PŒSTUM
IL est à remarquer que personne ne prononce ou n'écrit ce nom de Pœstum, sans imme'diatement parler des roses qui y abondaient jadis. Aujourd'hui Tartarin' seul trouverait à en cueillir; mais, pour le commun des voyageurs, il ne s'y rencontre que trois choses : des temples en ruine, des fièvres et des brigands.
Le gouvernement italien en prévenait paternellement les étrangers, au moyen d'une affiche imprimée en plusieurs langues et collée dans toutes les chambres de l'hôtel. On y lisait en substance : que le brigandage menaçant de plus en plus la sécurité publique sur la route de Pœstum, l'administration de la province avait dû faire occuper militairement celle-ci ; que d'autre part la saison des fièvres étant commencée (on était aux premiers jours de juin), les troupes avaient dû être retirées ; qu'en conséquence cette excursion se faisait aux risques et périls des voj'ageurs ; que ceux-ci étaient formellement invités a se faire accompagner par des soldats qu'on trouverait
à Eboli el que. finalement, ce service, comme tous ceux ordonnés par l'État, était entièrement gratuit.
La lecture de celte affiche n'était pas sans refroidir un peu les gens. Ceux de l'hùtel, consultés, se divisaient en deux camps, comme toujours ; les uns déclaraient qu'il n'y avait rien à craindre ; les autres ripostaient par des histoires à faire frémir, où il n'était question que d'oreilles et de nez coupés, de rançons fantastiques et d'autres gentillesses dignes de figurer dans l'histoire merveilleuse d'Ali-Baba.
En une telle occurrence, et avant qu'il vous soit coupé, on se gratte le nez et l'on s'en remet à la nuit pour vous donner un conseil.
Le lendemain matin je prenais donc le premier train pour Eboli où j'arrivai vers sept heures.
Au gendarme de planton à la gare, j'expliquai mon cas :
(( Des soldats sont-ils bien nécessaires ?
— Indispensables; je ne vous laisserais pas partir seul.
— Alors, où est la caserne? )>
Sur les indications du gendarme, je m'y rendis; elle était occupée à ce moment par des carabiniers roj'aux.
« Puis-je avoir deux hommes pour m'accompagner à Pœstum ? » lis-je en abordant un brigadier.
« Certainement ; mais il faut d'abord vous procurer une voiture et des provisions. Vous avez 26 kilomètres de route et, une fois arrivé, il n'y a
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rien à espérer qu'un verre d'eau et peut-être du café, si les habitants de l'unique masure sont chez eux. »
Je retournai à la gare et retins une voiture. C'était un grotesque véhicule qui avait pourtant un faux air de diligence avec sa caisse jaune surmontée d'une bande rouge; le tout bossue, crotté, cassé, rouillé, y avec une vieille capote, sur le devant, dont l'un des ressorts de coté était absent depuis longtemps, ce qui donnait à cette ruine l'aspect d'un vieil accordéon. Les chevaux étaient d'un extérieur bien autrement lamentable ! Fourbus, exténués, roués de coups, d'une maigreur à ne presque plus faire d'ombre autour d'eux, attelés avec des lambeaux de cuir et de cordes, ils étaient conduits par une espèce de crétin.
En marche, cet assemblage de bètes et de choses était d'une bouffonnerie achevée. Une des roues, plus grande que les autres, imprimait à la voiture un mouvement ondulatoire qui faisait craquer les bois ou grincer les ferrures; du côté désarticulé, les plis de la cftpoté s'entre-choquaient comme des mâchoires sans dents, avec un bruit semblable à quelque rire diabolique !
C'est dans cet équipage qu'après avoir parcouru les rues d'Eboli à la recherche de provisions, je revins à la caserne. Le brigadier et un carabinier m'y attendaient armés jusqu'aux dents ! Le brigadier et moi nous prîmes placi^ sur le devant de la voiture;
le carabinier s'installa au fond et le cocher se percha sur les brancards. Tout étant bien vérifie', bien prévu, nous nous mîmes en marche avec Tallure bancale de ce véhicule qui eût donné le mal de mer à un vieux gabier.
