‹ RomeChapitre 83 sur 186 · PREMIÈRES PROTESTATIONS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES PROTESTATIONS

En la première publique où il tâchera de se faire accompagner avec un cortège digne de la Majesté de celui qui Tenvoie, ledit sieur duc, après avoir présenté sa lettre de créance à Sa Sainteté, la lui exposera à peu près aux termes qui suivent :

Que, depuis que le Roi a pris en main Tadministration de son État, Sa Majesté a toujours eu la pensée et le dessein d'envoyer une ambassade à Rome qui, par toutes les circonstances d'éclat et de solidité, pût faire connoltre au monde la singulière dévotion qu'elle a envers le Saint-Siège apostolique et son particulier respect et vénération pour la personne de Sa Sainteté.

Qu'un nombre infini de désordres qui s'étoient glissés pendant les licences que donne la guerre et dans ses finances et dans l'administration de la justice, à quoi il lui a fallu remédier avant toutes choses, lui a ôté le moyen de pouvoir exécuter plus tôt cette pensée.

Que l'ordre le plus précis qu'elle lui a donné, c'est de tâcher de mériter en son particulier par ses soins, son application et ses services l'honneur de la bienveillance de Sa Sainteté, et que s'il en vient à bout, il sait bien qu'il aura trouvé le meilleur moyen de bien faire sa cour auprès du Roi.

Ledit sieur duc ensuite assurera le pape au nom du Roi que Sa Majesté est bien résolue de se faire remarquer en toutes occasions pour être le fils aîné de l'Église, par le respect et la révérence qu'il rendra à la personne de Sa Sainteté et par les soins qu*il prendra de procurer de tout son pouvoir les avantages du Saint-Siège, et le maintien et l'accroissement de notre sainte religion.

Que le même discours pourra être tenu chaque jour à Sa Sainteté par les ministres des autres princes, mais de nul autre avec tant de vérité et avec moins d'intérêt.

Que Sa Majesté ne croit pas avoir besoin d'employer beaucoup de paroles pour persuader Sa Sainteté de la sincérité de ces protestations-là, puisque les effets même parlent assez hautement pour elle en toutes rencontres.

Et là-dessus, ledit sieur duc pourra toucher ce que Sa Majesté a fait et continue de faire tous les jours pour abattre la secte du Jansénisme, et de quelle manière elle se conduit en toutes les

affaires qui regardent les Huguenots, comme pour la démolition de leurs temples, leur exclusion de toutes les charges de son royaume et les autres rigueurs qu'elle leur tient, sur le fait de Texercice de leur croyance *.

Qu'en toute autre chose où Sa Majesté verra l'intérêt du Saint-Siège, ou pourra connoître le désir particulier de Sa Sainteté, elle en usera de la même manière avec grande joie, jugeant même qu'elle ne peut mieux que, par de si pieux sentiments, correspondre à tant de grâces visibles que Dieu a versées avec abondance sur sa personne royale et sur son règne.

Sa Majesté n'estime pas qu'en cette première audience ledit sieur duc doive entrer dans aucune plainte du passé et du peu de considération que Sa Sainteté a faite jusqu'ici de diverses justes instances qui lui ont souvent été portées en son nom. Il vaudra beaucoup mieux remettre à une autre fois toute doléance, et les affaires même qui en pourroient fournir matière, si ce n'est que le pape en entamât le premier le discours ou que ledit sieur duc y tombât si naturellement et l'appuyât si peu, que Sa Sainteté ne pût pas dire quil eût manqué â la bienséance. Cependant le fruit qu'il doit se proposer de tirer de ce premier abouchement, c'est de bien persuader au pape que le Roi désire véritablement de bien vivre avec Sa Sainteté et qu'il ne tiendra qu'à elle de tirer de cette bonne disposition de Sa Majesté de grands avantages pour le bien du Saint-Siège et de la chrétienté pourvu que, de sa part,

