MADAME
Au printemps de 1(S73, à la fin d'un bel après-midi, vers cinq heures, je me Iroiivais dans l'atelier (ril('bert, à Rome, lorsqu'un roulement de voiture sur le sable des jardins, vint couper court à notre entretien en annonçant une visite.
Le fait n'était pas rare. (Tétait fheure habituelle où Hébert recevait les grands personnages de toutes les nationalités qui venaient ordinairement aux soirées dominicales de l'Académie de France. Notre directeur était très aimé de tout ce monde titré, chamarré, où les Altesses et les Excellences coudoj'aient les Éminences et les Monsignori.
On frappa à la porte ; puis un valet de pied parut annonçant : Son Altesse Madame la pjincesse de Sayn- Wittgenstein.
Je vis entrer une femme d'un ;îge déjà avancé qui, dans sa mise, semblait avoir renoncé à toute recherche. Un assemblage indéfinissable d'étoiles de couleurs foncées eomposait un costume dans lequel il était impossible de dénièler oii finissait la robe, oii
commençait le manteau. Le chapeau, très sobre de couleur aussi, était orné d'une plume, attachée là comme par hasard, et que le vent ou les brusques mouvements de la tète agitaient tout à coup en accrochant irrésistiblement l'œil du plus respectueux auditeur !
Les cheveux étaient restés noirs; mais le visage avait pris cette couleur particulière que donne la fièvre romaine ; les lèvres étaient minces, les yeux magnifiques, pleins d"éclairs et rayonnants d'intelligence. La main jouait avec un lorgnon d'or et l'appliquait à tout propos devant les yeux, comme le complément d'une pantomime familière. La parole était rapide, mordante; les manières d'une grande hauteur, un peu masculines même. Du premier coup on sentait un esprit absolu, rebelle à toute conversion aux idées contraires, et habitué à juger, sans appel, les grands comme les menus faits de la vie.
C'était bien une Altesse ; on aurait pu dire une Altesse Impérieuse !
Un portrait de la princesse était commencé depuis longtemps par Hébert à cette époque. Je ne crois pas qu'il ait jamais été fini, car je l'ai vu pendant plus de dix ans sur un chevalet dans l'atelier de Paris. Il est d'une peinture charmante et d'une tournure distinguée, comme tout ce qui sort de la palette du maître ; mais il s'est passé tant d'années depuis la dernière séance... que le modèle eût certainement, hélas! fort dérouté le peintre.
Quoi qu'il en soit, ce portrait commencé était un peu la cause des visites de la princesse à l'atelier d'Hébert, à Rome. On cherchait, sans grands résultats, à fixer la date de la prochaine séance de pose, et puis tout de suite on parlait d'autre chose : de philosophie, d'art, de physiologie, de psychologie, du caractère psychique et dautres thèses à l'usage des gens qui aiment l'art assurément, mais, qui, n'étant pas militants, révent d'un art surhumain, inaccessible et si spécial, que rien de ce qui existe ne pourrait en fournir un exemple !
L'espèce n'est pas rare de ces esprits chercheurs, souvent très érudits, très supérieurs, très nobles et très distingués que rien ne peut satisfaire ! L'usage exclusif du sens critique a stérilisé en eux la force créatrice. Ils meurent vieux sans laisser une ligne, une note, ni une ébauche ; mais ils ont, toute leur vie, chevauché sur un Pégase de bois dont ils n'ont pas même soupçonné l'inutile tournoiement.
De temps en temps, une pincée de cela dans la vie d'un producteur, est comme une amusante diversion aux soucis autrement sérieux et vivants qu'entraîne la conception d'une œuvre. Ecrire une partition quelle qu'elle soit, est chose plus diificile et plus méritoire que la stérile méditation de toute une existence passée à peser seulement le choix d'un sujet !
Donc ce jour-là, en voj-ant .Ap"'^ la princesse de Wittgenstein arpenter en cinq minutes le ciel, la terre, le soleil, la lune, les étoiles, l'art tout entier, et bien
232 SOUVENIKS DL'N M LSI Cl EN
d'autres choses encore, avec un tour d'espi-it 1res pitloresquc et une éblouissante facilité de parole, je fus pris d'un vif désir de la mieux connaître el de regarder ce qu'il y avait en réalité derrière ces séduisants dehors.
Au bout de deux ou trois entrevues de cette nature, la princesse me lit l'honneur de m'inviter à la venir voir. Je n'eus garde d'}' manquer, et quelques jours après je me rendis chez elle.
Elle habitait tout près de l'Académie, à coté de la place d'Espagne, dans la rue del Babuino, une très modeste maison dont elle occupait un étage.
On me fit attendre un instant dans un salon assez petit, encombré de mille choses, et presque aussitôt la princesse entra. Elle était infiniment mieux dans son costume de maison que dans celui de la ville. Tête nue, ses bandeaux noirs brillaient comme des ailes de corbeau ; le visage élait souriant, l'accueil affable, le geste plein d'aisance et de grâce. Elle était vêtue d'une sorte de peignoir violet, avec de larges bandes de velours noir au col, aux manches et £ur le devant. Elle fumait un énorme cigare et, m'en ayant offert un, elle me fit signe de m'asseoir, après s'être laissée engloutir elle-même dans un large fauteuil. Tout près d'elle, sur une petite crédence, une coupe de Chine remplie de thé froid était à la portée de sa main, et de temps en temps elle buvait deux ou trois gorgées comme pour ponctuer son argumentation.
11 y avait deux ans que j'habitais Rome ; je n'étais
MADAME LA 14UNGE8SE 1)K WITTUENSTEIN 23^
plus le Parisien exclusif des preiiiiers jours, ramenant tout au boulevard ou au carillon du mot de la fin. J'avais beaucoup lu et Iravaillé, beaucoup vu de choses et connu de gens; en outre j'avais pas mal voyagé et mon horizon s'était forlemenl étendu par la comparaison de divers esprits visant le même but et l'atteignant souvent par des routes fort opposées.
Cependant les envolées h perte de vue de M"^<^ de Wittgenstein n'étaient pas s'ans me causer un certain vertige !
Pardieu, je n'hésitais pas à jeter par-dessus bord une bonne partie de ses théories ; mais ce qui en restait était si neuf, si étrange pour moi que je ne fus pas long à me l'assimiler. . . pour un temps, — jusqu'à cette évolution qui se fait dans tous les esprits et les ramène à leur voie naturelle, fortifiés des enseignements recueillis.
On ne causait pas dix minutes avec M'"*" de Wittgenstein, sans s'aperce voij- que trois musiciens exerçaient une influence considérable sur son jugement. Elle parlait d'eux à tout propos, et dans ses idées, comme dans son langage, on i-elrouvait le romantisme à panache de Liszt, le romantisme tout court de Berlioz, enfin le romantisme prolixe et dogmatique de Richard AVagner!
Je ne crois pas qu'un rayon desoleil ail jamais percé les brouillards que ces trois grandes intelligences avaient inconsciemment amoncelés dans l'esprit de M'"*' de Wittgenstein. Elle ne pouvait parvenir à se
dégager elle-même des nuageuses théories d'un criticisme outrancier, et dès que l'œuvre la plus longuement pensée commençait à prendre corps, elle s'en désintéressait aussitôt, avec le dégoût de Philaminte pour cette guenille si chère au bonhomme Chrj'sale.
On ne peut pas classer M°^^ de Wittgenstein dans la catégorie des femmes auteurs ; ni encore moins, lui décocher l'épithète familière qui leur est consacrée ! Elle a cependant beaucoup écrit; elle le disait volontiers; mais elle n'a que peu ou pas publié ce qu'elle écrivait. Peut-être, se relisant elle-même, trouvait-elle la réalisation de sa pensée trop au dessous du rêve?... C'eût été la logique de cet étrange esprit !
Quoi qu'il en soit, le salon de la princesse était un des plus curieux de Rome. Tous lesremueurs d'idées, de mots ou de notes y étaient bien reçus, pourvu qu'ils fussent de bonne compagnie; on y parlait toutes les langues, et la maîtresse de la maison semblait les posséder toutes aussi, avec une aisance qui tenait du prodige.
Je ne sais s'il est sorti grand'chose de toutes ces discussions; mais il n'y a certainement pas un coin de la terre où l'on ait remué plus d'idées! Le champ était retourné de fond en comble par le va-et-vient incessant de la charrue ; et s'il est resté stérile, c'est peut-être qu'on ne lui a jamais laissé le temps de pousser au ciel l'épi de toutes les semenct^s qu'on y jetait à pleines mains !