Ainsi remplie, cette machine avait tout Tair d'une forteresse ambulante ; elle eût pu sans peine soutenir un véritable siège. Les deux soldats avaient chacun au cùté un grand sabre de cavalerie, plus une baïonnette, un fusil entre les jambes et, passé au ceinturon, un revolver de fort calibre ; avec celui que j'avais moi-même et les munitions comptées, c'était environ une centaine de cartouches que nous avions à tirer !
La route d'Eboli à Pœstum n'est pas une route, mais une suite d'ornières plus ou moins profondes, dans lesquelles la pioche d'un cantonnier profane n'a jamais fouillé. C'est le sol du ])on Dieu, tel que l'ont fait la pluie, \o vent et le soleil torride de l'été. A chaque pas, un cahot vous fait couper un mot en deux ou donner du nez sur le nez de votre voisin; moyen infaillible de lier la conversation.
Avec la chaleur qu'il faisait, et sur un macadam bien uni, il est probable que le brigadier et son inférieur eussent ronflé une bonne partie de la route, ce qui est une mauvaise méthode pour se
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garder des brigands; avec ces rebonds, au contraire, l'attention était constamment tenue en éveil, et l'intérêt du dialogue ne pouvait languir une minute. En une telle circonstance, M. Prud'homme n'eut pas manqué de laisser tomber cette belle maxime :
« L'impossibilité de dormir tient toujours en éveil la vigilance de la force armée î »
Le brigadier était Pif-montais et parlait assez bien le français. On sait quelle antipathie les gens du Nord ont pour ceux dti Midi, qui le leur rendent bien ; en Italie cette antipathie est très prononcée et, de longtemps, Piémontais et Napolitains auront peine à s'entendre. Aussi le brigadier me montrait-il avec le plus profond dédain ce désert, ces champs incultes et cette route abominable, exaltant la supériorité de son pays ; supériorité d'ailleurs indiscutable au point de vue pratique. Cependant, un quart d'heure m'avait suffi pour reconnaître en mon homme un cousin germain de Pandore, et ne désirant pas entrer avec lui dans le vif du sujet, je m'étais hâté de lui avouer que Turin est la plus belle ville du monde, et que le Pic'mont, tout entier, est le dernier mot de la civilisation. Ceci acheva de me l'attacher tout à fait. Comme c'est commode de toujours dire ame7i à un bavard, quand on veut rester seul au dedans de soi !
Pendant que le brigadier parlait, je regardais cette nature sauvage qui a sa grandeur, sa beauté
et sa poésie, tout comme les plaines cultivées de Turin ou d'Alexandrie ont leur intérêt. Pas un arbre, pas une haie, pas un fossé ; rien que l'œil ne puisse fouiller à une grande distance. Par où diable peuvent-ils bien venir, ces terribles brigands ?
« Par où? » fit le brigadier répondant à cette réflexion. « Tenez, voyez-vous cet homme qui pioche son champ là-bas?
— Où donc ?
— Là, à gauche: eh bien ! soyez sur qu'à cùté de lui, dans le sillon, il y a un fusil couché ; l'homme ne serait pas long à vous envoyer une balle, s'il n'avait reconnu de loin les uniformes. Même quand la route est gardée militairement, on fait ici de vilaines rencontres ! »
Deux ans auparavant j'avais passé par la route de Viterbe à Orte : celle-là est légendaire : elle a été longtemps le théâtre des actes de brigandage les plus extraordinaires, et semble d'ailleurs avoir été combinée à souhait pour cela. Ce ne sont que de brusques détours, angles de rochers, taillis, etc. Ouand j'y passai, celte roule était gardée par la troupe, c'est-à-dire qu'à chaque kilomètre se massait un piquet de cinq hommes, giberne au ventre et l'arme au pied; entre ces piquets passaient et repassaient des patrouilles de cavalerie. Il faudrait bien de l'audace pour attaquer les passa.pts dans de telles conditions !
