‹ RomeChapitre 16 sur 24 · EXCELLENTE CAMELOTE · texte numérisé non relu

EXCELLENTE CAMELOTE

Quelles gens ! Quelli^s oreilles ! Quels poumons !

A côté de ces rues, nos boulevards paraîtraient mornes, et laCannebière elle-même semblerait silencieuse !

Eh bien! après une bonnt^ journée de travail, passée dans l'ombre fi-aîche el 1(^ calme d'une habi-

tatioD de Chiaja, une heure ou deux de ce tumulte semble une chose délicieuse ; passant du silence absolu à ce bruit intense, on ne peut résister à l'envie de faire sa partie dans cet étourdissant vacarme, el c'est avec une vraie joie qu'on crie à la servante : « Donnez-moi du potage ! w sur le ton qui conviendrait aux imprécations de Camille î

Dans toutes les grandes villes. Tagglomération n"a lieu que sur quelques points: mais souvent, à côté, une rue vous conduit, en dix pas, au milieu d'une vraie solitude.

Il en est de même à Xaples. Quittez Santa-Lucia. prenez par Chiatamone, le long du château de l'OEuf, et vous vous trouverez, en quelques minutes, sous les tranquilles ombrages de la Villa Reale : quelque chose comme nos Champs-Elysées, avec la mer en plus et le café des Ambassadeurs en moins.

Cependant, certains soirs, une excellente musique vient y jouer, sous un kiosque entouré de cafés où l'on prend des glaces. Alors, il est vraiment exquis à distance, sous les arbres, dans la nuit, d'entendre ces belles et larges sonorités, se confondant avec la grande voix de la mer. Par les soirs les plus calmes, une lourde lame, arrivant du large, vient, de temps en temps, se heurter contre la concavité savamment voulue du mur même de cette terrasse ; ne rencontrant

pas d'angle et ne se brisant pas, elle roule sur ellemême et file de long de ce mur, avec un bruit sourd et profond, pour aller e'clater comme une bombe du côté de Mergellina, en éveillant les échos lointains de Pausilippe. Parfois, un hasard heureux permet à cette détonation d'arriver juste au point culminant d'un grand crescendo d'orchestre, improvisant ainsi comme une basse formidable de la plus saisissante majesté î

Mais, tout en discutant avec Lafrance sur les mérites comparés d'une lame, considérée comme nouvel agent sonore dans les combinaisons orchestrales de l'avenir, nous arrêtions, pour le lendemain, un projet d'excursion du côté de Baïes ; excursion que nous avions déjà faite l'année précédente, qu'il faut refaire quand on le peut, et qu'il faut absolument entreprendre, n'eùt-on que quelques jours à soi. Après Pompéi, c'est là certainement ce qu'il y a de plus curieux aux environs immédiats de Naples.

Cela nous avait conduits à la porte de la Casa Combi, où nous attendait le bon sommeil des gens qui n'ont pas perdu leur temps.

Le lendemain matin, de bonne heure, nous nous mettions en route dans le costume commode du voyageur pédestre.

Après avoir traversé Villa Reale dans toute sa

longueur, et dépassé Mergellina, sorte de faubourg dont l'aspect assez sale ne répond guère à son joli nom, nous nous trouvions devant la grotte de Pausilippe, en face du tombeau de Virgile.

Dix-huit siècles de gloire sont certes le plus beau monument que les hommes puissent élever à la mémoire d'un mort illustre; mais est-ce une raison pour laisser souiller sa tombe par l'immonde fumée qui sort de la forge d'un maréchal-ferrant?

Journée rude, mais bien intéressante, au milieu de ce pays à la fois illustré par l'éclat de son histoire et par les descriptions des plus grands poètes ! Pouzzoles, le lac Lucrin, le lac Averne, l'antre de la Sibylle, Misène, Cumes, etc., sont autant de noms fameux, dont la magie nous fait regarder avec une sorte de respect le moindre caillou de la route. Sans doute, les savants marchandent beaucoup l'histoire, sur ce coin de terre oîi le génie de Virgile a passé comme un astre brillant qui éclaire encore les moindres choses; mais, histoire ou légende, qu'importe au voyageur? La vérité toujours si relative de celle-là vaut-elle mieux que la richesse d'intention de celle-ci?