Ce qui était extrêmement attachant dans ce milieu, c'était d'étudier do près le mécanisme intellectuel d(* races absolument différentes de la notre. Jugées superficiellement, elles peuvent étonner ou ennuyer même ; en les connaissant mieux, elles intéressent et instruisent sûrement.
Dans ces réunions cosmopolites, les faits les plus évidents trouvaient des Trissotins pour les réfuter et des Vadius pour les défendre. C'était la note gaie. On n'eût certes pas été jusqu'à écouter le sonnet sur la lièvre de la princesse Uranie : mais on eût certainement traité de bourgeois celui qui aurait eu la simplicité d'appeler un chat : un chat !
Un jour, quelqu'un parla longuement de Judith, recherchant dans le menu les intentions secrètes de sa visite à llolopherne ! Celui-ci disait qu'elle allait simplement (simplement est un chef-d'œuvre) délivrer Béthulie en tuant l'assiégeant. La princesse, qui était très pieuse, ne voyait en Judith qu'un sabre obéissant à Dieu. Interrogé à mon tour, je hasardai que Judith était belle et qu'elle s'était magnifiquement parée pour aller aux tentes ennemies... que, dès lors... l'interprétation des textes était facile... et que...
« Quoi. » interrompit vivement la princesse ! « L'amour, alors?...
— Dame !
— Ah ! vous voilà bien, vous aulres Franeajs î Toujours l'amour! Vous en mettez partout ! » Puis, se
2;;g souvemhs d'un musicien
renversant dans son fauteuil en lançant au plafond une énorme bouffée : « ^[ais, mon cher Monsieur, il y a des millions d'êtres qui ne se sont jamais occupési de cela !
— Ah! bah!...»
Ouelques gorgées de thé froid mirent lin à lincident, oi^i venaient se heurter les appréciations les plus opposées et les plus subtiles !
Cependant, j'avais toujours cru, jusqu'à ce jour-là, que Judith était en elïet l'instrument de Dieu ; qu'elle voulait fermement délivrer Béthulie; mais que pour prendre Holopherne elle avait, en veuve pratique, mis une amorce à sa ligne ! Et bien ! le croirait on, en dépit de la mystique princesse, c'est encore ma conviction î
Une vie pleine de travail ne me permettait que rarement d'aller faire ma partie dans ce concert damateurs bien intentionnés. Néanmoins, mes visites avaient été assez fréquentes pour que, à mon départ définitif de Rome, en août 1874, la princesse voulût bien me demander de lui écrire.
Réinstallé à Paris, l'hiver suivant, je ne sais plus à propos de quoi, je lui écrivis un mot auquel elle ri'pondit ; de là est née une correspondance qui a duré pendant plusieurs années, et dont quelques pages
MAIJAMK LA l'UlNCCSSl^ DE WITTGENSTEIN î>3T
])araîlront sans douLc curieuses à cclix qui s'inleressent à l'art musical contemporain.
Je cite par ordre de date :
« Ruiiii'. 30 avril 187o.
«... Oui, tous les musiciens se plaignent de leur carrière. Mon pauvre Berlioz n'avait pas assez de son feuilleton jiour en dire du mal. Ses lettres étaient encore pleines de médisances et de calomnies à ce sujet. Cependant, je vous en assure, les autres carrières sont aussi un combat de toutes les heures î...
«... Mais voyez, j'en ai toujours voulu à Berlioz, avec qui j'étais si liée, de traiter sa muse en Marie Torne î {sic) Elle, la plus haute de toutes ! Elle, qui descend dau delà des sphères d'Uranie, dont la poudre dor est à peine cllleurée par ses pieds ! La musique? Mais la poésie est de la prose à côté ! La musique qui commence où la parole cesse ! Elle est si grande, la musique, que le sens et le pressentiment si fins des Grecs n'ont pas osé la mettre dans le chœur du Musagète ! Ils y ont seulement introduit ses sœurs cadettes, Euterpe, Erato. (Juant à elle, ne sachant où la poser, ils ont eu le bon esprit de nen point parler, pour ne point en mal parler.
« Les Indiens, le noble peuple, en ont eu un pressentiment moins confus, plus intense. Ils ont su qu'étant limmanence dans la spiritualité, elle devait pouvoir se dégager tout entière des accidentalités de la matière. Ils croyaient à un chant qui consumait la poitrine dont il sortait !
« La fille d'un roi voulut entendre un de ceg chants, et comme elle aimait celui qui pouvait le lui chanter, elle voulut le plonger dans les eaux du fleuve, à côté de sa barque, pendant qu'il chanterait. Il savait que la llamme
qui allait le dévorer ne pourrait être éteinte par aucun tlot de cette terre; mais, comme il aimait la fille du roi, il consentit à chanter, et à mesure qu'il chantait, il brûlait, et les vagues du fleuve ne pouvaient éteindre l'incandescence intérieure. Quand la dernière note fut expirée, toute l'âme du chanteur s'était dégagée de son corps de mort et planait dans l'éther ! Eternel accord dans l'éternelle harmonie !...
(i Voilà ce qui s'appelle comprendre ce qu'est la musique. Mais, direz-vous, l'exécution ? Quelle bouffonnerie après ce dithyrambe ! Quelle farce après cette ode ! Quelle charge burlesque, après cet hjmne ! Mon Dieu oui !... Mais n'est-ce point un peu ce qu'est notre corps à notre ame ? Une colique après un sonnet ! une migraine après un andante ! Un pied foulé après une tête de Madone ! Mais qu'importe ! On oublie pied foulé, migraine, pj'ij/ia donna, primo uomo, etc.
« Du reste, vous savez cela mieux que moi. Je ne vous le dis que parce qu'il est des choses qui font du bien à s'entendre répéter. C'est comme, par une nuit froide, le passant qui vous dira ; « Oh ! il n'y a plus que trois lieues ! » On n'y voit pas entièrement tant on gèle, mais cela fait plaisir !
« Oh! sort trop commun ! Ceux qui sont blonds veulent être bruns, et vice versa ! Ceux qui ont le présent n'ont pas d'ordinaire l'avenir, et ceux qui ont l'avenir ne peuvent presque pas avoir le présent ! Pourtant on voudrait l'un et l'autre, mais ce ne sera qu'au ciel.
« On a publié sur le Christ de Liszt une brochure analytique comme Palestrina et Michel-Ange n'en ont pas encore eu pour leurs chefs-d'œuvre. N'est-ce pas déjà avoir le présent ! Cependant je ne jurerais pas que, s'il y avait à donner une page par exécution, l'auteur ne laissât s'en-
MADAME LA PRINGESSK DE NVITTGENSTEIN ^39
voler les cent cinquante de la partition une à une ! Cela serait un tort; car la gloire représente dans l'art ce que la sainteté est dans la religion : le lumineux sillon qui doit éclairer les siècles futurs ! »
Comme on le voit, la bonne princesse aimait un peu h prêcher dans ses lettres. Cette caractéristique est bien saillante. Elle se double, comme on le verra •Micore, d'aperçus trcsjustes et très liants sur les habitudes courantes du monde musical.
En voici de curieux spécimens :
« Rome. 30 juin 187o.
« ... Bien des vœux pour l'avenir. Tout essai est un échelon: tout succès un gradin. Courage donc et montez toujours.
« Vous parlez de la presse comme dun premier feu. Gest en effet un baptême de feu qui tue les faibles et fortifie les forts. Ne lui demandez pas des éloges ; ne craignez pas ses attaques. Un homme d'Etat me disait un jour : « On ne devient indifférent aux injures qu'en étant inditïérent aux louanges. » Ne vous laissez pas démoraliser par les unes ou les autres, mais prenez à la presse ce qu'elle a de vraiment utile : son miroir. Il vous dira si votre forme rend exactement votre pensée. C'est tout ce dont l'artiste a besoin ; ayant à traiter le public comme les mères traitent leurs enfants : avec respect et autorité.
« Donc, résumons-nous. La hauteur du but. loin de dégoûter de cette vie, la fait aimer de tout son cœur, car il donne des compensations à tous les ennuis; loin de rendre inhabile, il rend très pratique.
« ... La hauteur du but, loin de décourager, encourase,
24U 50CVENIRS DTN ML'SIGIEX
parce quon sait que, sans jamais atteindre aussi haut qu'on vise, on atteindra dautant plus haut qu'on visera plus loin !
« Est-ce assez proportionné, assez équilibré, assez clair ?
« Cependant vous semblez craindre que le but lointain ne fasse négliger ou oublier la manœuvre. Oh ! que non ! 11 empêche seulement qu'on ne sabsorbe dans la manœuirc, ce qui, hélas ! est souvent le défaut des Parisiens !
