A PARIS
ON sait que chaque anne'e le Conservatoire fait entendre les envois de nos jeunes pensionnaires musiciens de l'Académie de France à Rome. Exécution hâtive de partitions encore mal débarbouillées des influences de TÉcole, mais néanmoins fort intéressantes.
Il faut en convenir, le public qui assiste à ces auditions sait si bien qu'on lui présente des élèves, qu'un pur chef-d'œuvre n'aurait à ses yeux que la valeur d'un bon devoir d'écolier. Le fait s'est produit, en sculpture, pour un de nos camarades. Aux envois de Home, à l'Ecole des beaux-arts, une figure de lui fut trouvée pas mal ; au Salon elle était proposée pour la médaille d'honneur, et cette haute récompense n'ayant pas été accordée, le gouvernement décora tout simplement l'auteur âgé de vingtsix ans.
Ces exécutions annuelles n'ont été adoptées que depuis 1874. Avant cette époque, les œuvres de nos jeunes musiciens étaient simplement l'objet d'un
rapport de l'Institut. La rédaction de ce rapport incombait parfois à quelque « immortel » pressé qui, lisant peu ou pas la partition, déplorait, le plus souvent les tendances avancées d'un coupable admonesté, très paternellement d'ailleurs.
On savait si bien cela là-bas, qu'on n'envoyait que peu de chose ou même rien du tout, ce qui alors, mettait l'Institat fort en colère ! Une foule d'histoires se rattachent naturellement au temps de ce conflit permanent. Deux surtout méritent d'être rapportées à cause de leur gaieté.
Vers 1847, Victor Massé, alors pensionnaire de la villa Médicis, s'était fait remarquer par un silence persistant : pas d'envois, pas la moindre copie de quelque psaume, trésor de contrepoint exhumé de la poussière vaticane î Gela ne pouvait durer. Une lettre sévère arriva au directeur de l'Académie ; il fallait un envoi dans les huit jours ou la pension était retirée. Que faire ? Massé n'avait rien de terminé, et le temps lui manquait pour entreprendre un ouvrage nouveau, même de courtes dimensions.
Un sauveur surgit dans la personne d'Ad. Samuel, jeune musicien belge, pensionnaire de son pays, alors fort ami de Massé, et qui, longtemps, dirigea l'un des grands conservatoires de la Belgique.
Le petit Belge comprit l'embarras de son condisciple français. Il venait d'achever la composition d'une grande symphonie qu'il se disposait à expédier à l'Académie Boyale de Bruxelles, et, spontanément.
il prupusa à Massé de la recopier et de l'envoj'er à l'Académie Royale de Paris. Qui diable songerait dans les deux pays à rechercher le lien étroit de parenté de deux œuvres... qui n'en faisaient qu'une? Et comme il n'avait guère le choix des moyens. Massé accepta.
Au bout de quatre jours, la symphonie d'Ad. Samuel était recopiée par Massé, cousue, brochée, cachetée de rouge et en route pour Paris, tandis que l'original prenait le chemin de Bruxelles.
Chez nous, la partition fut l'objet d'un rapport plein d'éloges sur les aptitudes éminemment symphoniques du futur auteur des Noces de Jeannette, de Galathée, des Saisons, de Paul et Virginie^ etc. En Belgique, l'austère Fétis constata des écarts regrettables dans l'ordonnance générale, des témérités inouïes dans l'instrumentation ; une péroraison fulminante flétrissait enfin des tendances extravagantes, excommuniant le malheureux auteur d'une pareille abomination !
Les deux coupables m'ont conté l'affaire ; ils en riaient encore après trente ans; l'un heureux, l'autre toujours reconnaissant du service rendu.
Plus tard, vingt ans après, comme dans les Mousquetaires, un autre pensionnaire fit mieux encore. Sachant, à n'en pas douter, que les envois de
Rome étaient examinés... rarement sous la direction bien indifférente d'Auber, un maître farceur expédia, sans plus, une demi-rame de papier blanc avec un titre ronflant, quelque chose dans ce genre :
Œnobarbus ou le Tyran de Corinthe. Trilogie antiqite pour soli, chœurs et orchestre.
C'était jouer avec le feu.
Cependant un rapport arriva!
« Il y a des qualités sérieuses dans l'important « ouvrage du jeune X... ; toutefois il est regrettable (.( que des tendances... »
L'auteur de l'envoi demeura confondu, et se demande encore de quel coté était le mystificateur !
