SACCHETTI ET ALBIZZI
Sa Majesté a déjà considéré deux fois pour le plus digne sujet de remplir la chaire de saint Pierre. Il a même cet avantage que ceux qui l'ont empêché d'y monter, confessent ingénument qu'il méritoit un autre sort, qu'il n'y a rien eu dans sa vie depuis sa plus tendre jeunesse qui n'ait été irréprochable et que sa doctrine, sa bonté et sa piété le dévoient faire préférer à tout autre dans le choix d'un souverain pontife. S'il reste encore quelque espérance de lui faire rendre justice en cette troisième occasion, le Roi désire que les cardinaux de son parti n'omettent rien qui soit en leur pouvoir pour servir ce bon cardinal, par préférence à tout autre et donner cette satisfaction à Sa Majesté qui les assure que c'est le service le plus important et le plus agréable qu'ils puissent jamais lui rendre. Quant aux moyens pour y parvenir. Sa Majesté s'en remet sur leur prudence et leur habileté et leur recommande seulement de s'y conduire comme ledit sieur cardinal Sacchetti lui-même leur témoignera de le souhaiter. Car il se pourra faire qu'il ne voudra plus être le jouet du cardinal Barberin qu'on croit n'avoir jamais sincèrement souhaité qu'il fût pape, et qu'il ne s'est servi de son nom qu'aûn que, donnant cette peur aux Espagnols et aux Florentins, il les fit tomber plus facilement, premièrement sur Pamphilio et puis sur Chigi *.
Le second en rang que Sa Majesté souhaiteroit de voir élevé au pontificat est M. le cardinal Albizzi', intime ami et confident, comme le premier, de feu M. le cardinal Mazarin, personnage de grande érudition, fort habile et adroit à traiter les plus grandes affaires, homme résolu, actif et hardi, de grande vigueur et force d'esprit, et qui a, depuis bon nombre d'années, témoigné un zèle particulier pour tous les intérêts de cette couronne, pour toutes les satisfactions et avantages de Sa Majesté. Comme les diffi-
i. On Toit, par ce passage, que le double échec de Sacchetti avait ruine sa candidature même dans l'esprit du roi de France, son plus ferme appui. Malgré ses grandes qualités, il ne devait pas coiffer la tiare ; il mourut, d'ailleurs, avant le pape Alexandre Vn.
2. Petnicelli délia Gattina fait de ce cardinal Albizzi un portrait très vivant (t. II I, p. 21i). C'était un des esprits les plus distingués, mais aussi les plus indépendants dn collège des cardinaux. Il ne fut jamais sérieusement question de lui au cours du conclave. Il se traitait lui-môme avec une certaine irrévérence. A quelqu'un qui lui faisait entrevoir la place de secrétaire d'Ëtat : « Je ne puis plus descendre, répondit-il ; je suis moine. »
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cultes de son exaltation seront vraisemblablement moindres que de celle de Sacchetti, il peut arriver des conjonctures où le parti du Roi le pourra peut-être servir utilement et Messieurs les cardinaux doivent savoir que Sa Majesté estimeroit infiniment ce service et ne leur en sauroit guère moins de gré que pour Sacchetti même. Du reste, ils devront encore s!y conduire comme ledit cardinal Abbizzi ou lui-même, ou par ses amis, leur fera dire qu'il le souhaite pour son avantage.
Le troisième en rang est M. le cardinal Rospigliosi * qui exerce à présent la charge de secrétaire d'État du pape ; c'est un sujet qui a joint aux sciences acquises et à une grande littérature beaucoup de connoissance des affaires du monde, qui est une des qualités la plus requise pour un bon pape, ayant eu occasion de se rendre un des plus capables sujets du collège, tant par les emplois qu'il a eus au dehors, que depuis dans l'exercice de sa charge. Il n'y avoit que la seule considération de ce qu'il a été nonce en Espagne qui pût faire craindre à Sa Majesté qu'il n'eût donné toutes ses affections de ce côté-là ; mais outre que Sacchetti, qu'elle désire par-dessus tout, a eu aussi le même emploi et ne laisse pas d'être exclu par les Espagnols, ledit cardinal Rospigliosi s'est si bien conduit en toutes rencontres envers Sa Majesté, lui a donné de telles preuves et assurances de sa passion pour ses intérêts, qu'elle ne s'arrête point à cette considération et lui souhaite toute sorte d'avantages*. Sa Majesté avait, il y a quelque temps, écrit une lettre de sa main à M. le cardinal Antoine, pour n'être ouverte que dans le conclave, par laquelle elle témoignoit aux cardinaux
1. C'est le futur pape Clëment IX. On Toit que Tintrigue qui deTait le porter an pontificat était préparée de loin. On peut dire que Thabileté et la discrétion dont fit preuve, en cette circonstance, la diplomatie française lui assurèrent le succès. Le portrait qu'en fait ici Lionne est confirmé par les autres témoignages. Ce fut en somme un bon pape auquel on ne reprochait guère que son amour pour le théâtre, la musique et la table. Il était^de caractère et de complexion faibles. Il vécut assez pour coiffer la tiare, mais pas assez pour en jouir, ni pour faire à la France le bieo sur lequel elle comptait et qu'elle arait préparé de longue main. Outre ce qu'en ont dit Petruccelli délia Gattina(p. 219), Chantelauze (le Cardinal de Retz et ses missiom diplomatiques à Rome, pp. 44Tjet sq.), on peut lire le très intéressant et très flatteur portrait qu'en fait Pietro Bassadona, en 166 & (llel. délia Corte di Roma^ II, p. S69).
