‹ RomeChapitre 19 sur 24 · FERRARE · texte numérisé non relu

FERRARE

qu'il eût sans doiile préféré confier h quelque maître re'puté.

Je m'arrêtai donc h la seule solution pratique, et me mis en devoir de me tailler un poème dans les chroniques du pays même que j'habitais.

Ces chroniques sont, on le sait, fort riches. Du milieu d'événements extraordinaires se dégagent, en relief, de sombres figures que la légende a grandies et qui, lorsqu'on y regarde de près, laissent toujours voir dans leur ombre la double silhouette de tragiques amants !

Chaque ville italienne montre en son histoire le profil vigoureux d'un prince ou d'un gonfalonier dont le nom. comme la puissance, passe de générations en générations à travers plusieurs siècles souvent!

A Florence, ce sont les Medicis el les Pazzi ; à Milan, les Visconti et les Sforza ; à Gênes, les Fregose; à Uimini, les Malatesta: à Ferrare, les d'Esté, etc., etc.. Je n'avais donc que l'embarras du choix ; et, vraimenl, au milieu de toutes ces richesses, je demeurai longtemps hésitant.

Cependant, parmi toutes ces liorreurs, toutes ces guerres, toutes ces haines, un épisode étrange reparaissait toujours au premier plan dans ma uu'moin^ : c'était l'histoire de ï^arisina.

Brièvement, je la rappellerai :

A cette époque, vers 1430, régnait à Ferrare le due Nicolas m d"Este. resté veuf avoc un fils. ITu£?o. Au\

environs de la quarantaine, le duc se remaria avec Parisina Malatesta, encore toute jeune fille. Ilago et elle s'aimèrent, le duc l'apprit et les fit tuer tous les deux.

Telle est l'histoire re'sumée ; mais elle est accompagnée de détails si curieux et parfois si scéniques ! . . . Par exemple, le fameux miroir dans lequel, passant dans une salle du palais, le duc vit, reflété par une fenêtre laissée ouverte, le couple enlacé de Parisina et de Hugo échangeant dans une salle placée de l'autre cùté de la cour intérieure, un baiser sur la nature duquel il n'y;ivait pas à se méprendre î...

Finalement, c'est h cette histoire de Parisina queje m'arrêtai.

Alors commença pour moi une véritable chasse à travers les bibliothèques romaines ! Je lus à peu près tout ce quia été écrit sur Parisina, sans en excepter, bien entendu, la courte « nouvelle )) de lord Hyron. C'était une obsession, une hantise, et ceux qui ont opiniâtrement poursuivi quelque idée, bonne ou mauvaise, me comprendront. A force de vivre avec mon héroïne, je l'avais en quelque sorte ressuscitée pour moi seul ; son àme errante, revenue à travers le temps et l'espace du pays qui nous attend tous, flottait autour de moi douce et mélancolique; si j'avais pu communiquer avec elle, je lui aurais demandé des nouvelles de son cher Hugo aussi naturellement qu'on s'informe parjui les vivants de la santé de ceux qui leur sont chers !

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Enfin complètement « entraîné » je mis h exécution un mode de travail que j'ai toujours pratiqué quand je l'ai pu : celui d'aller vivre dans l'air même de mes p<Tsonnages. Donc, un beau matin je quittais Rome pour Ferrare où j'arrivais le soir du second jour.

C'était par une nuit exactement en harmonie avec le sombre drame dont je m'étais pénétré depuis plus d'un mois. Xoir, sans lune, \e ciel roulait de lourds nuages, et le vent sifflait lugubre aux oreilles.

Je descendis à la Stella d'Oro, non parce qu'elle sert d'enseigne au meilleur hùtel de Ferrare, mais parce que celui-ci n'est qu'à deux pas du Palais ducal que, sans l'avoir jamais vu, je connaissais en partie el don! je devinais tout ce que j'en ignorais.

A peine descendu de la voiture qui m'avait amené du chemin de fer h la Stella cCOro, je courus au Palais ducal et le vis tout à coup se dresser devant moi sombre et massif, sans une lumière aux fenêtres, dans la nuit noire.