De même qu'alors, la présence de cette troupe me
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répondait des broussailles, en ce moment la force surabondamment défensive de notre carriole me répondait du désert et, malgré le pessimisme du brigadier, je me sentais absolument tranquille. Et puis, lorsqu'il y a dans l'air quelque danger invisible et que le soleil éclaire joyeusement le tableau, ce qu'il y a de mieux à faire n'est- il pas de se laisser aller au plaisir de le regarder?
C'était le cas.
Sous son âpreté, cette nature était admirable. A droite et derrière, la plaine jaunie et roussie avec la tache noire des buffles paissant ; à gauche, des montagnes cuites, calcinées, mangées par le soleil, et prenant comme un reflet bleu sur la grande palette de la mer, qui arrêtait l'horizon d'une ligne vigoureuse : s'enlevant sur elle, en face, la calme silhouette des temples d'un jaune doré. Celait simple et grand.
Pendant que le brigadier m'expliquait les diverses manières d'attaquer une diligence, nos pauvres chevaux marchaient toujours, (*t au bout de deux heures et demie de route nous étions arrivés à Pœstum, sans avoir aperçu le moindn* Ghopai-t ni la moindre escopette. C'est avec un plaisir extrême qu'après ce voyage, où le roulis se marie au tangage, on saute à terre pour se dégourdir les jambes et reprendre sa complète liberté d'allure.
Eu dehors des ruines, Pœstum n'est pas long à décrire : il n'y a ri(>n. Rien qu'une vieille masure en
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planches où le voyageur s'abrite mieux du soleil que de la pluie !
Je priai le brigadier de faire préparer notre déjeuner avec les provisions apportées, et je me dirigeai vers les temples, qui s'élèvent en face de l'endroit où s'arrête la voiture.
« Eh ! pas si vite ! » me cria le brigadier, pendant qu'il recommandait au soldat de veiller à tout ; « je ne vous quitte pas !
... — Tenez, brigadier, voulez-vous me faire bien plaisir ? Voilà un cigare ; fumez-le ici, dans cette baraque, bien à l'ombre ; hein, c'est gentil, cà?
— Merci pour le cigare ; mais je ne dois pas vous quitter. »
... Discuter? Jamais; et ce qu'il y avait de mieux à faire était de prendre son parti de ce geôlier de hasard, d'ailleurs excellemment intentionné.
Le plus remarquable des temples de Pœstum est celui de Neptune. A rencontre de nos temples gothiques, il est orienté de l'est à l'ouest, de sorte que, dès que le soleil commence à descendre une heure après midi, la façade, àé'\k dans l'ombre, fait ressortir encore l'éblouissante clarté qui enveloppe le reste de l'édifice. Quelques marches y donnent accès, et le soubassement surgit au milieu de broussailles et de ronces inextricables, dans un sol qui semble plus bas que le niveau de la mer. Celle-ci s'est élevé des digues de sable qui, arrêtant l'écoulement des eaux, ont peu à peu transformé la majeure partie de
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ces plaines en de vasles marécages. Une brume légère s'en élève aux premières comme aux dernières heures du jour.
C'est la fièvre .
C'est elle qui sous cette forme fluide a fait le vide autour de ces blocs massifs; et ceux-ci, seuls debout dans cette solitude, sont les rares vestiges qui témoignent encore de la présence des hommes sur ce sol empesté oii jadis fleurissaieut des roses.
L'isolement grandit ces ruines.
Elles n'ont pas, comme beaucoup d'autres plus célèbres, subi le contact familier d'une grande ville, et dans ce temple solitaire, de 2.000 ans, un poète pourrait encore loger le vieux Neptune.
L'impression qui se dégage de cette contemplation est une mélancolie profonde et pleine de charme. Ouelques froissements de feuilles autour de soi ; à quelques pas, la plainte de la mer sur le sable, sont les seuls bruits qu'on perçoive. On retient sa respiration ; on écoute le silence, et l'on se sent tout à fait pénétré de cette atmosphère mystérieuse, enveloppante, des choses du passé.
