CÉRÉMONIES ET TRAITEMENTS
culte après le cardinal-neveu S se contentant de faire abstenir Tambassadrice de France de visiter lesdites dames qu'après qu'elle en aura été visitée.
Et puisque Ton est tombé sur la matière des cérémonies et des traitements qui n'est pas la moins importante de la cour de Rome, laquelle pour l'ordinaire y apporte autant d'attention qu'aux affaires, même les plus importantes, Sa Majesté avant qu'en sortir donnera trois ordres audit sieur duc qu'il devra ponctuellement exécuter pour remettre l'ambassade de Romç dans l'éclat qu'elle a toujours été et qu'elle veut qu'elle demeure.*
Le premier est touchant la prétention de l'ambassadeur de Savoie de recevoir de celui de France tous les honneurs qu'il a accoutumé de déférer aux ambassadeurs des tètes couronnées, ce que Sa Majesté ne désire pas de lui accorder à Rome, quoique les ambassadeurs de Savoie en aient été mis en possession en divers autres endroits par des relâchements où par prudence l'on a été obligé de consentir devant les nécessités qu'imposait la guerre et dont aujourd'hui elle ne veut pas priver la maison de Savoie en ces mêmes lieux-là, mais seulement ne faire aucune nouveauté à Rome où, sans tomber dans divers embarras, elle ne peut que suivre le branle que donne le pape; c'est-à-dire faire le même traitement aux autres ambassadeurs qu'ils reçoivent de Sa Sainteté et comme jusqu'ici ceux de Savoie n'ont pu obtenir des papes d'être reçus dans la salle royale qui est la prérogative des tètes couronnées. Sa Majesté ne peut aussi condescendre que son ambassadeur à Rome leur donne la main chez soi, ni autre titre que celui de Seigneurie Illustrissime, ni qu'il fasse sonner la
1. Le oartlioal-neveu était FlavioChigi, fils de don Mario. Le pape Alexandre VII aTait toot d'abord blâmé le népotisme de ses prédécesseurs, n avait, pendant plusieurs années» tenu sa famille éloignée de la cour. Mais, à la An, il avait suivi la pente où tant d'autres avaient glissé. Don Mario avait reçu les charges de général du Saint-Siège, de gouverneur de Vannona^ etc. Don Agostino avait obtenu le gouvernement du château Saint-Ange, des terres magnifiques, le revenu de plusieurs roonu, sans compter la perspective de la fortune des Borghèse que lui préparait son mariage. Enfin le fils de don Mario, quoique jeune encore (il avait 29 ans) et d'esprit léger, avait pris le titre de cardinal-neveu (1657) avec la surintendance de tous les États ecclésiastiques, la légation d'Avignon, l'entrée dans les congrégations et la prééminence sur tous les cardinaux. (Voir Relation de Corraro, ibiil,, p. 198.) 11 mourut à Rome, le 13 septembre 1693. Ses neveux, Zandedari* héritèrent de sa fortune et du nom de Chigi.
cloche quand il en est visité. Sa Majesté a fait, depuis quelques jours, déclarer son intention là-dessus à l'ambassadeur de Savoie qui est auprès d'elle, afin que la faisant savoir par avance à Madame et à M. le duc de Savoie, ils aient le temps, s'ils le veulent, de retirer de Rome leur ambassadeur, avant l'arrivée dudit sieur duc, et par ce moyen éviter une décision de leur prétention qui ne se fait pas à leur contentement.
Le second est touchant le duc de Bracciano, chef de la maison Vrsine* à qui en la personne du feu duc Paolo Giordano, son oncle, et sur quelques exemples du marquis de Tresnel qui, étant de la même famille, voulut la favoriser en son ambassade de Rome, on avoit accordé que l'ambassadeur lui donnât la main droite chez soi*. Mais Sa Majesté ayant vu depuis et éprouvé à son préjudice beaucoup de mauvaises conséquences de cette introduction en ce qu'aucun des ducs, seigneurs et barons romains et même des principaux prélats de ladite cour, qui ne demeurent pas d'accord qu'il y ait une si notable différence du chef de la maison Ursine à eux, en ont pris prétexte de ne plus visiter son ambassadeur ni honorer de leur présence son cortège conmie ils faisoient auparavant, Sa Majesté a résolu de remettre la chose au premier état, et n'entend pas que ledit sieur duc donne la main droite chez lui au duc de Bracciano d'à présent, lequel d'ailleurs n'en a jamais été en possession, et Sa Majesté croit que, s'il a l'afiection pour son service qu'il lui a souvent protestée lui-même, ayant été témoin des inconvénients qui ont suivi la grâce qu'on avoit accordée à son oncle, voudra bien préférer l'honneur de Sa Majesté à son avantage particulier, et ne demandera plus que l'ambassadeur de France fasse à son égard
1. On connait le rang que tenait à Rome la famille des Orsini ou des Ursins; on sait ses longues rivalités avec les Colonna et le grand rôle quHls ont joué, les uns et ies autres, dans l'histoire romaine, pendant les xy< et xvi* siècles.
2. Les Orsini étaient parents des Médicis qui avaient donné deux reines à la France : il n'est pas étonnant de voir cette question d'étiquette attirer l'attention du Roi. Sur le duc de Bracciano qui représentait cette famille en 1662 et sur l'ensemble de la famille, voir les deux appendices au t. V des Mémoires de Saint-Simon : « le duc de San Gemini, grand-père du duc de Bracciano, » et « le duc de Bracciano » (édit. de M. de Boislisle, pp. 487 et 490). Flavio Orsino, V* duc de Bracciano et de San Gemini, grand d'Espagne, etc., était né en 1620 et mourut en 1698. U fut le mari de la fameuse princesse des Ursins.