« Une vous avez bien fait dadmirer votre Dauphiné ! S'il faut aimer la mère patrie, ne faut-il pas la connaître ? Car, comment aimer ce qu'on ne connaît point? Xe craignez surtout pas d'être partial pour votre pays. Une des plus belles conditions de la santé morale de l'homme, est d'être ainsi constitué, que c'est le visage de sa mère et l'aspect de sa patrie qui lui plairont le plus ! ^
« Apres le Dauphiné, allez voir la Provence, que je connais et que je trouve si belle ! Allez voir les Pyrénées, que je ne connais pas, mais qu'on dit si admirables I Allez voir enfin toutes vos cathédrales, auxquelles j'ai fait des pèlerinages spéciaux sans pouvoir en épuiser la liste : Amiens, Chartres, Rouen, Reims et des etc. sans fin I Uuelles merveilles ! Et comment un musicien français qui ne pense pas seulement en doubles croches pourrait-il les ignorer?
(' 11 m'a souvent semblé que l'architecture était, par rapport à la musique, ce qu'un plan est à un édifice : le contour d'un sentiment. Ces deux langages se ressemblent infiniment plus que la parole et le son. La parole est donc essentiellement limitée; mais le son est infini! L'idée est bornée par tout ce qui n'est pas elle: l'émotion n'a de fin qu'en elle-même.
« Mais, halte-là ! Vous me direz que je sombre dans le nuageux allemand! Pas tant que cebi ! .Te m'entends! Et
vous m'entendez bien aussi quand je dis que la parole est comme le piédestal du son. Croyez-m'en, moi qui passe ma vie à manier la parole ! C'est la dernière de toutes les manières de s'exprimer ! Le sentiment y doit toujours passer par l'idée; en musique seulement, le sentiment luit; il s'affirme immédiatement en lui-même et par lui-même ! « Voilà que je recommence! Que voulez-vous, c'est la faute de mon espèce ! Cette triste espèce qui ne sait parler qu'avec des mots ! Combien un bel accord ferait mieux, mon affaire et la vôtre, vous qui sentiriez et comprendriez du coup sans trouver le moindrement absurdes mes légendes indiennes et mes racontages des bords du Gange ! »
« Rome, janvier 1876.
« ... Dès que vous aurez un moment libre, écrivez-moi quelques mots sur une carte postale. Je ne saurais vous dire combien j'ai envie que vous ayez un succès, là un bon succès de franc aloi ! On s'épanouit, on se sent vivre, on se croit ne plus tenir à la terre, on se voit pousser des ailes qui vous emportent déjà vers les rives lointaines de la grande respiration à pleins poumons et vers les hautes cimes du beau parfait !
« Vous imaginez que je n'ai jamais connu rien de tout cela pour mon compte, en traversant d'anneau en anneau la longue chaîne de tous mes insuccès ! Mais quand je voyais quelqu'un réussir, je me mettais à sa place et j'éprouvais sa félicité bien mieux que si elle m'était arrivée à moi. Je humais tout le parfum de la fleur qui ouvre son calice là-haut, et ma main n'était déchirée par aucune des épines qui hérissent sa tige.
« Quel bon calcul d'être heureux pour le compte d'autrui !
« ... Mais si vous n'avez pas de succès, si vous êtes tombé à plat, — c'est mal dit — si on vous a fait tomber par un élégant coup de Jarnac. ou par un brutîil croc-en-
JG
242 SOUVKXIRS D'UN MUSICIEN
jambe, ou bien... (écoutez, écoutez) si messieurs les feuilletonistes se sont chargés de vous étouffer sous leurs fleurs fanées et nauséabondes, comme fit Néron à quelques amis — aelect friench, — ah î c'est pour le coup que nous entamerons les notes basses des satisfactions superbes !
« N'ayant pas en ce moment de chapeau sur la tête, je vous saluerai du bonnet! Je vous dirai : grand homme, consolez-vous ! Lisez Schopenhauer et ce qu'il dit sur les feux d'artifice ! 11 y eut un jour un quidam qui en tira un magnifique. Personne n'applaudit. 11 s'étonne, il regarde ; tous les spectateurs étaient aveugles !
« Il veut prendre sa revanche. 11 invite des gens de métier, des artificiers célèbres et il se dit : Comme ils vont être surpris et ravis ! A la première fusée tout le monde siffle et fait un tintamarre du diable ! C'est le sort de tous ceux qui apportent à leurs aimables contemporains ou une idée ou une forme nouvelle ! Ou ils la montrent à qui n'y voit goutte, ou ils la montrent à qui dit : « Puisque je ne l'ai pas trouvée, je vais la rouler !
« Voyez à quelles expressions les romans du jour nous initient ! »
Au moment où parut la Tétralogie de Richard Wagner, je reçus cette lettre chaleureuse :
« Rome, juillet 187G.
(. ... Vous savez qu'en ce moment beaucoup de gens, quarante millions ou plus, se trouvent dans un très grand état de surexcitation, étant à la veille de la première représentation de la fameuse tétralogie V Anneau de Nihelonge, dirait un Parisien pur-sang. Je vous rappelle qu'on répète depuis le P^"" juin et qu'on entendra à partir du 13 août, un opéra tous les quatre premiers jours des trois dernières semaines .du mois. Prenez votre courage à deux
MADAME LA PRINCESSE Di: WITTGENSÏEIX 243
mains^ tentez laventure pour la seronde ou la troisième semaine. A peine débarqué du chemin de fer, allez trouver Liszt. Il vous casera bien quelque part au théâtre ; vous trouverez bien en quelque lieu béni des dieux un morceau à mettre sous la dent, et quant à dormir... Ah bah! estce qu'on y songe à votre âge !.., jeune homme... au mois d'août... durant la lune des moissons, quoi de plus tentant et de plus poétique que de dormir à la belle étoile?... d'ailleurs, qui sait si, après tout, on vous laissera vous livrer à ce poétique bonheur ?
« Je crains fort que le bourgmestre de l'endroit ne soit pas à la hauteur de si exquises impressions et qu'il ne donne l'ordre à quelque hôtelier brutal de vous prendre sous son toit au nom de la loi ! En fait de matelas ce ne sera pas du syjjaritisme ; mais pour le repos de vos jeunes ans très suffisant.
« Faites, faites cela. Allez, entendez, vovezî De quelque façon que ça tourne (et cela pourrait bien mal tourner), ce sera un grand fait, un grand souvenir, une grande expérience pour tout musicien sérieux qui se respecte.
« Mieux que personne je sais les critiques qu'on en peut faire, comme je connais celles qu'on fait du Louvre et du dôme des Invalides ! Le Louvre n'en demeure pas moins le Louvre et le dôme reste le dôme ! Une chose grande est toujours un enseignement, fût-elle assez imparfaite pour crouler sur elle-même. Cette grandeur qui n'est encore qu'un rêve tronqué, un effort vain dans un siècle, mûrit pour un autre. Les générations réalisent ce que l'homme a essayé. .
« Faites donc cela ; allez à Beyreuth. Donnez-vous le spectacle d'un pays entier aux écoutes de son prophète musical ! Vous en rapporterez plus d'une émotion que vous payeriez ensuite à prix d'or ! »
-fpvv^i^^^ '*/i-«^ «u^^WT-c- u A/^'^
Àt^t
Après la bataille de Beyreuth, je reçus les lettres suivantes et je fus bien surpris d'y trouver une appréciation aussi juste des faits de la part d'un esprit qu'on aurait pu croire partial jusqu'à l'excès.
(( Rome, septembre 1876.
«... Vous aviez raison de dire que les fêtes de Beyreuth transformeraient le théâtre en un lieu de combat. Oui, on s'est disputé jusqu'à se battre pour de bon !
« Il se passera bien du temps avant qu'un théâtre quelconque [fasse voir cette mise en scène curieuse ! Pas de loges, pas de kistre, pas de rampe, pas d'orchestre, pas de bruit de portes ouvertes ou autres, pas de sonnettes, pas de bravos, pas de rappels, pas de conversations, pas de rideaux, pas de chœurs ; en un mot rien de ce qui caractérise le théâtre moderne.
« Un demi-jour à lentrée du public, dans un amphithéâtre où chaque place est également en face de la scène que l'on doit uniquement regarder. A une fanfare signal qui reproduit le principal motif de l'introduction que l'on va entendre, l'obcurité se fait; les portes se ferment; un orchestre invisible fait entendre une musique qui s'élève on ne sait d'où : les deux portières qui ferment la scène s'ouvrent et on voit un tableau éclairé à la manière des tableaux peints ou des tableaux vivants, d'un seul côté, avec des arbres grands comme nature (la scène étant d'une hauteur énorme), des perspectives à perte de vue (elle est d'une profondeur immense) et des acteurs immobiles et muets qui restent longtemps ainsi (pendant que le spectateur écoute et regarde), avant de faire un mouvement ou d'émettre un son !
