MÉMOIRE DU ROI A M. DE BOURLEMONT, AUDITEUR DE ROTE. 30 AOUT
Le Roi, envoyant ordre, par le retour du courrier Marquin, au sieur duc de Créqui, son ambassadeur extraordinaire à Rome, d en sortir et de se retirer avec toute sa maison hors de l'Etat ecclésiastique, sans prendre congé du pape *, Sa Majesté désire que, dès que ledit courrier sera arrivé à Rome, le sieur de Bourlemont aille au palais de Sa Sainteté avertir le maître de chambre du pape qu'il a une lettre du Roi à lui rendre et qu'étant introduit il lui dise ce peu de paroles : que Sa Majesté Ta chargé de lui présenter cette lettre et d'y ajouter de vive voix que, comme Rome sous le gouvernement de ses ministres est devenu un lieu où Ton assassine de guet-apens les ambassadeurs et les. ambassadrices et toute une nation ' par la seule haine de son nom, quoiqu'elle ait en tout temps assez mérité du Saint-Siège, Sa Majesté a ordonné à son ambassadeur de mettre en sûreté sa personne et toute sa famille par sa retraite hors de l'Etat ecclésiastique, et qu'en même temps, pour prévenir les accidents qui pourroient en arriver du ressentiment de ses peuples sur la personne du nonce, elle lui a envoyé dire qu'il eût à sortir de Paris et à se retirer à Meaux '.
Ledit sieur de Bourlemont ne s'étendra pas davantage et attendra ce que le pape voudra lui dire, et comme l'action des Corses est insoutenable, il y a apparence que Sa Sainteté ne manquera pas de dire pour sauver sa réputation dans le
i. Le duc de Créqui avait devancé Tordre du Roi, et il quittait Rome le jour même où le courrier quittait Paris, c'est-à-dire le !«' septembre.
2. Le mot nation est pris ici dans son sens, si fréquent autrefois, d'une collectivité de compatriotes à l'étranger. C'est ce que nous nommons encore aujoiurd'hui les nattonaiix. On se souvient des différentes nations qui se rencontraient sur les bancs de l'Université de Paris.
3. Cet ordre avait, en effet, été donné au nonce, Mff Piccolomini. n avait dû quitter Paris, mais s'était arrêté à SaintrDenis.
152 M. DE BOURLEMONT, i662.
monde, quand même il auroit intérieurement un autre dessein, que la chose lui a déplu autant qu'au Roi, et qu'il en veut faire raison à Sa Majesté. A quoi ledit sieur de Bourlemont se contentera de repartir que ce sera un efifet digne de sa prudence ; sans s'avancer à faire connoître qu'il ait autre pouvoir que d'écouter ce qu'on lui voudra proposer et de le rapporter audit sieur ambassadeur s'il est encore dans Rome, et celui-ci à Sa Majesté. Il descendra ensuite chez le cardinal Chigi, lui rendra la lettre du Roi qui est différente de la circulaire que Sa Majesté écrit au sacré collège S et lui parlera dans la même conformité de ce quil aura dit au pape.
Cependant, si l'affaire prend le train d'une négociation pour la satisfaction du Roi, Sa Majesté la remet entièrement à la prudence et au zèle de M. le cardinal d'Esté, dudit sieur ambassadeur que l'on pourra cçnsulter s'il n'est plus à Rome, et dudit sieur de Bourlemont, en sorte que tous trois voient ensemble ce qu'il y aura à faire, et par quels moyens on pourra tirer cette satisfaction la plus complète et les plus grands avantages qu'on pourra, même en d'autres choses, sans néanmoins rien conclure qu'après avoir su de Sa Majesté si elle voudra s'en contenter.
Elle leur met en considération, en ce cas, s'il ne vaudra pas mieux que ledit sieur de Bourlemont traite immédiatement avec les ministres du pape que par des médiateurs comme pourroient être la reine de Suède ou l'ambassadeur de Venise, qui pourroient vouloir gagner aux dépens de l'honneur et de la gloire du Roi les bonnes gi*àces du pape, et seroient capables pour cela de lui servir après de témoins qu'on ne s est pas voulu contenter de la raison.
Sa Majesté fera aussi remarquer qu'il faut que cette négociation roule sur deux points principaux : la réparation du passé et la sûreté pour l'avenir.
Pour le premier, il faudra tâcher de l'étendre aux plus sûrs et plus nombreux châtiments des Corses qui se pourra obtenir, et à quelques autres genres de satisfactions, sur quoi on a dressé un mémoire de quelques pensées qui sont venues aux serviteurs du roi, ayant égard à demander beaucoup davantage pour se con-
i. V. cet documents aux Archives des Affaires étrangères, Rome, vol. CXLIX*
RÉPARATIONS DUES A LA FRANGE. i53
tenter de moins quand les ministres du pape se seront approchés de ce qu'on peut raisonnablement prétendre.