Ce fut une émotion profonde : pour la première fois, je me trouvais en face d'un témoin authentique et contemporain du drame.

Le Palais ducal de Ferrare est construit en briques. C'est un parallélogramme flanqué de tours carrées et isolé par des fossés remplis d'eau sur lesquels sont jetés des ponts.

Je m'accoudai sur l'un des parapets, écoutant clapoter l'eau au-dessous de moi, et dans cet état d'esprit bien connu de Thomme planté devant un mur

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derrière lequel s'est passé ou se passe quelque chose.

Tout cela était assurément fort romantique. Berlioz, à ma place, et à l'âge que j'avais alors, n'eût pas manqué de tenter l'escalade de la muraille avec ses ongles, jurant par tous les diables du Ilarz et du Brocken, et menaçant de l'étrangler tout homme qui eût essaj'é de s'opposer à l'escalade !

Mais les temps étaient changés, et l'idée de plagier Berlioz ne me vint même pas: car de braves sergents de ville — en vieux style, cV infâmes sbires — n'eussent pas manqué de me traîner au poste comme un vulgaire cambrioleur !

J'allai donc bourgeoisement me coucher, remettant au lendemain ma visite au Palais ducal. , Le jour venu, je m'\- rendis vers neuf heures et m'adressai au gardien qui faisait visiter l'édifice aux étrangers. Par extraordinaire — oh oiii ! — cel homme n'était pas un imbécile ! Il connaissait son Palais sur le bout du doigt, en savait l'histoire fort exactement, et la récitait sans commentaires personnels, répondant avec bon sens aux questions qu'on lui posait.

Je lui parlai du fameux miroir ! Il m'apprit qu'il en existait encore une partie qu'on avait gardée dans la salle même où il était placé au temps du duc Nicolas 111.

Le gardien me conduisit dans cette salle très vaste qui occupe presque entièrement un des grands côtés du Palais. Elle servait alors aux délibérations du

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conseil général de la province de Kerrare. Et je vis enchâssé dans le mur un fragment du légendaire miroir oi^i la destinée écrivit jadis l'arrêt de mort des deux, infortunés amants!

Chez un voj'ageur à Bœdeker invétéré, cette vue ne provoquerait sans doute qu'une impression vaguement mélancolique ; dans l'état d'esprit où je me trouvais alors, cette impression se manifesta si intense que mon guide ne put s'empêcher de s'en montrer surpris î

Je lui avouai que je m'occupais d'un ouvrage... historique (!) sur le château de Ferrare, et que, l'épisode de la Parisina étant parmi les plus curieux, la vue de ce miroir hrisé n'était pas sans me causer un très vif intérêt.

Ma confession le fi-appa, et, de la bouche de cet homme je pus eneore recueillir plusieurs détails curieux. Après avoir visité le Palais, nous descendîmes dans les souterrains ; puis, remonté au jour, mon guide s'achemina sans rien dire vers un coin reculé en me faisant signe de le suivre. Il s'arrêta bientôt et me montra sur le sol une trappe à deux battants de bois sur l'un desquels était fixé un anneau de fer. Il saisit cet anneau et souleva les deux battants qui df'TOuvraionl ainsi les premiers degrés d'une large ('chelle de bois. A la lucui- dune grosse lanterne, nous descendîmes dans un nouveau souterrain cr^sé au-dessous du niveau de l'eau des fossés et ne pouvant, par conséquent, recevoir aueun<^ lumière du

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dehors ; puis, au bout de trois ou quatre pas, le guide fit rouler sur ses gonds rouilles une lourde porte de bois bardée de fer et me lit pénétrer dans un épouvantable cachot.

(( Ici, me dit-il, sur l'ordre du duc Nicolas ITI, fut étranglée la duchesse de Ferrare, en présence de Hugo, son beau-lils et son amant, qui lui-même eut la tête tranchée le lendemain. Dans la nuit qui suivit l'exécution, le corps de la duchesse fut enterré au cloître de Saint-François, dont l'église existe encore. »

Je savais toutes ces choses ; mais j'en appelle, encore une fois, à ceux qui, de leur fauteuil, ont lu tous les détails d'un drame historique et que le hasard ou leur volonté, met tout à coup en présence du lieu où ce drame s'est déroulé ; ils comprendront avec quelle avide curiosité je contemplai ces pierres que j'aurais voulu faire parler !