Aujourd'hui, celui qui écrivit cet Œnobarbus (!) est devenu un illustre compositeur. 11 serait tout à fait déplacé de lui parler de l'aventure devant quelques membres de la docte Compagnie; mais entre soi, dans le corridor d'un théâtre, ou sous une porte, si la conversation vous y ramène, un fou rire accueille ce souvenir de la vingtième année ! Puis l'ancien pensionnaire de Uome, désormais obligé d'opposer un front sévère à toute velléité gouailleuse, se prend à murmurer : « Ah ! mon ami, c'était le bon temps ! »
Pardieu ! Mais Gustave Nadaud lui-même a connu deux parfaits notaires en tout semblables à ce parfait musicien. Croirait-on qu'un jour, caché derrière une porte, il entendit distinctement le premier panonceau dire h l'autre :
Ah ! mailre Lebègue,
Mon très cher collègue, Vous souvenez-vous du temps, Où nous avions dix-huit ans !...
Ex 1882, la section de musique de l'Académie des Beaux-Arts — Institut de France — eut le charitable souci de conside'rer qu'après avoir couronné des musiciens, entraînés au concours de Rome par plusieurs années de solides études, la nuit se faisait tout h coup autour d'eux, succédant au lumineux séjour de la villa Médicis : après cette dernière période de recueillement et de travail, l'inconnu de ce pavé de Paris qui tue indifféremment les chevaux de fiacre les plus solides et les volontés les mieux trempées.
Il y avait bien dans le cahier des charges des théâtres subventionnés, une invitation aux directeurs d'avoir à recueillir de temps à autre les élucubrations furtives de quelques prix de Rome tirant sur le poivre et sel, et dont les prétentions, d'ailleurs, ne pouvaient s'élever au-dessus d'un timide lever
(le rideau; mais l'invitation était le plus souvent déclinée, et les intéressés visés par le platonique article du cahier des charges restaient, le plus souvent aussi, confondus parmi la foule des seigneurs sans importance qui fourmillent habituellement dans les antichambres, comptant mélancoliquement les fleurs du papier, et admis seulement à échanger quelques paroles discrètes avec ces hommes à chaîne d'argent quijouent les cerbères devant des portes obstinément fermées.
Le prix de Rome est utile ou il ne l'est pas.
Fort de cette seule raison qu'il existe, on peut admettre son utilité. Il est donc logique que l'État qui ouvre des écoles, qui pensionne pendant quatre ans le lauréat d'un concours annuel, étende sa protection jusqu'à mettre à celui-ci, comme on dit, le pied dans l'étrier en lui entre-bàillant la porte des théâtres grassement subventionnés.
Après comme après; débrouille-toi, mon garçon.
On a ditcentfois, et jusqu'à les rabâcher, ces vérités de La Palice; mais jusqu'en 1882 elles flottaient vaguement dans l'air sans prendre corps.
La section de musique de l'Institut s'émut donc à bon droit. Elle demanda au ministre de l'Instruction publique et des Beaux-arts de ne plus se contenter d' « inviter » les directeurs, mais plutôt de les obliger à accueillir les musiciens qu'elle avait couronnés.
Le ministre s'empressa de déférer au vœu de
rillustre compagnie, et, assez rondeinent ma foi, il arrêta que tous les deux ans l'Ope'ra serait tenu de représenter un ouvrage — ballet ou drame lyrique — en un, deux ou plusieurs actes, signé d'un compositeur choisi sur une liste de quelques noms dressée par l'Institut.
Le premier essai de cette nouvelle mesure eut lieu l'année même oi^i elle était prise. La liste portait cinq ou six noms d'anciens lauréats n'ayant, bien entendu, jamais été représentés à l'Opéra. C'était la lune de miel. Tout le monde tomba d'accord ; un choix excellent fut fait à l'ancienneté, la seule règle à suivre en l'espèce.
11 est en effet peu vraisemblable que l'Institut convoque jamais une personnalité saillante à l'honneur de grignoter ce petit morceau de sucre. Si elle est saillante, cette personnalité, son appétit sera plus robuste; elle n'aura plus besoin de personne; et il est clair que l'intention de la section de musique est surtout de tendre la main à des artistes qu'elle a reconnus dignes de son attention, et que les hasards de la vie ont laissés dans l'ombre à tort ou à raison -
En 1882, donc, on voulut se rattraper, et deux compositeurs furent désignés du même coup.
C'était d'abord Théodore Dubois, prix de Rome
do 1861; et ensuite Emile Pessard, prix de Home de 1866.
Le premier donna un eharmanl ballet, La Farandole, dont le sujet était emprunté à une légende provençale. Th. Dubois introduisit dans sa partition plusieurs airs populaires délaissés par Bizet et dont son Arlésienne est bourrée, comme on sait.
La Farandole fut accueillie avec beaucoup de faveur, et l'on se plut à y applaudir la main fine et délicate d'un musicien fort distingué.