« Bien certainement cela n'est rien pour beaucoup de gens ! C'est une tentative de transformer le théâtre en
MADAME LA PRINCESSE DE WITTGENSTEIN 24y
église, d'obliger le public à y venir avec un sérieux et un recueillement capable d'en remontrer à celui des dévots et dévotes de M. le curé ! Aussi cela ne prendra d'abord pas plus pied en Allemagne et en Italie qu'en France! Mais comme après tout le besoin de varier OfTenbach et C''^ se fera sentir çà et là; comme il sera impossible de revenir à Richard, 6 mon Roi ! à la Gentille dame, aux Fraîches années de l'enfance de Joseph, etc., etc.; il faudra bien, pour corriger les vices actuels de l'art dramatique, se rapprocher qui plus qui moins, qui en ceci, qui en cela, de cette audacieuse bravade prenant le contre-pied de tout ce qui se fait sur la scène à Iheure qu'il est!
« Ceux qui chercheront (comme le pauvre cher Berlioz, mais plus heureusement que lui) à ennoblir le théâtre, à lui demander de hautes et nobles émotions (dans le genre de la tentative des Tro</6'>is) , devront bien recourir aux moyens indiqués par Wagner d'une manière infiniment trop absolue pour être ainsi réalisables. Mais ce qui rendait cette représentation intéressante pour les musiciens, c'était la possibilité de s'approprier à l'avance ce qui, en ces diverses négations et affirmations nouvelles dans le domaine du drame lyrique, pouvait plus ou moins lui convenir, s'adapter à son talent, à son genre de conception et d'exécution musicales.
« A en juger par l'ensemble des impressions, ces représentations resteront uniques. Elles ont coûté un million et demi; un pays ne se donne pas souvent de ces cadeaux; Les sultans et les khédives qui y ont bénévolement contribué ne seront pas tentés de se laisser arracher une seconde fois, par des ambassadeurs courtois et des femmes aimables, des cinquante et soixante mille francs !
« Ce qu'il y a de curieux c'est que ce démocrate enragé (Wagner), ce révolutionnaire radical qui ne craignit pas, pour servir la cause, de commettre l'acte de la plus
incroyable ingratitude, en se mettant parmi les émeiitiers quelques mois après que le Koi eut payé toutes ses dettes, est aujourd'hui le plus attaqué, persiflé, ridiculisé enfin par la presse démocrate, pendant que les (au pluriel) Empereurs, les Rois et les princes de la terre font à grands frais tout l'éclat de ces fêtes. Car il n'y avait à peine qu'un intermédiaire insignifiant entre ces Majestés et ces Altesses Impériales ou Royales et le public spécial des musiciens de toute arme et des critiques de toute plume, y compris les reporters anglais et américains.
« Les démocrates reprochent amèrement à Wagner que son théâtre n'est que pour les millionnaires; une place coûtant 5,000 francs! Or, comme ce sont messieurs les démocrates qui donnent le ton pour le moment, il faut considérer la mise en scène wagnérienne comme éliminée pour le quart dheure. Ses imitateurs la feront revenir sur le théâtre du monde petit à petit, en doses modérées, de façon à ne pas heurter de face toutes les habitudes du public. Peut-être fera-t-on à cette mise en scène une place à part ; peut-être la considérera-t-on comme un genre spécial, une branche indépendante de l'art dramatique, adaptée seulement à certains sujets et certaines tonalités de sentiment, commede serait la haute tragédie.
« Des longueurs et des cynismes insoutenal)les font aussi un. tort mortel aux Niebeliinr/en; mais peut-être n'at-on pu comprendre que là, toutes les beautés qui peuvent ressortir, je ne dis pas seulement de l'œuvre, mais du style de Wagner. 11 n'y a pas de doute que lorsque les beautés arrivent, elles sont de premier ordre, et d'un nouvel ordre! puissantes et singulièrement viriles. Des ' beautés de Titan à la moelle de lion !
« Je vous en parle si expertement parce que j'ai vu naître toute cette œuvre. Le dernier drame de la Tétralogie me fut lu dans sa première forme en 1849, et un
MADAME LA l'RINGESSE DE WlTTGEiNSTELN 247
volume, dernièrement publié, dit avec raison que la lïimeuse cavalcade des W'alkyries fut exécutée pour la première fois dans mon salon en 1856; il y ajuste vingt ans!...
« Maintenant j'ai lu, et l'on ma écrit des volumes sur les fameuses semaines. Je suis donc plus initiée que qui que ce soit à l'esprit et au fait delà chose ! Plusieurs Français ont brillé à Bejreuth. Ceci est fort bien. Car si Wagner avait parodié, raillé, blâmé les Français en premier, il y aurait lieu de lui garder rancune; mais il est venu à '.^^^ -^ Paris comme à une Héliopolis moderne! 11 fut ébloui par -"^ ^j^ rOpéra, il eût donné sa vie pour être au nombre des Gluck, des Meyerbeer, des Lulli, des Cherubini, des Spontini, etc., qui y furent naturalisés. Au lieu de cela, la première fois, il fut au moment d'y crever de faim et la dernière fois il y fut vilipendé, sifllé comme on sait.
« Dii)iqut\ disent les Italiens, les griefs se contrepèsent, et il est plus simple de ne les faire revivre ni d'une part ni d'une autre — c'est un compte doublement soldé — on l'oublie. »
On sera sans doute frappé des curieuses prophéties contenues dans cette lettre. Beaucoup, déjà, ne se sont-elles pas réalisées ?
En ce temps -là, je cherchais un poème d'ope'ra, et ceux qu'on m'avait fait lire, ne m'inspirant guère de coritiance, j'en avais avisé la princesse; ses lettres se partagèrent donc entre des appréciations sur le grand événement qui venait de se produire à Bey-
reuth, et des conseils sur les qualités qu'on doit exiger d'un bon livret.
Gomme ceci est surtout d'un intérêt général et se rattache étroitement à ce coin d'histoire musicale, je continue les citations de ces mêmes lettres.
«... Tâchez de trouver un poète qui abandonne les errements de Scribe, qui ne cherche pas toujours des situations ; ce clinquant, ce similor, ce strass de Fart dramatique, dont Meyerbeer et d'autres... que je ne veux point nommer nous ont abreuvés à satiété.
« La situation, est devenue en leurs mains un peloton de ficelles qui n'ont plus de lart que le nom ! Faites-vous dessiner des caractères et peindre des sentiments. C'est le canevas dont a besoin la grande musique, la noble musique ! Donner en exemple au public assemblé de grands caractères et le faire sympathiser avec de grands sentiments, telle est la tâche de l'art de l'avenir, l'art sérieux, destiné à remplacer l'art bourgeois, l'art grivois, l'art faux qui défraye toutes les scènes depuis tantôt un demi-siècle. C'est assez. Un genre, fùt-il bon, qu'on voudrait déjà le changer ! Jugez si l'on en a envie puisqu'il est mauvais ! »
Je n'avais pu aller à Beyreuth. La princesse m'avait écrit une lettre assez mordante au sujet de cette abstention, et je lui en avais répondu une sur le même ton; protestant, d'abord, de mon admiration sincère pour sa belle et intelligente manière de comprendre et de sentir l'art, et lui faisant part, ensuite, de mon horreur pour la carte forcée. Je lui
MADAME LA PRINCESSE DE WITTGENNTEIN lUO
disais encore que Paris a re privilège que Tair ambiant y est plein de tontes les semences, et qn'nn Parisien en entendant cinquante pages de musique dans un concert, en lisant attentivement une partition, peut se donner à lui-même la vision complète d'une œuvre.
C'est là une des supériorités de Paris, et je ne manquais jamais de le répéter à la princessse en réponse à ses épigrammes sur les Français, qu'elle adorait au fond, et sur les Parisiens qu'elle raillait trop souvent aussi pour ne pas s'en préoccuper beaucoup !
Depuis, j"ai entendu la Télvalogie, et l'audition n'a pas changé ma manière de la sentir : j"y ai admiré bien des choses admirables ; j'y ai souri à bien des puérilités, et j'y ai bâillé aux « innombrables longueurs » dont parle M"^*^ de Wittgenstein ellemême.
(J'est h cette lettre parisienne qu'elle répond :
« Homo, ortol)re 1870.
« Savez-vous, cher monsieur Maréchal, que je suis bourrelée de remords depuis ma dernière lettre ! Je m'imagine (nest-ce^pas que c'est une pure imagination?) que vous pourriez avoir mal pris ce que j'y disais ? De grâce ne le faites pas. Croyez bien, quoi que j'en dise, que je trouve fort naturel que vous ayez pris vos vacances sans songer à quitter les bords de la mer.