1. Ce passage confirme une théorie émise par un écrivain moderne sur les relations de Louis XIV avec la cour de Rome, celui-là offrant toujours à celle-ci comme compensation des caprices et des hauteurs de la nouvelle politique monarchique, la persécution des Jansénistes et des Huguenots, u C'est, dit M. lung, l'holocauste offert au Dieu vengeur, la victime sacrifiée pour attirer sur soi les bienfaits du Très-Haut, le moyen de se faire pardonner au ciel ce qu'on entreprend sur terre contre les vicaires de Jésus-Christ. » {La France et Aome, par Iunq. Paris, Charpentier, 1874, in-12, p. 184.) Notamment, en ce qui concerne les protestants, le passage que l'instruction leur consacre est en contradiction avec l'opinion courante, développée par Rulhière, à savoir que Louis XIV, au début de son règne, avait paru, selon les avis de Mazarin et ceux de ses nouveaux conseillers, surtout de Turenne, disposé à ménager les protestants. Il se vante ici des mesures de rigueur qu'il compte prendre à leur égard. Cependant on lit dsiiiB ses Mémoires, sous l'année 166t, qu*il était d'avis que « pour les réduire peu à peu, le meilleur moyen était de ne les presser du tout par aucune rigueur nouvelle ». (Voir sur ces points la dissertation et les documents réunis dans les Œuvres de Louis XIV; édit. de 1806, t. VI, pp. 353 et suiv.)

LIGUE CONTRE LE TURC. i09

Sa Sainteté fasse connoître au Roi qu'il considère et aime sa personne et son État.

Si ledit sieur duc peut une fois bien établir ce fondement, le Roi a si peu de choses importantes ou difficiles à désirer de la cour de Rome, et le pape, qui a tout le soin du régime spirituel de la chrétienté, en a tant à désirer du Roi qui sont de la dernière considération non seulement dans son royaume, mais pour tous les autres États chrétiens dont Sa Majesté, en Tétat que sont aujourdTiui ses affaires, est considérée comme le premier mobile, qu'il est impossible que Sa Sainteté ne voie que la bonne correspondance et l'union que Sa Majesté lui offre par des sentiments de piété, doit être bien plus ardemment désirée par elle-même pour son propre intérêt, et que, les choses étant dans cette constitution, il pourra réussir audit sieur duc de venir & bout par son adresse de la plupart des négociations qui lui sont commises dans la suite de cette instruction.

Lorsque le sieur d'Aubeville fut envoyé à Rome, il y a un an, il fut chargé (ainsi que ledit sieur duc le verra par la copie de son instruction), de six affaires principales dont aucune aujourd'hui n'est plus avancée qu'elle étoit alors, à l'exception de celle de M. le cardinal de Retz, qui s'est achevée à la satisfaction de Sa Majesté par des moyens auxquels le pape n'a rien contribué, non pas même ses exhortations envers ledit cardinal de contenter Sa Majesté.

La première étoit celle de la ligue des princes chrétiens contre l'ennemi commun que le pape B^ désiré qu'on traitât à Rome en sa présence, et à quoi Sa Majesté a volontiers donné les mains pour lui complaire. Comme cette affaire n'est pas de la nature des cinq autres où le Roi demandoit, et en celle-ci il est recherché, ledit sieur duc, à qui Sa Majesté a fait expédier un nouveau plein pouvoir pour traiter ladite ligue et intervenir en son nom aux assemblées qui se tiendront avec les plénipotentiaires de Sa Sainteté et des autres princes et potentats, il s'y conduira en la manière que Sa Majesté lui a ordonné de vive voix*. Sa Majesté n'ayant rien à ajouter sur cette matière à ce qui est contenu dans

i. Voira ce sujet le Mémoire secret pour servir d'addition à IHnstmction... pins loin, p. 135.

110 LE DUC DE CRÉQUI, i662.

ladite instruction dudit sieur d'Aubeville, si ce n'est qu il devra, à son arrivée à Rome, interrompre d'abord le cours de toutes les conférences qui se tiennent sur cette matière, en cas qu'il trouve que l'empereur et la république de Venise n'aient pas encore envoyé d'autres pouvoirs où ils aient réformé ce que Sa Majesté avoit trouvé à dire aux premiers qu'ont présentés leurs ministres.

L'empereur se qualifiait dans le sien Christiampopulicapui*j dont Sa Majesté a cru que le pape n'avoit pas moins de sujet de s'offenser qu'elle, qui ne- peut demeurer d*accord que l'empereur s'arroge un titre si fastueux.