Le jour me parut bon en quittant cette affreuse nuit! Plusieurs fois je fis le tour du Palais ducal et je continuai mes recherches du coté de l'église Saint- François.

Lorsque j'3' entrai, un prêtre achevait sa messe dans une des chapelles latérales. La messe dite, et les rares assistants partis, je pus à mon aise examiner les détails de cette église d'ailleurs fort peu intéressante. Je voulais surtout visiter le cloître et tâcher. d'apprendre s'il y restait quelques vestiges de sépultures.

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.l'enlrai donc dans la sacristie oii je retrouvai le prêtre, et je lui fis part sommairement de mon désir. (Tétait un jeune homme assez lourdaud qui paraissait ignorer qu'il eût jamais existé un cloître attenant à l'église.

Un peu de détiance, peut-être, le rendait encore plus circonspect; cependant je parvins, sans doute, à devenir plus persuasif, car j'obtins ces renseignements, que le gouvernement italien avait fait fermer le couvent de Saint-François, et que les moines qui y vivaient s'élaient éparpillés au hasard, ayant reçu comme viatique une pension de un franc par jour qui leur était servie par l'Etat. J'appris encore que l'un des plus vieux parmi ces moines habitait à deux pas de l'église chez un particulier dont le nom me fut donné.

Je remerciai le prèlre et me mis en quête du moine.

Je le trouvai au plus haut étage d'une modeste maison, logé dans une unique chambre. C'était un homme très vieux et paraissant porter avec peine le poids de la vie. Renfermé dans une sorte d'inditférence sénile, je crus d'abord que je n'en obtiendrais rien ; mais, peu à peu, à force de respects et d'égards, que l'âge de ce vieillard et son extrême pauvreté commandaient bien naturellement, j'appris de lui que le cloître de son ancien couvent avait, en effet, servi longtemps de lieu de sépulture ; nuiis que depuis longtemps, aussi, il avait été désaffecté et que

le terrain en avait été vendu à un particulier qui y exerçait un commerce de blé et de farine !

Sur les sépultures anciennes, j'appris encore que les personnages de marque étaient inhumés au flanc gauche de Tégiise dont le mur même formait un des côtés du cloître, et que là, jadis... on pouvait voir le long de ce mur se dresser la pierre tombale des plus grands personnages de Fer rare.

Au moment où l'expropriation du couvent eut lieu, tous les débris de ces supullures furent transportés au cimetière communal, lun des plus extraordinaires et même des plus étranges de l'Italie moderne.

Je n'avais donc aucune chance de retrouver trace de ce que je cherchais. Néanmoins, je retournai à l'église Saint-François après avoir pris congé de mon interlocuteur, et je pus vérifier l'exactitude de ses renseignements.

La cour intérieure de l'ancien cloître était recouverte d'une construction récente, en fer et briques, formant un vaste hangar où s'alignaient des sacs de farine. Le maître du lieu était là, le nez au vent ; il avait l'air souriant et brave homme : je l'abordai et l'entretins du cloître ancien occupé par son hangar, (^elui-ci, isolé sur ses quatre colonnes d'angle, n'empruntait aucun appui à l'église dont il était cependant lïmmédiat voisin ; de sorte qu'entre son gros œuvre et celui de l'église même il restait un espace de un mètre environ, a ciol ouvert el tout encombré de ronces ot d'orties.

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Jobliii.s raulorisalion d'y faire quelques pas et ce me fut encore une impression très vive de toucher les pierres de cette église, oi^i ici, ou là, sous mes pieds peut-être, en tons cas dans ce très court espace, avait été déposée la victime du sombre drame dénoué au Palais ducal par le lacet du l)ourreau !

Il était aussi inutile de pousser plus loin mes investigations, qu'il serait vain de rechercher à Saint-Uenis les restes authentiques de François I" confondus avec ceux des cent quatre-vingts personnages royaux entassés, pêle-mêle, derrière deux (•normes dalles noires, perpendiculairement dressées, et sur lesquelles se relèvent les noms seuls... comme dans une chronologie rudimentaire!