« Je vous ai raconté tout Téclio de cette nouveauté pour vous en faire entendre un iaible contrecoup, certes sans reproche aucun.
ioO SOUVENIRS D'UN MUSICIEN
« Je n'y ai pas été, moi non plus î
« Je ne vous ai point parlé des critiques, car ce jour-la le vent soufflait au beau; mais je sais bien toutes les critiques quil V a à faire ! 11 y en a même tant, qu'à mon sens, ce qui survivra le plus, c'est la mise en scène, car elle brise, du coup, des habitudes contraires à Tart, qui font du théâtre un spectacle forain, même à la Scala de Milan, même au San Carlo de Naples, même au grand Opéra de Paris.
« Mais toutes ces réformes-là, brusquement mises ensemble par un seul homme, ne sinsinueront que bien lenjement par le travail patient de générations de musiciens et d'auditeurs. A vrai dire, ceux d'Allemagne sont les plus avancés. En Italie, ils n'existent même pas. L'opéra y a allumé ses quinquets quand l'art sérieux y était déjà éteint. Aussi n'entre-t-il seulement pas dans la tète de qui que ce soit d'y chercher de Tart, du grand art. 11 suffit d'y trouver du plaisir.
« Mais la musique n'est pas là, Monsieur, pour « faire plaisir ! » s'écrie Berlioz d'un air farouche î Pauvre Berlioz ! En voila un qui ne fut pas compris par les siens, tout romantique qu'il était! Mais avec cela, il avait la flamme au front ; cette flamme qui offusque tant les
Elle revient maintenant h Vidée de Wagner, et la traite avec une audace, une fermeté que je suis parfois obligé de tempérer par des points, dans mon souci de respecter fidèlement le texte de l'auteur, comme aussi certaines délicatesses du lecteur.
MADAML: la l'RlNCESSE DE WITTGENSTEIN :2:jI
» Rome, octobre 187G.
« ... La forme! Oui, mille fois oui.
« La Torme, c'est le langage de lart qui agit immédintcment sur le sentiment de l'homme (j'ai trois cents pages de métaphysique pour prouver cela!) comme la parole est le langage de son intelligence, qui agit immédiatement sur sa raison. L'un agit synthétiquement i/'"* ^'^^ c'est là sa grandeur; l'autre analytiquement, et c'est là ri^cu*-*^' sa faiblesse. Voilà pourquoi la parole est fort au-dessous de l'art. Elle décrit, affirme, raconte. La forme porte en elle et communique l'intensité même du sentiment quelle exprime.
« Mais il y a forme et forme, et certaines œuvres d'art sont composées de plusieurs espèces de forme.
« Parce que Wagner n'a plus ni duos, ni trios, ni chœurs, etc., cela ne veut pas dire qu'il nait pas de forme. C'est une autre forme, comme en architecture le fronton grec est une forme, le portail gothique une autre, le fer à cheval mauresque une autre encore, etc., etc. Reste à discuter la valeur de cette forme.
« Les compétents semblent avoir condamné, ia petto, la forme propre aux Niebelangen (le récitatif chanté) parce qu'on n'a pas le bénéfice de comprendre les paroles, comme dans le recitativo sccco, et qu'on n'a pas la jouissance du chant.
« Voilà pour une espèce de forme.
« Mais il y a celle de l'orchestration, dans laquelle Wagner est tellement passé maître qu'il n'y a qu'à admirer, quand même on ne songerait que du plus loin à l'imiter, absolument comme devant la pyramide de Ghizèh !
« Voilà pour une seconde espèce de forme.
« L'une est spécialement propre à cette œuvre ilc
Wagner ; lautre à son génie. Elles exerceront une grande influence sar Tart, nommément sur la partie technique.
« Des tissus harmoniques comme ceux de Rossini (une lâche cotonnade imprimée de fleurs brillantes) deviennent impossibles. Meyerbeer lui-même va passer à l'état de velours de coton, à cùlé de ce velours taillé en brocart, de satin lustré , de ces gazes vaporeuses « air tissé », etc., etc.
« Mais il V une troisième forme à prendre en considération, et c'est celle-là qui m'intéresse plus que les autres parce qu'elle lera bien plus encore époque et révolution : cette troisième forme, c'est la mjse en scène : non dans chaque détail, mais dans son ensemble : non seulement parce que le rideau s'ouvre au lieu de se lever, parce que c"est une fanfare de l'orchestre, non une clochette fêlée du régisseur qui annonce le spectacle, etc., etc., mais parce que toutes ces innovations, si minutieuses qu'elles semblent, contribuent une à une à changer le caractère du théâtre.
« Et voilà encore une fois l'histoire de Tùne de Balaam qui va recommencer !
« Voici comment Wagner est jaloux de l'Église :
« A ses veux, les hommes sont des fous de prodiguer leur respect et leur recueillement devant les illusions, les... qui constituent les religions, tandis qu'ils souillent de leurs distractions dédaigneuses, de leurs plus bas appétits, de leur sensualité la plus vile, les manifestations les plus grandioses, les plus sublimes de ce que la terre offre de plus grandiose et de plus sublime : le génie se déployant sur un théâtre, et donnant à l'humanité le spectacle d'une autre humanité qu'il crée et anime à son tour !
« De fait, l'idée n'est pas de Wagner; elle est empruntée aux socialistes français qui, après VEssai d'une j^hilo-
Sophie de Lamennais, furent les premiers à vouloir opposer le Théâtre à l'Église !
a Seulement en France, le théâtre devint le temple du diable et des sept péchés capitaux ! Le tempérament français ne supporte qu'une austérité dévote, stérile et... ou une exagération exubérante et licencieuse de plaisirs sensuels. L'Allemagne était le bon pays pour inventer un théâtre où il fallait aller comme à l'église, avec la même foi en Allah et son Prophète ! le même recueillement humble et soumis, la même extase envahissant tous les sens ! Là on pouvait exiger que toutes les âmes prennent au sérieux la fiction, et assistent au drame cinq heures durant avec une aussi poignante émotion que s'il était la réalité !
« Ce résultat fut obtenu. Je l'ai vu de mes yeux douze ans durant, lorsque Liszt dirigeait le Tamikaiiser , le Lohengrin, le Vaisseau fantôme, à Weimar ! Mais c'était un résultat exceptionnel dû au concours d'éléments exceptionnels.
« Dans cette petite cour où tout le monde se connaissait comme dans un salon, où le génie de Liszt électrisait l'orchestre et les chanteurs au point de leur prêter des forces presque surhumaines, chacun arrivait au théâtre comme à un sermon où il était sur de s'entendre révéler quelque chose de la Divinité elle-même ! Toutes les respirations étaient suspendues ; toutes les poitrines haletantes, tous les yeux humides, etc., etc.. Si alors un télégramme eût annoncé qu'une ville, que dis-je, un continent s'était tout d'un coup englouti, on eût chassé avec horreur l'importun !
« Cela dura tant que cela put durer, et rose, cela vécut ce que vivent les roses de cette espèce : l'espace de dix ans — Liszt parti, les régnants morts, les vieux de la vieille dispersés, etc., tout finit comme un feu d'artifice
éteint ! Mais j"ai compris î Et voilà où va reparaître mon âne de Balaam : Wagner, comme le prophète des faux
dieux, était parti du pied droit pour maudire lEglise
et il la bénit malgré lui parce que le théâtre, comme il le révê7~n"est pas autel contre autel : c'est l'autel laïque auprès de lautel sacerdotal, si l'on ose dire î Nous, de TAltenbourg, qui de tout l'auditoire de Weimar étions les seuls catholiques, les seuls croyants peut-être, bien sûr les seuls fervents, nous étions les plus recueillis, les plus touchés, les plus émus. Et moi, qui dans le groupe étais certainement la plus mystique, j'étais la plus Lohengriniste, puisque sans moi Lohengrin n'eût probablement pas vu le jour alors ; ce qui est une histoire à part !
« Comprenez-vous maintenant pourquoi j'attribue une partie infiniment plus considérable à la mise en scène qu'à lœuvre de Be^TCuth ^? L'œuvre est une œuvre ; comme une cathédrale est une cathédrale. Il y en a de moindres, il y en a de plus parfaites. L'un préfère celle-ci, l'autre celle-là. Mais le grand fait, que je voudrais appeler mondial ou séculaire si vous voulez, c'est la protestation systématique contre lavilissement de l'art scénique, par les excitations de la luxure, sur la scène et, dans la salle,
par sa dégradation en lieu de digestion, en déguisé en
bourse de chair humaine, etc. C'est la prétention de faire du théâtre et nommément de la scène lyrique, un lieu d'élévation morale, de hauts enseignements poétiques, de sublimes pitiés et de sublimes aspirations ; en un seul mot tout ce que Corneille voyait devant son âme quand il écrivait ses tragédies.