Pour le second, il faut viser à ce que le pape, ayant puni grand nombre de coupables et surtout des officiers par la potence et renvoi aux galères, il casse toute cette soldatesque corse, sous prétexte qu'il n'y peut avoir autrement sûreté dans Rome pour son ambassadeur ; et si on ne peut l'obtenir, qu'on les change au moins de quartier avec défense à tout Corse, sous peine de la galère ou d'autre punition corporelle, de passer le pont Sixte en deçà, ni de s'approcher de six rues du palais de l'ambassadeur, ni de prendre ailleurs querelle avec aucun François, faisant seulement plainte au pape s'il leur étoit fait quelque violence ou mauvais traitement par lesdits François.
Aussitôt que ledit sieur de Bourlemont sortira de chez le pape il visitera tout le sacré collège, à la réserve des cardinaux Impérial* et Ursin, et leur rendant à chacun la lettre que le Roi leur écrit, leur parlera en conformité de ce qu'elle contient, ajoutant que si Sa Majesté est obligée d'en venir à des ressentiments proportionnés à l'injure, elle saura bien distinguer le respect et la révérence qu'elle veut toujours rendre au Saint-Siège d'avec les auteurs d'une si grande offense.
Le cardinal Ui*sin ayant, par de mauvaises raisons, méprisé l'instance que lui avoit faite ledit sieur ambassadeur, de n'aller point au consistoire qui s'est tenu le lendemain de cet attentat ', comme déjà en plusieurs autres occasions il n'a tenu compte de ce qu'ont désiré de lui les ministres de Sa Majesté, elle désire que ledit sieur de Bourlemont, avant qu'il fasse aucune autre démarche, et même avant qu'il voie le pape, aille dire de la part de Sadite Majesté audit cardinal qu'il ait à ôter à l'instant même de dessus la porte de son palais les armes de France, et qu'il lui remette le brevet de la comprotection de cette couronne pour le renvoyer à Sa Majesté, laquelle ne veut pas plus longtemps avoir dans son
1. Le cardinal Impériale, Génois, homme de mérite, très passionné pour les lotéréu de Tltalie et violent contre les Français. Comme gouverneur de Rome, il joua un rôle important dans toute cette affaire. *
2. Nous avons déjà vu ci-dessus (p. 7) que la cour de France avait des raisons de douter de la fidélité du cardinal Ursin. Sa conduite dans Taffaire de la garde ^on% lui aliéna pour longtemps les esprits.
154 M. DE BOURLEMONT, i662.
parti une personne qui, dans les occasions qui s'offrent de son service, a accoutumé de montrer qu'il ne lui est guère à cœur. On envoie une lettre de Sa Majesté à part pour ledit cardinal Ursin en créance sur ledit sieur de Bourlemont, afin qu'il n'ait pas lieu de répondre qu'il ne croit pas ce qu'il lui aura dit sur la véritable intention du Roi.
Sa Majesté a commis l'exécution de tous les ordres susdits audit sieur de Bourlemont plutôt qu'à M. le cardinal d'Esté, parce qu'étant toutes matières qui ne seront pas fort agréables, elle a estimé plus à propos de n'y pas embarrasser ledit sieur cardinal, et l'a voulu ménager afin qu'il soit plus utile en d'autres occasions de son service.
Le Roi n'entend pas que lesdits sieurs cardinal, ambassadeur et de Bourlemont s'attachent si fort à exécuter au pied de la lettre le contenu du présent mémoire, qu'ils ne puissent ajouter, changer ou retrancher ce qu'ils estimeront à propos pour son honneur et pour le bien de son service; et dans ce pouvoir étendu que Sa Majesté leur donne, elle entend même comprendre la sortie dudit sieur duc de Créqui de Rome et de l'Etat ecclésiastique. Car comme, dans l'état présent des choses, Sa Majesté croit bien que tout ce qu'elle a résolu est bon, il pourroit aussi depuis être arrivé tel incident qui auroit changé cette face ; ou bien le pape pourroit avoir offert telle satisfaction qu'il y auroit de l'imprudence et du préjudice à la rejeter, par la considération de se vouloir inébranlablement tenir à ses ordres. Cependant ils navigueront selon le vent, et Sa Majesté trouvera bon qu'ils prennent toute liberté dans les circonstances de leur conduite, pourvu qu'ils ne concluent rien de définitif qu'après l'avoir communiqué à Sa Majesté et en avoir eu son approbation.
Du 30 août.