INDEPENDANCE DU CONCLAVE
L'une, de n'entrer en aucune négociation sans participation l'un de l'autre, et de s'entre-comniuniquer tous les jours sincèrement tout ce qu'ils auront appris et découvert;
La seconde, de ne donner connoissance au cardinal Barberin de quoi que ce puisse être ni à ses amis et adhérents et de ne leur révéler aucun secret, si ce n'est que, d'un commun accord, ils jugeassent à propos pour le service du Roi de le faire en quelque rencontre.
Et d'autant qu'ils se peuvent trouver quelquefois d'avis contraire, ils pourront en ce cas appeler à leurs délibérations quelqu'un des autres cardinaux et même tous ensemble, s'ils le jugent à propos de la sorte, et comme il n'y a point d'affaire pour importante et difficile qu'elle soit que Sa Majesté ne veuille bien confier à l'afTection, prudence, et grande expérience de M. le cardinal Grimaldi, elle aura toujours fort agréable qu'ils confèrent avec lui et fassent cas de ses conseils, ne laissant pas en même temps de donner toute la satisfaction possible à M. le cardinal Ursin, mais ne lui communiquant rien de ce dont on ne voudra pas que le grand-duc et le cardinal Jean Carlo aient connoissance.
La principale et unique fin que le Roi se pcopose dans une pareille occurrence et à laquelle Sa Majesté recommande aux sieurs cardinaux et audit sieur duc de faire tendre toutes leurs actions, c'est qu'il se puisse faire une élection désintéressée de toute autre part que du service de Dieu, de son Église et du bien public, et enfin que l'on puisse avoir un pape dont les intentions soient détachées de toute passion particulière, qui aime la justice et l'avantage du Saint-Siège, qui ait les vrais sentiments d'un père commun et qui connoisse la sincérité et la piété de ceux du Roi pour l'avantage de la religion, et lequel enfin ayant toutes les parties requises pour être aimé, estimé et honoré des princes chrétiens, puisse régir et gouverner la sainte Église avec fruit et édification de tous les fidèles et s'employer efficacement pour la défense de la chrétienté contre son ennemi.
La France a toujours été bien éloignée des prétentions d'esclavitude où d'autres nations ont voulu toujours tenir les papes ; personne n'ignore les mauvais traitements qui leur ont été faits et par qui, quand ils n'ont pas voulu contenter l'injustice de leurs
prétentions toujours réglées sur Tintérét particulier et peu souvent par la raison.
Le Roi ne veut rien d'injuste ni d'extraordinaire ; aussi ne désire-t-il de voir assis dans la chaire de saint Pierre qu'un homme de bien, qui ait les intentions droites et assez de force pour les mettre à fin, et en ce cas, il n'y a respect, soumission et obéissance de fils que Sa Majesté ne lui rende très volontiers comme à un bon père, ni bien et avantage qu'elle ne soit ravie de procurer, non seulement au Saint-Siège et à l'Église, mais aux parents même de Sa Sainteté, et enfin Sa Majesté ne souhaite si ce n'est que le pape qui sera élu puisse connoître véritablement le fond des cœurs et des intentions des uns et des autres, parce que cela étant, Sa Majesté ne peut pas douter qu'elle n'en soit toujours traitée en vrai fils aîné de l'Église, comme elle est.
Ce sont les sentiments du Roi en général que lesdits sieurs cardinaux et ses ministres auront beau champ de faire valoir, y ajoutant que Sa Majesté à l'imitation de ses prédécesseurs ne prétend point violenter par moyens illicites les suffrages du sacré collège, ni empêcher en quoi que ce puisse être la liberté du conclave, et qu'au contraire elle sera toujours prête, s'il en étoit besoin, d'envoyer ses forces pour appuyer et protéger cette liberté.
Ledit sieur duc aura soin d'assurer lui-même les créatures du pape Urbain VIII, et de leur faire encore confirmer par M. le cardinal Antoine, que le Roi qui conserve toujours une vénération particulière pour la glorieuse mémoire de ce digne pape, désire fort qu'une d'entre elles puisse être élevée au pontificat et qu'il les appuiera tous de son crédit, estimant beaucoup leur mérite et s'assurant qu'ils suivront volontiers l'exemple que leur a laissé leur bienfaiteur de chérir et considérer cette couronne.
En même temps, ledit sieur duc pourra dire aux cardinaux de la faction pamphilienne appelée l'Escadron Volant*, parce qu'ils sont demeurés sans chef et n'ont pas laissé de se tenir ensemble.
1. Le nom d'escadron volant ou d'escadron du ciel demeurait aux cardinaux nommés par Innocent X, et dirigés longtemps par la donna Olympia. Ils étaient en situation de faire pencher la balance d*un côté ou de l'autre ; mais ils affectaient de n'obéir qu*aux intérêts les plus élerés de l'Église dans le choix du pape.