(' En cet état de choses, le mérite de la pièce qui est l'occasion de cette protestation est chose fort secondaire, comme l'organe de Ihomme qui proclame une malédiction sur un passé afin d'évoquer tout un avenir !
« Wagner croit toujours enlever à l'Église (je dis Eglise :
MADAME LA PRINGIISSE DU WITTGENSÏEIN 25?j
temples, mosquées, synagogues, n'importe) tous les spectateurs enragés qu'il racole et enferme à double tour dans sa salle, ne leur permettant de prendre lair que de deux heures en deux lieures,
« Là est son erreur !
« Ces spectateurs enragés tomberont un à un dans la tombe comme des feuilles d'automne; d'autres générations naîtront et reprendront, non pas les Niebelunçjen (œuvre tellement spécifiquement tudesque, que les Allemands eux-mêmes s'avouent n'être pas assez érudits pour sy intéresser). Non, ils reprendront l'idée pacificatrice et régénératrice du théâtre. Et alors!... Plus il y aura de spectateurs recueillis, sérieux, d'un noble esprit, de profonds sentiments, qui iront admirer au théâtre ce qui est beau, ce qui est pur, ce qui est héroïque, ce qu'il y a de divin dans l'homme^ et plus il y en aura qui iront après cela à l'église adorer le Créateur de toutes choses, en qui réside l'absolu du Beau, du Bien, du Sublime !
« Et voilà une longue lettre ! Croyez-moi, elle vous en dit plus sur le fond de ce mouvement que bien des volumes !
'( Feuilletons et brochures s'occupent chacun des petits flots qui composent le courant. Qui, observe celui-ci ; qui, décrit celui-là. Personne ne se demande où va le courant ; et s'il y en a qui le savent, ils ne le disent pas comme moi. »
En 1876, on pouvait encore se demander si Wagner était vraiment le point de départ d'un art nouveau, si ses qualités extraordinaires feraient souche, ou si ses énormes défauts lasseraient le public au point de le ramener à des formes musicales plus simples.
Cette dernière croyance était celle de Gounod. Je faisais part à la princesse de ce doute, et voici sa réponse, débarrassée de toutes les considérations métaphysiques dont l'usage lui était familier jusqu'à l'abus !
« Rome, feh'rier 1877.
«... Quand, donc, une phase de l'art disparait, c'est pour qu'il en vienne ensuite une plus belle. Après les temples (l'Egypte, les temples de la Grèce ; après Phidias, Michel-Ange: après Palestrina, Beethoven, etc., etc.
« Mais le Parthénon reste à jamais le sommet idéal d'une hauteur dépassée, non anéantie ; Phidias reste le roi de l'antiquité hellénique à côté de Michel-Ange ; Palestrina ne cesse point d'être le héros de son temps, si haut que Beethoven ait pris son vol !
« A côté d'eux, tous ceux qui pressentaient l'avenir (c'est-à-dire le tournant de route qui allait survenir; la nouvelle ascension) restent toujours ; tandis que les épigones essoufflés et malingres qui courent après ceux que le couchant enveloppe dans ses voiles, tombent pour la plupart dans le gouffre de l'oubli !
« Goethe l'a bien dit dans un distique, dont je ne me souviens pas exactement, mais dont la pensée est : Qui fut entre les précurseurs de son temps, a vécu pour tous les temps ! »
Cette théorie est évidemment la seule bonne, si l'on considère qu'au théâtre depuis trente ans les opéras se rattachant au passé, comme Polyeiicte, le Tribut de Zamora, Françoise de Rimini, etc., n'ont pas eu de lendemain; et que ceux-là, au con-
MADAME LA PRINCESSE DE WITTGENSÏEIN 2?j7
(lairc, oril Irioniplié, qui se relient plus ou Jiioins au mouvement en avaiil : le Roi cCYs, Sigurd, ele.
Il est à peine besoin de dire que cette correspondance avec 31'"'^ de Wittgenstein n'occupait pour moi que de rares loisirs. Elle m'intéressait beaucoup cependant par sa très parliculière saveur, et aussi par tous ces souvenirs si étroitement unis au mouvement musical que nous traversons.
A peu près tous les deux mois, j'écrivais une lettre d'une feuille ou deux et je recevais dans l'intervalle des réponses variant entre douze et quinze pages !
Du général on en était venu au particulier et, un peu malgré moi, la princesse m'avait fait consentir à lui communiquer le plan du travail qui m'occupait à cette époque. Je dis : malgré moi, car si les doctrines de mon éminent correspondant me découvraient des coins de ciel auxquels je n'eusse peut-être pas songé, elles étaient du moins impuissantes à me donner un conseil pratique.
Je le répète, et l'on a pu déjà le constater, ce curieux esprit 1^ se plaisait que dans ces altitudes où l'air cesse d'être respirable à ceux qui veulent monter, sans doute, mais sans perdre de vue, cependant, le sol oii leur idéal prendra racine.
M"'^ de Wiltgenstein a rêvé toute sa vie d'un opéra tellement pai'faitque le bon Dieu seul serait capable
2o8 SOUVENIRS D'UN MUSICIEN
d'en écrire la musique ! Les maîtres que nous admirons tous ne lui fournissaient qu'une miette de satisfaction, par-ci, par-là ; elle souffrait beaucoup plus des défauts inhérents à toute production humaine qu'elle ne goûtait les plus grands éclairs du génie.
Je savais si bien cela que, simple petit soldat de plomb devant l'artillerie de la princesse, je n'étais guère tenté de voir mes meilleures intentions devenir la cible certaine d'une argumentation prévue ! Cependant je sentis aussi qu'un refus prolongé eût pu devenir blessant, et je ne voulais pas du tout chagriner mon docte correspondant !
J'envoj^ai donc un jour une sorte de scénario rapide de l'ouvrage où j'étais attelé. Ce fut une joie pour la princesse. C'était un jouet nouveau. Elle s'en délecta et ne manqua pas d'exercer toute sa verve sur l'abomination de la désolation dans laquelle elle voyait tomber le théâtre moderne !
Bien entendu ces pages, dans le détail, n'offriraient aucun intérêt pour le lecteur; j'en extrais donc, comme toujours, ce qui se rattache à des appréciations d'ensemble.
« Rome, avril 1877.
« On ne saurait lire une lettre avec plus de plaisir que je n'en ai eu à parcourir vos premières pages ! Sans posséder l'esprit des « Bourguignons », j'avoue que je le ,goùte énormément quand on en fait pour mon usage particulier.
< Mais savez-vous ce que veulent dire ici les « Bour-
MAUAMl:: LA PRINCESSE DE WITTGENSTEIN 250
guignons '? Je gage que non. Vous êtes trop jeune, trop enfant de votre siècle. J'aurai donc le petit plaisir que je savoure, croyez-le, de me trouver plus Française qu'un Français ! Je le dois à mon éducairicc : une Bretonne bretonnante de crandc famille ! »
Suit la définition du mot Bourguignon dans le sens de : essaim d'étincelles.
Elle reprend au sujet du scénario envoyé :
« C"est très gentil à vous de me Tavoir si bien fait. C'est comme un livret. Je vois tout d'ici, je suis tout, je comprends tout. C'est joli, c'est vivant, c'est mouvementé. Quand vous y aurez fait une musique charmante, cela aura tout le succès d'une rose qui s'épanouit.
« Pourvu que cela en ait aussi la durée : l'espace d'un matin!... je veux dire de cent soirées.
« Cent soirées! Peste, penserait l'un. Mais après cent représentations, le directeur nous donne à diner ! Cent soirées!... Mais que diable veut-on de plus ?
« Eh bien ! non. Ouand ma vieillesse s'intéresse aux jeunesses, elle leur veut plus de bien que cela et dédaigne les épitaphes à la Malesherbes !
<c Je n'ai rien, absolument rien contre votre poème, si vous avez Vastro-poético et la bonne veine pour le composer. Mais ce que je redoute, c'est le genre. Le genre qui transporte sur la scène le pittoresque à la place du poétique.
« Vous ne comprenez pas ^
« Le pittoresque, c'est la couleur locale, dont les peintres eux-mêmes ont fait un tel abus qu'on en vient à souhaiter des drames et des tableaux sans autre décoration qu'un fond perdu, comme au temps de Shakespeare,
où une bonne toile grise servait à toutes les scènes. On changeait seulement l'inscription qui disait : ceci représente cela ou cela !