« Monssiou ! Moussioïc! attendez-moi ! » me cria le brigadier, me voyant monter assez vivement les marches du temple avec l'intention d'y pénétrer.
« Quoi encore! vous allez me parler des brigands ?
— Mais, Moiissioii, vous ne voulez pas comprendre; moi, je réponds de vous ! » Et, baissant la voix :
(( Dans ces 7'uines, pendant que vous regardez en l'air, un bras peut sortir de derrière une colonne et vous entrer long comme cela de fer dans le dos ou dans le ventre ; dans ces broussailles qui sont là, qui nous dit qu'il n'y a pas un canon de fusil braqué à votre intention ? Ce ne serait pas la première fois qu'on verrait cela ! ))
Je ne pouvais vraiment pas en vouloir h ce brave homme de son zèle ; mais un danger qu'on ne connaît pas vous trouve généralement assez disposé à l'incrédulité, et ce jour-là je n'éprouvais qu'une trop visible impatience de me voir h chaque pas traqué par des bandits imaginaires, qui, je le crois bien, n'existaient que dans la cervelle du brigadier.
11 fallut cependant se résigner à être suivi pas à pas, et, longtemps après, le souvenir de ce baudrier l'emportait encore sur celui des ruines de Pœstum. Peu à peu chaque chose, heureusement, a repris son plan, et je m'imagine aujourd'hui ce brigadier, devenu marchef, retraité dans quelque coin du Piémont, comme je revois le temple de Neptune continuant à promener son ombre mélancolique, dans ce silence où jadis fourmillait une ville.
Après Neptune, je m'en allai rendre visite à la déesse d'en face : Vesta ou Cérès ; on ne sait pas au juste. A chaque pas, emporté par la vision du passé.
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j'étais rappelé au présent par quelque gros soupir poussé derrière moi ; clignant de l'œil, et sans en avoir l'air, j'apercevais mon gardien épiant, regardant tout autour de lui, puis, posant son fusil contre une colonne, tirer un mouchoir à carreaux de son bicorne et éponger son crâne chauve avec une mine si piteuse, qu'on en éprouvait à la fois de la compassion avec une forte envie de rire.
La baraque où nous étions descendus étant juste en face des temples, je songeai que j'aurais tout le loisir de les regarder de là, bien assis et à l'ombre, ce qui devenait une nécessité.
(( Brigadier, allons déjeuner!
— Brrravo l « s'écria mon gardien, enchanté de quitter ces vieilles pierres où Ion commençait à cuire ; et, marquant le pas, le fusil sur l'épaule, avec son bicorne un peu sur le coté, il vous avait cet air tout à fait martial d'un brave militaire qui va se mettre à table.
Le soldat, le carabinier, l'inférieur enfin, avait tout préparé avec l'aide des habitants improvisés de la masure. Ceux-ci (Haient de vieilles gens, homme et femme, qui, d'un petit village qu'on apercevait dans la montagne, descendaient chaque jour pour recevoir les voyageurs.
Leur mine était atïVeuse : jaunes, sales, rongés de lièv^re, ils étaient repoussants. Leur demeure était d'une rusticité et d'une malpropreté qui eussent rebuté des estomacs moins résolus.
Construite avec des planches mal jointes et couverte de chaume, il y avait beau jour que les quatre vents de la mer en avaient emporté la fenêtre et la porte. A l'intérieur, une mauvaise cloison divisait l'unique pièce en deux parties : dans la plus petite, suintait une citerne remplie d'une eau saumatre, mais fraîche, oii les /?asc/u" apportés d'Eboli avaient été fort intelligemment plongés. A coté de la citerne pétillait un petit feu de bois sec, maintenu par quelques briques, et sur lequel bouillait le café. Le plus grand espace était réservé aux voyageurs. On marchait sur de la terre battue; du plafond pendaient comme des stalactites, d'innombrables toiles d'araignées surchargées de poussière, et le mobilier se composait d'une table luisante et graisseuse, entourée de bancs fichés dans le sol.
