‹ RomeChapitre 14 sur 24 · PORTO D'ANZIO · texte numérisé non relu

PORTO D'ANZIO

retraites ombreuses, de brises marines et autres objets de luxe radicalement en désaccord avec la fournaise qu'était devenue l'Académie !

On se dit, qu'après tout, les travaux commencés qui nous retenaient à Rome, pouvaient aussi bien être continués ailleurs, et, spontanément, on décida de partir' le surlendemain matin, dès l'aube, pour Porto d'Anzio.

A l'heure dite, cliacun emportant, qui des toiles ou des panneaux, qui du papier et des crayons, qui des pages à orchestrer, on se réunit au chemin de fer, et, après une petite heure de route, on débarqua dans une station d'où une patache devait conduire en trois heures à Porto d'Anzio.

On y arriva vers onze heures. Il était temps, car le soleil commençait à chauffer effroyablement !

Deux de nos camarades s'en allèrent, néanmoins, à la découverte d'un logement et revinrent nous rejoindre, vers midi, à l'auberge, où, tous, nous étions provisoirement descendus.

Ils avaient trouvé quelque chose pour eux; puis, pour Hébert et moi, deux chambres assez sortables chez un habitant.

Après le déjeuner, qui fut très gai, comme l'on pense, chacun de nous se retira chez soi, avec rendezvous pour le soir et le dîner commun.

Hébert s'installa ; je m'installai ; nous nous installâmes.

Vers cinq heures et demie, je sortis pour aller voir

le pays dont, à midi, je n'avais eu qu'une aveuglanle vision sous une température sénëgalienne.

Porto dWnzio — l'antique Antium des Latins — est assez pittoresquement situé sur un petit promontoire qui forme la rue principale du village. Lorsqu'on s'y engage, adroite on. a les maisons, à gauche la mer qui vient battre les murs du quai ou s'attachent quelques navires caboteurs.

De ce côté, la vue s'étend sur une baie de sable fm et de pente très douce où le cristal de l'eau rend le bain particulièrement exquis ; à deux ou trois kilomètres le fortin de Nettuno apporte la note jaune de ses pierres calcinées par le soleil ; puis, au delà, le vert maquis, l'entrée des marais Pontins et, pour clore la baie, la tour d'Astura se profilant en blanc sur l'azur du ciel et de la mer.

Au bout de ce quai, un bagne; à droite, en s'engageant sur le môle, des substructions de villas antiques, toutes pleines d'histoire et où vécurent les plus hautes figures du monde latin, à commencer par Gicéron.

Revenu sur mes pas, je me retrouvai surlaplace assez vaste de ce village de douze à quinze cents habitants à l'ordinaire, et qui en reçoit dix fois autant de juillet à septembre : car c'est là que beaucoup de Romains se rendent encore aux bains de mer, assimilant ainsi Porto d'Anzio à une manière de Trouville, avec le Casino en moins et le calme en plus, par conséquent. Or, au milieu de cette place, toute de sable pous-

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siéreux, où nul paveur n'apporta la civilisation, se dresse une fontaine jetant un filet d'eau à ses quatre angles et surmontée d'un petit obélisque.

Pendant la saison des bains, la municipalité, voulant gâter les visiteurs, faisait arroser cette place, le matin et le soir par des forçats.

Et je vis ceci :

Deux de ces malheureux, vêtus d'une toile assez sale — chaîne à la ceinture reliée à la cheville par un anneau de fer — traînaient une sorte de voiture sur laquelle était fixé un tonneau énorme qu'ils venaient remplir de temps à autre à la fontaine centrale. Partant de là, ils décrivaient des cercles de plus en plus grands jusqu'à ce que la place fût entièrement inondée.

Derrière ce tonneau était ajusté un gros tuyau de cuir terminé par une forte pomme d'arrosoir qu'au moyen d'um^ ficelle balançait de gauche à droite un troisième forçat, dont cette naïve pantomime arrosait les pieds d'abord et le sol ensuite !

Dans l'ombre de la fontaine somnolait, accroupi, un garde chiourme, armé d'un sabre, avec un gros revolver à la ceinture, plus un mousqueton entre les jambes.

Ce spectacle était à la fois grotesque et tragique.

La besogne tirant à sa fin, le soldat se leva et fit un signe. Les forçats allèrent remiser leur véhicule sous un hangar voisin, puis, deux en tête, un derrière et le soldat fermant la marche, les quatre hommes

reprirent le chemin du ))n,uno et s'engagèrent sur le quai .

Je les suivis.

Au milieu du chemin, ces misérables, harassés de chaleur et de fatigue, se consultèrent un moment, puis entrèrent dans un petit débit de boissons, tandis que le soldat les atlondait à la porte.

Ceci m'intrigua.

Quelques minutes après, les trois hommes reparurent et, toujours suivis du soldat, reprirent le chemin du bagne, puis dispanii-ent derrière sa lourde grille.

L'un de ces hommes m'avait frappé ; h ses deux compagnons de misère, au soldat lui-même, il semblait parler avec une sorte d'autorité.

J'entrai dans le débit et fis jaser le patron, qui, d'ailleurs, ne semblait pas demander mieux.

J'appris que l'homme remarqué n'était pas un vulgaire malfaiteur. C'était un avocat de 3Iilan de famille honorable et aisée. Dans un accès de colère et de jalousie, il avait tué sa maîtresse. Cinq ans de bagne lui avaient alors appris qu'au paj's d'Othello les mœurs étaient changées !

Il subissait donc sa peine à Porto d'Anzio ; mais, disposant de quelque argent, en beaucoup de circonstances, il parvenait à adoucir sa misère. C'est ainsi que, très considéré de ses co-détenus et de ses gardiens, il s'arrogeait quelques petits privilèges dont le plus drôle était d'inviter son surveillant lui-même

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lorsqu'il en était satisfait, ou de le laisser attendre à la porte du débit lorsqu'il avait eu à s'en plaindre.

Je conclus donc de ceci, que le jour où ce membre du barreau de Milan arrosait la place de Porto d'Anzio pour la plus grande satisfaction des baigneurs, le soldat de garde avait dû se monlivr plus sévère que de raison, et qu^en vertu des habitudes professionnelles, au nom du droit — et surtout du droit canon — le prisonnier avait, sans appel, condamné son propre gardien à... w^en pas boire !

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