« Pourtant j'aime le progrès, j'adore le progrès. La. décoration est en progrès et aussi la couleur locale ; mais s'il en faut, pas trop n'en faut. S'il faut de la sauce, il faut du poisson, et quand, à force de pittoresque, d'accessoires et de piquants détails, je ne trouve plus un malheureux morceau à me mettre sous la dent, je... je... je continue à avoir faim ! Ah ! le poétique, c'est précisément ce qui ne se voit pas, ne s'entend pas, ce qui vit et palpite au fond des cœurs seulement ! Le poétique, c'est l'âme de chacun, c'est son sentiment qui est tel et pas autre. C'est par conséquent le caractère des individus mis à nu.
« Il y a une musique jiHtoresque comme il y a une peinture pittoresque.
(( Cette musique a un peu beaucoup de rythme, un peu tout court de mélodie, un peu pas du tout d'harmonie et moins que rien de caractéristique ; mais elle s'entortille dans l'oreille, à travers tous ses plis et replis acoustiques, comme une couleuvre, et chaque « gandin » comme chaque manant peut l'emporter dans sa poche, la siffloter gaiement au sortir du spectacle.
« La ïïïusique poétique, celle qui peint les passions avec toute leur intensité et toutes leurs nuances, ne fait que traverser lentement le tympan sans s'y loger aussitôt, pour aller à l'àme humaine et y demeurer des siècles.
« Celle-là n'a rien à faire avec la mode. On peut Toublier, on peut l'enterrer, mais à peine revue, à peine ressuscitée, elle exerce son prestige comme au jour de sa naissance.
« Toutefois, nous ne parlons pas musique ici; nous parlons livrets. 11 y a cependant cette ennuyeuse chose à prendre en considération, que le livret détermine la
MADAMK LA PRINGKSSE DK WITTGEN8TKIN i>(î]
musiiliie. On ne peut pas chanter autre chose que ce qu'on ilit, ni JViire dire à l'orchestre autre chose que ce que l'on chante.
« Or, pour parler livrets, je cite volontiers un morceau des Essais de Liszt, qu'il publia il y a vingt ans de cela. Liszt l'ait au sujet de Meyerbeer (dans tout l'éclat de sa gloire, alors) une courte digression sur les formes subies par l'opéra, qu'il divise en trois époques :
« L'opéra de sentiment, dont Cimarosa et Métastase furent les types les plus saillants ; l'opéra à situations (pittoresque), dont les grands représentants furent Scribe et Meyerbeer ; l'opéra à caractères, dont le premier initiateur fut Gluck et le grand continuateur Spontini, le plus grand après Wagner.
« Il va sans dire que le génie de Rossini ne fut point oublié. 11 a sa place à part. Mais quand il voulut sortir de la musique spécifique (ce que j'appellerais volontiers la musique Renaissance) en faisant un grand opéra, il se rapprocha plus de Gluck que de Meyerbeer.
« Banque, sentimentalité qui, faute du ferment de la passion, dégénère en fadeur après avoir passé à travers toutes les phases de la gentillesse, d'une douce ou brillante sensualité, et avoir eu cà et là de beaux et nobles accents.
« Pittoresque des situations bizarres, piquantes, impossibles ; fond mouvant sur lequel se détachent quelques scènes heureuses ou poignantes, où il ne s'agit plus de charmer les fibres molles des sens, mais d'amuser les yeux et les oreilles, d'intriguer la curiosité, de frapper l'esprit par l'accidentel, et en imposer par le papillottement de l'art.
« Aussi remarquez cette curieuse analogie entre Meyerbeer et Delaroche qui, je crois, ne se connai-ssaienl pas.
L'un ne fait pas un taltleau sans quelque trait ou quelque contraste anecdotique. Dans V Elisabeth, c'est la reine qui meurt couchée par terre ; dans Jane Gray, ce sont tous les yeux dont les regards se détournent du spectateur; dans Cromicell, c'est le buffle râpé qui trahit l'origine du héros; dans le Duc de Guise, c'est le roi poltron regardant par la porte « s'il est bien mort » avant d'entrer ; dans Strafford, ce sont les deux mains sortant des barreaux, etc., etc., qui déterminent \di pointe du sujet.
« Aussi semblent-ils affreusement bêtes les peintres qui croient imiter le genre : ils n'ont jamais la pointe.
« Dans Me^erbeer, c'est la danse des nonnes, le rameau enchanté, Alice sous la croix, Robert entre l'ange et le démon, les baigneuses, le cheval de Marcel, le rataplan, le duo du Massacre, les patineurs, le briquet, la scène magnétique, la lumière électrique, le pont du vaisseau, le mancenillier, etc., etc., qui déterminent le « great attraction » de l'œuvre. Cela n'empêche pas que le tissu musical ne soit très serré, très richement brodé, parfois d'une belle coupe et parfois d'un grand éclat et d'un grand air ; mais ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est la pointe.
Dans le drame à caractère, rien de tout cela ; rien pour la sensualité proprement dite ; rien de fait exprès pour les yeux, quoique tout l'organisme acoustique puisse être mis en extase et toutes les pompes des derniers dessus et des derniers dessous du théâtre mises en réquisition. Mais l'accessoire y demeure accessoire, et, quand un théâtre n'a ni dessus ni dessous, on s'en passe.
« Aujourd'hui, à Rome, il s'est formé une société qui exécute la Vestale, Fernand Cortez, la Médée, etc., à la manière des concerts. Les solistes chantent en costume de ville, dans les oratorios, et le chœur placé sur les gradins fonctionne de même.
On y fait foule, on admire, on paye, è Ventusiasmo che paga...
« Figurez-vous Robert le Diable sans décors ! le Prophète sans cathédrale ! etc.
« Pour le dire en parenthèse, il est étrange que Wagner, qui a commencé par proclamer à grands cris l'avènement de Fopéra à caractères se rattachant à Grétry, à MéhuI, à Weber, etc, qui faisait bon marché de Rienzi, un premier pastiche Meverbeeresque, ait lini par planter là le caractère, le vrai caractère ; car je ne nomme pas un caractère une mélodie caractéristique qui ressemble à ces légendes que les vieux peintres faisaient sortir de la bouche de leurs personnages avec leurs noms !..
(( Ni VEurijanthe, de Weber, ni la Médée de Cherubini, navaient la mélodie caractéristique, et ils ont diablement de caractère ! Cela vous serre le cœur comme dans un étau ! Cela vous remue les entrailles ! Gela faisait dire encore à Berlioz : « Monsieur, la musique est là pour donner la fièvre î »
« Wagner a fait de cette musique-là et il s'est fait grand par elle ! Puis, tout d'un coup, ou plutôt non, tout doucement, *< il en est revenu à son vomissement » pour parler avec l'Écriture. Les Niebclungeti sont, au fond, du Meyerbeer en grand, en très grand ; autrement et à rei)ours. La part du peuple était faite par Giacomo M. à la parisienne; elle est faite par Richard W. à l'allemande ! Dans l'un c'est toujours de la moutarde !
Mais ne craignez pas que je dise jamais un mot, que je commette une indiscrétion en parlant autant ! C'est la nouvelle méthode des diplomates, dit-on. Je ne suis pas diplomate, je suis femme; et j'ai eu plus d'une occasion de m'apercevoir que la discrètina des diplomates est une
mauvaise plaisanterie à côté de celle des femmes, quand les femmes sont des femmes... de bon aloi. Soyez donc bien tranquille pour votre sujet !
« Vous m'avez fait extrrmeinciit plaisir par vos premières et dernières pages. J'ai tant fait, arrangé, retouché <le livrets, de scènes, d'opéras, d'opérettes, etc., durant douze ans que je me recrois negli tcmpi passati, quand je me retrouve im peu de cette pâte à manier ou plutôt à
Cette histoire de livret me valut des volumes de la part de la princesse. Elle était incapable de comprend re que ce qui détermine souvent un musicien à écrire une partition, est un je ne sais quoi qui échappe à l'anal^-se : une scène capitale, une pâte générale qu'il sent, qui l'attire et le décide.
Elle voulait tout expliquer, tout peser avant le premier accord. Ce n'est pas ainsi qu'un compositeur procède. Il s'userait sur le poème avant d'y mettre sa musique, et quand celle-ci viendrait à son tour, elle sortirait fatalement d'une plume lassée jusqu'au dégoût.
Les esprits comme celui de M"^^ de Wittgenstein, si supérieurs cependant, ne peuvent exercer leur activité que sur les faits accomplis. Jamais ils n'attraperont eux-mêmes le petit papillon bleu. après lequel" courent tous les artistes. Pendant qu'ils vont chercher le voile vert au bout de la canne, le casier étiqueté et l'épingle qui doit fixei' l'insecte divin, celui-ci est déjà loin î
MADAME LA l'RINClvSSi: DE WITTGENSTEIN ^65
Dans une autre lettre, la princesse définit le fameux caractère et en profite pour faire le procès des Huguenots.