Sa Majesté a aussi désiré qu'il retranchât les qualités qu'il y prend de landgrave d'Alsace * et de comte de Ferrette', lesquelles on fil quitter à l'empereur son père dans la ratification du traité de Munster, par lequel il avoit cédé au Roi (et l'Empire aussi) tout ce que Tun ou l'autre avoit et pouvoit prétendre de souveraineté et de juridiction sans aucune réserve sur le landgraviat de la haute et basse Alsace et sur le Zontgau dont ledit comté de Ferrette fait partie.

Dans le pouvoir que la république de Venise a donné à son ambassadeur, Sa Majesté a trouvé & dire qu'après avoir nommé l'empereur, elle ait voulu, sans faire aucune mention expresse du Roi comprendre Sa Majesté sous le terme collectif délie due Corone dont on pourroit induire ime égalité qui n'est pas entre Sa Majesté et le Roi Catholique, Sadite Majesté en a été d'autant plus surprise que de tout temps la république n'a point fait de difficulté de déclarer ouvertement la préséance du Roi sur tous

1. Louis XIV supportait difQcileinent la prééminence reconnue à l'Empire d*Allemagne. (Voir dans ms Mémoires^ édit. Dreyss, t. Il, p. 411, et Tappendice, p. 451.)

2. Le landgraviat d'Alsace avait été cédé à la France par l'article 47 de la paix do Munster; non seulement Tempereur et le duc d'Inspruck renonçaient au droit qu'ils pouvaient avoir sur le pays, mais ils promettaient d'y faire renoncer le roi d*Ëspagne. C'est ce qui eut lieu à la paix des Pyrénées, en 1659. Par l'article 61, le Roi Catholique renonce à tous ses droits sur la haute et basse Alsace, le Sundgau ou comté de Ferrette, Brisach, etc., etc. Mais il resta quelques difficultés pendantes, notamment en ce qui concernait le comté de Ferrette, et elles ne furent réglées que par la paix de Ryswick, en 1697.

3. Le comté de Ferrette (en allemand Pfiri) s*est formé du démembrement du comté de Montbéliard. On le confond souvent avec le Sundgau, dont, d*après notre texte, il était seulement une partie. Il comprenait les seigneuries de Ferrette, Thann, AUkirck, Belfort, Délie et Rougemont.

AFFAIRE DE COMACCHIO. Mi

les autres rois et de la maintenir par son autorité dans son État : aussi se promet-elle qu'aussitôt que la république aura été avertie de ce que Sa Majesté a trouvé à dire sur la forme d'expression dont elle avoit usé, elle l'aura d'abord corrigée, d'autant plus qu'elle en a, depuis peu, un tacite consentement du roi d'Espagne par la déclaration qu'a faite le marquis de la FuenteàSa Majesté, en présence de tous les ambassadeurs de tous les potentats étrangers. Cependant jusqu'à ce que lesdits deux pouvoirs de l'empereur et de ladite république soient réformés à la satisfaction du Roi, et comme la raison le veut. Sa Majesté n'entend pas que ledit sieur duc passe outre à rien négocier sur le fait de la dite ligue.

Il est vrai que Sa Sainteté ayant fait dire au Roi qu'elle prend sur soi le soin de la réformation desdits pouvoirs, et le nonce en même temps ayant ici représenté de sa part que, la saison s'avançant. Sa Majesté donneroit une marque de sa piété dont le pape lui seroit obligé si elle ne vouloit pas arrêter le cours de cette négociation sur les défauts desdits pouvoirs, Sadite Majesté lui a accordé un temps de six semaines, pendant lequel on pourra dépécher à Vienne et à Venise pour en faire venir d'autres, sans qu'on discontinue à Rome de s'assembler pour ébaucher toujours davantage les matières; mais comme le terme desdites six semaines expirera au temps à peu près que ledit sieur duc arrivera à Rome, c'est par cette raison que Sa Majesté lui défend de passer outre à la négociation, en cas qu'alors il ne soit point encore venu de Vienne et de Venise de nouveaux pouvoirs suivant la parole que Sa Sainteté en a donnée.