Ue l'être même.., plus rien ; du moins de certitude absolue !

J'allai donc levoir le Palais ducal qui, sous le soleil ardent, gardait le sombre aspect qu'il doit à la patine des siècles et que lui donne encore à nos yeux le souvenir de sa sanglante histoire!

Le soir même je partais pour Venise où, rassemblant mes notes, je commençai h écrire le scénario de Parisina.

11 fut achevé en peu de temps; mais avant de l'c'crire définitivement, et surtout d'en commencer la musique, je crus devoir attendre mon retour déllnitif à Paris poui- consulter quelques amis dont le jugement sur et expérimenté me paraissait nécessaire au <euil d'un si gros travail î

Quelques semaines me séparaient à peine de ce retour; j'attendis donc en m'occupant d'autre chose.

Aussitôt revenu et réinstallé h Paris, j'allai soumettre Parisina à ces deux ou trois élus de notre cœur et de notre esprit que nous avons tous et qui, souvent, sont meilleurs compagnons dans la vie que les plus proches parentés !

Ils furent unanimes à condamner mon projet; et je ne pus me dissimuler que leur argumentation, très nette et très précise, répondait à une voix secrète qui se faisait entendre en moi depuis que d'autres travaux commencés avaient tout doucement calmé le heau feu allumé à Rome par des lectures, et si tragiquement ravivé à Ferrare même pai' Li vue de tant de souvenirs encore dehout !

La principale objection de mes amis portait sur l'antipathie que le public éprouverait à des scènes d'amour mettant aux prises l'adultère et l'inceste en la personne du fils et de la belle-mère ; car, en appelant les choses par leur nom, Hugo et Parisina n'étaient autre chose vis-à-vis les lois et les conventions sociales de 1430, restées les mêmes pour nous à ce point de vue du moins.

Oui, certes, devant la nature, qui se soucie peu de nos lois et de nos conventions, ces deux enfants pouvaient d'autant mieux s'aimer librement qu'ils étaient, de sang, étrangers l'un à l'autre; mais le duc Nicolas 111 était le père de l'un et le mari de l'autre !

Là t'Iail Tobstacle dans le drame; — sans «|iiui il n'y eùL pas eu de drame. — Mais la nature de cel obstacle était si spéciale, si délicate, qu'on pouvait admettre comuK^ certaine une invincible répugnance du public à l'accepter.

Ma foi, sollicité par des sujets moins dangereux, et ayant horreur de tout travail qui pourrait être considéré comme un scandale intéressé, je lâchai piedî... Parisina alla retrouver dans le haut de ma bibliothèque uni^ paperasserie oi^i je ne m'égare que rarement î... Et je n'}* pensai plus !...

Si j'y reviens aujourd'hui, c'est que, i-écemment, le sujet a été traité au théâtre, sous le titre : Le duc de Ferrare. Personne dans le public ni dans la presse n'a paru scandalisé ; d'où il suit que mes amis, au jugement si sûr, et que ma fameuse voix secrète, qui chantait à l'unisson de la leur jadis n'étaient, eu somme, que scrupules absolument vains.

ALais, tout de même, je ne regrette pas mon voyage à Ferrare d'autrefois. Je lui dois les très vives sensations d'une pittoresque excursion au pays du rêve, et les jours vécus dans ce pays-là ne sont pas parmi les plus mauvais !

Le fil qui s'était noué en imagination entre Parisina et moi s'est rompu ; c'est comme à un amour défunt que j'y songe aujourd'hui. C'est une fleur oubliée au fond d'un tiroir secret !..

. Dans ce paj's « d'oii nul voyageur n'est revenu )), oii son ;ime erre et flotte, peut-être Parisina a-t-elle

retrouvé celle de son cher Hugo, e£ peu leur chaut a tous deux qu'un vivant, dont ils n'ont cure, chante leurs tragiques amours dont les sanglots, ouhliés d'eux-mêmes, ne se retrouvent plus qu'aux pages des vieux livres !

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