RoiiK?, mai 1877.
« Les situations ne sont pas la seule chose qu'on puisse juger dans un scénario. C'est le poème qui fait les caractères. Car qu'est-ce qu'un caractère ? C'est la conséquence dans une grande volonté, une grande passion, unn petite volonté, une petite passion, selon le personnage.
« La conséquence jusqu'à la mort fait le héros el le martyr d'une belle cause. La conséquence dans une passion donnée fait un caractère d'ambitieux, d'avare de jaloux, de tyran, de créature dévouée, etc. Là où les personnages n'ont pas l'occasion de montrer une conséquence volontaire, il n'y a ni caractères ni véritable intérêt poétique. Les situations et les passions se suivent comme les décorations, sans plus d'enchaînement. Je ne veux pas dire pour cela qu'il n'y ait absolument aucun fil, mais la trame est si invraisemblable, si fantastiquée ; les fils se meuvent si rarement dans les profondeurs du cœur humain que personne ne les prend au sérieux. »
J'avais dil dansune lettre qu'on pouvait bien chercher à cùté du mysticisme el qu'un drame humain avait bien sa valeur.
« Non, non. mille fois non, je ne vous conseille pas le mysticisme : la chose individuelle, la plus spontanée, quand elle n'est pas une vocation, c'est-à-dire un appel d'en haut !
« On ne conseille pas plus le mysticisme qu'on ne con-
seille d'avoir une coudée de plus. Je ne vous conseille que le genre noble, comme dit le bourgeois. Le genre qui se passe de la frime du directeur, et donne une musique qu'on écoute cinquante ans plus tard, au salon, sans costumes ni décors aucuns.
« Meyerbeer. direz-vous, en a fait? Oui et non. Sa musique est « diablement corsée î » Excusez le terme du métier. — ■ On peut être fier quand on en fait de la pareille, voire même moitié bon teint de cette espèce : mais tout cela était de la musique de situations. — Qui peut nier la puissance de la Bénédiction des 2:)oignard>i, et le fameux duo de Valentine et de Raoul que Nourrit exigea sous peine de ne pas chanter le rôle?
« Et pourtant où sont les défenseurs de la patrie, d'une cause quelconque qui prennent le chœur du quatrième acte comme signe de ralliement? Il y a des voix qui chantent; mais le cri du cœur manque. Où sont les grandes et belles âmes qui se retrouveront jamais en ce duo, dans toute la limpide clarté de leur grand amour ?
« C'est une situation tourmentée, c'est une passion violente ; ce ne sont pas des caractères. Et la preuve c'est qu'il ne reste plus un chat dans la salle pour voir Valentine et Raoul se marier. On a vu la situation, qu'importent les personnages ? Tandis qu'un Hottentot peut, seul, ne pas assister au dernier adieu de Lohengrin, au dernier soupir de Tannhauser ! Parce que là, les individus sont des caractères, comme dans Corneille ou dans Shakespeare ! »
Parcourant la gamme complète des sentiments qu'on peut mettre musicalement au théâtre, depuis les amours tragiques des héros d'opéras jusqu'aux amourettes des plus humbles personnages de l'opéra-
MADAMr: LA PRINCESSE DE WITTGENSTEIX 267
comiqae (ceux du Chalet, par exemple), la lettre s'arrête fort spirituelleinent sur ces derniers.
«... Le torrent et le ruisseau, pour mieux dire, le fleuve et le ruisseau, me plaisent d'autant plus que j'adore les petits, petits ruisseaux, comme les petits oiseaux, les petites fleurs qui les encadrent, la fraîcheur de leur limpidité, le doux gazouillis de leurs petits baisers toujours furtivement donnés à leurs petits cailloux et à leurs petites rives verdoyantes !
« L'églogue ? Je suis pour Féglogue, pour l'idylle, pour la pastorale ! Pourvu quon en fasse sans tomber dans le bourgeois. Je ne suis pas non plus contraire au bourgeois, Dieu m'en garde ! Le bourgeois, c'est très nécessaire dans la vie sociale, et cela peut même trouver sa place dans Part; mais, rarement !
« Le bourgeois, est comme un excellent beefsteack, aux anchois, aux œufs et au macaroni. A'euillez croire que je l'appréciais fort au beau temps de ma jeunesse, où au lieu de ma vie si sédentaire d'aujourd'hui, je passais huit heures du jour à cheval; si bien qu'un de mes chevaux en est devenu fou! Mais imaginez-vous un beefsteack servi à un repas de nores ou à une soirée dansante ?
« Or, Part est bien un peu le repas de noces de la terre et du ciel ; la soirée dansante où toutes les âmes s'en vont, avec la ronde des astres, louri)illonner dans le monde de Pidéal, à travers les champs bleus de la poésie !
« S'il n'y avait pas dart, il n'y aurait pas de poésie, la poésie étant un art; et sil n'y avait pas de poésie, autant vaudrait que Phomme cesse d'élever son front vers l'infini. Il pourrait aussi bien marcher à quatre pattes !
« Pour ce qui est des pauvres, des classes laborieuses.
j'ai tant de vif amour à leur endroit que si j'écrivais des livres qui fussent bons et pas ennuyeux, ma plus grande ambition serait d'être imprimée sur du papier gris et vendu à cinq sous le volume !
« Cependant je ne crois pas que l'entente doive se faire sur leur niveau; elle se fera un jour sur le nôtre., car c'est là que tend le progrès.
(( Si donc vous pouvez découper une églogue, une idylle dans quelque livre de ce genre, tant mieux : faites. Je regretterais seulement que vous mettiez des point d'Alençon à une cotonnade: ossia, de la belle et bonne musique à quelque histoire embourgeoisée î
'c Le duc de X... disait une fois pour se débarrasser d'une souscription à un atlas : « Moi, je ne crois pas à la géographie ! »
« Je reprends le mot et je dis : Moi je ne crois pas aux conseils. Us sont comme les souvenirs qu'on n'envoie qu'à ceux qui n'en n'ont pas besoin. Le conseil ne sert qu'à celui qui peut s'en passer !...
a... En fait de polémique, j'aime l'art pour l'art, et la dispute pour la dispute. La pierre frappe l'acier elles étincelles jaillissent î j'ai fait cela la nuit, à cheval et je vous assure que c'est très joli...
«... Mais revenons à nos moutons. Vous dites très justement : « 11 ne s'agit pas de la hauteur des sommets que « chacun gravit; l'essentiel est de monter autant qu'on « peut. »
« Bravo ! nous voilà d'accord. Avec cela faites de l'églogue tant que vous voudrez. Oui, cher artiste, on fait comme on peut; c'èst-à-dire le mieux qu'on peut pour soi et ses petits-enfants, ou « petits-neveux », noms familiers de la postérité. Et puis, on lui laisse le soin de nous classer et de nous catégoriser. C'est la bonne méthode. Ne pas
MADAME LA PRINCI-SSE DE WITTGENSTEIN l^6'J
vouloir lui faire son jugement <i lavance ni le lui octroyer, mais aussi ne pas l'oublier !...
Après cette boutade et cette excursion dans un coin de l'art qui lui est antipathique, la princesse termine sa lettre et la rouvre le lendemain pour reprendre :
« Ne prenez pas le mythe pour la féerie. Le mythe est parfois tragique comme celui de Pandore, de Prométhée, de Psyché, etc. La féerie est une manière d'apologue dont le sens s'évapore souvent sur la scène, voire même dans le populaire, pour ne laisser que des cabrioles décoratives.
« Je n'ai rien contre lopéra historique, dramatique idyllique, lyrique, etc., etc. Le mythe a seulement l'avantage doffrir des caractères et des situations où sous des noms donnés, chacun se retrouve plus ou moins. Dans les sujets à sentiments profonds, à passions fortes, le mythe prête une forme à l'accidentalité de la couleur historique; cela se passe bien ici ou là, mais cela importe si peu, c'est si accessoire !
« Mettez Lolœtir/riii aux Indes, Freijschiitz en Italie, le Vaisseau-Fantôme sur la mer Noire, cela sera toujours la même chose; l'essentiel, c'est la manière dont le sujet est traité dans l'opéra. Dans Richard Cœur de Lion, toutes les fidélités, tous les dévouements au malheur se retrouveront avec attendrissement ; dans le Barbier de Scville, on retrouve éternellement les jeunes filles amoureuses et les (iéronte ridicules. Voyez le Fernand Cariez de Spontini et le Ricnii meyerbeeresque de Wagner; Cortez demeure un