La seconde alTaire dont l'instruction dudit sieur d'Aubeville étoit chargée est l'intérêt de M. le duc de Modène pour la restitution ou le dédommagement qu'il prétend des vallées de Comacchio que la Chambre apostolique lui détient depuis la dévolution de l'État deFerrare au Saint-Siège, sans que, dans une cause avouée et reconnue de tout le monde pour notoirement juste, les ducs, son aïeul, son père, ni lui aient trouvé aucun moyen d'en avoir raison dans tout le cours de sept pontificats différents qui ont duré près de soixante ans. Comme Sa Majesté a Tinlérêt dudit sieur duc de Modène autant à cœur que si ce tort étoit fait à olle-mêmo, elle désire que ledit sieur duc de Créqui s'applique

il2 LE DUC DE GRÉQUI, i662.

sérieusement à cette affaire et interpose son nom, son autorité, son intercession et ses offices, aussi souvent et en la manière et aux termes que M. le cardinal d'Esté croira lui-même pouvoir être les plus efficaces, pour procurer enfin quelque satisfaction raisonnable à M. le duc son neveu, au moins pour un dédommagement compétant, si la restitution desdites vallées est jugée impossible à obtenir, comme il y a grande apparence vu leur situation dans rÉtat ecclésiastique et la longue possession, quoiqu'elle ne puisse avoir prescrit le droit du seigneur légitime qui a toujours réclamé contre cette usurpation, avec telle modération néanmoins qu'il n'a jamais refusé, comme il l'offre encore aujourd'hui, de reconnoître ses propres parties pour ses juges, pourvu qu'on veuille seulement entrer en connoissance de la cause et la terminer, ce qui semble ne lui pouvoir être dénié i moins de déclarer ouvertement en même temps qu'on a dessein juste ou injuste île lui retenir son bien.

11 n'est pas nécessaire d'informer en détail ledit sieur duc des raisons et du mérite de la cause, qu'il apprendra bien mieux sur les lieux de la vive voix de M% le cardinal d'Esté ou des ministres du duc, son neveu. Sa Majesté lui recommande seulement, comme elle en avoit chargé le sieur d'Aubeville de bien faire connoître à Sa Sainteté que, non seulement la mort de feu M. le cardinal, avec qui la maison d'Esté avoit pris alliance, n'a point ralenti le désir qu'a toujours eu Sa Majesté de lui procurer auprès du pape une satisfaction si raisonnable, mais que l'ardeur qu elle en a s'est plutôt accrue, pour rendre à la mémoire dudit sieur cardinal ce qu'elle croit devoir à un ministre qui Ta si dignement servi et qu'elle a tant aimé, et pour les services encore très recommandables que lui a rendus avec tant de zèle feu M. le duc de Modène, outre l'affection singulière qu'elle a pour M. le cardinal d'Esté et pour le duc, son neveu.

La troisième affaire étoit celle de M. le duc de Parme * tou-

1. Cette affaire, ainsi que celle qui ialëresse le duc de Modène, ont été l'objet d'exposés importants au cours des précédentes instructions. 11 n'y a plus lieu d'y insister ici. (Voir ci-dessus, pp. 45 et 53 notes.) U convient cependant d'observer que les termes des instructions de Gréqui sont moins fermes que ceux des documents intérieurs. Le Roi montrait, dans la négociation de ces affaires, un esprit de modération relative, dont M. Qérin ne parait pas lui avoir tenu un compte suffisant.

chant le différend qu'il a aussi avec la même Chambre apostolique pour raison des Étals de Castro et de Ronciglione dont il se trouve aujourd'hui entièrement dépouillé par une chicane de formalités apparentes de justice. Cette affaire ne se trouve pas, non plus que la précédente, en meilleur ni autre état qu'elle étoit lorsque le sieur d'Aubeville fut chargé d'en parler et comme son instruction contient tout ce que Sa Majesté pourroit mettre dans celle-ci pour informer ledit sieur duc de Créqui de ses intentions, Sa Majesté l'y renvoie pour les apprendre et s'y conformer.

Elle y ajoutera seulement que, quand ledit sieur d'Aubeville partit d'ici, on attendoit une dernière réponse d'Espagne, laquelle est depuis venue, mais elle ne s'est pas trouvée si favorable et avantageuse audit duc qu'il eût pu désirer. Elle consistoit en ce que le conseil du roi catholique, ayant mûrement délibéré sur la matière, avoit estimé qu'on ne devoit point faire de nouveau pas qui compromit plus avant l'autorité et la réputation de Sa Majesté et du roi leur maître, conmie il étoit certain, disoient-ils, qu'il arriveroitsion pressoit davantage le pape d'une chose qu'on voyoit assez qu'il n'a nulle disposition de faire, après l'acte d'incamération desdits duchés de Castro et de Ronciglione, à moins que le Roi et le roi d'Espagne ne fissent suivre leur instance de quelque voie de fait pour forcer le pape à ce qu'ib désiroient, ce qui ne convenoit pas à leur piété. Cette réponse a ôté tout moyen à Sa Majesté de continuer à témoigner audit sieur duc de Parme la part qu'elle prend dans cet intérêt et à sa satisfaction que Sa Majesté a toujours la même passion de lui procurer; mais comme pour faire des offices auprès de Sa Sainteté qui lui soient utiles, il semble absolument nécessaire que le pape connoisse que le roi d'Espagne a les mêmes sentiments et que la première et la seconde couronne de la chrétienté s'unissent et agissent de concert en cette affaire-là, ledit sieur duc de Parme doit travailler à Madrid pour en faire venir d'autres ordres plus favorables.