A la fm du jour, nous étions tellement saturés de V Enéide et de tous les noms de l'antiquité, que nous allions indubitablement en arriver à nous traiter d'Astyanax ou d'OEnobarbus, ce qui est toujours une extrémité fâcheuse; mais, foi't heureusement,

le besoin d'un figlio di Pielro se faisait sentir et nous réunissait dans une commune recherche.

Un figlio di Pietro ?

Oui. Dans les faubourgs et dans la campagne de Naples, il faut renoncer à compter les osterie qui portent pour enseigne : Al figlio di Pietro. Est-ce le même Pierre qui a eu tous ces fils? C'est tout à fait invraisemblable. Quoi qu'il en soit, Lafrance et moi, nous étions convenus de ne plus dire : un restaurant, mais tout bonnement : un figlio di Pietro.

Nous étions à Baïes, au bord de la mer, la nuit venait et il s'en présenta un fort à propos ; il n'y avait pas à hésiter. Au bout de quelques instants, nous étions installés sur une grande terrasse au premier, pendant qu'une enfant de douze à quatorze ans, allant et venant autour de nous, s'occupait du service que Lafrance réglait dans son meilleur italien.

Je regardais cette mer calme sous un ciel couvert, d'un blanc laiteux, écoutant le petit flot qui venait doucement mourir à dix pas de la maison, lorsque Lafrance, qui, en sa qualité de sculpteur, examinait d'abord l'individu avant de regarder le paysage, me dit tout à coup.

(c As-tu remarqué la petite qui nous sert?

— Oui et non, pourquoi?

— Elle nous observe avec une insistance singulière. ))

La iillette avait en elïet une petite mine éveillée

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tout à fait réjouissante ; ce n'était évidemment pa> une servante, mais plutôt l'enfant du figlio de ce coureur de Pietro.

Elle nou^ servait silencieusement, puis courait vite se blottir à l'autre bout de la terrasse sans nous quitter des yeux. Mignon devant deux simili-Wilhem.

i< Et puis, pas un mot, continua Lafrance ; je n"aime pas ça, moi !

— A Portici pourtant, cette muette aurait une fameuse couleur locale, hein ? 11 est vrai qu'à Baïes...

— Elle peut être polie, et répondre quand on lui parle !

— Surtout dans un italien aussi châtié !

— Certainement : je m'applique.

— Et moi, donc !

— Je veux en avoir le cœur net. )>

Et appelant cette enfant, pour la dixième fois au moins, il prétexta l'absence de quelque ustensile, demandant s'il était possible de le lui procurer.

Pas de réponse ; mais la petite partit, revint avec l'objet réclamé et retourna tout là-bas, à la place qu'elle semblait avoir adoptée.

(( Décidément elle est muette.

— Mais elle n'est pas sourde.

— Après tout, c'est tout ce qu'il nous faut î

— Nous disions donc que c'est ici, à droite, dans la mer morte, que Virgile a placé le noir Tartare... ))

Allons, enfants de la patrie.

Le jour de liloire est arrivé !

C'était la petite fille qui attaquait la Marseillaise sans le moindre accent et d'une voix très gentillr", ma foi !

if Vous êtes donc française ? »

Et elle vint à nous en riant.

(( Je suis née ici, mais j'ai été élevée à Paris dans un pensionnat des Champs-Elysées; il y a déjà trois mois que je suis revenue, et cela m'a semblé si bon d'entendre parler français que je n'ai pu résister à l'envie d'écouter votre conversation. )>

Elle nous disait cela en riant et nous l'écoutions de même, si bien que le figlio di Pietro vint en personne voir ce qui*se passait.

Dans ce décor, sur les bords de l'Achéron, à deux pas du Styx, par lequel les dieux ne juraient qu'en tremblant; peut-être même dans la « rue du noir Cocyte, )) entendre chanter la Marseillaise par un gavroche en jupons, c'est à désespérer de rencontrer jamais la couleur locale.

En revenant à Naples, nous reparlions de cette scène.