Emile Pessard vint ensuite avec un opéra en deux actes, Tabarin, dont le sujet avait été tiré par Paul Ferrier d'une jolie comédie de lui, représentée au Ïhéàtre-Franrais vers 1873. La partition de Pessard était pleine de brillantes qualités. Elle avait du mouvement, de l'entrain, de l'esprit, et la facture en était extrêmement soignée. Néanmoins, pour des raisons de coulisses que je n'ai pas à rechercher, elle ne se maintint sur l'affiche que pendant quatre ou cinq représentations.
En somme, la tentative avait été plutôt heureuse ; et, comme personne, pas même l'Institut, ne saurait décréter la victoire au théâtre, en laissant les choses à leur plan véritable, tout le monde n'avait qu'à se féliciter de la crâne initiative de nos immortels.
Une seconde liste fut dressée en 1884. En tète venait Paladilhe, prix de Rome de 18G0. Dès les pi'emiers jours, il se récusa, prétextant, avec raison, que les
négociations étaient commencées à l'Opéra au sujet de Pairie et qu'il cro3-ait devoir passer son tour à un confrère.
La chance allait donc se trouver répartie entre les noms qui suivaient celui de Paladilhe, lorsque survint un jeune homme, Véronge de laNux, tout frais débarqué de Rome.
Zaïre lui fut confiée par la direction de l'Opéra. Une Zaïre réduite, bien entendu, à la portion congrue de deux actes.
Puis, la brise se remit à souffler comme devant dans la lyre monumentale qui couronne l'édifice, et l'on n'entendit plus parler de rien.
Parfois cependant, dans les petits coins, on chuchotait que des difficultés étaient survenues entre les auteurs et la direction. Cinq ans passèrent ainsi. Le ministre finit par s'émouvoir de ce silence prolongé, et il invita l'Institut a lui présenter la liste de 1886 ainsi que celle de 1888. La docte compagnie répondit que tant que satisfaction ne serait pas donnée au dernier élu elle s'abstiendrait.
C'était faire comprendre clairement au ministre qu'il y avait eu un trop grand retard du côté de l'Opéra; aussi celui-ci fut-il mis en demeure de représenter/a^re au plus vite.
Et Zaïre fut exécutée.
Enfin, en 1890, parut la troisième liste et, en tête, Bourgault-Uucoudray, prix de Rome de 1862.
La surprise fut grande dans le monde de la musique.
OÙ certes BourgauU-Ducoudray est très hautement estimé; mais, à cause de ses travaux spéciaux on pouvait supposer que le théâtre ne l'intéressait que peu.
Ce fut lui qui fut désigné cependant, et la partition de Thamara lui fut confiée. L'ouvrage fut représenté et je m'empresse de dire qu'il obtint le plus franc succès, au moins parmi les artistes.
A Bourgault-Ducoudray succéda Charles Lefebvre avec Djelma ; puis Samuel Rousseau avec La Cloche du Rhin; Georges Hue avec Le Roi de Paris, enfin P. et L. Hillemacher avec Orsola. Ces partitions de grand mérite, cependant, n'eurent, pas plus que leurs aînées, l'heur de se maintenir sur l'affiche.
En résumé, la mesure officielle prise depuis vingt ans a tout de même donné d'utiles résultats. Par elle, des musiciens de talent ont pu se faire entendre à l'Opéra; c'est un but qu'ils n'eussent certainement pas atteint avec leurs seules forces.
On trouvera sans doute qu'aucun de ces ouvrages n'a révélé de chef-d'œuvre ; mais, outre l'indépendance familière à ceux-ci, il eut été presque impossible qu'ils sortissent victorieux des circonstances spéciales dans lesquelles ces sortes d'exécutions sont données.
Le choix de l'administration n'est pas toujours d'accord avec les préférences personnelles du directeur ! De là une sorte de conflit où le musicien imposé par l'une est fatalement sacrifié par l'autre. Il est donc
à souhaiter qu'à l'avenir l'arcord parfait se fasse entre le ministère et la direction ; et puisque de leur choc la lumière n'a pu jaillir, peut-être faut-il l'attendre de leur intime union.
IL est um^ coutume, à peu près gène' raie, adoptée par les personnes unies dans les mêmes affinités : celle de se réunir à des dates fixes et, le plus communément, en un dîner mensuel.
Le Dîner de Rome est donc composé de tous ceux, jeunes ou v^ieux, qui ontdormijadis sous 1(^ toit séculaire de la villa Médicisî Là, plus d(^ préséances, mais la plus cordiale des camaraderies; et le membre de l'Institut comme le dernier revenu de là-bas, les maîtres de l'art comme les simples disciples, oubliant pour une heure ou deux l'inexorable bataille de la vie, revivent, par l'évocationdessouvenirs, les bonnes lieures de paix et de tranquillité de la vie romaine jadis menée en commun.
