‹ RomeChapitre 93 sur 186 · HUMEUR DU PAPE · texte numérisé non relu

HUMEUR DU PAPE

elle soit demeurée d'accord avec ledit sieur duc du principal fondement que cette guerre doive être principalement soutenue aux frais du clergé.

n ne doit pourtant pas proposer d'abord la chose ni si crûment, mais attendre l'occasion de quelque difficulté de considération qui naisse dans les pourparlers de la ligue, et alors sonder avec dextérité les sentiments du pape sur cette ouverture, sans témoigner d'en avoir aucune charge du Roi, mais en parlant comme d'une pensée qui lui est tombée dans l'esprit pour surmonter ledit obstacle et l'appuyant même de l'exemple des Espagnols à qui le Saint-Siège accorde tant de décimes et de croisades sous prétexte de la guerre contre les infidèles, que l'Espagne ne leur fait point et ne laisse pas de jouir de toutes ces levées.

L'évêque deBéziers* a rapporté au Roi un discours que le grand-duc lui a tenu touchant l'humeur du pape, et sur la meilleure manière qu'il y pût avoir de se conduire avec lui que Sa Majesté a trouvé si sensé qu'elle a cru à propos d'en donner connoissance audit sieur duc. Il dit que quelques personnes que ce puisse être, soit ministre, cardinal, prince ou ambassadeur de quelque potentat ou monarque que ce soit, est bien empêché à Rome à savoir par où se prendre pour pouvoir tirer quelque grâce ou avantage de Sa Sainteté, car s'il prie, conjure, n'avance autant (disait le grand-duc) que s*il parloit à un sourd, jamais pontificat n'ayant été moins porté que celui-ci à considérer les princes, et à leur faire des grâces. Si on feint de les mépriser et qu'on proteste de n'en plus demander, c'est ce que le pape désire et il en est bien aise. Si on brave et menace, et qu'on témoigne de vouloir se ressentir du traitement qu'on reçoit, le pape ne prend point de peur et pour la lui donner, il en faudroit venir aux effets, ce qui ne convient à personne ; après quoi le grandduc concluoit que, s'il restoit quelque voie de gagner du crédit auprès de lui et d'en arracher quelque chose, ce ne pouvoit être que par la flatterie, en le louant et admirant tout ce qu'il dit, et

1. Pierre de Bonzi, originaire de Florence, ne le 15 avril 1631, nomme à rëvéchë de Bëziers, en 1659, à la mort de son oncle, Clément, fut employé en diverses missions près des cours italiennes par Louis XIV; puis en Pologne, en Espagne, etc. Promu au cardinalat en 1672. Il sera question de lui par la suite.

i40 LE DUC DE CRÉQUI, 1602.

lui témoignant avec nidveté, qu'on le tient encore plus élevé par son esprit sur celui des autres hommes, qu'il ne Test pas par sa dignité. Car conmie il a cette opinion-là de lui-même, outre que ceux qu'il en croit persuadés lui en sont plus agréables, il les regarde comme ayant bien plus de connoissance et d'habileté que les autres.

Sa Majesté a cru qu'il étoit bon que ledit siour duc de Créqui fût bien informé de son naturel et juge que, par la dernière voie qu'on vient de dire (avec quelque modération néanmoins pour éviter qu'il n'y entre point de bassesse), il pourra facilement slnsinuer bien avant dans les bonnes grâces de Sa Sainteté. On sait que quelques ministres l'ayant jeté à dessein dans le discours de sa généalogie et lui ayant cité à propos quelques vers latins qu'elle a fait autrefois, en ont obtenu sur-le-champ ce qu'elle avoit souvent refusé, et que d'autres affectant de témoigner des irrésolutions, comme par inhabileté, et prenant avec respect la liberté de lui demander conseil de ce qu'ils auroient à faire, l'ont fait tomber, sans qu'il s'en soit aperçu, dans la nécessité de leur conseiller ce qu'ils avoient dessein de faire, et par cette voie l'ont engagé aux choses qui leur convenoient et à les promouvoir et les soutenir.

L'usage est, qu'à la naissance du Dauphin de France, le Saint- Siège a accoutumé d'envoyer un nonce extraordinaire au Roi, pour porter des langes bénits au Dauphin. Il y aura bientôt six mois que Dieu a fait la grâce au Roi et à son royaume de lui donner un digne successeur de Sa Majesté et de ses vertus, sans qu'on ait su que le pape ni aucun de ses ministres se soit encore expliqué à Rome d'avoir dessein d'envoyer ce nonce extraordinaire, et le Roi croit qu'il peut bien avoir la pensée de ne se hâter pas pour témoigner quelque ressentiment de ce qu'on a laissé, sept ans durant, son pontificat sans ambassadeur de France ; Sa Majesté juge néanmoins qu'il pourra s'en déclarer à l'arrivée dudit sieur duc lequel sera averti que, dans ces sortes de nonciatures extraordinaires qui ne sont que passagères et pour une seule affaire. Sa Majesté ne prétend pas exiger de Sa Sainteté qu'elle lui communique la pensée qu'elle peut avoir pour le choix du sujet, avant que le déclarer et le publier. C'est pourquoi quel-

CHOIX DES NONCES. 14i

que personne sur qui le pape jette les yeux pour porter les langes de Monseip:neur le Dauphin, il témoignera que Sa Majesté Ta bien agréable.