« Je crois qu'elle s'est moquée de nous, cette petite, me dit Lafrance.

— Je fais plus que le croire.

— Heureusement que tu n'as pas dit de bêtises !

— Es-tu bien sûr?

— Vois-tu M. Scarolello ou 31"'^ Capezutlo, déjeunant à Saint-Gloud et servis par un petit garçon leur chantant l'hymne de Garibaldi au dessert? Non. mais leur têto, la vois-tu?

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— Kh bien î mais il n'en faut pas trop rire ; c'est celle-là cjue nous avions tout à l'heure ! »

Le lendemain matin, je quittais le bon Lafrance pour aller à Pœstum.

En voyage, si l'on veut sentir et comprendre certaines choses, il ne faut pas se dépêcher; sur ce point l'esprit va souvent moins vite que le corps.

Prenez une voiture sur le boulevard, faites-vous conduire à la gare de Lyon, sautez dans l'express pour l'Italie et arrivez quarante-huit heures après, à Rome, par exemple, qu'y verrez-vous ? Rien de ce qu'est Rome ; c'est certain.

Cette façon de vo^'ager, excellente pour les lettres, ne vaut rien pour les gens.

Au contraire, allez-vous-en flânant en Provence, badaudant sur la Corniche ou rêvant à Florence, ce sera tout différent. A la douce allure des jambes, l'esprit commence d'abord par se débarrasser de sa routine journalière, c'est l'un des bienfaits du voyage ; il est stimulé par un spectacle sans cesse renouvelé ; peu à peu, cette marche tranquille, dans ce crescendo de la lumière, ramène le souvenir de toutes les choses lues : sous le ciel d'Horace enfin, ce que vous savez de l'antiquité a complètement

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reparu, et Rome, du sein de ses vieilles pierres, se dégage à vos yeux comme une raine unique où se rencontrent à la fois les plus belles manifestations de l'art et la plus incomparable richesse des souvenirs!

Après avoir fait la preuve des deux procédés, et donné la préférence au second, je me gardai bien ce jour-là d'aller de Naples à Prestum tout d'une traite, malgré la petite distance (cent kilomètres environ), et, partant de bonne heure, j'allai déjeuner h Pompéi.

Bien que je l'eusse habité deux semaines. Tannée précédente, avec mes camarades architectes accompagnés de ceux de l'Ecole d'Athènes, qui en expliquaient savamment les fouilles, il m'était impossible de passer devant la station sans descendre : on n'a pas tous les jours sous la main une ville antique, que quelques mètres de sable ont eu la courtoisie de vous conserver intacte pendant dix-huit siècles, et, lorsqu'on en est bien possesseur, c'est une volupté réelle d'y promener son modernisme.

Fumer un cigare dans la Maison de Pansa ou dans celle du Poète tragique, ee cigare fùt-il ce que la régie italienne appell*? un Virginia, c'est-à-dire une chose abominabl»' ; aller s'asseoir à l'ombre dans le temple de Jupiter, avec le Vésuve tout près derjière soi, et tirer de sa poche, pour la relire, une lettre fraîchement reçue de Paris, qui, après les nouvelles attendues, vous parir des menus propos

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du boiileyard et des théâtres, sont des choses d'une saveur très intense.

Mieux encore : chercher et trouver un peu de musique dans ce décor, la loger dans une œuvre et lavoir applaudie au retour, n'est-ce pas une excuse pour un musicien en mal d'archéologie? D'ailleurs toutes ces impressions, profondes ou fugitives, sont comme les fleurs d'un herbier ; plus tard, en se souvenant, on ouvre la boîte : alors le parfum des choses disparues vous reprend et souvent vous console des choses du présent !

Pompéi est une ville à laquelle on ne dit pas adieu ; s'il n'est pas dans la destinée d'y jamais revenir, on a du moins l'excuse de l'avoir toujours espéré.

« Au revoir, Pompéi ! » criai-je de mon wagon, et le soir j'allai coucher à Salerne.

Pas du tout intéressant, Salerne ! Aussi, après en avoir fait la preuve en une heure, ne me restaitil plus qu'à étudier mon voyage du lendemain à Pœstum.

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