A cette table, j'allais choisir une place qui me permît de voir la campagne, lorsque le brigadier (toujours) me dit :
« Non, pas là; mais entre le carabinier et moi : tous les trois adossés au mur. »
C'était une manie; mais je commençais à m'y faire et, tout en riant, je pris place entre les deux gendarmes, selon le cérémonial en usage à la cour d'assises.
« Ah ! çà, brigadier, est-ce que vous allez déjeuner avec tout ce fourniment ? Vous paraissez avoir bien chaud ; débarrassez-vous au moins de votre sabre et de votre fusil ! »
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Ceci avait été dit en italien, et le carabinier avait compris, par conséquent.
Lui et le brigadier échangèrent un regard ; leur visage prit une expression sévère, compassée, et, tout en marmottant je ne sais quoi dans leurs moustaches, ils se mirent à manger, toujours avec le fusil entre les jambes.
Entouré de Turcs qui porlent des bougies allumées sur leur turban, M. Jourdain érigé à la dignité de Mamamouchi n'est pas plus comique que je ne me parus l'être ce jour-là !
Il n'y avait pas cinq minutes que nous étions installés qu'un homme entra dans la baraque: il s'appuyait sur une mauvaise béquille et demandait l'aumône, dévoré par la fièvre. Après celui-là, un autre, c'était un manchot; puis une espèce de cul de-jatte. Peu à peu il en arrivait boitant, toussant, rampant comme des larves, offrant chacun le spécimen de quelque infirmité, et tout celajaune, fiévreux, glabre, goitreux demandant du pain ou des sous, et psalmodiant ou pleurant en invoquant tous les saints du paradis.
C'était la Cour des Miracles en excursion à Pœstum.
Tout à l'heure ces ruines désertes, celte route sans
une ame; maintenant cotte qua?îi-foule : c'était tout à fait extraordinaire.
« Les voyez-vous maintenant? » me dit le brigadiin' en français et à demi-voix.
« Oui; que de mendiants, bon Dieu î
— Des mendiants.... e altre I )> grommela le brigadier; puis donnant un formidable coup de poing sur la table, il lit reculer deux ou trois des plus rapprochés qui allongeaient déjà la main pour saisir quelque morceau de viande ou quelque bouchée de pain.
Il en arrivait toujours, et le brigadier les tenait à distance avec force menaces et quelques jurons énergiques. Devenu tout à fait de mauvaise humeur, il me dit encore tout bas et toujoui's en français :
« lis sont trop, cela m'ennuie.
— Armés comme nous le sommes ?
— Ça ne fait rien, ils sont trop ! » — Puis, tout à coup, se frappant le front : « Nous sommes sauvés ! »
Le mot me parut bien gros; mais j'en laisse la responsabilité à son auteur.
Il donna encoi-e un grand coup de poing sur la table (c'était son exorde familier), et, s'adressant à ces gens dans un italien patoisé, mais cependant encore compréhensible pour moi, il leur dit en me désignant du doigt :
« Savez-vous qui est ce signor ? Eh bien î il arrive de Rome. (Mouveinent.) Et, pas plus tard qu'hier matin, il a vu notre Saint-Père le Pape ! »
PQKSTUM rîO'J
Ces derniers mots étaient artieulés lentement, et avec l'assurance d'un acteur C(n'tain de son effet.
Aussitôt tous les cliapeaux si» levèrent; ces gens tombèrent h genoux, se frappani la poitrine et vociférant des choses où se confondaient toutes les oraisons. Ces yeux, brillants de fièvre, nous regardaient avidement, et, même après s'être tues, ces lèvres gardaient encore un tremblement nerveux oii venait mourir un dernier amen.
Une scène comme celle-là, bien amenée dans une habile trame dramatique, produirait certainement un etïet considérable; surtout si la musique se chargeait de la présenter au public dans quelque magistral ensemble.
Peu après ces gens s'étaient relevés, les plus vieux vinrent à moi :
« E, corne sld, Plo Nono ? (Et comment se porte Pie IX ?)