Mais quand il sera question d'un nonce ordinaire, ledit sieur duc prendra soin qu'on n'altère rien à Rome en la pratique de tout temps observée ; que les papes n'en viennent point à la publication du sujet qu'après avoir communiqué leur pensée au Roi et en avoir eu son agrément. Il y a parfois eu des contestations en pareilles rencontres*, quelques papes ayant tenté d'abolir la coutume, sur ce, disoient-ils, qu'ils ne lioient pas les mains au Roi sur le choix de ses ambassadeurs et qu'il n'étoit pas juste que le ministre dont ils se vouloient servir en des affaires de grande confiance eût autant d'obligation au Roi de son agrément, puisqu'il l'auroit pu exclure, qu'à Sa Sainteté même de son cboix ; mais on a toujours reparti à cela qu'il y avoit une notable différence d'un ambassadeur qui part de France et d'un nonce qui y vient de Rome, en ce que Rome étant une mère commune qui nourrit toutes les nations chrétiennes indifféremment et où presque personne ne demeure neutre et sans se partialiser, il importe fort au Roi de savoir sur qui les papes jettent les yeux pour un pareil emploi, afin de ne courir pas risque d'avoir dans sa cour, en la personne publique d'un ministre de Sa Sainteté, un espion secret de ses ennemis ou des jaloux et envieux de sa grandeur qui pourroit ne s'occuper pour leur plaire qu'à y faire des cabales ou, par ses fausses relations, étant mal intentionné, ne songeroit qu'à déguiser les bons sentiments de Sa Majesté à son maître et à aliéner leur esprit. Sa Majesté a été bien aise d'informer ledit sieur duc de ce détail parce que cette contestation pourra bientôt naître et qu'il aura de quoi répondre par raison, pour maintenir l'usage qui est établi.

Feu M. le cardinal Mazarin ayant laissé en mourant deux cent mille écus à la disposition du pape pour être employés à la guerre contre le Turc*, dès que Sa Sainteté en eut l'avis elle envoya

1. On peut voir, en particulier, le détail d'une de ces difficultés, soulevée k propos de l'enroi en France d'un nonce de Sixte-Quint, Fabio Frangipani, archevêque de Nazareth, en 1585, dans la Ligue et les papes, par le comte de l'Èpinois (Palmé, 1886, in^o, pp. 24 ssq.).

2. Le testament du cardinal Mazarin disposait en effet de 600000 livres en fa-

dire au marquis Mattel, ministre de Tempereur auprès d'elle, qu'elle avoit accordé lesdits deux cent mille écus à son maître, et le nonce en a, depuis, vivement sollicité le paiement. Sa Majesté ne crut pas d'abord devoir si facilement donner les mains qu'une somme si considérable fût envoyée à Vienne, tant à cause qu'il lui paraissoit que la véritable intention du testateur avoit plutôt été de la donner à la République de Venise, la faisant simplement passer par les mains de Sa Sainteté par le respect qu'elle portoit au Saint-Siège, que parce que l'empereur n'est point encore en guerre ouverte avec le Turc, et que les différends qu'ils ont pour la Transylvanie pouvant être ajustés d'un jour à l'autre, il pouvoit aisément arriver que ledit empereur eût non seulement frustré de cet avantage la République qui se trouve véritablement opprimée, mais que le Roi lui-même eût fourni le moyen à l'empereur d'employer cet argent au préjudice des affaires de Sa Majesté, soit en Pologne, soit dans Tempire contre ses alliés. On a été près d'un an dans cette contestation, le nonce pressant le paiement et Sa Majesté différant d'en donner les ordres jusqu'à ce que depuis un mois, le Roi ayant appris la défaite de Kimin Janos * et du corps de cavalerie impériale dont il étoit assisté par l'Abaffi* que les infidèles protègent, Sa Majesté envoya aussitôt, de son propre mouvement, donner la bonne nouvelle aa nonce que l'argent lui seroit compté sans plus de délai, mais sur la parole seulement qu'il avoit souvent donnée de la part de Sa Sainteté, qu'elle ne s'en dessaisiroit point en faveur de l'empereur, qu'en prenant toutes les précautions requises pour la sûreté de Sa Majesté et, nommément, qu'elle ne le vît effectivement en guerre ouverte et déclarée contre le Turc.

Sa Majesté a voulu que ledit sieur duc de Gréqui fut informé du détail des conditions auxquelles la somme a été enfin livrée, afin qu'à son arrivée à Rome il tienne la main, en ce qui dépendra de lui, à les faire ponctuellement accomplir.

Lorsque ledit sieur duc, au sortir de chez Sa Sainteté, visi-

▼eur du pape. Il en existe de nombreuses copies manuscrites, notamment dans les Archives des Affaires Étrangères : Mémoires et Documents^ vol. 911. D a été publia par le général Grimoard, en appendice aux Œuvres de Louis XIV (t. VI, p. 293).

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