LE CONNÉTABLE COLONNA. i05
ce que celui d'Espagne ne fait pas avec le connétable Colonne *. Le troisième est touchant la dame connétable Colonne ' à qui Sa Majesté, en considération de la mémoire et des services de feu M. le cardinal son oncle et pour Testime qu'elle fait de sa personne, sera toujours ravie de procurer toute sorte d'avantages et de satisfactions, quand elles n'iront point au préjudice de sa dignité et de son service, comme il arriveroit infailliblement si l'ambassadrice de France lui faisoit un traitement différent de celui que Sa Majesté vient d'ordonner à son ambassadeur de faire au duc de Bracciano, puisque ces deux maisons sont si notoirement et de leur propre aveu dans un même rang qu'on ne peut, sans faire tort à Tune ou à l'autre, y établir aucune différence de traitement. C'est pourquoi l'ambassadrice de France doit, non seulement être visitée la première par ladite dame connétable, à quoi on sait bien qu'il ne se rencontreroit pas de difficulté, mais ladite ambassadrice ne lui peut accorder la main droite chez elle. Sa Majesté est même si persuadée du zèle que ladite dame connétable a pour tous ses intérêts et pour l'honneur de sa couronne, que si elle se trouve maltresse de cette résolution sans être nécessitée de s'accommoder aux sentiments d'un mari, elle sera ra\ie de trouver cette occasion de donner l'exemple au duc de Bracciano de la manière dont il doit vivre avec une personne qui représente Sa Majesté.
Ledit sieur duc étant éclairci des intentions de Sa Majesté sur ces trois points où il pouvoit arriver quelque difficulté et contestation, elle croit superflu de lui rien recommander sur les autres qui regardent la même matière des cérémonies, puisqu'elles sont à Rome si réglées et si connues k tout le monde qu'on ne peut
1. Laurent-ODuphre Colonna, de Gioeni, duc de Tagliacotti, etc., grand connétable du royaume de Naples, avait épousé» en mars 1661, Marie Mancini, nièce de Maxarin ; on voit déjà, dans les termes do cette instruction, que l'entente n'existait pas dans le ménage Colonna. l\ devait en effet se terminer par une séparation et par des aventures romanesques dont on trouvera le récit dans le volume de M. Cbantelauxe, Louis XIV et Marie Mancini (Paris, Didier, 1880, in-8o).
2. <^ passage est très curieux si Ton songe qu'il n'y avait pas deux ans que Louis XIV était follement épris de Marie Mancini, et qu'avait été prononcé le fameux mot : « Sire, vous êtes roi, vous m'aimez, et je pars. » L'avis dos contemporains est, qu'une fois le charme rompu, il ne resta plus dans l'esprit de Louis XIV que de la froideur et de l'indifférence à l'égard de la connétable. Le texte que nous publions tend à confirmer cette opinion.
presque y commettre de faute même par inadvertance, car chacun sait jusqu'à un pas ce qu'il a à fair#, soit dans les réceptions et les accompagnements, soit dans les fonctions publiques, soit dans les rencontres inopinées marchant dans la ville, et ne prétend rien au delà.
La nouvelle déclaration ^ qu'a fait le marquis de la Fuente au Roi en sa première audience, du détail de laquelle ledit sieur duc de Créqui est suffisamment informé, ne donnera pas lieu à Tambassadeur d'Espagne qui ira remplir la place de doYn Louis Ponce de Léon d'attenter aucune nouveauté contre ledit sieur duc dans une cour où la préséance de Sa Majesté s'est d'ailleurs de tout temps inviolablement conservée, et ainsi il est à croire que l'ordre le plus exprès qu'il portera de Madrid sera d'éviter en toutes manières de donner le moindre dégoût au Roi sur un point où ils ont éprouvé que Sa Majesté est si délicate ; il y aura seulement à prendre garde de près non pas tant à l'ambassadeur d'Espagne qui, de sa personne, ne contestera rien qu'aux autres ministres ou personnes publiques comme cardinaux, officiers du pape et prélats de la cour de Rome desquels ledit sieur duc non seulement ne devra point recevoir la visite, s'il arrivoit qu'aucun d'entre eux sous quelque prétexte que ce pût être eût visité l'ambassadeur d'Espagne avant lui, mais leur en témoignera un ressentiment proportionné ^ l'offense, qui devra être plus ou moins fort selon la qualité des personnes à qui on devroit rendre plus ou moins de respect.
Le môme jour que l'ambassadeur entre dans Rome on a accoutumé de le conduire droit au palais où il est admis à baiser les pieds du pape secrètement et, cette première fois-là, l'audience qui est fort courte ne se passe qu'en compliments de respect, de la part de l'ambassadeur et, de celle du pape, de témoignages de joie et de satisfaction de sa venue.
l.Il s'agit de la reconnaissance faite par TEspagne de la préséance de la France, à la suite de l'incident de Vatte ville à Londres. Le récit de la démarche de Tarnbassadeur d'Espagne, sous la date du 4 mai 1662» se trouve, notamment, dans une partie des mémoires, écrite par Pellisson et publiée en appendice par M. Dreyss, dans les Mémoires de Louis XIV (t. II, p. 537). Mais l'ambassadeur en question y est nommé Fuensaldafia et c'était, en effet, ce personnage qui était ambassadeur du roi catholique en France, au moment de la rupture qui avait suivi l'incident. Le marquis de la Fuentès lui avait surcédé.