2. Cette phrase était à double sens. On sait, en effet, que Rospigliosi, qui était pauvre, avait consenti à recevoir pension du roi de France. (Voir Chantela,uze, loe, ciY., p. 451.)
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de son parti le désir qu'elle avoit de Texaltation de ce sujet et avoit fait tenir ladite lettre au cardinal Rospigliosi même, afin qu*ilpût la faire rendre dans la conjoncture qu'il jugeroit la plus favorable pour lui ; mais il en a usé en fort homme de bien et, après avoir fait témoigner au Roi une parfaite reconnoissance de cette obligation, il a supplié Sa Majesté d'agréer qu'il renvoyât ladite lettre, ne pouvant en conscience, à cause des censures, avoir la moindre part à une pareille chose, et suppliant Sa Majesté, si elle avoit de l'estime et de la bonne volonté pour lui, de la lui faire paroître par quelque autre voie qui n'intéressât point sa conscience et son honneur, comme il lui seroit facile pa^ les ordres qu'elle pourroit donner en sa faveur à ses ministres. Cette circonstance a encore accru dans l'esprit du Roi la bonne opinion qu'il avoit déjà de ce cardinal auquel ledit sieur duc de Gréqui, arrivant à Rome, pourra dire en grande confidence et secret que Sa Majesté lui a donné connoissance de tout ce détail et l'a chargé bien expressément de le servir autant et plus que tout autre dans l'occasion d'un conclave et de savoir de lui (s'il peut et veut s'en ouvrir) par quels moyens on le pourra mieux faire ; que Sa Majesté sait bien que les Espagnols lui seront favorables ; mais que bien loin d'en concevoir aucun ombrage, ni jalousie, elle en est ravie, parce qu'il y aura plus de facilité à l'exalter, et qu'elle considère même qu'un procédé si franc de Sa Majesté l'obligera d'autant plus à lui donner des preuves de son affection et de sa gratitude.
Cependant ce qui se passera de cette sorte entre eux sur une matière si délicate et où ledit cardinal a un si grand intérêt, donnera moyen audit sieur duc d'établir avec lui une étroite confidence, dont probablement il pourra tirer de grands avantages pour le service de Sa Majesté dans la durée de son ambassade, étant à croire que ledit cardinal qui, par sa charge, a plus de part qu'aucun autre dans la confiance de Sa Sainteté après ses parents, lui voudra bien donner toutes les lumières qu'il aura des sentiments du pape en chaque affaire et ses bons avis sur les moyens qu'il estimera meilleurs pour ménager et promouvoir en tout les satisfactions de Sa Majesté.
Mais parce qu'il ne seroit pas à propos de restreindre l'inclusion à ces trois sujets seulement, se pouvant rencontrer de très
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grands obstacles à leur élection, Sa Majesté déclare qu'elle sera bien aise aussi de celle de MM. les cardinaux Brancaccio, Ginetti, Palotta, Franciotti, Carpegna et Maculano.
Ledit sieur duc seulement touchant Maculano ou Firenzuola prendra soin auparavant de lui faire connoître que ce qui fut fait au conclave dlnnocent X contre lui par quelques-uns des cardinaux françois, arriva sans qu'ils en eussent aucun ordre du Roi et, pour en dire le secret audit sieur duc, ce fut à l'instigation du feu cardinal de Sainte-Cécile qui étoit encore pour lors maître du sacré palais et qui ne le croyoit pas son ami à cause de quelques démêlés qu'ils avoient eu ensemble pour le généralat de la religion de Saint-Dominique, dans laquelle ils étoient tous deux avant leur promotion au cardinalat. Mais M. le cardinal Grimaldiqui est grand ami dudit Maculano sera fort propre à lui faire perdre tout le souvenir qu'il pourroit avoir d'un incident où Sa Majesté n'a point eu de part.
Quand ledit sieur duc visitera les cardinaux qui viennent d'être nommés, il n'oubliera pas de leur faire entendre et valoir à un chacun les bonnes volontés que Sa Majesté apour eux et les ordres dont il est chargé de procurer leur avancement, en cas que le Saint-Siège vienne à vaquer dans la durée de son ambassade.
Il pourra dire la même chose au cardinal Corrado*, dataire du pape, s'y étendant même davantage afin de le rendre plus favorable qu'il n'a accoutumé d'être, par trop de sévérité, aux expéditions qui se présenteront en daterie pour les choses que Sa Majesté en pourra désirer ou pour les intérêts particuliers de ses sujets.
Pour les autres cardinaux, créatures du pape d'aujourd'hui, comme, depuis son pontificat, Sa Majesté n'a point tenu d*ambassadeur à Rome, elle n'est guère informée de leurs qualités ni de leurs attachements et inclinations, et ce sera dudit sieur duc même qu'elle s'attend d'en apprendre la vérité, après quoi elle pourra lui envoyer des ordres plus particuliers pour ce qui les
1. Corrado ou Corradino, né d'une humble famille de Ferrare, d'abord avocat, jurisconsulte, auditeur de rote, et enfin cardinal par la faveur d'Innocent X. C'était un homme rompu aux affaires, mais qui avait conservé la marque de son origine populaire, rustre, brutal et intéressé. Il avait la plus grande influence sur l'esprit d'AlexandreVII.L'Ambassadeurvénitien donne de lui un portrait on pied (t. II, p. 270).