‹ RomeChapitre 22 sur 24 · D. HUGOT · texte numérisé non relu

D. HUGOT

Chanoine honoraire, Licencié èi-lettres.

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Ouelques jours après je l'aperçu? pour la dernière fois au concert du (Jiàtelet, où le public le reconnut et lui fit un très sympathique accueil.

A peine revenu de son voyage de Paris, Liszt niou- ?iit. Au bout de quelques mois on apprenait aussi que dans sa paisible retraite de Rome, venait de s'éteindre W'"^ la princesse de Wittgenslein.

De race slave, avec une éducation raffinée doublée d'une existence cosmopolite ; douée d'une ardente imagination, traversant en pleine jeunesse la période la plus flamboyante du romantisme, M""^ de Wittgenstein avait toutes les forces pour être quelque chose.

Elle a certainement été quelquam.

Soit qu'elle ne l'ait pas pu, soit qu'elle ne l'ait pas voulu, elle n'a opté pour aucune des formes de l'art; mais elle a passionnément aimé l'art.

Ennemie née de toute convention, ne comprenant, ne voyant, ne sentant même qu'au delà de toute formule, elle étailadmirablement préparée pour devenir lapùtre fervent d'une révolution dans le monde des idées. •

Ce qu'elle aurait pu glaner en littérature n'eût pas suffi à apaiser l'appétit insatiable ni le radicalisme absolu de son esprit. On atout dit depuis la Bible et Homère! Essayer de le dire autrement, comme font les meilleurs éei'ivains, n'était qu'une lutte sans

intérêt pour elle. Il lui fallait un champ nouveau à labourer, et la musique seule pouvait le lui offrir.

Le caractère fluide decet art, où la formule définitive estheureusement introuvable ; cette essence spéciale oii le sublime coudoie l'absurde, où le néant peut être confondu avec le génie, selon les courants et surtout selon les hasards de l'exécution, tout cela était bien tentant ! Là où il n'y a pas de dogme précis, le schisme est attrayant puisqu'il peut devenir la loi !

j\j[me ^Q Wittgenstein eût certainement passé sans le comprendre devant le vrai génie, c'est-à-dire devant des musiciens qui, à l'exemple de Mozart ou de Beethoven, prennent d'abord la grande route des ancêtres, puis l'élargissent et la prolongent de toute la puissance de leur individualité, sachant bien ce qu'ils veulent et où ils veulent aller. 31ais avec son tempérament, la princesse devait fatalement s'éprendre avec passion de ceux qui dédaignent cette route et s'en vont à travers champs.

Cela a l'air plus difficile; c'est peut-être plus commode au fond. Mais ceci est autre chose, comme disait la princesse.

Ceux-là, pour elle, s'appelaient Berlioz, Wagner et Liszt. Son imagination enfiévrée s'identifia si bien avec eux qu'elle vécut réellement de leur vie propre. Le premier mort, elle reporta sur les deux autres la part d'admiration et de foi qu'elle lui avait vouée.

MADAME LA PRINCESSE DE WITTGENSTEIN 28o

Le second mort à son tour, Liszt resta seul enveloppé, comme un chêne, de ce lierre étouffant et mystique dont la vie devait cesser avec la sienne.

Eh bien ! c'est cette fin qui me touche profondément. J'ai pu railler tout à mon aise sur les doctrines ; c'est avec une sincère émotion que je me découvre respectueusement devant cette tombe.

Aimer et croire à ce point, est le privilège des hautes âmes; et si, me parvenant au milieu des mesquineries de la vie mililante, ces lettres ont pu me faire sourire quelquefois, aujourd'hui que je viens de les relire, je reconnais qu'elles sont souvent, je le répète, comme la prophétie de vérités reconnues maintenant ou sur le point de le devenir.

Ma conclusion est donc qu'au-dessus des exagérations résultant de l'éducation, de la race et du milieu, il y a dans les lettres de M""^ de Wittgenslein une vision très haute de l'art et une grandeur d'aspiration qui doivent être le catéchisme de tous les artistes dignes de ce nom. On en déduira certainement que c'est à cette influence que Berlioz, AVagner et Liszt doivent le meilleur de leurs ouvrages, discutables, certes, dans la forme, mais dont les tendances sont au-dessus de toutes les vulgarités et dont la portée est considérable sur l'art musical de notre temps.

Alors ?

Alors la postérité retiendra sûrement le nom de ces trois grands esprits; elle oubliera peut-être celle qui

1>8G SOL'VKNIRS DCN MUSIGIKN

les a inspirés, on tout cas qui les a soutenus de son ardente foi. Nous, les contemporains, nous faisons l'enquête et nous cherchons la femme. Nous la trouvons derrière les trois pontifes de l'art nouveau. Elle s'appelait : Son Altesse M'"^ la Princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein.

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