— Benissimo ! »
Suivirent toutes sortes de questions :
« A-t-il bonne mine ? Marche-t-il bien? Ses Jambes sont-elles guéries 1 (On sait que le pape Pie IX eut pendant de longues années une maladie qui alfectait surtout les jambes.) Quel âge a-t-il ?etc., etc., » car il y avait, dans le nombre, des questions dont le caractère politique était alors à l'élaf aigu, el je n'ai pas à entrer dans ces questions.
Je répondais à tout avec un optiniisme absolu; aussi la joie paraissait-elle grande; et, bien que je
n'eusse, en tout ceci, que le rùle assez effacé du monsieur qui a vu ce qu'on souhaile ardemment de voir, je me sentais ces gens-là si bien acquis, qu'au moindre signe j'aurais peut-être pu faire empoigner le brigadier lui-même ! Mais ceùt été mal reconnaître le service rendu, et je me contentai de rester dans les bornes inoffensives et discrètes de cette popularité de hasard.
11 riait, le brigadier, son chapeau sur les yeux et le nez sur la table; le carabinier, redevenu très crâne montrait de belles dénis Ijlanches en ébauchant un sourire.
(( Dites donc, brigadier, fit-il, il ne faut peut-êti'e pas laisser refroidir ce mouvement. Si nous nous en allions ?
— Oh ! maintenant je suis tranquille; s'il survenait quelque chose, au besoin ces gens-là nous prêteraient main-forte! Il n'y a plus à craindre que la fièvre; mais nous avons encore deux ou trois heures devant nous. )>
Après avoir distribué quelques sous et allumé un cigare, je reprenais ma course dans les ruines avec le brigadier redevenu tout guilleret.
« Savez-vous que vous êtes un malin, brigadier .'
— 11 y en avait trop, sur l'honneur !
— Ah çk, décidément, est-ce que vou.s flairiez quelque mauvaise intention ?
— Sait-on jamais, avec cette engeance-là ! La béquille du plus infirme peut tout à coup se changer
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en une louide Iriquc et vous assommer un homme comme un lapin î Ah ! cest que J'en ai vu de toutes les couleurs, vovcz-vous ! )>
Vers quatre heures nous reprenions le chemin d'Eholi. Une demi-heure avant d'y arriver, la brise de mer poussait déjà derrière nous de grandes bandes de brouillard blanc, dans lesquelles se cachait traîtreusement la vilaine fièvre des marais.
Revenu à la caserne, je ne savais comment remercier les bons carabiniers et, ma foi, un peu gène d'offrir de l'argent à des soldais, je priai néanmoins le brigadier d'accepter un petit billet de banque pour boire à ma santé avec le carabinier.
Le brigadier me remerciait, tournant et retournant le billet dans ses doigls, avec un air embarrassé qui finissait par me gagner, puis il me dit :
« Mais ceci est le paiement d'un homme, et nous sommes deux!
— Comment, le paiement .' L'affiche de Salerne dit que le service militaire imposé aux voyageurs et ordonné par l'État est gratuit !
— (Juand il est fait par la Iroupe de ligne: mais nous, nous sommes les carabiniers !
— La sécurité des foyers...
— Plaît^il ?
— Rien; c'est une réflexion.
— Nous arrivons...
— Toujours trop tard . . .
— Hein ?
— Rien; c'est une chanson.
— Ah... Nous arrivons après le retrait des troupes et nous devons être pa^'és. ^'oilà le tarif. »
Il n'y avait qu'à s'exécuter de honne grâce, en faisant des réserves toutefois sur la subtilité de l'avis affiché à Salerne.
Je serrai les mains de ces braves gens et nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde.
Je revins coucher h Naples par le dernier train, très content de cette excursion d'un jour, pendant laquelle j'avais pu contempler des ruines admirables bavarder avec de bons gendarmes et déjeuner au milieu de choses suspectes... qui sont, aujourd'hui., je l'assure, les seules roses de Pœstum !