Cependant ledit sieur duc de Créqui l'assurera qu'à quelque chose bien pressante qu'il fasse consentir les Espagnols pour son avantage. Sa Majesté lui a déjà commandé de l'exécuter sur-lechamp, de sa part, sans en attendre de nouveaux ordres, tant elle

RECUEa DES INSTBUCT. DIPLOMÂT. VI. — 8 '

a de disposition à le favoriser et à le tirer avec utilité de cet embarras.

La quatrième affaire étoit celle de M. le cardinal de Retz, laquelle a depuis entièrement changé de face par la résolution qu'il a prise de lui-même, sans que Sa Sainteté y ait rien contribué, de se soumettre entièrement et sans condition atout ce que Sa Majesté voudroit lui ordonner, ensuite de quoi il a depuis envoyé au roi la démission de son archevêché de Paris, dont Sa Majesté a aussitôt pourvu le sieur archevêque de Toulouse ; et comme Sa Majesté fait état, après que le nouvel archevêque sera installé dans l'église de Paris, de permettre audit sieur cardinal de Retz de lui venir faire la révérence et puis de l'envoyer à Rome pour lui rendre ses services dans cette cour-là avec les autres cardinaux du parti de Sa Majesté, elle fera savoir audit sieur duc de Créqui en ce temps-là de quelle manière ils auront à vivre ensemble, c'est-à-dire jusqu'à quel point de confiance il pourra prendre audit sieur cardinal, selon ce qui se sera passé avec lui lorsqu'il viendra rendre ses respects au Roi et recevoir les assurances du pardon que Sa Majesté lui a accordé de ses fautes passées.

La cinquième affaire regardoit le droit de nomination du Roi aux bénéfices consistoriaux dans l'Artois *, comme dans tous les autres lieux de son royaume, à présent que, par le dernier traité de paix. Sa Majesté est rentrée dans la souveraineté de ce comtélà que les Rois ses prédécesseurs avoient été forcés de céder à l'Espagne par les traités précédents. Lorsque le sieur d'Aubeville partit, Sa Majesté, qui n'avoit pas encore fait examiner la matière aussi à fond qu'elle a fait depuis, avoit dessein de maintenir et de faire revivre ce droit ; mais s'étant fait mieux représenter les raisons du pape, et en ayant bien compris la force, comme elle ne veut rien que de juste et qui ne lui appartienne, elle a pris enfin la résolution de complaire à Sa Sainteté et d'accepter l'induit pour l'Artois et pour le pays conquis du côté de Flandre, que le nonce s'est souvent laissé entendre que Sa Sainteté étoit toute disposée de lui accorder si on lui en faisoit instance de sa part.

Ledit sieur duc arrivant à Rome saura de M. le cardinal

1. Cette affaire a été expliquée plus haut (voir p. 39). Il conyient de remarquer également l'esprit d'équité et de modération dont est animé Louis XI V.

AFFAIRES DIVERSES. Mo

Antoine qui avoit eu charge de demander et de prendre soin de faire expédier ledit induit et celui pour le comté de Roussillon en quel état sont Tun et l'autre, et, en cas qu'il ne les ait point encore obtenus, ou que, la grâce étant accordée, il n'en reste plus que l'expédition à retirer, ledit sieur duc prendra grand soin de faire les instances au pape de l'un et de l'autre, représentant It Sa Sainteté le besoin qu'ont les églises desdits pays, que la guerre a d'ailleurs désolés, de n'être pas plus longtemps destituées de bons pasteurs et assurant Sa Sainteté que Sa Majesté aura l'œil à lui nommer des sujets les plus capables de les remettre en l'état qu'elles doivent être.

