; elle l'avertira seulement que Tusage de tout temps a été que Tun des plus proches parents séculiers du pape, en degré de frère ou de neveu , alloit à la rencontre de l'ambassadeur de France hors de la ville, le jour de son entrée *, après quoi l'ambassadeur ne faîsoit point de difficultés de le voir dans Rome le premier comme lui rendant la visite. Cet ordre a élé depuis interrompu par diverses raisons et occasions qui n'ont pu préjudicier à Sa Majesté et à l'honneur qui est dû au caractère de son ambassadeur, comme ledit sieur duc le verra dans un mémoire fort instructif de l'afTaire qui a été adressé ici par ledit sieur de Luzarche. C'est pourquoi s'il se trouvoit des difficultés à obliger les parents du pape de reprendre l'ancien ordre, sur quelques mauvaises raisons qu'ils allégueront de sa discontinuation, et même d'une possession contraire que toute Rome a vue à l'arrivée du dernier ambassadeur d'Espagne, comme Sa Majesté, qui est le premier des rois, peut bien donner l'exemple aux autres, et n'est pas astreinte à suivre le leur si elle ne veut, elle défend audit sieur duc de visiter lesdits parents du pape séculiers, s'ils n'ont été à sa rencontre, à son arrivée ou du moins qu'ils n'aient commencé les premiers dans Rome à le visiter, la raison et l'usage le voulant de la sorte. Cependant, pour empêcher que cette affaire ne s'accommodant pas, le dégoût qu'en pourra avoir le pape ne tombe sur la personne dudit sieur duc et ne la lui rende moins agréable, comme si par un caprice particulier il avoit mis cette question sur le tapis, Sa Majesté a voulu prendre la chose sur soi, envoyant ordre par avance au cardinal Antoine de commencer à se laisser entendre que ledit sieur duc part avec un pareil ordre dont il n'est pas en sa liberté de se dispenser.

Sa Majesté avertit pourtant ledit sieur duc qu'en cas qu'on ne lui donne pas satisfaction sur le point qu'on vient de dire, elle ne désire pas qu'il étende son ressentiment jusqu'à la signora donna' Bérénice et à la princesse Chigi ', mais qu'il les visite sans diffî-

1. Cette tradition parait n'avoir jamais existe. Du moins quelque temps après, au cours de l'ambassade du duc de Créqui, le roi Louis XIV renonça à cette prétention.

2. Donna Bérénice était la femme de don Mario, frère du pape.

3. Il s'agit ici de la femme d'Agostino Chigi, neveu du pape. Il avait été marié à une princesse Borghèse. (Voir Relat, de CorrarOf vol. II, p. 200.)

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