Ces dîners ont dû. vraisemblablement, exister depuis la création de l'institution elle-même. Mais il ne s'est trouvé personne pour en fixer les annales; et les anecdotes, comme les souvenirs qui s'y rattachent se sont éteints avec ceux qui en étaient les acteurs.
Cependant la tradition oi\ale pei'met de remontera
peu près jusqu'aux environs de 1825. A cette époque le dîner de Rome n'avait pas le caractère de cohésion qu'il a acquis depuis quelques années; il existait quelques dissidences ; il s'était formé de petits clans se recrutant au nom de la sympathie de l'âge ou des idées.
On parlait encore, vers I880d'un certain dîner du Disque'^. Son nom lui était venu de l'habitude, très ancienneparmi les pensionnaires de Rome, de se livrer dans les jardins de l'Académie, et après le déjeuner, à ce jeu renouvelé de l'antique.
La mort vint peu à peu clairsemer les dîneurs, et les survivants du Disque se fondirent dans un dîner parallèle surnommé Y Oignon.
L'origine de ce nom est sans doute toute de fantaisie, comme celui du dîner qui succéda à V Oignon et qui s'appelait V Hippopotame.
Celui-ci avait pris naissance à Rome même, dans une osteria renommée pour l'excellence de ses pâtes, et la joyeuseté de son petit vin blanc de la montagne d'Albano. Le patron de cette sorte de taverne était hydrocéphale; son visage énorme et bestial, surchargeant un corps lourd etépais, donnait à sa démarche l'allure d'un véritable pachyderme.
Cet harmonieux ensemble (!) frappa les fondateurs de ce dîner et décida de son nom ! La réunion continua à Paris pendant plusieurs années et laissa les plus joyeux souvenirs dans la mémoire de ceux qui y furent conviés. 11 y eut vraiment des soirées fort
gaies; entre autres celles, annuelles, où l'on devait élire le président; car il y avait un président !
Un de ces soirs là, on vit arriver — en retard, selon son habitude — l'un des personnages les plus considérables de la réunion — maître réputé, très admiré et très aimé de tous. — Lui connaissant un goût prononcé Yiour\e panache, plusieurs lui proposèrent la présidence dont il se défendit avec une véritable chaleur, alléguant toutes sortes de raisons.
Au moment de l'élection, une « scie d'atelier », un « bateau », comme on dit aujourd'hui, passa dans l'air; on s'entendit et,, au dépouillement du scrutin, l'on trouva trente-deux bulletins portant le nom du personnage. Or, il y avait exactement trente-deux présents, y compris l'élu en personne qui avait donc indéniablement, voté pour lui-même! Ce fut très gai!
Puis VHippopotame subit plusieurs transformations et, finalement, se fondit avec le dîner de Rome qui, depuis lors, resta seul et triomphant î
Donc, le dîner de Rome reprend ses assises dans les premiers jours de novembre, après la séance annuelle de l'Académie des Beaux-Arts au cours de laquelle sont solennellement distribués les Grands Prix de peinture, de sculpture, d'architecture, de gravure et de musique.
A la fin de ce dîner, présidé de tradition par un membre de llnstitut, celui-ci dans une paternelle allocution, dit adieu — ou plutôt au revoir — h ceux qui vont partir pour Rome.
304 SOUVENIRS D'UN MUSIGIKN
Le thème reste le même cliaquo année, mais il est assez souple pour recevoir les variations que le talent ou l'esprit de l'orateur savent y apporter.
La touchante allocution applaudie par l'assistance fort nombreuse, peut se résumer à ces quelques mots :
« Allez, jeunes gens, et quel que soit l'outil que vous maniez : brosse, ébauchoir, compas, burin ou plume, regardez en haut ! « Faites et Espérez. » Quelle que soit aussi la destinée qui vous attend, quand la barbe grise sera venue, en regardant derrière vous, il n'y aura place pour aucun regret si vous avez dirigé vos énergies et vos efforts vers le but visé par tous vos anciens, atteint par quelques uns d'entre eux, et qui peut se définir en cette formule de tous les temps : agrandir encore le riche patrimoine d'art dont s'honore notre cher pays de France ! »
Parfois ces fraternelles agapes sont honorées de la présence du ministre des Beaux- Arts en personne et tout naturellement, présidées par lui. C'est donc au ministre, alors, qu'est échue la tâche de haranguer l'assistance.
Il s'en est trouvé qui ne s'écartaient guère d'une éloquence officielle et banale: puis d'autres, plus heureux qui savaient remuer la fibre patriotique; puis, enfin, d'autres encore qui, dépouillant tout appareil solennel, s'en remettaient à leur esprit ou à leur bonhomie native et parvenaient à se faire un réel