AUCUNE EXCLUSION
autant unis que s'ils en avoient un qui les dirigeât, qu'encore que Sa Majesté n'ayant aucune obligation à la mémoire d'Innocent X ni aucun sujet d'être satisfait de son pontificat, néanmoins cette considération ne fait nul préjudice à ses créatures auprès de Sa Majesté qui est très bien informée que ledit pape Innocent auroit beaucoup mérité de l'Église s'il s'étoit aussi bien acquitté du devoir d'un bon pape en toute autre chose qu'il l'a fait dans les promotions de cardinaux, ayant toujours élevé les sujets qui notoirement dans la cour de Rome en étoient reconnus alors pour les plus dignes, et partant que Sa Majesté ne consentira pas seulement à leur exaltation, mais la favorisera aussi de très bon cœur aux occasions qui s'en offriront dans le conclave.
Et pour la faction du cardinal Chigi S ledit sieur duc prendra soin aussi de leur donner les mêmes assurances de bonne volonté de la part du Roi et qu'il ne tiendra pas à Sa Majesté que le nouveau pape ne soit élu dans leur corps, Sa Majesté estimant beaucoup le mérite de tous, et voulant bien concourir de son autorité à leur exaltation, selon les occasions qui pourront s'en présenter.
Le Roi, après une mûre délibération, et se souvenant surtout de ce qui s*est passé aux derniers conclaves, a pris la résolution, cette fois-ci, de ne faire l'exclusion formelle et ouverte à aucun cardinal que le plus grand nombre des autres cardinaux veuille exalter. Et ainsi Sa Majesté ne charge point ledit sieur duc, ni les cardinaux de sa faction, de se déclarer contre l'avancement de qui que ce soit, ni de l'empêcher formellement en son nom ; bien pourront-ils demeurer neutres et indifférents quand il sera question de tenir éloigné du pontificat quelque sujet qui ne sera pas jugé si capable ou pour qui Sa Majesté n'auroii pas tant d'inclination que pour d'autres, afin de tâcher après de faire tomber la balance sur les plus dignes, car autre chose est exclure et autre ne pas courir d'abord indistinctement à exalter tous ceux pour qui l'on aura commencé des pratiques, qui est un terme de conclave.
1. Le cardinal Chigi, naveu du pape actuel, dirigeait jusqu'à trente-quatre de ses coUègues. Il pouvait ainsi donner l'exclusion, et aucune élection ne pourait se laire sans son concours ; c'est ce qui arriva notamment lors de l'élection de Clément IX (Rospigliosi).
Plusieurs considérations très fortes ont obligé Sa Majesté à prendre cette résolution, dont on en touchera quelques-unes.
En premier lieu, ce parti est bien plus sûr pour la conscience du Roi qui, dans un si grand éloignement, ne peut assez savoir à fond les bonnes ou mauvaises qualités d'un cardinal, pour juger s'il est digne ou indigne de régir l'Église de Dieu, et comme, pieusement. Sa Majesté en doit croire capables tous ceux que les deux tiers du collège en estiment dignes, et qu'au contraire on peut fort charger sa conscience si, sur de fausses relations venant quelquefois d'un ennemi ou pour quelque intérêt particulier que l'on a, on empêche l'exaltation d'un homme de bien qui auroit sagement gouverné, ce qui est le plus grand préjudice que l'on puisse faire, non seulement à cet homme-là, mais quelquefois à tout le reste de la chrétienté, d'autant que l'on peut après tomber dans une plus mauvaise élection, il est plus sûr, comme il a été dit, de ne décider pas une chose de cette importance de si loin et comme à yeux clos, et en laisser toute la conduite au Saint- Esprit, se conformant à sa providence qui sait mieux que nous ce qu'il nous faut, et si la chrétienté a besoin de récompense ou de châtiment.
En second lieu, outre la sûreté, il y a même plus de hauteur, de réputation et de dignité pour le Roi d'en user de cette sorte : Sa Majesté n'étant pas. Dieu merci, dans la même nécessité qu'ont la plupart des autres princes et rois qui souffrent dans leurs intérêts des préjudices extrêmes, quand ils n'ont pas la cour de Rome favorable. La France peut beaucoup [mieux se passer de cette faveur que les papes ne peuvent se passer de l'aflection et du respect du Roi et de son royaume, lequel, en tout temps, mais particulièrement en celui-ci, est sans contredit le pôle principal sur lequel roule tous les intérêts de la chrétienté et de tous ses princes. Jamais il ne peut seoir dans la chaire de saint Pierre un pape qui ait plus d'aversion pour cette couronne qu'en avoit et qu'en a témoigné Innocent X, et tout ce que cette aversion-là a produit, même dans la guerre allumée ou sa partialité pour nos ennemis d'alors sembloit nous devoir être si dommageable, c'est qu'elle n'a fait du mal qu'à lui-même, lui ayant fait passer un pontificat malheureux, sans gloire, plein d'épines et de