Ledit sieur cardinal Antoine et le sieur abbé de Bourlemont pourront informer plus particulièrement ledit sieur duc de ce qui leur a été mandé touchant quelques précautions qu'il faut prendre, quand on couchera par écrit lesdits induits soit pour les avoir en la même forme qu'ils furent accordés pour l'Artois à Philippe II, soit pour empêcher que l'internonce de Bruxelles, ni le nonce de Madrid ne s'ingèrent aucunement à se vouloir mêler des affaires ecclésiastiques desdits comtés et comme, du côté de Catalogne, Sa Majesté n'entend pas que le pape perde la juridiction qui lui pouvoit appartenir et qu il faisoit exercer dans le comté de Roussillon par le nonce de Madrid ou ses subdélégués sur les ecclésiastiques, Sa Majesté consentira que Sa Sainteté attribue le même pouvoir au nonce qui réside auprès d'elle.

L'on croit que Sa Sainteté ayant su l'envoi dudit sieur duc à Rome ne se sera pas hâté d'accorder lesdits induits ni aucune autre grâce qu'on lui puisse demander, et' qu'il les aura réservées toutes pour avoir occasion de l'en régaler à son arrivée.

La sixième et dernière affaire dont le sieur d'Aubeville fut chargé à son départ étoit touchant les démêlés arrivés dans le couvent des Minimes de la Trinité du Mont, causés par la cabale des religieux calabrais qui ont toujours vu avec grande envie les privilèges de cette maison et qui avoient engagé le feu cardinal Spada à chercher le moyen de les détruire à l'instigation de quelques mauvais moines françois déserteurs de l'intérêt de leur patrie. La mort dudit cardinal Spada a beaucoup changé la face

de Taffaire, comme aussi le choix que Sa Sainteté a fait depuis, à rinstance de Sa Majesté, de la personne de M. le cardinal Chigi qu'elle a donné pour protecteur à cet ordre-là et a pris même le soin, par la provision qu'elle lui en a fait expédier, de lui recommander et ordonner sur toutes choses d'en laisser, le plus qu'il pourra, la direction & ses véritables supérieurs, qui est tout ce que Sa Majesté peut désirer. Plusieurs points qui embrouilloient Taffaire ont été déjà accommodés, comme l'élection du correcteur du couvent faite par suffrage et par conséquent la cessation de l'autorité de celui qui avoit été fait par bref de Sa Sainteté à l'induction du cardinal Spada, le rétablissement de la voix des Pères Noël et Mercadier que ledit cardinal avoit voulu chasser du couvent, l'expulsion du Père Burel à qui Sa Majesté avoit ordonné de se rendre à sa cour et qui n'avoit point désemparé, se voyant soutenu dans sa désobéissance par ledit cardinal Spada, et auquel le général a depuis la mort dudit cardinal envoyé de Madrid son obédience pour venir en France conformément à l'intention du Roi, en sorte que pour terminer toute cette affaire à la satisfaction du Roi, qui en est venu à bout par sa fermeté, il ne lui reste plus qu'à faire rétablir dans ledit couvent les cinq religieux qui en ont été exilés pour avoir été reconnus trop zélés au service de Sa Majesté et au maintien des privilèges de la maison et à en faire sortir cinq autres qui se sont témoignés dans tous ces différends entièrement partiaux des ennemis dudit couvent.

Les cinq religieux que Sa Majesté désire que ledit sieur duc de Créqui fasse rétablir, sont les Pères Ruffat, de Neuillan, Beauvarlet, Aymond et Artaud. Les cinq qu'elle veut qu'on en tire sont les Pères Louis Desfresnes, Tostat, Ringart, Durdes et ledit Burel qui en a déjà eu l'ordre par son général.

Dès que ces changements auront été faits à la satisfaction de Sa Majesté, elle donnera deux ordres qu'elle avoit jusqu'ici suspendus, l'un pour permettre au général de venir faire sa visite en France, et l'autre aux provinciaux de son royaume d'envoyer les religieux qu'ils voudront choisir pour remplir plusieurs places dudit couvent qui sont demeurées vides depuis ses désordres.

Cependant Sa Majesté désire que ledit sieur duc donne la commodité aux Pères Ruffat et Neuillan de passera sa suite sur quel-

Page 1